Il faut savoir que, dans/la prononciation, les lettres, ainsi qu'il sera expliqué ci-après, expriment les variétés des sons qui sortent du larynx et se produisent par le brisement qu'éprouve la voix en frappant la luette, les extrémités de la langue, ainsi que le gosier, le palais ou les dents, et aussi par le battement des lèvres: la variété des sons tient à ces diverses manières de les modifier. Les lettres articulées offrent à l'oreille des différences sensibles et servent à former des paroles qui indiquent des idées. Les sons énoncés par un peuple ne sont pas toujours identiques avec ceux d'un autre: une nation a des lettres qui manquent chez sa voisine/ Celles que les Arabes emploient sont au nombre de vingt-huit, comme chacun sait; mais nous p. 54. trouvons chez les Hébreux des lettres qui n'existent pas dans notre langue, et celle-ci, à son tour, en présente qui sont étrangères à la langue des Hébreux* Il en est v de même des Francs, des Turcs, des Berbers et d'autres peuples étrangers. Or, en écrivant l'Arabe, on est convenu de représenter le son des lettres au moyen de signes écrits qui se distinguent par leur forme. C'est ainsi qu'ont été inventés les caractères elif, ba, djîm^ra, ta, etc. jusqu'à la dernière, des vingt-huit lèttres. Mais, lorsque les Arabes rencontrent une lettre (articulée) qui ne fait pas partie des lettrés de leur langue, ils ne lui donnent aucun représentatif écrit, et s'abstiennent de l'indiquer. Quelquefois cependant il se. trouve des écrivains qui, pour figurer un son de cette nature, lé représentent par le signe de la lettre qui, dans notre bouche, le précéderait ou le suivrait immédiatement. Mais cette méthode est loin de suffire pour exprimer le son étranger; c'est détourner la lettre écrite de son véritable emploi. Or, comme notre ouvrage devra ren- • fermer l'histoire des Berbers et de quelques autres peuples qui n'appartiennent pas à la race arabe, et que, dans les noms, propres et dans plusieurs mots de leurs langues, il se présentera des sons qui ne se laisseront pas représenter par le an oy en de notre système d'écriture, et auxquels ne correspond aucun signe conventionnel, j'ai dû chercher le moyen de les exprimer. Trouvant peu satisfaisant le système qui représente un son étranger par le signe de la lettre arabe qui se rapproche le plus de lui dans la prononciation, et, voyant que ce moyen ne saurait en indiquer complètement la valeur, j'ai adopté pour règle, que je représenterais en ce livré chaque son étranger paria combinaison des deux lettres dont la prononciation s'en rapprocherait le plus, en sorte que le lecteur pourra tenir le milieu entre le son de ces deux lettres, et prononcer la lettre intermédiaire. J'ai emprunté cette idée à la manière dont les copistes du Coran tracent lés lettres qui subissent Vichmam 1. Citons, pour exemple, le mot kl^oll es-sirat « la voie, » où, selon le système de lecture coranique enseigné P. 55.
par Khalef 2, le $ad (s) doit être prononcé avec un son emphatique 3, qui se rapproche de celui du za (z). Donc on écrit un sad, dans l'intérieur duquel on trace la lettre za; de cette manière, on croit avoir indiqué un son qui tient le milieu entre les deux lettres/Quant à moi, si je veux représenter une lettre dont la prononciation tient le milieu entre celle de deux lettres connues, telle que le gaf [g dur) berber, qui est intermédiaire entre le kqf (k) des Arabes, et le djîm (dj), comme dans le nom de Bologgnîn\ j'écris d'abord un 1 Ichmam, c esl-à-dire, faire sentir, parce rut à Baghdad, Fan 22g (843-4 de J. C).
