SigPhi · Emile Durkheim

Les Règles de la méthode sociologique (1895)

French

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^sans ordre, au hasard des circonstances, sans interprétation méthodique. Bien loin qu'ils nous apportent des clartés supérieures aux clartés rationnelles, ils sont faits exclusivement d'états forts, il est vrai, mais troubles. Leur accorder une pareille prépondérance, c'est donner aux facultés inférieures de l'intelligence la suprématie sur les plus élevées, c'est se condamner à une logomachie plus ou moins oratoire. Une science ainsi faite ne peut satisfaire que les esprits qui aiment mieux penser avec leur sensibilité qu'avec leur entendement, qui préfèrent les synthèses immédiates et confuses de la sensation aux analyses patientes et lumineuses de la raison. Le sentiment est objet de science, non le critère de la vérité scientifique. Au reste, il n'est pas de science qui, à ses débuts, n'ait rencontré des résistances analogues. Il fut un temps où les sentiments relatifs aux choses du monde physique, ayant eux-mêmes un caractère religieux ou moral, s'opposaient avec non moins de force à l'étabhssement des sciences physiques. On peut donc croire que, pourchassé de science en science, ce préjugé finira par disparaître de la sociologie elle-même, sa dernière retraite, pour laisser le terrain libre au savant.

2° Mais la règle précédente est toute négative. Elle apprend au sociologue à échapper à l'empire des notions vulgaires, pour tourner son attention vers les faits; mais elle ne dit pas la manière dont il doit se saisir de ces derniers pour en faire une étude objective.

Toute investigation scientifique porté sur un groupe déterminé de phénomènes qui répondent à une même définition. La première démarche du sociologue doit donc être de définir les choses dont il traite, afin que l'on sache et qu'il sache hien de quoi il est question. C'est la première et la plus indispensable condition de toute preuve et de toute vérification; une théorie, en effet, ne peut être contrôlée que si l'on sait reconnaître les faits dont elle doit rendre compte. De plus, puisque c'est par cette définition initiale qu'est constitué l'objet même de la science, celui-ci sera une chose ou non, suivant la manière dont cette définition sera faite.

Pour qu'elle soit objective, il faut évidemment qu'elle exprime les phénomènes en fonction, non d'une idée de l'esprit, mais de propriétés qui leur sont inhérentes. Il faut qu'elle les caractérise par un? élément intégrant de leur nature, non par leur conformité à une notion plus ou moins idéale. Or, au moment où la recherche va seulement commencer, alors que les faits n'ont encore été soumis à aucune élaboration, les seuls de leurs caractères qui puissent être atteints sont ceux qui se trouvent 'assez extérieurs pour être immédiatement visibles. Ceux qui sont situés plus profondément sont, sans doute, plus essentiels; leur valeur explicative est plus haute, mais ils sont inconnus à cette phase de la science et ne peuvent être anticipés que si l'on substitue à la réalité quelque conception de l'esprit. C'est donc parmi les premiers que doit être cherchée la matière de cette définition fondamentale. D'autre part, il est clair que cette définition devra comprendre, sans exception ni distinction, tous les phénomènes qui présentent également ces mêmes caractères; car nous n'avons aucune raison ni aucun moyen de choisir ^ entre eux. Ces propriétés sont alors tout ce que nous savons du réel; par conséquent, elles doivent déterminer souverainement la manière dont les faits doivent être groupés. Nous ne possédons aucun autre ciitère qui puisse, même partiellement, suspendre les effets du précédent. D'où la règle suivante: Ne ^ jamais prendre pour objet de recherches qu'un groupe de phéiioniènes préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur so7it communs et comprendre dans la même recherche tous ceux qui répondent à cette définition. Par exemple, nous constatons l'existence d'un certain nombre d'actes qui présentent tous ce caractère extérieur que, une fois accomplis, ils déterminent de la part de la société cette réaction particulière qu'on nomme la peine. Nous en faisons un groupe sui generis, auquel nous imposons une rubrique commune; nous appelons crime tout acte puni et nous faisons du crime ainsi défini l'objet d'une science spéciale, la criminologie. De même, tïouh observons, à l'intérieur de toutes les sociétés connues, l'existence d'une société partielle, reconnaissable à ce signe extérieur qu'elle est formée d'individus consanguins, pour la plupart, les uns des autres et qui sont unis entre eux par des liens juridiques. Nous faisons des faits qui s'y rapportent un groupe particulier, auquel nous donnons un nom particulier; ce sont les phénomènes de la vie domestique.

