SigPhi · Descartes

Les Passions de l'Ame

French

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Ar la feule caufe de tous les mouvemens des membres eft> que quelques mufcles s’acourciffent, & que leurs oppofez s’alongent, ainfi qu’il a déjà efté dit. Et la feule caufe qui fait qu’un mufcle s’acourcit pluftoft que fon oppofé, eft qu’il vient tant foit peu plus d’efprits du cerveau vers luy que vers l’autre. Non pas que les efprits qui vienent immédiatement du cerveau fufîifent feuls pour mouvoir ces mufcles, mais ils déterminent les autres efprits > qui font défia dans ces deux mufcles, à fortir tous fort promptement de l’un d’eux,&pafier dans l’autre: au moyen de quoy celuy d’ou ils fortent devient plus long &: plus lafche -, & celuy dans lequel ils eii-A trenc Première Partie. 17 trent, eftant promptement enflé par eux,s’accourcit,& tire le membre auquel il eft attaché. Ce qui eft facile à concevoir 3 pourvû que 1 on fçache qu’il n’y a que fort peu d efprits animaux qui vienent continuellement du cerveau vers chaque mufcle j mais qu’il y en a tousjours quantité d’autres enfermez dans le mefrae mufcle,qui s’y meuvent tres-vifte, quelquefois en tournoyant feulement dans le lieu où ils font, à fçavoir lors qu’ils ne trouvent point de paflages ouverts pour en jfortir, & quelquefois eii coulant dans le mufcle oppofe. d autant qu’il y a de petites ouvertures en chacun de ces mufcles,par où ces efprits peuvent couler de l’un dans l’autre, & qui font tellement dilpofées, que lors que les efprits qui vienent du cerveau vers 1 un d eux, ont tant (bit peu plus de force que ceux qui vont vers l’autre, ils ouvrent toutes les ern B crées i8 DesPass ions trécs par où les efprits de l’autre mufcle peuvent pafler en çettuycy, & ferment en mefme temps toutes celles par où les efprits de cettuycy peuvent palier en. 1 autre:, au moyen de quoy tous les efprits contenus auparavant en ces deux mufcles,s’a{Temblent en l’un d’eux fort promptement, & ainli l’enflent l’accourciflcnt, pendant que l’autre s’allonge & fe relafche.

Article XII.

Comment les objets de dehors agijfent contre les organes des fins, I L refte encore icy à fçavoir les caufes > qui font que les efprits ne coulent pas tousjours du cerveau dans les mufcles en meline façon, & qu’il en vient quelquefois plus vers les uns que vers les autres. Car outre l’a&ion de 1 ame qui véritablement eft en nous l’une de ces caufes, ainfi que je diray cy apres.

Première Partie. ip .âpres, il y en a encore deux autres, qui ne dépendent que du corps, lefquelles il eft befoin de remarquer. La première confifte en la diverfité des mouvemens, qui font excitez dans les organes des fens par leurs objets, laquelle j’ay déjà expliquée aflez amplement en la Dioptrique; mais affin que ceux qui verront cet eferit, n’ayent pas befoin d’en avoir leu d’autres, le repeteray icy qu’il y a trois chofes à confiderer dans les nerfs j à fçavoir leur moelle ou fubftance intérieure, qui s’eftend en forme de petits filets depuis le cerveau, d’où elle prend fon origine, jufques aux ex-> tremitez des autres membres aufquelles ces filets font attachez; Puis les peaux qui les environnent, & qui eftant continués avec celles qui envelopent le cerveau, compofent de petits tuyaux dans lefquels ces petits filets font enfermez j Puis en fin les efprits ani- B z maux.

B z maux.

2,0 Des Passions ^aux ) qui eftant portez par ces. mefmes tuyaux depuis le cerveau jufques aux mufcles, font caufe que ces filets y demeurent entièrement libres, & eftendus en telle forte, que la moindre chofe qui meut la partie du corps ou rextremité de quelcun d’eux eft attachée, fait mouvoir par mefme moyen la partie du cerveau d’où il vient En mefme façon que lors qu’on tire l’un des bouts d’une corde on fait mouvoir l’autre.

Article XIII.