que alors on prononce la lettre de manière * Le manuscrit G porte (crassius à faire sentir quelque chose du son d'une plenoque ore proïata littera); dans le maautre lettre. nuscritD, on lit (insert a littera), et, J Khalef Ibn Hicham el-Bezzar, tradi- dans l'édition deBoulac, (peregrina tionnîste et lecteur (c'est-à-dire, sachant les littera). La bonne leçon paraît être ^Ji!U.
diverses leçons du texte coranique), mou- 4 Nom d'un souverain appartenant à la kùf> puis j'y ajoute en bas le point distinctif du djîm, ou bien, j'y mets en haut le point, soit seul/soit double, qui sert à faire reconnaître le caf guttural (c3 o) 1 * De cette manière, j'indique que la lettre en question tient le milieu entre le kaf et le djîm, ou bien entre le kaf et le caf. Le gaf se rencontre très-fréquemment dans la langue berbère 2.. Quant aux. autres lettres du même genre, je suis une marche analogue: pour représenter celle qui tient le milieu entre deux lettres de notre langue, je combine ces deux lettres, ensemble, et, de cette manière, je fais entendre au lecteur qu'il doit adopter, dans la prononciation, un son intermédiaire. Voilà ce que j'ai voulu indiquer. Si je m'étais borné à désigner chaque son étranger par l'une ou par l'autre des deux lettres qui, dans notre langue, s'en rapprochent le plus 3, j'en aurais changé la prononciation en celle d'une lettre propre à notre langue, et altéré, de cette manière, le son. étranger. Le lecteur voudra bien faire attention à nos observations. s I. \* * f dynastie des Zîrides. On trouve une notice d autres, les copistes n'y ont pas fait attendétaillée de cette famille dans YHistoire des tion. Le texie imprimé de ce dernier ou-Berbers, t. II de la traduction.! * - < ' vrage n'offre pas les lettres avec ces înodifi- 1 En Orient et en Égypte, le cc/gultu- cations; mais, dans la traduction française, ral porte deux points; en Mauritanie, il n'en. j'en ai tenu compte. (Voyez la traduction de porte qu'un seul. YHistoire des Berbers, t. I, introd. p. lxiv * Dans quelques manuscrits de YHis- et lxv:) toire des Berbers, on voit l'application du y. Littéralement, «en traçant une dé* principe adopté par Ibn Khaldoun; dans lettres qui se trouvent à ses xôtés. », 4 LIVRE PREMIER 1. p. se.
DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE ET DES PHENOMENES QU'ELLE PRESENTE, TELS QUE LA VIE NOMADE, LA VIE SEDENTAIRE, LA DOMINATION, L'ACQUISITION, LES MOYENS DE GAGNER SA SUBSISTANCE, LES SCIENCES ET LES ARTS. INDICATION DES CAUSES QUI ONT AMENÉ CES RESULTATS* L'histoire a -pour véritable objet dé nous faire comprendre l'état social de l'homme, c'est-à-dirè, la civilisation, et de nous appréndre les phénomènes qui s'y rattachent naturellement, à savoir, la vie sauvage, l'adoucissement des mœurs, l'esprit de famille et de tribu, les divers genres de supériorité 2 que les peuples obtiennent les uns sur les autres et qui amènent la naissance des empires et des dynasties, la distinction. des rangs, les occupations auxquelles lès hommes consacrent leurs travaux et leurs efforts, telles que les professions lucratives, les métiers qui font vivre, les sciences; les arts; enfin, tous les changements que la nature des choses peut opérer dans le caractère de la société. Or, comme le mensonge s'introduit naturellement dans les récits historiques, il convient d'indiquer ici les causes qui le produisent: i° l'attachement des hommès à* certaines opinions et à certaines doctrines. Tant que l'esprit garde son impartialité, il examine le récit qu'on lui présente, et le considère avec toute l'attention que le sujet réclame, de manière qu'il parvient à reconnaître la fausseté ou l'exactitude du renseignement; mais, si. l'esprit s'est laissé influencer par son attachement à certaines opinions, à certaines doctrines, il accueille, sans hésitation, le récit qui se trouve P. 57.
d'accord avec elles. Ce penchant et cet attachement jettent un voile sur les yeux de l'intelligence, et empêchent de scruter les choses et dejes examiner avec attention, en sorte qu'on accepte le mensonge et qu'on le transmet aux autres.