Nous appelons famille tout agrégat de ce genre et nous faisons de la famille ainsi définie l'objet d'une investigation spéciale qui n'a pas encore reçu de dénomination déterminée dans la terminologie sociologique. Quand, plus tard, on passera de la famille en général aux différents types familiaux, on appliquera 3.

46 LA METHODE SOCIOLOGIOCTE la même règle. Quand on abordera, par exemple, l'étude du clan, ou de la famille maternelle, ou de la famille patriarcale, on commencera par les définir et d'après la même méthode. L'objet de chaque problème, qu'il soit général ou particulier, doit être constitué suivant le même principe.

En procédant de cette manière, le sociologue, dès sa première démarche^ prend immédiatement pied dans la réïilité. En effet, la fcxçon dont les faits sont ainsi classés "ne dépend pas de lui, de la tournure particulière de son esprit, mais de la nature des choses. Le signe qui les fait ranger dans telle ou telle catégorie peut être montré à tout le monde, reconnu de tout le monde et les affirmations d'un observateur peuvent être contrôlées par les autres. Il est vrai que la notion ainsi constituée ne cadre pas toujours ou même ne cadre généralement pas avec la notion commune. Par exemple, il est évident que, pour le sens commun, les faits de libre pensée ou les manquements à l'étiquette, si réguKèrement et si sévèrement punis dans une multitude de sociétés, ne sont pas regardés comme des crimes même par rapport à ces sociétés. De même, un clan n'est pas une famille, dans l'acception usuelle du mot. Mais il n'importe; car il ce s'agit pas simplement de découvrir un moyen qui nous permette de retrouver assez sûrement les faits auxquels s'appliquent les mots de la langue courante et les idées qu'ils traduisent. Ce qu'il faut, c'est constituer de toutes pièces des concepts nouveaux, appropriés aux besoins de la science et exprimés à l'aide d'une terminologie spéciale. Ce n'est pas, sans^ doute, que le concept vulgaire soit inutile au savant; il sert d'indicateur. Par lui, nous sommes informés- OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX...^7 qu'il existe quelque part un ensemble de phénomènes qui sont réunis sous une même appellation et qui, par conséquent, doivent vraisemblablement avoir des caractères communs; môme, comme il n'est jamais sans avoir eu quelque contact avec les phénomènes, il nous indique parfois, mais en gros, dans quelle direction ils doivent être recherchés. Mais, comme il est grossièrement formé, il est tout naturel qu'il ne coïncide pas exactement-avec le concept scientifique, institué à son occasion^./ Si évidente et si importante que soit cette règle, elle n'est guère observée en sociologie. Précisément parce qu'il y est traité de choses dont nous parlons sans cesse, comme la famille, la propriété, le crime, etc., il paraît le plus souvent inutile au sociologue d'en donner une définition préalable et rigoureuse. Nous sommes tellement habitués à nous servir de ces mots, qui reviennent à tout instant dans le cours des conversations, qu'il semble inutile de préciser le sens dans lequel nous les prenons. On s'en réfère simplement à la notion commune. Or celle-ci est très souvent ambiguë. Cette ambiguïté fait qu'on réunit sous un même nom. et dans une même expli- 1. Dans la pratique, c'est toujours du concept vulgaire et) du mot vulgaire que l'on part. On cherche si, parmi les choses/, que connote confusément ce mot, il en est qui présentent^ des caractères extérieurs communs. S'il y en a et si le concept formé par le groupement des faits ainsi rapprochés coïncide, sinon totalement (ce qui est rare), du moins en majeure partie, avec le concept vulgaire, on pourra continuer à désigner le premier par le même mot que le second et garder dans la science l'expression usitée dans la langue ccuranle. Mais si l'écart est trop considérable, si la notion commune confond une pluralité de notions distinctes, la création dfttermes nouveaux et spéciaux s'impose.