J^ue cette aclion des objets de dehors, peut conduire diverfement les ejprits dans les mufcles, "P T j’ay expliqué en la Dioptri- ' que, comment tous les objets de la veuë, ne fe communiquent à nous que par cela feul, qu’ils meuvent localement, par l’entremifc des Première Partie. ii des corps tranfparens qui font entre eux & nous, les petits filets des nerfs optiques, qui font au fonds de nos yeux,&: en fuite les endroits du cerveau d’où vienent cesïierfs: qu’ils les meuvent, dis-je, en autant de diverfes façons qu’ils nous font voir de diverfîtez dans les chofos; Et que ce ne font pas immédiatement les mouvemens quife font en l’œil,mais ceux qui fc font dans le cerveau, qui reprefentent à l’âme ces objets. A l’exemple de quoy il eft ayfé de concevoir que les fons, les odeurs, les faveurs, la chaleur, la douleur, la faim, la foif, & généralement tous les objets, tant de nos autres fens extérieurs i que de nos appétits intérieurs, excitent auiïi quelque mouvement en nos nerfs, qui pafî'e par leur moyen jufques au cerveau. Et outre que ces divers mouvemens du cerveau font avoir à noftre ame divers fontimens, ils peuvent auflï J3 } fait J3 } fait %i Des Passions faire fans elle, que les cfprits prenent leurs cours vers certains mufclés j pluftoft que vers d’autres, &: ainfi qu’ils meuvent nos membres. Ce que je prouveray feulement icy par un exemple. Si quelcun avance promptement fa main contre nos yeux, comme pour nous fraper, quoy que nous fçaehions qu’il eft noftre ami, qu’il ne fait cela que par jeu, & qu’il fe gardera bien de nous faire aucun mal, nous avons toutefois de la peine à nous empefeher de les fermer: ce qui monftre que ce n’eft point par l’entremife de noftre ame qu’ils fe ferment, puifque c’eft contre noftre volonté, laquelle eft fa feule ou du > moins fa principale a&ion j Mais que c’eft à caufe que la machine de noftre corps eft tellement compofée, que le mouvement de cette main vers nos yeux, excite un autre mouvement en noftre cerveau, qui conduit lesefprits animaux dans • ■ Première Partie. les mufcles qui font abailTer les paupières.

Article XI Y.

£>ue lx diverfité qui ejl entre les e [prit s peut aujji diverjifier leur cours.

T ‘Autre caufc qui fert à condui* ^ re diverfement les efprits animaux dans les mufcles, eft l’inégale agitation de ces efprits, 6c la diveriité de leurs parties. Car lors que quelques unes de leurs parties font plus groffes 6c plus agitées que les autres, elles palfent plus avant en ligne droite dans les cavitez 6c dans les pores du cerveau, 6c par ce moyen font conduites en d’autres mufcles qu’elles ne feroient, li elles avoient moins de force.

Article XV.

Quelles fent les caufcs de leur diverfite.

cette inégalité peut proceuer des diverfes matières dont ils font compofez, comme on voit en ceux qui ont beu beaucoup de vin, que les vapeurs de ce vin entrant promptement dans le iang * montent du cœur au cerveau, où elles fe convertirent en efprits, qui eftant plus forts àc plus abondans que ceux qui y font d’ordinaire, font capables de mouvoir le corps enplufieurs eftrangesfa^ çons. Cette inégalité des efprits, peut aufli procéder des diverfes difpofitions du cœur, du foyc, de l’eftomac, de la rate, & de toutes les autres parties qui contribuent à leur produ&ion. Car il faut principalement icy remarquer certains petits nerfs inférez dans la baze du çœuf çœuf Première Partie. ij cœur, qui fervent à eflargir & eftrecir les entrées de fes concavitez: au moyen de quoy le fang s’y dilatant plus ou moins fort, produit des efprits diverfement difpofez. Il faut aufïi remarquer que bien que le fang qui entre dans le cœur, y viene de tous les autres epdroitsdu corps, il arrive fouvent neantmoins, qu’il y eft davantage pouffé de quelques parties que des autres, à caufe que les nerfs & les mufcles qui refpondent à ces parties là, le preffent ou l’agitent davantage j Et que félon la diverfitc des parties defquelles il vient le plus, il fe dilate diverfement dans le cœur, & en fuite produit des efprits qui ont des qualitez differentes. Ainfi par exemple, celuy qui vient de la partie inferieure du foye, où eft le fiel, fc dilate d’autre façon dans le cœur, que celuy qui vient de la rate; & cetuy-cy autrement que celuy qui vient des vençs B i des Des Passions des bras ou des jambes; & enfin cettuycy tout autrement que le fuc des viandes, lors qu’eftant nouvellement fbrti de l’eftomac & des boyaux, il pafle promptement par. le foye jufques au cœur.