1 Voyez, pour la division de cet ouvrage * Pour oUliuJt, lisez o^**W avec en livres, ce que l'auteur a dit /page 10. les manuscrits.'
La seconde cause qui introduit le mensonge dans les récits, c'est la confiance que Ton met dans la parole des personnes qui les ont transmis. Pour reconnaître si ces-gens sont dignes de foi, il faut avoir recours à un examen analogue à celui que Ton désigne par les mots improbation et justification 1. - •■ Une troisième cause; c'est l'ignorance du but que les acteurs dans les grands événements avaient en vue. La plupart des narrateurs, ne sachant pas dans quel but les choses qu'ils ont observées ou dont on leur a parlé ont été faites, exposent chaque événement selon la manière dont ils l'ont compris, et, se laissant égarer par leur imagination, ils tombent dans le mensonge.- La quatrième cause des erreurs, c'est la facilité de l'esprit humain à croire qu'il tient la vérité. Ce défaut est fort commun, et provient, en général, d'un excès de confiance dans les personnes qui ont transmis les renseignements.
Gomme cinquième cause, nous pouvons indiquer l'ignorance des rapports qui existent entre les événements et les circonstances qui les accompagnent. Cela se remarque chez les historiens, lorsque les détails d'un récit ont subi des remaniements et des altérations. Ils racontent les événements tels qu'ils les ont compris, mais leurs renseignements ont éprouvé des modifications qui en altèrent l'exactitude.
1 Pour remplir ] es fonctions de témoin, on doit être d'une intégrité bien reconnue et s'acquitter fidèlement des devoirs de la religion: Dans le cas ou le cadi soupçonne la moralité de l'individu qui vient servir de témoin ou déposer en justice, il fait prendre secrètement les renseignements dont il a besoin pour éclaircir ses doutes. Si le résultat de cette espèce d'enquête est favorable, le cadi déclare que le témoin est intègre: le terme arabe est tâdîl (justi- Jicatio); dans le cas contraire, il refuse d'admettre le témoignage de cette personne, à laquelle il imprime ainsi une sorte de flétrissure, en arabe tedjrîk (improbatio). Ce dernier terme signifie plus exactement blesser, puis, dans le sens figuré, blesser an homme dans sa réputation. Les docteurs qui compilaient les traditions n'en acceptaient aucune comme authentique avant de s'être convaincus de la probité, de la véracité et de la piété de chacun des traditionnistes par lesquels cette tradition avait été transmise. Pour y parvenir, ils se livraient^ de longues recherches. On désignait cette branche de la science religieuse par les mots tcdjrîh oua tâdîl (improbatio et justifîcatio).
La sixième cause, c est le penchant des hommes à gagner la faveur des personnages illustres et élevés en dignité; ils y emploient les louanges et les éloges; ils •embellissent les* faits, puis ils lès propagent. Ces récits, entachés de fausseté, reçoivent une grande publicité. En effet, les esprits sont passionnés pour la louange; les hommes ambitionnent les biens du monde, tels que le rang et les richesses < et mettent, en général, peu d'empressement à se distinguer par de nobles qualités ou à 1 montrer de la considération pour les gens d'un vrai mérite.. < • <. *.
