Mais, si tout nous répond que le genre humain ne doit plus retomber dans son ancienne barbarie; si tout doit nous rassurer contre ce systême pusillanime et corrompu, qui le condamne à d’éternelles oscillations entre la vérité et l’erreur, la liberté et la servitude, nous voyons en même-temps les lumières n’occuper encore qu’une foible partie du globe, et le nombre de ceux qui en ont de réelles, disparoître devant la masse des hommes livrés aux préjugés et à l’ignorance. Nous voyons de vastes contrées gémissant dans l’esclavage, et n’offrant que des nations, ici dégradées par les vices d’une civilisation dont la corruption rallentit la marche; là, végétant encore dans l’enfance de ses premières époques. Nous voyons que les travaux de ces derniers âges ont beaucoup fait pour le progrès de l’esprit humain; mais peu pour le perfectionnement de l’espèce humaine; beaucoup pour la gloire de l’homme, quelque chose pour sa liberté, presque rien encore pour son bonheur. Dans quelques points, nos yeux sont frappés d’une lumière éclatante; mais d’épaisses ténèbres couvrent encore un immense horizon. L’ame du philosophe se repose avec consolation sur un petit nombre d’objets; mais le spectacle de la stupidité, de l’esclavage, de l’extravagance, de la barbarie, l’afflige plus souvent encore; et l’ami de l’humanité ne peut goûter de plaisir sans mêlange, qu’en s’abandonnant aux douces espérances de l’avenir.
Tels sont les objets qui doivent entrer dans un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Nous chercherons, en les présentant, à montrer sur-tout l’influence de ces progrès sur les opinions, sur le bien-être de la masse générale des diverses nations, aux différentes époques de leur existence politique; à montrer quelles vérités elles ont connues, de quelles erreurs elles ont été détrompées, quelles habitudes vertueuses elles ont contractées, quel développement nouveau de leurs facultés a établi une proportion plus heureuse entre ces facultés et leurs besoins; et, sous un point de vue opposé, de quels préjugés elles ont été les esclaves, quelles superstitions religieuses ou politiques s’y sont introduites, par quels vices l’ignorance ou le despotisme les ont corrompues, à quelles misères la violence ou leur propre dégradation les ont soumises.
Jusqu’ici, l’histoire politique, comme celle de la philosophie et des sciences, n’a été que l’histoire de quelques hommes; ce qui forme véritablement l’espèce humaine, la masse des familles qui subsistent presque en entier de leur travail, a été oubliée; et même dans la classe de ceux qui, livrés à des professions publiques, agissent, non pour eux-mêmes, mais pour la société; dont l’occupation est d’instruire, de gouverner, de défendre, de soulager les autres hommes; les chefs seuls ont fixé les regards des historiens.
Pour l’histoire des individus, il suffit de recueillir les faits; mais celle d’une masse d’hommes ne peut s’appuyer que sur des observations; et pour les choisir, pour en saisir les traits essentiels, il faut déjà des lumières, et presque autant de philosophie que pour les bien employer.
D’ailleurs, ces observations ont ici pour objet des choses communes, qui frappent tous les yeux, que chacun peut, quand il veut, connoître par lui-même. Aussi, presque toutes celles qui ont été recueillies, sont dues à des voyageurs, ont été faites par des étrangers, parce que ces choses, si triviales dans le lieu où elles existent, deviennent pour eux un objet de curiosité. Or, malheureusement, ces voyageurs sont presque toujours des observateurs inexacts; ils voyent les objets avec trop de rapidité, au travers des préjugés de leur pays, et souvent par les yeux des hommes de la contrée qu’ils parcourent. Ils consultent ceux avec qui le hasard les a liés, et c’est l’intérêt, l’esprit de parti, l’orgueil national ou l’humeur, qui dictent presque toujours la réponse.
Ce n’est donc point seulement à la bassesse des historiens, comme on l’a reproché avec justice à ceux des monarchies, qu’il faut attribuer la disette des monumens d’après lesquels on peut tracer cette partie la plus importante de l’histoire des hommes.