Article XVI.

Comment tous les membres peuvent ejlre meus par les objets des fens, • & par les ejprits, fans tayde de Pâme.

ut "C N fin il faut remarquer que la machine de noftre corps eft tellement compofée, que tous les changemens qui arrivent au mouvement des eiprits, peuvent faire qu’ils ouvrent quelques porcs du cerveau plus que lesautres;& réciproquement que lors que quclcun de ces pores eft tant foit peu plus ou moins ouvert que de couftume, par l’a&ion des nerfs qui fervent au fens, cela change quelque chofe Première Partie. 17 chofe au mouvement des efprits, & fait qu’ils font conduits dans les mufcles qui fervent à mouvoir le corps, en la façon qu’il eft ordinairement meu à l’occafion d’une telle action. En forte que tous les mouvemens que nous faifons fans que noftre volonté y contribue, (comme il arrive fouventque nous refpirons, que nous marchons, que nous mangeons, & enfin que nous faifons toutes les a&ionsqui nous font communes avec les bcftes) ne dépendent que de la conformation de nos membres, & du cours que les efprits excitez par la chaleur du cœur fuivent naturellement dans le cerveau, dans les nerfs & dans les mufcles. En m efme façon que le mouvement d’une monftre eft produit par la feule force de fon reflort & la figure de fcs roués.

. • • a vUW.

A R- Des Passions Article XVII» guettes font les fondions de lame.

Près avoir ainli conliderc toutes les fondions qui appartienent au corps feul, il elt ayfé de connoiftre qu’il ne relie rien en nous que nous devions attribuer à nollre ame, linon nos penfées, lesquelles font principalement de deux genres, à fçavoir les unes font les adions de Famé, les autres font lès pallions. Celles que je nomme fes adions, font toutes nos volontez, à caufe que nous expérimentons qu’elles vienent directement de nollre ame, & femblent ne dépendre que d’elle j Comme au contraire on peutgeneralement nommer fes pallions, toutes les fortes de perceptions ou connoilfances qui le trouvent en nous, à caufe quefouvent cen’ellpas nollre ame qui les fait telles qu’elles font, Première Partie. £$ & que tousjours elle les reçoit des chofcs qui font reprefentées par elles.

Article XVIII.

De U volonté.

"P\ Erechef nos volontez font de deux fortes, car les unes font des a&ions de Taine, qui fo terminent en Tamemefme, comme lors que nous voulons aymer Dieu, ou generalement appliquer noftre penfée à quelque objet qui n’eft: point materiel. Les autres font des avions qui fe terminent en noftre corps, comme lors que de cela feul que nous avons la volonté de nous promener, il fuit que nos jambes le remuent & que nous marchons.

30 Des Passions Article XIX.

De U Perception.

'VT Os perceptions font auffi de deux fortes > & les unes ont l’ame pour caufo, les autres le corps. Celles qui ont Taine pour caufe font les perceptions de nos volonté z, & de toutes les imaginations ou autres penfées qui en dépendent. Car il eft certain que nous ne fçaürions vouloir aucune chofe, que nous n’apercevions par mefme moyen que nous la voulons. Et bien qu’au regard de noftre ame, ce foit uncadion de vouloir quelque choie, on peut dire quec’eft auffi en elle une paffion d’apercevoir qu’elle veut. Toutefois à caufe que cette perception &c cette volonté ne font en effeét qu’une mefme chofe, la dénomination fe fait tousjours par ce qui cil le plus noble; & ainfi on n’a point Première Partie. ^ 1 point couftume de la nommer une paffion, mais feulement une action.

Article XX.

Des imaginations & attires penfees qui [ont formées par l'âme.

* Ors que noflre ame s’applique à imaginer quelque choie qui n’eft point, comme à fe reprefenter un palais enchanté ou une chimère j & aufli lors qu’elle s’applique à confiderer quelque chofe qui eft feulement intelligible, & non point imaginable, par exemple, à confiderer fa propre nature, les perceptions qu’elle a de ces chofes dépendent principalement de la volonté qui fait qu’elle les apperçoit. c’eft pourquoy on a coutume de les confiderer comme des a&ions, pluftoftque comme des paffions.; g* Des Passions V,; ff Article; XXL Des imaginations qui n'ont pour caufi que le corps.