Une autre cause, et qui l'emporte sur les causes que' nous venons d'indiquer, c'est l'ignorance de la nature des choses qui naissent de la civilisation. Tout ce qui arrive, soit spontanément, soit par l'effet d'une influence extérieure, a un caractère qui lui est propre, tant dans son essence, que dans les circonstances qui Taccompagnent; aussi P. 58. l'homme qui recueille des renseignements et qui connaît d'avancé les caractères que présentent, dans la réalité, les événements et les faits, ainsi que leurs causes, possède un moyen à l'aide duquel il peut contrôler toute, espèce de récit et distinguer la vérité du mensonge. Ce moyen a plus d'efficacité que tous les autres. - r Il arrive très-souvent que des hommes, sur un simple ouï-dire, adoptent des histoires absurdes, qu'ils communiquent aux autres et qui se transmettent sur leur parole. Telle est la narration de Masoudi relativement' à Alexandre le Grand. Suivant cet historien, Alexandre, voyant que les monstres marins l'empêchaient de fonder la ville d'Alexandrie, fil fabriquer un coffre de bois, qui renfermait une caisse de verre. S'étant mis dans cette caisse, il descendit au fond de là mer, en sorte qu'il put dessiner les figures des monstres diaboliques qui. s'offraient à sa vue, et en reproduire lés formes avec certains métaux. IL plaça ces images devant les édifices qu'il avait commencés, et, lorsque les monstres sortirent de leur retraite et virent lés images, ils prirent la fuite et laissèrent achever les constructions. Tout cela fait partie d'une longue histoire, remplie de 1 Lisez Vj, à la place de V..
Prolégomènes. i o détails fabuleux et absurdes. On ne peut pas fabriquer un coffre de verre capable de résister à la violence des flots; en second Heu, un roi n'entreprend pas volontairement une tentative aussi périlleuse que celle-ci. S'il s'engageait dans une entreprise pareille, il serait la cause de sa propre perte: le pacte social se briserait et ses sujets se réuniraient autour d'un autre prince, sans lui laisser le temps de revenir de son expédition téméraire. En outre, les génies n'ont pas des formes ni des figures qui leur soient propres, mais ils peuvent en prendre à leur gré. Lorsqu'on raconte qu'ils ont un grand nombrede têtes, on a pour but, non pas de dire la vérité, mais d'inspirer l'horreur et dé l'effroi. ' Toutes ces circonstances suffisent à.décréditer la narration de P. 5g. Masoudi; mais il y a un fait qui démontre, d'une manière encore plus évidente, l'absurdité et l'impossibilité physique de ce qu'il raconte. L'homme qui plongerait sous l'eau, fût-il enfermé dans un coffre, sentirait bientôt une grande gêne dans la respiration naturelle, à cause de la rareté de l'air, et son haleine ne tarderait pas à s'échauffer. Privé de l'air froid, qui maintient l'équilibre entre le poumon et les esprits cordiaux 1, il mourrait sur-le-champ. Telle est la cause qui amène la mort des personnes enfermées dans une salle de bains dont on a bouché les soupiraux afin d'exclure l'air froid. Cela est encore la cause qui fait périr ceux qui se font descendre dans des puits ou des souterrains d'une grande profondeur; l'air y est échauffé par des miasmes, et les vents ne peuvent pas y pénétrer pour dissiper ces émanations; aussi celui qui y descend meurt instantanément.. De là vient que le poisson cesse.de vivre lorsqu'il. est hors de la mer; l'air ne lui suffit pas pour maintenir l'équilibre dans son poumon, dont l'extrême chaleur a besoin d'être tempérée par la fraîcheur de l'eau. L'atmosphère /dans laquelle on le fait entrer étant chaude; il en résulte qiie la chaleur l'emporte sur les esprits animaux, et que le poisson meurt subitement. On explique de la même manière la mort des personnes qui sont frappées de la foudre. * Littéralement, «l'esprit du cœur.»