On ne peut y suppléer qu’imparfaitement par la connoissance des lois, des principes pratiques de gouvernement et d’économie publique, ou par celle des religions, des préjugés généraux.
En effet, la loi écrite et la loi exécutée, les principes de ceux qui gouvernent, et la manière dont leur action est modifiée par l’esprit de ceux qui sont gouvernés, l’institution telle qu’elle émane des hommes qui la forment, et l’institution réalisée; la religion des livres et celle du peuple, l’universalité apparente d’un préjugé, et l’adhésion réelle qu’il obtient, peuvent différer tellement, que les effets cessent absolument de répondre à ces causes publiques et connues.
C’est à cette partie de l’histoire de l’espèce humaine, la plus obscure, la plus négligée, et pour laquelle les monumens nous offrent si peu de matériaux, qu’on doit sur-tout s’attacher dans ce tableau; et, soit qu’on y rende compte d’une découverte, d’une théorie importante, d’un nouveau systême de lois, d’une révolution politique, on s’occupera de déterminer quels effets ont dû en résulter pour la portion la plus nombreuse de chaque société; car c’est-là le véritable objet de la philosophie, puisque tous les effets intermédiaires de ces mêmes causes ne peuvent être regardés que comme des moyens d’agir enfin, sur cette portion qui constitue vraiment la masse du genre humain.
C’est en parvenant à ce dernier degré de la chaîne, que l’observation des événemens passés, comme les connoissances acquises par la méditation, deviennent véritablement utiles. C’est en arrivant à ce terme, que les hommes peuvent apprécier leurs titres réels à la gloire, ou jouir, avec un plaisir certain, des progrès de leur raison; c’est-là qu’on peut juger seulement du véritable perfectionnement de l’espèce humaine.
Cette idée de tout rapporter à ce dernier point, est dictée par la justice et par la raison; mais on seroit tenté de la regarder comme chimérique; cependant, elle ne l’est pas: il doit nous suffire ici de le prouver par deux exemples frappans.
La possession des objets de consommation les plus communs, qui satisfont avec quelque abondance aux besoins de l’homme, dont les mains fertilisent notre sol, est due aux longs efforts d’une industrie secondée par la lumière des sciences; et dès-lors cette possession s’attache, par l’histoire, au gain de la bataille de Salamine, sans lequel les ténèbres du despotisme oriental menaçoient d’envelopper la terre entière. Le matelot, qu’une exacte observation de la longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie qui, par une chaîne de vérités, remonte à des découvertes faites dans l’école de Platon, et ensevelies pendant vingt siècles dans une entière inutilité.
DIXIEME ÉPOQUE.
Des progrès futurs de l’esprit humain.
Si l’homme peut prédire, avec une assurance presque entière, les phénomènes dont il connoît les lois; si lors même qu’elles lui sont inconnues, il peut, d’après l’expérience du passé, prévoir, avec une grande probabilité, les événemens de l’avenir; pourquoi regarderoit-on comme une entreprise chimérique, celle de tracer, avec quelque vraisemblance, le tableau des destinées futures de l’espèce humaine, d’après les résultats de son histoire. Le seul fondement de croyance dans les sciences naturelles, est cette idée, que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l’univers, sont nécessaires et constantes; et par quelle raison ce principe seroit-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme, que pour les autres opérations de la nature? Enfin, puisque des opinions formées d’après l’expérience du passé, sur des objets du même ordre, sont la seule règle de la conduite des hommes les plus sages, pourquoi interdiroit-on au philosophe d’appuyer ses conjectures sur cette même base, pourvu qu’il ne leur attribue pas une certitude supérieure à celle qui peut naître du nombre, de la constance, de l’exactitude des observations?