"P Ntre les perceptions qui font eau fées par le corps, la pius part dépendent des nerfs, mais il y en aaufïï quelques unes qui n’en dépendent point, & qu’on nomme des imaginations, ainfi que celles d’ont je viens de parler, desquelles ncaiitmoins elles different en ce que noftre volonté ne s’employe point à les formerjee qui fait qu’elles ne peuvent eftre mifès au nombre des actions de l’ame; Et elles ne procèdent que de ce que les efprits eftant diverfement agitez, & rencontrant les traces de diverfes impreflions qui ont précédé dans le cerveau, ils y prenent leur cours fortuitement par certains pores, pluftoft que par d’autres. Telles font les illufions de nos V, \ nos V, \ Première Partie. * 3$ nos longes, Et aufïi les rcfveries que nous avons fbuvent eftant éveillez, Jors que noftrfc penfée erré, non^ chalammentj fans s’appliquer à rien de foy-mefme. Or encore que quelques unes de ces imaginations, foient des paffidns de famé, en prenant ce mot en fa plus propre & plus particulière lignification; & qu’elles puiflent eftre toutes ainfi nommées, lî on le prend en une lignification plus generale: Toutefois pource qu’elles n’ont pas une cauîé fi notable & fi déterminée, que les perceptions que l’ame reçoit par l’entremife des nerfs, &: qu’elles femblent n’en eftre que l’ombre & la peinture, a-* Vant que nous les puiffions bien diftinguer, il faut confiderer la différence qui efl entre ces autres* 54 Des. Passions Article XXII.

De U différence qui efi entre les autres perceptions.

HTOutcs les perceptions que je n’ay pas encore expliquées vienent à lame par l’entremife des nerfs, & il y a entre elle* cette différence, que nous les rapportons les unes aux objets de dehors qui frapent nos fens, les autres à noftre corps, où à quelques unes de fes parties > & enfin les autres à noftre ame.

Article XXIII.

Des perceptions que nom rapportons aux objets quifont hors de nom.

* • Elles que nous rapportons à des chofes qui font hors de nous, à fçavoir aux objets de nos fens, font caufées (au moins, lors que noftre opinion n’eft point fauf- .

T Première Partie. jç fe)par ces objets, qui excitant quelques mouvemens dans les organes des fens extérieurs * en excitent aulfi par l’entremife des nerfs dans le cerveau, lefquels font que famé les fent. Ainfl lors que nous voyons la lumière d’un flambeau, &que iious oyons le fon d’une cloche, cé fon& cette lumière font deuxdiverfes avions, qui par cela feul qu’elles excitent deux divers mouvemens en quelques uns de nos nerfs, & par leur moyen dans lé cerveau, donnent à 1* ame deux fentimens diflerens, lesquels nous xaportons tellement aux fujets qué nous luppofons eftre leurs caufes > que nous penlons voir le flambeau mefme, & ouïr la cloche, non pas fentir feulement des mouvemensqui Yienent d’eux* G £ A ** 3<? Des Passions Article XXIV.

Des perceptions que nous raportons à nojlre corps.

T Es perceptions que nous ra-* ^ portons à noftre corps > ou à quelques unes de Tes parties, font celles que nous avons de la faim > delafoif, &de nos autres appétits naturels} à quoy on peut joindre la douleur, la chaleur, & les autres affe&ions que nous Tentons comme dans nos membres, & non pas comme dans les objets qui font hors de nous; Ainfl nous pouvons • fentir en mefme temps,& par l’entremife des mefmes nerfs, la froideur de noftre main, & la chaleur de la flamme dont elle s’approche; ou bien au contraire la chaleur de la main, &: le froid de l’air auquel elle eft expofée: Sans qu’il y ait aucune différence entre les actions qui nous font fentir le chaud ou le froid Première Partie. 37 froid qui eft en noftre main, & celles qui nous font fentir celuy qui eft hors de nousj fi non que l’une de ces adions furvenant à l’autre^ nous jugeons que la première eft déjà en nous, & que celle qui furvient n’y eft pas encore, mais en l’objet qui la caufè, Article XXV.

Des perceptions que nous raportom à nojireame.

T Es perceptions qu’on raporte ^ feulement à l’ame, font celles dont on fent les effets comme en l’ame mefme, & defqucllcs on ne connoift communément aucune caufe prochaine, à laquelle on les puifle raporter. Tels iont les fentimens dejoye 3 de colere, & autres femblables, qui font quelquefois excitez en nous par les objets qui meuvent nos nerfs, & quelquefois aüifi par d’autres caufes.