cation des choses, en réalité, très différentes. De là proviennent d'inextricables confusions. Ainsi, il existe deux sortes d'unions monogamiques: les unes le sont de fait, les autres de droit. Dans les premières, le mari n'a qu'une femme quoique, juridiquement, il puisse en avoir plusieurs; dans les secondes, il lui est légalement interdit d'être polygame. La monogamie de fait se rencontre chez plusieurs espèces animales et dans certaines sociétés inférieures, non pas à l'état sporadique, mais avec la même généralité que si elle était imposée parla loi. Quand la peuplade est dispersée sur une vaste surface, la trame sociale est très lâche et, par suite, les individus vivent isolés les uns des autres. Dès lors, chaque homme cherche naturellement à se procurer une femme et une seule, parce que, dans cet état d'isolement, il lui est difficile d'en avoir plusieurs. La monogamie obligatoire, au contraire, ne s'observe que dans les sociétés les plus élevées. Ces deux espèces de sociétés conjugales ont donc une signification très différente, et pourtant le même mot sert à les désigner; car on dit couramment de certains animaux qu'ils sont monogames, quoiqu'il n'y ait chez eux rien qui ressemble à une obligation juridique. Or M. Spencer, abordant l'étude du mariage, emploie le mot de monogamie, sans le définir, avec son sens usuel et équivoque. Il en résulte que révolution du mariage lui paraît présenter une incompréhensible anomalie, puisqu'il croit observer la forme supérieure de l'union sexuelle dès les premières phases du développement historique, alors qu'elle semble plutôt disparaître dansla période intermédiaire pour réapparaître ensuite. Il en conclut qu'il n'y a pas de rapport régulier entre le progrès social en général et Tavancement progressif vers un type. parfait de vie familiale. Une définition opportune eût prévenu cette erreur '.

Dans d'autres cas, on prend bien soin de définir l'objet sur lequel va porter la recherche; mais, au lieu de comprendre dans la définition et de grouper sous la même rubrique tous les phénomènes qui ont les mêmes propriétés extérieures, on fait entre eux un triage. On en choisit certains, sorte d'élite, que l'on regarde comme ayant seuls le droit d'avoir ces caractères. Quant aux autres, on les considère comme ayant usurpé ces signes distinctifs et on n'en tient pas compte. Mais il est aisé de prévoir que l'on ne peut obtenir de cette manière qu'une notion subjec» tive et tronquée. Cette élimination, en effet, ne peut être faite que d'après une idée préconçue, puisque, au début de la science, aucune recherche n'a pu encore établir la réalité de cette usurpation, à supposer qu'elle soit possible. Les phénomènes choisis^ ne peuvent avoir été retenus que parce qu'ils étaient, plus que les autres, conformes à la conception idéale que l'on se faisait de cette sorte -de réalité. Par exemple, M. Garofalo,au commencement de sa Crimi^ nologie, démontre fort bien que le point de départ de cette science doit être « la notion sociologique du crime 2 ». SeuJement, pour constituer cette notion, il ne compare pas indistinctement tous les actes qui, dans les différents types sociaux, ont été réprimés par 1. C'est la même absence de définilion qui a fait dire parfois que la démocratie se rencontrait également au commence-ment r^ et à la fin de l'histoire. La vérité, c'est que la démocratie pri- "^' mitive et celle d'aujourd'hui sont très différentes l'une de l'autre.'

des peines régulières, mais seulement certains d'entre* eux, à savoir ceux qui offensent la partie moyenne et immuable du sens moral. Quant aux sentiments moraux qui ont disparu dans la suite de l'évolution, ils ne lui paraissent pas fondés dans la nature des choses pour cette raison qu'ils n'ont pas réussi à se maintenir; par suite, les actes qui ont été réputés criminels parce qu'ils les violaient, lui semblent n'avoir dû cette dénomination qu'à des circonstances accidentelles et plus ou moins pathologiques. Mais c'estl en vertu d'une conception toute personnelle de laj moralité qu'il procède à cette élimination. Il part dej cette idée que l'évolution morale, prise à sa source même ou dans les environs, roule toute sorte de scories et d'impuretés qu'elle élimine ensuite progressivement, et qu'aujourd'hui seulement elle est parvenue à se débarrasser de tous les éléments adventices qui, primitivement, en troublaient le cours. Mais ce principe n'est ni un axiome évident, ni une vérité démontrée; ce n'est qu'une hypothèse, que rien même ne justifie. Les parties variables du sens moral ne sont pas moins fondées dans la nature d^s choses que les parties immuables; les variations par lesquelles ont passé les premières témoignent seulement que les choses elles-mêmes -ont varié. En zoologie, les formes spéciales aux espèces inférieures ne sont pas regardées comme moins naturelles que celles qui se répètent à tous les degrés de l'échelle animale. De même, les actes taxés crimes par les sociétés primir tives, et qui ont perdu cette qualification, sont réellement criminels par rapport à ces sociétés, tout comme ceux que nor.s continuons à réprimer aujourd'hui.