Nos espérances sur l’état à venir de l’espèce humaine, peuvent se réduire à ces trois points importans: la destruction de l’inégalité entre les nations; les progrès de l’égalité dans un même peuple; enfin, le perfectionnement réel de l’homme. Toutes les nations doivent-elles se rapprocher un jour de l’état de civilisation où sont parvenus les peuples les plus éclairés, les plus libres, les plus affranchis de préjugés, tels que les François et les Anglo-Américains? Cette distance immense qui sépare ces peuples de la servitude des nations soumises à des rois, de la barbarie des peuplades africaines, de l’ignorance des sauvages, doit-elle peu-à-peu s’évanouir?
Y a-t-il, sur le globe, des contrées dont la nature ait condamné les habitans à ne jamais jouir de la liberté, à ne jamais exercer leur raison?
Cette différence de lumières, de moyens ou de richesses, observée jusqu’à présent chez tous les peuples civilisés, entre les différentes classes qui composent chacun d’eux; cette inégalité, que les premiers progrès de la société ont augmentée, et pour ainsi dire produite, tient-elle à la civilisation même, ou aux imperfections actuelles de l’art social? Doit-elle continuellement s’affoiblir pour faire place à cette égalité de fait, dernier but de l’art social, qui, diminuant même les effets de la différence naturelle des facultés, ne laisse plus subsister qu’une inégalité utile à l’intérêt de tous, parce qu’elle favorisera les progrès de la civilisation, de l’instruction et de l’industrie, sans entraîner, ni dépendance, ni humiliation, ni appauvrissement? en un mot, les hommes approcheront-ils de cet état, où tous auront les lumières nécessaires pour se conduire d’après leur propre raison dans les affaires communes de la vie, et la maintenir exempte de préjugés, pour bien connoître leurs droits et les exercer d’après leur opinion et leur conscience; où tous pourront, par le développement de leurs facultés, obtenir des moyens sûrs de pourvoir à leurs besoins; où enfin, la stupidité et la misère ne seront plus que des accidens, et non l’état habituel d’une portion de la société?
Enfin, l’espèce humaine doit-elle s’améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts, et, par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être également la suite, ou de celui des instrumens qui augmentent l’intensité et dirigent l’emploi de ces facultés, ou même de celui de l’organisation naturelle.
En répondant à ces trois questions, nous trouverons, dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que les sciences, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances.
Si nous jetons un coup-d’œil sur l’état actuel du globe, nous verrons d’abord que, dans l’Europe, les principes de la constitution françoise sont déjà ceux de tous les hommes éclairés. Nous les y verrons trop répandus, et trop hautement professés, pour que les efforts des tyrans et des prêtres puissent les empêcher de pénétrer peu-à-peu jusqu’aux cabanes de leurs esclaves; et ces principes y réveilleront bientôt un reste de bon sens, et cette sourde indignation que l’habitude de l’humiliation et de la terreur ne peut étouffer dans l’ame des opprimés.
En parcourant ensuite ces diverses nations, nous verrons dans chacune quels obstacles particuliers s’opposent à cette révolution, ou quelles dispositions la favorisent; nous distinguerons celles où elle doit être doucement amenée par la sagesse peut-être déjà tardive de leurs gouvernemens, et celles où, rendue plus violente par leur résistance, elle doit les entraîner eux-mêmes dans ses mouvemens terribles et rapides.
Peut-on douter que la sagesse ou les divisions insensées des nations européennes, secondant les effets lents, mais infaillibles, des progrès de leurs colonies, ne produisent bientôt l’indépendance du nouveau monde; et dès-lors, la population européenne, prenant des accroissemens rapides sur cet immense territoire, ne doit-elle pas civiliser ou faire disparoître, même sans conquête, les nations sauvages qui y occupent encore de vastes contrées?
Parcourez l’histoire de nos entreprises; de nos établissemens en Afrique ou en Asie, vous verrez nos monopoles de commerce, nos trahisons, notre mépris sanguinaire pour les hommes d’une autre couleur ou d’une autre croyance, l’insolence de nos usurpations, l’extravagant prosélytisme ou les intrigues de nos prêtres, détruire ce sentiment de respect et de bienveillance que la supériorité de nos lumières et les avantages de notre commerce avoient d’abord obtenu.
