La haute considération dont ces personnages jouissaient chez leurs compatriotes est encore une marque qui sert à les distinguer. On lit dans le Sahîh: « Dieu n'a jamais envoyé aux hommes un prophète qui n'eût pas un bon appui dans son peuple, » ou « qui n'eût pas pour lui une multitude de son peuple. »> Cette dernière leçon est fournie par le Hakem 2, dans une correction faite au texte du Sahîh d'El-Bokhari et de celui de Moslem. Le Sahîh nous apprend que, dans l'interrogatoire d'Abou Sofyan par Héraclius, ce prince lui demanda: « Quel cas fait-on de Mohammed chez vous? — II jouit d'une haute considération, » répondit Abou Sofyan. — « Ah! s'écria Héraclius, les prophètes reçoivent leur mission lorsqu'ils sont entourés de l'estime de leurs compatriotes, » c'est-à-dire, lorsqu'ils ont un parti assez fort pour les protéger contre la violence des infidèles, et pour les soutenir jusqu'à ce qu'ils aient rempli leur mission et accompli la volonté de Dieu en achevant le triomphe de la religion et du parti qui la professe.
1 Pour çS, lisez ^j.
1 L'imam Abou Abd Allah Mohammed, natif de Nîsapour et surnommé El-Hakem, était un docteur du rite chafeîte. Il composa, sur les traditions, le Mostadrek (examen critique des deux Sahihs) et Yïklil (la couronne). Il mourut Fan Ao5 (1 0 1 k-i 0 1 5 de J. C).
Un autre signe consiste dans des manifestations surnaturelles qui viennent confirmer la véracité de ces envoyés; ce sont des actions au-dessus du pouvoir de l'homme ej justement nommées pour cette raison modjiza (choses qui défient la puissance de l'homme). Elles n'appartiennent pas à la catégorie des choses que Dieu a mises au pouvoir de l'homme; au contraire, elles s'opèrent dans un domaine qui est en dehors de sa puissance.
Il existe une divergence d'opinion au sujet de la manière dont les miracles ont lieu, et de la nature de la preuve qu'ils fournissent en faveur de la véracité des prophètes. Les théologiens dogmatiques 1, s'appuyant sur la doctrine qu'il n'y a qu'un seul agent libre 2, enseignent qu'ils s'opèrent par la puissance de Dieu, et que le pro- 1 En arabe El-Motekallemin, terme qui s'emploie pour désigner les scolastiques de l'islamisme. Ils appartenaient ordinairement 5 l'école d'El-Achâri et professaient la prédestination absolue, tout en reconnaissant aux hommes le libre arbitre (ikhtiar). Us enseignaient aussi l'existence des attributs de Dieu, distincts de son essence,, et reconnaissaient l'éternité du Coran, quant au sens (mâna) de ce livre, mais non pas quant aux termes qui en expriment le sens (eïbarat). (Voy. le Mewakîf d'EUdji, p. de l'édition de la cinquième et de la sixième section de cet ouvrage, publiée à Leipzig par M. Soeren- * Selon les théologiens dogmatiques, les actions de l'homme sont ikhtîariya (c'est-à-dire elles dépendent de son libre arbitre), mais s'opèrent par la puissance de Dieu; celle de l'homme n'ayant aucune influence dans leur exécution. [Mewakif, page l«<5.) Quant aux. miracles, ce sont des actions de l'agent qui a le libre arbitre [Ehjàïl el-mokhtar); il les manifeste par l'entremise (à la lettre, par la main) du prophète dont il veut dé-> montrer la véracité, et pour se conformer au désir de ce prophète. [Mewakif, p. I vl.) — Quant aux actions de l'homme, ces docteurs enseignent que Dieu a pour habitude de faire exister dans l'homme une puissance et un* libre arbitre; puis, s'il n'y a pas d'empôchément (insurmontable, comme le serait une impossibilité physique ou morale), il produit dans l'homme l'acte déjà prédestiné, en l'associant à cette puissance et à ce libre arbitre qui se trouvent dans l'homme. De cette manière, les actions des hommes sont créées par Dieu et leur sont imputables (meksoub). (Meivakif, p. hô.) — L'expression Dieu a pour habitude (ou à la lettre, il fait courir l'habitude) est employée par les docteurs orthodoxes afin de faire entendre que la volonté de Dieu est libre et quelle n'est régie par aucune loi. Si l'on admettait que Dieu agit toujours d'après des lois invariables, on serait obligé de convenir que sa volonté est bornée et qu'il n'a pas le libre arbitre. Dieu est donc l'ugènt libre. ' phète n y est pour rien. Selon les Motazélites 1, les actions des hommes sont des effets de leur volonté, mais les miracles restent en dehors p. 1 69. de la catégorie des actes humains. Les deux partis 2 s'accordent à reconnaître que le prophète ne fait qu'annoncer {ta haddi) le miracle et l'amener, avec la permission de Dieu.