Encore une histoire absurde «rapportée par Masoudi. Selon cet auteur, on voit dans la ville de Rome l'image d'un étourneau, autour de laquelle, dans un certain jour de chaque année, les autres oiseaux de cette espèce se rassemblent en foule, portant chacun une olive. Les fruits arrivés de cette façon servent, dit-il, à. fournir aux habitants assez d'huile pour leur consommation. Voyez combien une pareille manière de se procurer de l'huile est en dehors du cours naturel des On peut ranger p-armi ces contes ce qu'El-Bekri rapporte au sujet de, la ville appelée Dhat. el-Abouab 1, dont la. circonférence était, selon lui, de plus de trente journées de marche, et dont les portes étaient au nombre de dix mille. Or on ne bâtit des villes que pour se mettre en sûreté et se défendre, ainsi que nous le dirons ci-après; quant à celle-ci, il serait impossible de la bloquer, encore moins.de s'en faire un asile et une forteresse. - - t.
- Il en est; de même à l'égard de l'histoire que Masoudi raconte P. au sujet de la Ville de cuivre (Medinet en-Nahhas). Selon lui y elle est construite entièrement de cuivre et occupe un emplacement dans le désert de Sidjilmessa. Mouça Ibn Noceïr arriva devant elle par hasard, lors de son expédition dans le Maghreb. Les portes en étaient fermées, et tous les hommes qui osaient* escalader les murs ne furent pas plutôt arrivés sur le haut du rempart qu'ils battirent des mains, se précipitèrent dans l'intérieur de la ville et ne reparurent plus. Cela fait partie d'un récit assez absurde. pour prendre place au nombre des histoires débitées par les conteurs publics 2. Le désert de Sidjilmessa a été parcouru, dans toutes les directions, par des caravanes et des guides, sans que ces voyageurs aient appris la moindre nouvelle de la Ville de cuivre. D'ailleurs tous les détails qu'on donne. sur cette place sont absurdes, si on les juge d'après l'expérience journalière, et ne peuvent se concilier avec les procédés dont on se sert 1 Les Portes caspiennes, Derbend. a En olïct; cette histoire se trouve dans l'édition 'des Mille et une nuits imprimée à Boulac, et dans la traduction anglaise de' ces contes/par M. Lane, volume III, lorsqu'il Vagit de fonder unevillc: les métaux, s'emploient, tout au plus, à fabriquer des vases et des ustensiles domestiques; mais dire qu'on ait construit une ville de ces matières, c'est là évidemment une assertion invraisemblable et absurde. Les récits de ce genre sont nombreux, mais il est facile d'en découvrir la fausseté quand on sait quels sont les caractères naturels de la civilisation. Au moyen de cette connaissance, on constate plus facilement la valeur d'un récit et l'on distingue mieux le vrai du faux qu'en examinant d'abord la crédibilité des personnes par lesquelles ce récit a été transmis. On ne doit employer cette dernière méthode qu'après avoir étudié le récit lui-* même, afin de reconnaître si les faits qu'il renferme sont possibles ou non. Si l'impossibilité en est démontrée, il est inutile de recourir Les investigateurs (de la vérité) comptent, au nombre des points qui font repousser l'authenticité d'un récit, l'impossibilité du fait qu'il énonce, soit que l'on se tienne à la signification naturelle des mots, soit qu'on leur donne une interprétation qui répugne à la raison. Quant aux renseignements qui se rattachent à la loi (musulmane), p. 61. ils consistent, pour la plupart, en prescriptions arbitraires, auxquelles le législateur veut qu'on se conforme, et que l'on doit accepter pourvu qu'on les croie authentiques. Or,pour arriver à cette croyance, il faut être parfaitement convaincu de la crédibilité et de l'exactitude des personnes qui ont transmis ces. renseignements; Quant aux récits d'événements, on ne peut pas les considérer comme vrais et authentiques jusqu'à ce qu on ait reconnu leur accord (avec ce qui se passe dans le monde). Pour y parvenir, il faut examiner si le fait est possible: c'est là un moyen plus efficace que le procédé de justification 2 et qui doit s'employer d'abord. La validité des prescriptions arbitraires s'établit par la justification uniquement, tandis que la valeur d'un renseignement historique s'obtient par l'emploi de ce procédé joint à l'examen de l'accord qui existe, entre le récit et ce qui se passe ordinairement dans le monde 1.