Mais l’instant approche sans doute où, cessant de ne leur montrer que des corrupteurs et des tyrans, nous deviendrons pour eux des instrumens utiles, ou de généreux libérateurs.
La culture du sucre, s’établissant dans l’immense continent de l’Afrique, détruira le honteux brigandage qui la corrompt et la dépeuple depuis deux siècles.
Déjà, dans la Grande-Bretagne, quelques amis de l’humanité en ont donné l’exemple; et si son gouvernement machiavéliste, forcé de respecter la raison publique, n’a osé s’y opposer, que ne doit-on pas espérer du même esprit, lorsqu’après la réforme d’une constitution servile et vénale, il deviendra digne d’une nation humaine et généreuse? La France ne s’empressera-t-elle pas d’imiter ces entreprises, que la philanthropie et l’intérêt bien entendu de l’Europe ont également dictées? Les épiceries ont été portées dans les îles françaises, dans la Guyanne, dans quelques possessions angloises, et bientôt on verra la chute de ce monopole que les Hollandois ont soutenu par tant de trahisons, de vexations et de crimes. Ces nations de l’Europe apprendront enfin que les compagnies exclusives ne sont qu’un impôt mis sur elles, pour donner à leurs gouvernemens un nouvel instrument de tyrannie.
Alors les Européens, se bornant à un commerce libre, trop éclairés sur leurs propres droits pour se jouer de ceux des autres peuples, respecteront cette indépendance, qu’ils ont jusqu’ici violée avec tant d’audace. Leurs établissement, au lieu de se remplir de protégés des gouvernemens qui, à la faveur d’une place ou d’un privilége, courent amasser des trésors par le brigandage et la perfidie, pour revenir acheter en Europe des honneurs et des titres, se peupleront d’hommes industrieux, qui iront chercher dans ces climats heureux l’aisance qui les fuyoit dans leur patrie. La liberté les y retiendra, l’ambition cessera de les rappeler, et ces comptoirs de brigands deviendront des colonies de citoyens qui répandront, dans l’Afrique et dans l’Asie, les principes et l’exemple de la liberté, les lumières et la raison de l’Europe. À ces moines, qui ne portoient chez ces peuples que de honteuses superstitions, et qui les révoltoient en les menaçant d’une domination nouvelle, on verra succéder des hommes occupés de répandre, parmi ces nations, les vérités utiles à leur bonheur, de les éclairer sur leurs intérêts comme sur leurs droits. Le zèle pour la vérité est aussi une passion, et il doit porter ses efforts vers les contrées éloignées, lorsqu’il ne verra plus autour de lui de préjugés grossiers à combattre, d’erreurs honteuses à dissiper.
Ces vastes pays lui offriront ici des peuples nombreux, qui semblent n’attendre, pour se civiliser, que d’en recevoir de nous les moyens, et de trouver des frères dans les européens, pour devenir leurs amis et leurs disciples; là, des nations asservies sous des despotes sacrés ou des conquérans stupides, et qui, depuis tant de siècles, appellent des libérateurs; ailleurs, des peuplades presque sauvages, que la dureté de leur climat éloigne des douceurs d’une civilisation perfectionnée, tandis que cette même dureté repousse également ceux qui voudroient leur en faire connoître les avantages; ou des hordes conquérantes, qui ne connoissent de loi que la force, de métier que le brigandage. Les progrès de ces deux dernières classes de peuples seront plus lents, accompagnés de plus d’orages; peut-être même que, réduits à un moindre nombre, à mesure qu’ils se verront repoussés par les nations civilisées, ils finiront par disparoître insensiblement, ou se perdre dans leur sein.