Les premiers correspondent aux conditions chan- J géantes de la vie sociale, les seconds aux conditions constantes; mais les uns ne sont pas plus artificiels que les autres.

Il y a plus: alors même que ces actes auraient indûment revêtu le caractère criminologique, néanmoins ils ne devraient pas être séparés radicalement des autres; car les formes morbides d'un phénomène ne sont pas d'une autre nature que les formes normales et, par conséquent, il est nécessaire d'observer les premières comme les secondes pour déterminer cette nature. La maladie ne s'oppose pas à la santé; ce sont deux variétés du même genre et qui s'éclairent mutuellement. C'est une règle depuis longtemps 'reconnue et pratiquée qu biologie comme en. psyciaolûgie et que le sociologue n est pas moins tenu de ^respecter. A moins d'admettre qu'un même phénomène puisse être dû tantôt à une cause el tantôt à une autre, c'est-à-dire à moins de nier le principe de causalité, les causes qui impriment à un acte, mais d'une manière anormale, le signe distinctif du crime, ne sauraient différer en espèce de celles qui produisent normalement le même effet; elles s'en distinguent seulement en degré ou parce qu'elles n'agissent pas dans le même ensemble de circonstances. Le crime anormal est donc encore un crime et doit, par suite, entrer dans la définition du crime. Aussi qu'arrivet-il? C'est que M. Garofalo prend pour le genre ce qui n'est que l'espèce ou même une simple variété. Les faits auxquels s'applique sa formule de la criminalité ne représentent qu'une infime minorité parmi ceux qu'elle devrait comprendre; car elle ne convient ni aux crimes religieux, ni aux crimes contre l'étiquette, le cérémonial, la tradition, etc., qui, s'ils ont disparu g^ LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE de nos Godes modernes, remplissent, au contraire, presque tout le droit pénal des sociétés antérieures.

C'est la même faute de méthode qui fait que certains observateurs refusent aux sauvages toute espèce de moralité \ Ils partent de cette idée que notre morale est la morale; or il est évident qu'elle est inconnue des peuples primitifs ou qu'elle n'y existe qu'à l'étal rudimentaire. Mais cette définition est arbitraire. Appliquons notre règle et tout change. Pour décider si un précepte est moral ou non, nous devons examiner s'il présente ou non le signe extérieur de la moralité; ce signe consiste dans une sanction répressive difTuse, c'est-à-dire dans un blâme de l'opinion publique qui venge toute violation du précepte. Toutes les fois que nous sommes en présence d'un fait qui présente ce caractère, nous n'avons pas le droit de lui dénier la qualification de moral; car c'est la preuve qu'il est de même nature que les autres faits moraux. Or, non seulement des règles de ce genre se rencontrent dans les sociétés inférieures, mais elles y sont plus nombreuses que chez les civilisés. Une multitude d'actes qui, actuellement, sont abandonnés à la libre appréciation des individus, sont alors imposés obligatoirement. On voit à quelles erreurs o» est entraîné soit quand on ne définit pas, soit quand on définit mal.

Mais, dira-t-on, définir les phénomènes par leurs caractères apparents, n'est-ce pas attribuer aux propriétés superficielles une sorte de prépondérance sur 1. V. Lubbock, Les Origines de la civilisalion, ch. viii, — Plus généralement encore, on dit, non moins faussement, que les religions anciennes sont amorales ou immorales. La vérité est qu'elles ont leur morale à elles.

à OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX î^' les attributs fondamentaux; n'est-ce pas, par un véritable renversement de l'ordre logique, faire reposer les choses sur leurs sommets, et non sur leurs bases? C'est ainsi que, quand on définit le crime parla peine, on s'expose presque inévitablement à être accusé de vouloir dériver le crime de la peine ou, suivant une citation bien connue, de voir dans l'échafaud la source de la honte, non dans l'acte expié. Mais le reproche repose sur une confusion. Puisque la définition dont nous venons de donner la règle est placée au commencement de la science, elle ne saurait avoir pour objet d'exprimer l'essence de la réalité; elle doit seulement nous mettre en état d'y parvenir ultérieure- ^ment. Elle a pour unique fonction de nous faire prendre contact avec les choses et, comme celles-ci ^ne peuvent être atteintes par l'esprit que du dehors, c'est par leurs dehors qu'elle les exprime. Mais elle ne. les. explique pas pour autant; elle fournit seulement le premier point d'appui nécessaire à nos explications. Non certes, ce n'est pas la peine qui fait le crime, mais c'est par elle qu'il se révèle extérieurement à nous et c'est d'elle, par conséquent, qu'il faut partir si nous voulons arriver à le comprendre.