Les choses étant 2 ainsi, la règle qu'il faut employer pour discerner dans les récits la vérité de l'erreur, règle fondée sur l'appréciation du possible et de l'impossible; consiste à examiner la société humaine, c'est-à-dire la civilisation; à distinguer, d'un côté, ce qui est inhérent à son essence et à sa nature,, et, d'un autre côté, ce qui est; accidentel et dont on ne doit pas tenir compte, puis à reconnaître ce qu'elle n'admet:pas. En agissant: ainsi/ nous avons une règle, sûre pour distinguer, dans les récits, la vérité de l'erreur, le vrai du faux, et cela par une méthode démonstrative qui ne. laisse aucune prise au doute. Alors, si nous entendons raconter quelque événement qui serait arrivé dans la société humaine, nous sommes en état de reconnaître si nous devons l'accepter comme vrai ou le rejeter comme faux. Nous avons ainsi un instrument qui permet d'apprécier les faits avec exactitude, et qui pourra servir aux historiens qui, dans leurs écrits, tâchent de marcher tlans la voie de la vérité.
Tel est le but que nous nous sommes px^oposé d'atteindre dans le premier livre de notre ouvrage. C'est une science sui gencris, car elle a d'abord un objet spécial, je veux dire la civilisation et la société humaine, puis elle traite de plusieurs questions qui servent à expliquer successivement les faits qui se rattachent à l'essence même de la société. Tel est' le caractère de toutes les sciences, tant celles qui P. 62. s'appuyent sur l'autorité, que celles qui sont fondées sur la raison 3.
Les discours dans lesquels nous allons traiter cette matière, formeront une science nouvelle, qui sera aussi remarquable par l'originalité de ses vues, que par l'étendue de son utilité. Nous Tavons 1 Littéralement, « en Ire l'énoncé elTex- science parce qu'elles 'offrent un objet trinsèqi\e. » • spécial {moudouâ), des problèmes à résoudre * Avant le mot lit, il faut insérer la - (meçaïl) et un but à atteindre* (ghaîa), conjonction y les trois conditions de toute science. — - 3 Littéralement, «soit imposées, soit* Dans le texte arabe il faut remplacer q)*Ls intellectuelles. » — L'auteur veut dire que p aj, ' les matières dont il s'occupe forment»une découverte à force de recherches, et à la suite de profondes méditations. Cette science n'a rien de commun avec la rhétorique, qui est une branche de la logique, et qui se borne. à l'emploi de discours persuasifs, propres à amener la multitude à une opinion ou à l'en éloigner. Elle ne doit point non plus être, confondue avec la science administrative, qui a pour objet la manière de gouverner une famille ou une ville conformément aux exigences des bonnes mœurs et de la sagesse, de sorte que le peuple soit mis dans une voie qui puisse aboutir à la conservation et à la durée de l'espèce. Si elle paraît offrir quelques traits de ressemblance avec la rhétorique et la science administrative 1, elle en diffère néanmoins beaucoup. C'est, pour ainsi dire, une science nouvelle, qui s'est produite spontanément; car certes je ne connais personne qui ait composé un traité spécial sur cette matière. J'ignore s'il faut attribuer à la négligence des auteurs l'oubli d'un pareil sujet, ce qui, du reste, ne doit pas nuire à leur considération. Peut-être ont-ils écrit sur cette matière et traité le sujet à fond, et leurs livres ne sont-ils pas # parvenus jusqu'à nous. En effet, le nombre des sciences est très-grand, ainsi que celui des savants appartenant aux diverses races de l'espèce humaine; mais les connaissances scientifiques qui ne nous sont pas parvenues dépassent en quantité celles que nous avons reçues. Que sont devenues les sciences des Perses, dont 2 les écrits, à l'époque de la conquête, furent anéantis par ordre d'Omar? Où sont les sciences desChaldéens, des Assyriens, des habitants de Babylone? Où sont les résultats et les traces qu'elles avaient laissés chez ces peuples? Où sont les sciences qui, plus anciennement, ont régné chez les Coptes? Il est une seule nation, ceMe des Grecs, dont nous possédons exclusivement les productions scientifiques, et cela grâce aux soins que prit El-Mamoun de faire trap. 63. dùire ces ouvrages de la langue originale. Ce prince put réussir dans son entreprise, parce qu'il trouva un grand nombre de traducteurs et qu'il y dépensa beaucoup d'argent. Nous ne connaissons rien des sciences des autres peuples.