G y Or * f 38 Des Pas s i on s O r encore que toutes nos perceptions, tant celles qu’on rapporte aux objets qui font hors de nous, que celles qu’on rapporte aux diverfes affe&ions de noftre çorps, foient véritablement des pallions au regard de noftre ame,lors qu’on prend ce mot en fa plus generale lignification 5 Toutefois on a couftume de le reftreindre à lignifier feulement celles qui fe rapportent àl’amemefme. Et ce ne font que çes dernieres que j’ay entrepris icy d’expliquer fous le nom des parlions de Tarne.

Article XXVI, \£ue Us imaginations, qui ne défendent que du mouvement fortuit des ejprits'ipeuvent ejlre d’aujji verita -tUspajfîons, que les perceptions qui dépendent des nerfs.

T Lrefte icy à remarquer, quetou- * çes les mefmes çhofes que l’ame Première Partie. $9 aperçoit par fentremile des nerfs, luy peuvent aulfieftre reprefentées par le cours fortuit des efpritsjfans qu’il y ait autre différence, finon que les impreffions qui vienent dans le cerveau par les nerfs, ont couftume d’eftre plus vives & plus expreffes,que celles que les cfprits y excitent, ce qui m’a fait dire en l’art. 2, 1. que celles- cy font comme l’ombre ou la peinture des autres. Il faut aufïi remarquer qu’il arrive quelquefois, que cette peinture eft fi femblablcà lachofe qu’elle reprefente, qu’on peut y eftre trompé touchant les perceptions qui fe rapportent aux objets qui font hors de nous, ou bien celles qui fe rapportent à quelques parties de noltre corpsj mais qu’on ne peut pas l’eftre en mefme façon touchant les pallions, d’autant qu’elles font fi proches & fi intérieures à noftre ame, qu’il eft impofhble qu’elle les lente fans qu’elles foient veritabler.

Ç 4 ment Ç 4 ment 40 Des Passions ment telles qu’elle les lent. Ainfi fouvent lorfque l’on dort, & mefme quelquefois eftant éveillé on imagine fi fortement certaines chofes, qu’on penfe les voir devant foy, ou les fentir en fon corps, bien qu’elles n’y foient aucunement: Mais encore qu’on foit endormi, &: qu’on refve; on ne fçauroit fe fentir trille ou emeu de quelque autre pafiion, qu’il ne foie tres-vray que l’ame a en foy cettç Article XXVII.

L& Définition des Pafftons de /’ amc. Près avoir ainfi co.nfidere en quoy les paffions de l’ame different de toutes fes autres penfées, il me femhle qu’on peut généralement les définir, Des perceptions, ou des fentimens, ou des émotions de l’ame, qu’on raporte par-, dculieremçnt à elle, & qui (ont ÇW Première Partie. 4* caufées, entretenues, & fortifiées par quelque mouvement des eîprits.

Article XXVIII.

Explication de la première partie de cette définition.

/^\N les peut nommer des perceptions lors qu’on fe fert généralement de ce mot, pour lignifier toutes les penfées qui ne font point des actions de l’ame, ou des volontez; mais non point lors qu’on ne s’en fert que pour lignifier des connoilfances évidentes, car l’experience fait voir que ceux qui font les plus agitez par leurs pallions > nç font pas ceux qui les connoilfent le mieux, & qu elles font du nombre des perceptions que l’eftroite alliance qui eft entre J’ame & le corps rend çonfufes &: obfcures. On les peut aulfi nommer des fentimens, à caufe qu’elles Ç j font 42, Des Passions font receuës en l’ame en mefme façon que les objets des fens extérieurs, &: ne font pas autrement connues par elle. Mais on peut encore mieux les nommer des émotions de l’ame, non feulement à caufe que ce nom peut eftre attribué à tous les changemens qui arrivent en elle, c’eft à dire à toutes les diverfes penfées qui luy vienentj mais particulièrement, pource que de toutes les fortes de penfées qu’elle peut avoir, il n’y en a point d’autres qui l’agitent & l’efbranlent fi fort que font ces pa£; fions.

Article XXIX. Explication de fin autre partie.

T ’Adjoufte qu’elles fe rapportent particulièrement à l’ame, pour les diftinguer des autres fentimens, qu’on rapporte, les uns aux objets çxteriçurs, comme les odeurs, les fons.