Voici en quoi consiste le tahaddi 5: le prophète déclare qu un miracle aura lieu pour démontrer la vérité de sa doctrine; le miracle s'opère et remplace parfaitement une déclaration verbale, par laquelle Dieu donnerait l'assurance que son envoyé est véridique. Pour constater la vérité, une preuve de cette nature est décisive. Il résulte de ces observations qu'un miracle probant consiste en un événement surnaturel joint à une annonce préalable (tahaddi). Donc l'annonce fait partie du miracle, ou bien, pour adopter l'expression 4 des théologiens dogmatiques, elle en est la qualité spécifique et unique, parce qu'elle en est réellement la partie essentielle 5. C'est l'annonce préalable (tahaddi) qui distingue un miracle d'un prodige 6 opéré par un favori de Dieu, ou par un magicien. Ces deux dernières manifestations n ont pas pour but nécessaire de démontrer la véracité d'un individu; 1 Les Molazéîites niaient l'existence d'attributs divins distincts de l'essence de Dieu; ils regardaient le Coran comme créé, et enseignaient que l'homme possède le libre arbitre et qu'il est l'auteur de ses propres actions.
. 8 L'édition de Boulac porte j-jL** çfcjbisi! (les autres théologiens dogmatiques). f 8 M. de Sacy, dans son Anthologie grammaticale, fournit trois passages dans lesquels ce mot signifie défi ou sommation de faire une chose surnaturelle. D'après la manière dont ce terme est employé dans les ouvrages théologiques, nous devons admettre qu'il a non-seulement cette signification, mais aussi celle de J'annonce préalable d'un miracle, jointe à un défi par lequel le prophète sommerait les infidèles d'opérer un miracle semblable.
4 Le mot ojLvc est employé ici adverbialement; il est à l'accusatif, comme équivalent de ëjUc- (J- 6 Littéral, t car elle en est la réalité de l'essentiel (3Îi>Jî \J***). » 6 Les docteurs musulmans désignent par le mot herama (iûol^marque défaveur ) les choses surnaturelles faites par un ouèli (homme saint, favori de Dieu). Pour désigner celles qui sont faites par un prophète, ils emploient le terme modjiza ( i^jfe», qui surpasse le pouvoir de l'homme). Dans cette traduction, le mot herama est toujours rendu par prodige et le mot modjiza, par miracle.
et si le tahaddi sy trouve, cela ne provient que d'un simple hasard. Si l'homme qui a opéré un prodige l'a annoncé d'avance, ce prodige 1 servira tout au plus à constater la sainteté de l'individu, mais il ne prouvera pas qu'il soit prophète. Le maître, Abou Ishae 2 et d'autres docteurs qui ont examiné cette question n'admettent pas que, dans un prodige, il puisse y avoir un fait surnaturel. Par cette restriction ils veulent empêcher qu'un prodige accompagné d'une annonce préalable (tahaddi) ne conduise à confondre la qualité de ouéli, ou favori de Dieu, avec celle de prophète.