Comme toute vérité peut être conçue par l'intelligence, de même quelle s'accorde avec la nature dés choses, et que la recherche des accidents qui dépendent de son essence est une chose faisable 1, il en résulte que l'examen de chaque vérité et de chaque chose comprise par l'esprit fait naître une science particulière. Mais les savants qui ont considéré ces matières paraissent n'y avoir pris de l'intérêt que pour en tirer du profit. Or la science qui nous/ocoupe nest d'aucun avantage, excepté pour les recherches historiques, ainsi que les, lecteurs pourront déjà l'entrevoir, et, bien que les questions qui se rattachent à son essence et aux circonstances qui lui sont propres fournissent un noble sujet d'étude, il faut. avouer que les résultats positifs n'offrent qu un faible attrait, puisqu'ils se bornent à la simple vérification des renseignements. C'est peut-être pour cette raison que les savants ont évité de:s'en occuper. Au reste, Dieu le sait, et la science que vous avez reçue en partage se réduit à peu de chose. (Coran, Cette branche des connaissances, qui est devenue pour nous, les premiers, un objet d'examen* nous offre des problèmes qui, se sont déjà présentés accidentellement aux érudits, et qui leur ont servi d'arguments à l'appui des sciences quils cultivaient;: mais ces questions, par leur objet et par leur portée, rentrent dans la classe de celles dont notre science s'occupe. C'est ainsi que les savants, vour lant démontrer la divine mission des prophètes,, allèguent que les hommes, qui doivent s'aider mutuellement afin de pouvoir exister, ont besoin d'un magistrat pour les contrôler- C'est encore ainsi que, dans les traités sur les principes fondamentaux de la jurisprudence, on trouve énoncé, dans le chapitre qui traite du langage, que les hommes ont besoin d'exprimer leur pensée afin de pouvoir se prêter un mutuel sécours et de se réunir en société, et que le langage est l'instru?
1 Pour t lisez j. — Pour les six espèces d'accidents reconnues par les logiciens arabes, voyez l'édition de la Riçalet chemsiya publiée à Calcutta en i854t par M. Sprenger; p. 3 de la traduction. Ce petit traité doit servir d'Appen» dice au grand ouvrage intitulé Diclionary of the technical terms of tke Musulmans.