Première Partie. 43 fbns, les couleurs; les autres à noftre corps, comme la faim, la foif, la douleur, l’adjoufte aulli qu’elles font caufées, entretenues & fortifiées par quelque mouvement des elprits, affin de les diftinguerde nos volontez, qu’on peut nommer des émotions de l’ame quife raportent à elle > mais qui font causées par elle mefme j Et aufli afïin * d’expliquer leur derniere & plus prochaine caufe, qui les diftingue derechef des autres fentimens.

• ■» Article XXX.

ii - ^ Sue Pâme eft unie à toutes les f ortie $ du cor fs conjointement, X/f Ais pour entendre plus par- 1 faitement toutes ces chofes, ileftbefoin defçavoir, que Taine eft véritablement jointe à tout lç corps, & qu’on ne peut pas proprement dire qu’elle (oit en quelçune de fes parties * à l’exçlufton des JT t 44 Des Passions des autres, à caufe qu’il eft un, en quelque façon indivifible, à rai- (on de la difpofition de fes organes, qui fe raportent tellement tous l’un à l’autre, que lors que quelcun d’eux eft ofté, cela rend tout le corps defe&ueux: Et à caufe qu’elle eft d’une nature qui n’a aucun raport à l’cftenduë, ny aux dimenlîons, ou autres proprietez de la matière > dont le corps eft cornpoféj mais feulement atout l’aA fcmblage de fes organes. Comme ilparoift, de ce qu’on ne fçauroit aucunement concevoir la moitié ou le tiers d’une ame, ny quelle çftenduë elle occupe; & qu’elle ne devient point plus petite de ce qu’on retranche quelque partie du corps, mais qu’elle s’en lepare en-* tierement lors qu’on diftout l’af. (erablage de fes organes* A R- Première Partie. 45 Article XXXI.

£riily a une petite glande dans le cerveau en laquelle t ame exerce fis fondions, plus particulièrement que dans les autres parties. ' T L -cft bèfoin aufli de fçavoirque bien que Famé foit jointe à tout le corps, il y a neantmoins en luy quelque partie, en laquelle elle exerce Tes fonctions plus particulièrement qu’en toutes les autres. Et on croit communément que cette partie eft le cerveau, ou peut eftrc le cœur j le cerveau, à caufe que c’eftàluyque fe raportent les organes des fensj & le cœur, à caufe que c’eft comme en luy quon fent les pallions. Mais en examinant la choie avec foin, il me femble avoir évidemment reconnu, que la partie du corps en laquelle l’âme exerce immédiatement fes fondions > n’eft nullement le cœur; f 4^ Des Passions ni aufli tout le cerveau, mais feulément la plus intérieure cte Tes parties, qui eftune certaine glande fort petite, fituée dans le milieu dé fa fubftance, & tellement fufpendue au deflus du conduit, par lequel les efprits de fes cavitez anterieures ont communication avec ceux de la pofterieure, que les moindres mouvemens qui font en elle, peuvent beaucoup pour chan^ ger le cours de ces eîprits, & re-* ciproquement que les moindres changemcns qui arrivent au cours des efprits, peuvent beaucoup pour changer les mouvemens de cette glande.

Article XXXI I.

Cbmment on connoifi que cette glande j ejl le principal fiege de Famé.

T A raifbn qui me perfuade que famé ne peut avoir en tout ld Corps aucun autre lieu que cette glan- I Première Partie. 47 glande, où elle exerce immédiatement Tes fondions, eft que je confidere que les autres parties de noftre cerveau font toutes double^comme auffi nous avons deux yeux, deux mains, deux oreilles, & enfin tous les organes de nos fens extérieurs font doubles; Et que d’autant que nous n’avons qu’une feule &: fimple penfée d’une mefime chofe en melme temps, il faut neceflairement qu’il y ait quelque lieu où les deux images qui vienent par les deux yeux, ou les deux autres imprelfions qui vienent d’un feul objet par les doubles organes. des autres fens, fe puiflent aifembler en une avant qu’elles parvienent à l’ame, affin qu’elles ne luy reprefentent pas deux objets au lieu d’un. Et on peut ayfemenc concevoir que ces images ou autres imprefiions fe réunifient en cette glande, par l’entremife des ciprits qui rempliflent les cavité* du V 4fc Î)es Passions du cerveau; mais il n’y a aucuil autre endroit dans le corps, où elles puiflent ainfi eftre unies, finon en fuite de ce qu’elles le font en cette glande.