Nous montrerons comment ces événemens seront une suite infaillible non-seulement des progrès de l’Europe, mais même de la liberté que la république française, et celle de l’Amérique Septentrionale, ont à la fois, et l’intérêt le plus réel, et le pouvoir de rendre au commerce de l’Afrique et de l’Asie; comment ils doivent naître aussi nécessairement, ou de la nouvelle sagesse des nations européennes, ou de leur attachement opiniâtre à leurs préjugés mercantiles.
Nous ferons voir qu’une seule combinaison, une nouvelle invasion de l’Asie par les Tartares, pourroit empêcher cette révolution, et que cette combinaison est désormais impossible. Cependant, tout prépare la prompte décadence de ces grandes religions de l’orient, qui, presque par-tout abandonnées au peuple, partageant l’avilissement de leurs ministres, et déjà dans plusieurs contrées réduites à n’être plus, aux yeux des hommes puissans, que des inventions politiques, ne menacent plus de retenir la raison humaine dans un esclavage sans espérance, et dans une enfance éternelle.
La marche de ces peuples seroit plus prompte et plus sûre que la nôtre, parce qu’ils recevroient de nous ce que nous avons été obligés de découvrir, et que, pour connoître ces vérités simples, ces méthodes certaines auxquelles nous ne sommes parvenus qu’après de longues erreurs, il leur suffiroit d’en avoir pu saisir les développemens et les preuves dans nos discours et dans nos livres. Si les progrès des Grecs ont été perdus pour les autres nations, c’est le défaut de communication entre les peuples; c’est la domination tyrannique des Romains qu’il en faut accuser. Mais quand des besoins mutuels ayant rapproché tous les hommes, les nations les plus puissantes auront placé l’égalité entre les sociétés comme entre les individus, et le respect pour l’indépendance des états foibles, comme l’humanité pour l’ignorance et la misère, au rang de leurs principes politiques; quand à des maximes qui tendent à comprimer le ressort des facultés humaines, auront succédé celles qui en favorisent l’action et l’énergie, seroit-il alors permis de redouter encore qu’il reste sur le globe des espaces inaccessibles à la lumière, ou que l’orgueil du despotisme puisse opposer à la vérité des barrières long-temps insurmontables?
Il arrivera donc, ce moment où le soleil n’éclairera plus, sur la terre, que des hommes libres, ne reconnoissant d’autre maître que leur raison; où les tyrans et les esclaves, les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instrumens n’existeront plus que dans l’histoire et sur les théâtres; où l’on ne s’en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes, pour s’entretenir, par l’horreur de leurs excès, dans une utile vigilance; pour savoir reconnoître et étouffer, sous le poids de la raison, les premiers germes de la superstition et de la tyrannie, si jamais ils osoient reparoître!
En parcourant l’histoire des sociétés, nous aurons eu l’occasion de faire voir que souvent il existe un grand intervalle entre les droits que la loi reconnoît dans les citoyens, et les droits dont ils ont une jouissance réelle; entre l’égalité qui est établie par les institutions politiques, et celle qui existe entre les individus: nous aurons fait remarquer que cette différence a été une des principales causes de la destruction de la liberté dans les républiques anciennes, des orages qui les ont troublées, de la foiblesse qui les a livrées à des tyrans étrangers.
Ces différences ont trois causes principales: l’inégalité de richesse, l’inégalité d’état entre celui dont les moyens de subsistance, assurés pour lui-même, se transmettent à sa famille, et celui pour qui ces moyens sont dépendans de la durée de sa vie, ou plutôt de la partie de sa vie où il est capable de travail; enfin, l’inégalité d’instruction.
Il faudra donc montrer que ces trois espèces d’inégalité réelle doivent diminuer continuellement, sans pourtant s’anéantir, car elles ont des causes naturelles et nécessaires, qu’il seroit absurde et dangereux de vouloir détruire; et l’on ne pourroit même tenter d’en faire disparoître entièrement les effets, sans ouvrir des sources d’inégalité plus fécondes, sans porter aux droits des hommes des atteintes plus directes et plus funestes.