L'objection ne serait fondée que si ces caractères | extérieurs étaient en même temps accidentels, c'est- ^ à-dire s'ils n'étaient pas fiés aux propriétés fonda-] mentales. Dans ces conditions, en effet, la science.!/ après les avoir signalés, n'aurait aucun moyen d'aller^ plus loin; elle ne fjourrait descendre plus bas dans la réalité, puisqu'il n'y aurait aucun rapport entre la surface et le fond. Mais, à moins que le principe de causalité ne soit un vain mot, quand des caractères déterminés se retrouvent identiquement et sans p( LA METHODE SOCIOLOGIQUE aucune exception dans tous les phénomènes d'un certain ordre, on peut être assuré qu'ils tiennent étroitement à la nature de ces derniers et qu'ils en sont solidaires. Si un groupe donné d'actes présente également cette particularité qu'une sanction pénale y est attachée, c'est qu'il existe un lien intime entre la peine et les attributs constitutifs de ces actes. Par conséquent, si superficielles qu'elles soient, ces propriétés, pourvu qu'elles aient été méthodiquement observées, montrent bien au savant la voie qu'il doit suivre pour pénétrer plus au fond des choses; elles sont le premier et indispensable anneau de la chaîne que la science déroulera ensuite au cours de ses explications.

Puisque c'est par la sensation que Textérieur des choses nous est donné, on peut donc dire en résumé: la^sciençe, pour être objective, doit partir, non de concepts qui se sont formés sans elle, mais de la sensation. C'est aux données sensibles qu'elle doit direc-^ ftement emprunter les éléments de ses définitions 'initiales, Et en effet, il suffit de se représenter en quoi consiste l'œuvre de la science pour comprendre qu'elle ne peut pas procéder autrement{-ille a besoin de concepts qui expriment adéquatement les choses, telles qu'elles sont, non telles qu'il est utile à la pratique de les concevoir. Or ceux qui se sont con«| stitués en dehors de son action ne répondent pas bl cette condition. Il faut donc qu'elle en crée de nou-' veaux et, pour cela, qu'écartant les notions communes et les mots qui les expriment, elle revienne à la sensation, matière première et nécessaire de tous les con-\ cepts. C'est de la sensation que se dégagent toutes \.\nr iflf>wn^£yf^npraipcî yraies OU fausscs, scientifiqucs OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^'S 3U non. Le point de départ de la science ou connaissance spéculative ne saurait donc être autre que celui ie la connaissance vulgaire ou pratique. C'est seulement au delà, dans la manière dont cette matière:ommune est ensuite élaborée, que les divergences commencent.

S** Mais la sensation est facilement subjective. Aussi Bst-il de règle dans les sciences naturelles d'écarter les donnée£jensibles qui risquent d'être trop personnelles à l'observateur, pour retenir exclusivement celles qui présentent un suffisant degré d'gbjeçtijlté. C'est ainsi que le physicien substitue aux vagues impressions que produisent la température ou l'électricité la représentation visuelle des ^oscillations du S)erinaaièt£ê- ou de 1 electromètre. Le sociologue est tenu aux mêmes précautions. Les caractères extérieurs en fonction desquels il définit l'objet de ses recherches doivent être aussi objectifs que possible.

On peut poser en principe que les faits sociaux sont d'autant plus susceptibles d'être objectivement représentés qu'ils sont plus complètement' dégagés des faits individuels qui les manifestent.