ment 1 le plus facile qu'ils puissent employer. Cest ainsi que les jurisconsultes, voulant expliquer rétablissement des lois par l'indication des motifs qui ont amené leur promulgation, exposent que la fornication confond les généalogies et nuit à l'espèce, que le meurtre lui nuit aussi, que la tyrannie annonce la ruine de la civilisation, d'où résulte nécessairement un grand tort à l'espèce. Nous pourrions citer encore d'autres exemples des motifs qui ont porté le législateur à promulguer certaines lois, et qui reposent tous sur la nécessité de conserver la société. D'après ce que nous venons d'exposer, il est manifeste que ces questions se rapportaient à des circonstances qui affectent la civilisation. Nous rencontrons aussi çà et là d'autres questions du même genre, que les savants ont indiquées sans les traiter n fond. -' « Dans la fable du hibou, telle, qu'elle est rapportée par Masoudi, le moubedan 2 dit, entre autres choses, à Behrarn; fils de Behram: « 0 roi, le souverain n'arrive au faîte de la puissance que par l'observation de la loi, par une soumission entière à Dieu et par l'exactitude h respecter ses.commandements et ses„prohibitions. La loi ne peut subsister sans le souverain; le souverain n'est puissant que par ses soldats; pour entretenir des soldats il faut avoir de l'argent; l'argent. ne se procuré que par l'agriculture; point d'agriculture sans une juste administration; la justice est une balance dressée par le Seigneur au milieu des hommes, et près de laquelle il a placé un inspecteur, qui est le roi. » Ânouchirouan disait sur le'mème sujét: « Sans armée, point de roi; sans argent, point d'armée; sans impôts, point d'argent; sans agriculture, point d'impôts; sans administration juste, point d'agriculture; sans rectitude de conduite,' point de bonne administration; sans l'intégrité des vizirs, point de rectitude de. conduite. Le point capital, c'est que le roi examine par lui-même la Pour 0*1,0, lisez (^Lô. f 2 4 Moubedan est le pluriel du mol persan moubed (prêtre des adorateurs du feu). Leur grand prêtre portait le titre de moubedi moubedan -(prêtre des prêtres). Les auteurs arabes ont. pris moubedan pour un nom au singulier et lui ont donné pour pluriel metvabeda. » condition de ses sujets et qu'il soit assez fort pour les châtier, afin qu'il règne sur eux et n'en soit pas dominé. » Le traité sur la politique attribué à Aristote, et qui circule dans le public, contient plusieurs observations de ce genre; mais elles n'y sont pas présentées d'une manière complète, ni appuyées de toutes les preuves qu'elles réclament; de plus, elles se trouvent mêlées à d'autres matières. Dans le même" ouvrage l'auteur a indiqué aussi les maximes générales que nous avons rapportées d'après le P. 65. Moubedan et Anouchirouan. Il les a rangées dans un cercle dont il fait ' un grand éloge et qui les présente de cette manière: « Le monde est un jardin dont le gouvernement est la clôture; le gouvernement est une puissance qui assure le maintien de la loi; la loi est une règle * administrative dont la royauté surveille l'exécution; la royauté est un lien qui tient sa force de l'armée; l'armée est un corps d'auxiliaires qui servent pour de l'argent; l'argent est un subside fourni par les sujets; les sujets sont des serviteurs protégés par la jus^ tice; la justice doit entrer dans les habitudes du peuple, car elle assure l'existence du monde. Or le monde est un jardin, etcr» L'auteur revient ainsi au commencement de sa proposition. Ces huit maximes tiennent également à la philosophie et à la politique; elles sont liées ensemble, la fin de l'une se' rattachant au commencement de l'autre, de sorte qu'elles forment un cercle sans fin. Aristote s'est beaucoup vanté d'avoir découvert cette combinaison et en a relevé pompeusement les avantages l.
, Le lecteur qui voudra examiner le chapitre dans lequel je traite des avantages présentés par la royauté et les gouvernements dynastiques, et qui l'aura parcouru avec l'attention que le sujet réclame, trouvera le développement de ces maximes et une exposition complète de leur portée; exposition simple, détaillée, soutenue par les . 1 On chercherait inutilement ce pas- apocryphes qui étaient entre les mains sage clans la Politique ou dans les Economi- des musulmans, et qu'ils avaient acceptés ques d'Aristote. lbn Khaldoun l'aura pro- comme étant des traductions des écrits bablement trouvé dans un des ouvrages laissés par le grand pi lilosophc grec. Prolégomènes. 1 1 * éclaircissements et les preuves les plus satisfaisantes. C'est grâce à la faveur de Dieu que nous avons acquis. ces connaissances; nous ne les devons ni aux enseignements d'Aristote, ni aux leçons du Mbu-