Il est aisé de prouver que les fortunes tendent naturellement à l’égalité, et que leur excessive disproportion, ou ne peut exister, ou doit promptement cesser, si les lois civiles n’établissent pas des moyens factices de les perpétuer et de les réunir; si la liberté du commerce et de l’industrie fait disparoître l’avantage que toute loi prohibitive, tout droit fiscal, donnent à la richesse acquise; si des impôts sur les conventions, les restrictions mises à leur liberté, leur assujétissement à des formalités gênantes; enfin, l’incertitude et les dépenses nécessaires pour en obtenir l’exécution, n’arrêtent pas l’activité du pauvre, et n’engloutissent pas ses foibles capitaux; si l’administration publique n’ouvre point à quelques hommes des sources abondantes d’opulence, fermées au reste des citoyens; si les préjugés et l’esprit d’avarice, propre à l’âge avancé, ne président point aux mariages; si enfin, par la simplicité des mœurs et la sagesse des institutions, les richesses ne sont plus des moyens de satisfaire la vanité ou l’ambition, sans que cependant une austérité mal entendue, ne permettant plus d’en faire un moyen de jouissances recherchées, force de conserver celles qui ont été une fois accumulées.
Comparons, dans les nations éclairées de l’Europe, leur population actuelle et l’étendue de leur territoire. Observons, dans le spectacle que présentent leur culture et leur industrie, la distribution des travaux et des moyens de subsistance, et nous verrons qu’il seroit impossible de conserver ces moyens dans le même degré, et, par une conséquence nécessaire, d’entretenir la même masse de population, si un grand nombre d’individus cessoient de n’avoir, pour subvenir presque entièrement à leurs besoins ou à ceux de leur famille, que leur industrie et ce qu’ils tirent des capitaux employés à l’acquérir ou à en augmenter le produit. Or, la conservation de l’une et de l’autre de ces ressources dépend de la vie, de la santé même du chef de chaque famille. C’est en quelque sorte une fortune viagère, ou même plus dépendante du hasard; et il en résulte une différence très-réelle entre cette classe d’hommes et celle dont les ressources ne sont point assujéties aux mêmes risques, soit que le revenu d’une terre, ou l’intérêt d’un capital presque indépendant de leur industrie, fournisse à leurs besoins.
Il existe donc une cause nécessaire d’inégalité, de dépendance et même de misère, qui menace sans cesse la classe la plus nombreuse et la plus active de nos sociétés.
Nous montrerons qu’on peut la détruire en grande partie, en opposant le hasard à lui-même; en assurant à celui qui atteint la vieillesse, un secours produit par ses épargnes, mais augmenté de celles des individus qui, en faisant le même sacrifice, meurent avant le moment d’avoir besoin d’en recueillir le fruit; en procurant, par l’effet d’une compensation semblable aux femmes, aux enfans, pour le moment où ils perdent leur époux ou leur père, une ressource égale et acquise au même prix, soit pour les familles qu’afflige une mort prématurée, soit pour celles qui conservent leur chef plus long-temps; enfin, en préparant aux enfans qui atteignent l’âge de travailler pour eux-mêmes, de fonder une famille nouvelle, l’avantage d’un capital nécessaire au développement de leur industrie, et s’accroissant aux dépens de ceux qu’une mort trop prompte empêche d’arriver à ce terme. C’est à l’application du calcul aux probabilités de la vie, aux placemens d’argent, que l’on doit l’idée de ces moyens, déjà employés avec succès, sans jamais l’avoir été cependant avec cette étendue, avec cette variété de formes qui les rendroient vraiment utiles, non pas seulement à quelques individus, mais à la masse entière de la société qu’ils délivreroient de cette ruine périodique d’un grand nombre de familles, source toujours renaissante de corruption et de misère.
Nous ferons voir que ces établissemens, qui peuvent être formés au nom de la puissance sociale, et devenir un de ses plus grands bienfaits, peuvent être aussi le résultat d’associations particulières, qui se formeront sans aucun danger, lorsque les principes d’après lesquels les établissemens doivent s’organiser, seront devenus plus populaires, et que les erreurs qui ont détruit un grand nombre de ces associations cesseront d’être à craindre pour elles.