En effet, une sensation est d'autant plus objective? que l'objet auquel elle se rapporte a plus de fixité;! car 1^ condition de toute objectivité, c'est l'existence/ d'un point de repère, constant et identique, auquel la représentation peut être rapportée et qui permet d'éliminer tout ce qu'elle a de variable, partant de subjectif. Si les seuls points de repère qui sont donj nés sont eux-mêmes variables, s'ils sont perpétuelle-l>' ment divers par rapport à eux-mêmes, toute commune mesure fait défaut et nous n'avons aucun moyen de.J, 5J LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE distinguer dans nos impressions ce qui dépend r dehors, et ce qui leur vient de nous. Or,Ia-id£^j0.ci(ii tant qu'elle n'est pas arrivée à s'isoler des évén( ments particuliers qui l'incarnent pour se constitua à part, a justement cette propriété, car, comme C€ événements n'ont pas la même physionomie d'un inséparable, ils lui communiquent leur mobilité. El] consiste alors en libres courants qui sont perpétuel lement en voie de transformation et que le regard d robservateur ne parvient pas à. fixer. C'est dire qu ce côté n'est pas celui par où le savant peut aborde l'étude de la réalité sociale. Mais nous savon qu'elle présente cette particularité que, sans cesse d'être elle-même, elle est susceptible de se cristaj liser. En dehors des actes individuels qu'elles susc tent, les habitudes collectives s'expriment sous de formes définies, r^glas^jiiridiqnftg^ mQmLe5^-di£XiiQ pûpulaires, faits de structure soclcile, etc. Comme ce formes existent d'une manière permanente, qu'ellei ne changent pas avec les diverses apphcations qu en sont faites, elles constituent un objet fixe, ui étalon constant qui est toujours à la portée de l'ob servateur et qui ne laisse pas de place aux impres siens subjectives et aux observations personnelles Une règle du droit est ce qu'elle est et il n'y a pai deux manières de la percevoir. Puisque, d'un autn côté, ces pratiques ne sont que de la vie sociale consolidée, il est légitime, sauf indications contraire^ 1. Il faudrait, par exemple, avoir des raisons de croire que, â un moment donné, le droit n'exprime plus l'état véritable des relations sociales, pourquecelte substitution ne fûtpaslégitli — Quand, donc, le sociologue entreprend d'explorer I un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer } de les considérer par un côté où ils se présentent i isolés de leurs manifestations individuelles. C'est en vertu de ce principe que nous avons étudié la solidarité sociale, ses formes diverses et leur évolution à travers le système des règles juridiques qui les expriment *. De même, si l'on essaie de distinguer et de classer les différents types familiaux d'après les descriptions littéraires que nous en donnent les voyageurs et, parfois, les historiens, on s'expose à confondre les espèces les plus différentes, à rapprocher les types les plus éloignés. Si, au contraire, on prend pour base de cette classification la constitution juridique de la famille et, plus^ spécialement, le iroit successoral, on aura un critère objectif qui, ^n^s^liB-infalUible, préviendra cependant bien des erreurs ^ Veut-on classer les différentes sortes de crimes? on s'efforcera de reconstituer les manières ie vivre, les coutumes professionnelles usitées dans les différents mondes du crime, et on reconnaîtra iutant de types criminologiques que cette organisation présente de formes différentes. Pour atteindre les naœurs, les croyances populaires, on s'adressera aux proverbes, aux dictons qui les expriment. Sans) doute, en procédant ainsi, on laisse provisoirement m dehors de la science la matière concrète de la vie ioUeclive, et cependant, si -changeante qu'elle soit, 3n n'a pas le droit d'en postuler a priori l'inintelligibilité. Mais si l'on veut suivre une voie méthodique, 2. Cf. notre Introduction à la Sociologie de la famille^ in Annales de la Faculté dc^ lettres de Bordeaux, année 1889.

58. LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE \ïl faut établir les premières assises de la science su ^n terrain ferme et non sur un sable mouvant. J faut aborder le règne social par les endroits où: offre le plus prise à l'investigation scientifique. Ces seulement ensuite qu'il sera possible de pousse plus loin la recherche, et, par des travaux d'apprc che progressifs, d'enserrer peu à peu cettQ xéalit fujai^te dont l'espiit humain ne pourra jamais, peul être, se saisir complètement.

CHAPITRE m RÈGLES RELATIVES A LA DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE j L'observation, conduite d'après les règles qui pré-' cèdent, confond deux ordres de faits, très dissemblables par certains côtés: ceux qui sont tout ce qu'ils doivent être et ceux qui devraient être autrement qu'ils ne sont, les phénomènes normaux et les ^phénomènes pathologiques. Nous avons même vu qu'il était nécessaire de les comprendre également dans la définition par laquelle doit débuter toute recherche. Mais si, à certains égards, ils sont de même nature, ils ne laissent pas de constituer deux variétés dilïérenles et qu'il importe de distinguer. La science dispose-t-elle de moyens qui permettent de faire cette distinction?

La question e^t de la plus grande importance;. car de la solution qu'on en donne dépend l'idée qu'on se fait du rôle qui revient à la science, surtout à la science de l'homme. D'après une théorie dont les partisans se recrutent dans les écoles les plus diverses, la science ne nous apprendrait rien sur ce que nous ^ LA MÉTUODE SOCIOLOGIQUE