Article XXXIIL J^ue le fiege des pajftons n'eft pas dm le cœur * T)Our l’opinion de ceux qui pen- -*■ fent que l’ame reçoit fes paffions dans le cœur, elle n’eft aucunement confiderabie; car elle n’eft fondée que fur ce que les pallions y font fentir quelque alteration; & il eft ayfé à remarquer que cette alteration n’eft fentie comme dans le cœur, que par l’entremife d’un petit nerf qui defeend du cerveau vers luy; ainfi que la douleur eft fentie comme dans le pied, par lentremife des nerfs du pied; 8c les aftres font aperceus comme dans le ciel, par l’entremife de leur lu* I Premiers Partie. 49 lumière & des nerfs optiques: èn forte qu’il n’eft pas plus ncceflaire que noftre ame exerce immédiatement fès fondions dans le cœur, pour y fentir fes pallions, qu’il eft neceflaire quelle loit dans le ciel pour y voir les aftres.

Article XXXÎV.

Comment lame dr le corps agijjent fun contre F autre.

Ç^Oncevons donc icy que lame a Ion lîcge principal dans la petite glande qui eft au milieu du cerveau, d’où elle rayonne en tout le refte du corps par l’entremife des efprits, des nerfs * & mefme du fang, qui participant aux impreflions des elprits,les peut porter par les arteres en tous les membres. Et nous foüvenant de ce qui a efté dit cy delfus de la machine de noftre corps, à fçavoir que les petits filets de nos nerfs font telle* D mêiif jo DesPàssiôUs ment diftribuez en toutes fcs parties, quà l’occalion des divers mouvemensqui y font excitez par les objets fénfibles, ils ouvrent diverfement les pores du cerveau 4 ce qui fait que les efprits animaux, contenus en fes cavitez entrent divcrfement dans les mufcles, au moyen dequoy ils peuvent mouvoir les membres en toutes les diverfcs façons qu’ils font capables d’eftre. meus; &: aulli que toutes les autres caufes, qui peuvent diverfement mouvoir les efprits, fuffifent pour les conduire en divers mufcles. Adjouftons icy que la petite glande qui eft le principal fiege de l’ame, eft tellement lut pendue entre les cavitez qui contienent ces efprits, qu’elle peut cftre meuë par eux en autant de divcrfes façons, qu’il y a de diverlitez fenfibles dans les objets; Mais qu’elle peut aulli eftre diverfement meue par l’ame, laquelle eft de tel- PrEMIE RÉ PARTIE* yi je nature qu’elle reçoit autant dd diverfes impreffions en elle, c’eft à dire, qu’elle a autant de diverfes perceptions, qu’il arrive de divers mouvemens en cette glande; Comme auflî réciproquement la machine du corps eft tellement eompofée, que de cela feul qud cette glande eft diverfement meue par l’ame, ou par telle autre caufd que ce puifle eftre, elle ponde les clprits qui l’environnent vers les pores du cerveau, qui lesconduiîènt par les nerfs dans les mufclesj au moyen dequoy elle leur fait mouvoir les membres.

Article XXXV.

Exemple de la façon que les impreffions des objets s'uniffent en la glande qui ejl au milieu du cerveau * À înfi par exemple, fi nous Voy- •*** ons quelque animal venir vers D z nous* j2, Des Passions nous, la lumière reflefchie de Ton corps en peint deux images, une en chacun de nos yeux; & ces deux images en forment deux autres, par l’entremife des nerfs optiques, dans la fuperficie intérieure du cerveau, qui regarde fes concavitez j puis de là, par l’entremiie des efprits dont ces cavitez font remplies, ces images rayonnent en telle forte vers la petite glande que ces efprits environnent, que le mouvement qui compofe chaque point de l’une des images, tend vers le mefme point de la glande, vers lequel tend le mouvement, qui forme le point de l’autre image, lequel reprefente la mefme partie de cet animal; au moyen de quoy les deux images qui font dans le cerveau n’en compofent qu’une feule fur la glande, qui agiffant immédiatement contre l’ame, luy fait voir la figure de cet afiimal.

A R- "V.

Première Partie. y y Article XXXVI.

Exemple de la façon que les Pafpons fint excitées en Pâme.