Nous exposerons d’autres moyens d’assurer cette égalité, soit en empêchant que le crédit continue d’être un privilége si exclusivement attaché à la grande fortune, et en lui donnant cependant une base non moins solide; soit en rendant les progrès de l’industrie, et l’activité du commerce plus indépendans de l’existence des grands capitalistes; et c’est encore à l’application du calcul que l’on devra ces moyens.
L’égalité d’instruction que l’on peut espérer d’atteindre, mais qui doit suffire, est celle qui exclut toute dépendance, ou forcée, ou volontaire. Nous montrerons, dans l’état actuel des connoissances humaines, les moyens faciles de parvenir à ce but, même pour ceux qui ne peuvent donner à l’étude qu’un petit nombre de leurs premières années, et, dans le reste de leur vie, quelques heures de loisir. Nous ferons voir que par un choix heureux, et des connoissances elles-mêmes, et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d’un peuple de tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour l’économie domestique, pour l’administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connoître ses droits, les défendre et les exercer; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir, pour juger ses actions et celles des autres, d’après ses propres lumières, et n’être étranger à aucun des sentimens élevés ou délicats qui honorent la nature humaine; pour ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l’exercice de ses droits; pour être en état de les choisir et de les surveiller, pour n’être plus la dupe de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d’espérances chimériques; pour se défendre contre les préjugés avec les seules forces de sa raison; enfin, pour échapper aux prestiges du charlatanisme, qui tendroit des piéges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l’enrichir, de le guérir et de le sauver.
Dès-lors, les habitans d’un même pays, n’étant plus distingués entre eux par l’usage d’une langue plus grossière ou plus raffinée, pouvant également se gouverner par leurs propres lumières, n’étant plus bornés à la connoissance machinale des procédés d’un art et de la routine d’une profession, ne dépendant plus, ni pour les moindres affaires, ni pour se procurer la moindre instruction, d’hommes habiles qui les gouvernent par un ascendant nécessaire, il doit en résulter une égalité réelle, puisque la différence des lumières ou des talens ne peut plus élever une barrière entre des hommes à qui leurs sentimens, leurs idées, leur langage permet de s’entendre, dont les uns peuvent avoir le désir d’être instruits par les autres, mais n’ont pas besoin d’être conduits par eux; dont les uns peuvent vouloir confier aux plus éclairés le soin de les gouverner, mais non être forcés de le leur abandonner avec une aveugle confiance.
C’est alors que cette supériorité devient un avantage pour ceux même qui ne le partagent pas, qu’elle existe pour eux, et non contre eux. La différence naturelle des facultés entre les hommes, dont l’entendement n’a point été cultivé, produit, même chez les sauvages, des charlatans et des dupes; des gens habiles et des hommes faciles à tromper; la même différence existe sans doute dans un peuple où l’instruction est vraiment générale; mais elle n’est plus qu’entre les hommes éclairés, et les hommes d’un esprit droit, qui sentent le prix des lumières sans en être éblouis; entre le talent ou le génie, et le bon sens qui sait les apprécier et en jouir; et quand même cette différence seroit plus grande, si on compare seulement la force, l’étendue des facultés; elle ne deviendroit pas moins insensible, si on n’en compare que les effets dans les relations des hommes entre eux, dans ce qui intéresse leur indépendance et leur bonheur.
Ces diverses causes d’égalité n’agissent point d’une manière isolée; elles s’unissent, se pénètrent, se soutiennent mutuellement, et de leurs effets combinés résulte une action plus forte, plus sûre, plus constante. Si l’instruction est plus égale, il en naît une plus grande égalité dans l’industrie, et dès-lors dans les fortunes; et l’égalité des fortunes contribue nécessairement à celle de l’instruction, tandis que l’égalité entre les peuples, comme celle qui s’établit pour chacun, ont encore l’une sur l’autre une influence mutuelle.