D'après ce que nous avons exposé, le lecteur comprendra la différence qui existe entre ees deux classes de manifestations, et reconnaîtra que l'annonee préalable d'un prodige opéré par un favori de Dieu n'a pas le même résultat que l'annonce d'un miracle opéré par un prophète. Donc l'opinion du maître, telle qu'on nous Ta transmise, ne saurait être authentique 3. Peut-être ce docteur a-t-il seulement voulu nier que les choses surnaturelles opérées par les favoris de Dieu soient de la même nature que celles qui émanent des prophètes, en se fondant sur le principe qu'à chacune de ees deux classes d'hommes est attribuée une catégorie spéciale de faits surnaturels.
Quant aux Motazélites, ils nient la possibilité d'un prodige opéré par un ouéli; car, disent-ils, les faits extraordinaires (surnaturels) n'appartiennent pas à la catégorie des actes de l'homme, vu que tous 1 Le pronom aftixe, étant au féminin, doit se rapporter à * Abou lshac Ibrahim el-Isferaïni, célèbre docteur du rite chafeïte et auteur d'un grand ouvrage sur la théologie dogmatique, était natif d'Isferaïn, ville du Khoraçan. Il mourut à Neïsabour, Tan 4i8 de Thégire (1027 ^ e ^ G )• Dans ^ es ouvrages scolastiques, on le désigne par le titre honorable d'ostad, c'est-à-dire le maître.
3 Ibn Khaîdoun raisonne mal ici; mais sa conclusion est juste. Il aurait dû s'exprimer ainsi: «Un prodige accompagné d'un tahaddi ne se distingue d'un miracle que par son résultat moral. Or, avant de connaître ce résultat, on pourrait le prendre pour un miracle, parce qu'il en a tous les caractères. Le maître, dit-on, a tranché le nœud de la difficulté en soutenant qu'aucun prodige ne renferme un fait surnaturel; mais cette doctrine est absurde, parce que le prodige consiste essentiellement en un fait surnaturel: sans ce fait, il n'y a point de prodige. Aussi est-il impossible de croire que le maître ait jamais avancé une pareille assertion. * ses actes sont ordinaires (habituels); donc l'extraordinaire ne peut pas avoir lieu de sa part. - Il est absurde de croire que quelque chose de ce genre puisse s'opérer par un imposteur dans le but de tromper le monde/ Selon les Aeharites 1, l'essentiel d'un miracle c'est de servir à confirmer la véracité d'un prophète, et à diriger les hommes. Si un miracle arrivait qui n'aurait pas ce caractère, la preuve qu'il devait fournir serait incertaine, et la bonne direction serait faussée. Quant à moi, je dirais, en ce cas, que la confirmation de la véracité du prophète p. 170. serait mensongère, que toutes les vérités reconnues seraient des faussetés et que les attributs de l'âme seraient renversés. Mais on ne saurait admettre la possibilité d'un fait qui conduirait infailliblement à un résultat absurde. Les Motazélites disent que la preuve fournie par un tel miracle serait illusoire, que cette manifestation, au lieu de servir de direction, ne servirait qu'à jeter les hommes dans un égarement déplorable, et qu'une pareille démonstration ne serait pas de Dieu.
Les philosophes 2 enseignent que les faits surnaturels se produisent par l'acte du prophète, quand même ils seraient en dehors du domaine de la puissance (divine). Ils fondent cette opinion sur le principe de l'obligation essentielle (par laquelle Dieu est tenu à observer ses propres lois). Les événements, disent-ils, procèdent les uns des autres conformément à des conditions invariables et par une suite de causes secondaires qui se rattachent finalement à l'être nécessaire par son essence, agissant par son essence et non pas par sa volonté 3. Ils enseignent que l'âme douée de la faculté prophétique a des qualités qui lui sont spéciales; c'est ainsi que la production des événe- Abou'l-Hacen Alî el-Achari, fondateur Dieu n'est pas libre, parce qu'il est obligé d'une école tbéologique et d'un* rite qui à l'observance de ses propres lois et ne porte son nom, mourut vers l'an 33o saurait s'en écarter, quand même il le (941 de J. C). voudrait. Aussi ne peut-il pas déroger aux * Il s'agit des musulmans versés dans lois de la nature en opérant un miracle, la philosophie des Grecs. Ils se* distinguaient des Aeharites en ad- 5 Selon ces philosophes, la volonté de mettant le principe de la causalité.