T7 T outre cela fi cette figure eft ^ fort eftrange & fort effroyable, c’eft à dire fi elle a beaucoup de raport avec les chofes qui ont cfté ‘ auparavant, nuifibles au corps, cela excite en l’ame la paffion delà crainte, & en fuite celle de la hardieffe, ou bien celle de la peur & de l’efpouvante, félon le divers tempérament du corps, ou la force de l’ame, & félon qu’on s’eft auparavant garenti par la defenfe ou par la fuite, contre les chofes nuiîibles aufquelles l’impreflion prefente a du raport. Car cela rend le cerveau tellement difpofé en quelques hommes, que les elprits reflelchis de l’image ainfi formée fur la glande, vont de là fe rendre, partie dans les nerfs qui fervent à D 3 tour- D 3 tour- £4 D es Passions tourner le dos &: remuer les jambes pour s’en fuir; & partie en ceux qui eflargiffent ou eftreciffent tellement les orifices du cœur, ou bien qui agitent tellement les autres parties d’où le fang luy eft envoyé, que ce fang y eftant raréfié d’autre façon que de couftume, il envoyé des efprits au cerveau, qui font propres à entretenir & fortifier la paflion delà peur, ç’eft à dire qui font propres à tenir ouverts, ou bien a ouvrir derechef, les pores du cerveau qui les çonduifent dans les mefmes nerfs, * Car de cela feul que ces efprits entrent en ces porcs, ils excitent un mouvement particulier en cette glande, lequel eft inftitué de Ja nature j pour faire fentir à l’ame cette pafïion. Et pource que ces pores fe raportent principalement aux petits nerfs, qui fervent à referrer ou eflargir les orifices du çœur? cefo fait que i’ame la Première Partie, fcnt principalement comme dans le cœur.

Article XXXVII.

Comment il faroifi quelles font tontes eau fées par quelque mouvement des efprïts.

"C* T pource que le femblablc arrive en toutes les autres parlions, à fçavoir qu’elles font principalement caufées par les clprits contenus dans les cavitez du cerveau, entant qu’ils prenent leur cours vers les nerfs, qui fervent à ellargir ou eftrecir les orifices du cœur, ou à poufifer diverfement vers luy le fang qui effc dans les autres parties, ou en quelque autre façon que ce foit à entretenir la mefme palïion: On peut clairement entendre de cecy,'pourquoy j’ay mis cy deflus en leur définition, qu’elles font caufées par quelque mouvement particulier des cfprits, D 4 A r- 5* Des Passions Article XXXVIII.

J Exemple des mouvemens du cor fs cjui accompagnent les pajftons, & ne dépendent point de l'ame.

A V rèfte en mefme façon que le cours que prenent ces efprits vers les nerfs du cœur, fuftit pou? donner le mouvement à la glande, par lequel la peur eft mife dans lame; ainfi aufft par cela feul que quelques efprits vont en mefme temps vers les nerfs > qui fervent a remuer les jambes pour fuir, ils caufent un autre mouvement en la mefme glande, par le moyen duquel l’ame fent & aperçoit cette fuite, laquelle peut en cette façon cftre excitée dans le corps,parla feule difpofition des ofganes 5 & fans que l’ame y contribue.

A Première Partie; Article XXXIX.

Comment une mefine caufe feut exciter diverfes pajjions en divers hommes.

T Amefmeimpreffionquelaprefence d’un objet effroyable fait fur la glande, & qui caufe la peur en quelques hommes, peut exci^ ter en d’autres le courage & la hardiefTe: dont la raifon eft, que tous les cerveaux ne font pas difpofez en mefme façon y & que le mefmc mouvement de la glande, qui en quelques uns excite la peur, fait dans les autres que les efprits entrent dans les pores du cerveau, qui les conduifent partie dans les nerfs qui fervent à remuer les mains pour fe defendre, & partie en ceux qui agitent & pouffent le fang vers le cœur, en la façon'qui eft requife pour produire des e-. fprits propres à continuer cette defence? & en retenir la vblpnté, D 5 A r-* 5$ Des Passions Article XL.

Quel ejl le principal effèft des, partons.

C Ar il eft befoin de remarquer que le principal effed de toutes les pallions dans les hommes, eft qu’elles incitent &: difpofent leur ame à vouloir les choies auf* quelles elles préparent leur corps; En forte que le fentiment de la peur l’incite à vouloir fuir, celuy de la hardiefle à vouloir çombatre; & ainfi des autres.

Article X L I.

J^uel ejl le pouvoir de tame au regard du corps.

M Ais la volonté eft tellement libre de fa nature, qu’elle ne peut jamais eftre contrainte: & des deux fortes de penfées que j’ay çliftinguées en famé* dont les unes font à