Enfin, l’instruction bien dirigée corrige l’inégalité naturelle des facultés, au lieu de la fortifier, comme les bonnes lois remédient à l’inégalité naturelle des moyens de subsistance; comme dans les sociétés où les institutions auront amené cette égalité, la liberté, quoique soumise à une constitution régulière, sera plus étendue, plus entière que dans l’indépendance de la vie sauvage. Alors, l’art social a rempli son but, celui d’assurer et d’étendre pour tous la jouissance des droits communs, auxquels ils sont appelés par la nature.
Les avantages réels qui doivent résulter des progrès dont on vient de montrer une espérance presque certaine, ne peuvent avoir de terme que celui du perfectionnement même de l’espèce humaine, puisque, à mesure que divers genres d’égalité l’établiront pour des moyens plus vastes de pourvoir à nos besoins, pour une instruction plus étendue, pour une liberté plus complète, plus cette égalité sera réelle, plus elle sera près d’embrasser tout ce qui intéresse véritablement le bonheur des hommes.
C’est donc en examinant la marche et les lois de ce perfectionnement, que nous pourrons seulement connoître l’étendue ou le terme de nos espérances.
Personne n’a jamais pensé que l’esprit pût épuiser, et tous les faits de la nature, et les derniers moyens de précision dans la mesure, dans l’analyse de ces faits, et les rapports des objets entre eux, et toutes les combinaisons possibles d’idées. Les seuls rapports des grandeurs, les combinaisons de cette seule idée, la quantité ou l’étendue, forment un systême déjà trop immense, pour que jamais l’esprit humain puisse le saisir tout entier, pour qu’une portion de ce systême, toujours plus vaste que celle qu’il aura pénétrée, ne lui reste toujours inconnue. Mais on a pu croire que l’homme ne pouvant jamais connoître qu’une partie des objets auxquels la nature de son intelligence lui permet d’atteindre, il doit cependant rencontrer enfin un terme où le nombre et la complication de ceux qu’il connoît déjà, ayant absorbé toutes ses forces, tout progrès nouveau lui deviendroit réellement impossible.
Mais comme à mesure que les faits se multiplient, l’homme apprend à les classer, à les réduire à des faits plus généraux; comme les instrumens et les méthodes qui servent à les observer, à les mesurer avec exactitude, acquièrent en même-temps une précision nouvelle; mais comme à mesure que l’on connoît, entre un plus grand nombre d’objets, des rapports plus multipliés, on parvient à les réduire à des rapports plus étendus, et les renfermer sous des expressions plus simples, à les présenter sous des formes qui permettent d’en saisir un plus grand nombre, même en ne possédant qu’une même force de tête, et n’employant qu’une égale intensité d’attention; comme à mesure que l’esprit s’élève à des combinaisons plus compliquées, des formules plus simples les lui rendent bientôt faciles: les vérités, dont la découverte a coûté le plus d’efforts, qui d’abord n’ont pu être entendues que par des hommes capables de méditations profondes, sont bientôt après développées et prouvées par des méthodes qui ne sont plus au-dessus d’une intelligence commune. Si les méthodes qui conduisoient à des combinaisons nouvelles sont épuisées, si leurs applications aux questions non encore résolues, exigent des travaux qui excèdent, ou le temps, ou les forces des savans, bientôt des méthodes plus générales, des moyens plus simples viennent ouvrir un nouveau champ au génie. La vigueur, l’étendue réelle des têtes humaines sera restée la même; mais les instrumens qu’elles peuvent employer se seront multipliés et perfectionnés; mais la langue qui fixe et détermine les idées aura pu acquérir plus de précision, plus de généralité; mais au lieu que, dans la mécanique, on ne peut augmenter la force qu’en diminuant la vîtesse, ces méthodes, qui dirigeront le génie dans la découverte des vérités nouvelles, ont également ajouté, et à sa force, et à la rapidité de ses opérations.