ments surnaturels a lieu par le pouvoir du prophète lui-même, et que les éléments lui obéissent pour servir à la formation des êtres. Le prophète, selon eux, a été formé avec la faculté de pouvoir agir sur les diverses catégories d'êtres, toutes les fois qu'il se tourne vers eux et qu'il veut les combiner. Il tient cette faculté de Dieu. Le prophète, disent-ils, peut faire arriver un événement surnaturel, sans qu'il lait annoncé préalablement (tahaddi), et alors même cette manifestation est un témoignage qui constate la véracité de ses paroles, en ^ce qu'elle démontre qu'il avait le pouvoir d'agir sur les diverses classes de choses existantes; faculté qui, selon eux, est le caractère distinctif de l'âme douée du pouvoir prophétique. Ils n'admettent pourtant pas que le miracle, en ce cas, ait autant de valeur pour constater la véracité ( d'un prophète) qu' (un miracle annoncé d'avance, car celui-ci est équivalent à) Une déclaration expresse de Dieu; donc la preuve fournie par un tel miracle n'est pas décisive, cette opinion contredit celle des théologiens dogmatiques. Ils enseignent aussi que l'annonce préalable ne fait pas partie du miracle, et qu'elle ne peut pas servir à le distinguer d'un effet de magie ou d'un prodige opéré par un ouéli. Pour distinguer un miracle d'un acte de magie, disent-ils, on se rappellera que Dieu a formé les prophètes pour faire de bonnes actions et pour éviter les mauvaises; donc les faits surnaturels produits par un prophète ne peuvent pas amener 1 le mal. Avec le magicien, c'est le contraire; tout ce qu'il fait, est nuisible ou tend à nuire. Pour distinguer un miracle d'un prodige opéré par un ouéli, ils enseignent que les actes surnaturels d'un prophète ont un caractère tout particulier, comme, par exemple-, P.
de monter au ciel, de passer à travers les corps solides, de rendre la vie aux morts, de s'entretenir avec les anges, de voler dans les airs. Le ouéli, ou favori de Dieu, opère aussi des choses extraordinaires, mais d'un caractère inférieur; il peut faire beaucoup de peu, prédire certains événements, et cœtera; actes qui restent au-dessous de ce que la puissance d'un prophète peut effectuer. Le prophète a le pou- 1 Lisez jllj.
Prolégomènes. 2 5 voir d'opérer les mêmes prodiges que les favoris de Dieu, mais ceuxci ne sauraient faire des miracles comme les prophètes. C'est là un principe que les Soufis ont consigné clans les traités consacrés à leur doctrine et qu'ils ont appris clans leurs états d'extase 1.
Après avoir reproduit ces opinions, nous dirons au lecteur: Sachez bien que le miracle le plus grand, le plus éclatant, le plus péremptoire, c'est le noble Coran, que notre prophète a reçu du ciel. En effet, la plupart des manifestations surnaturelles n'arrivent pas simultanément avec les révélations dont les prophètes reçoivent communication; pour quelles témoignent de la vérité d'une révélation, il est évident qu'elles ne doivent se présenter qu'après; or le Coran est, non-seulement une révélation, ainsi que le Prophète l'a allégué, mais aussi un miracle tout à fait extraordinaire. Ce livre porte en lui-même la preuve de son inspiration et n'a aucun besoin d'une preuve extrinsèque telle que les miracles venant à l'appui d'une révélation divine. Il est lui-même la preuve la plus claire, étant à la fois la preuve et la chose prouvée. Telle est l'idée que le Prophète a exprimée dans ces termes: « Chaque prophète a reçu des signes manifestes qui inspirent 2 la conviction aux hommes; mais ce que j'ai reçu, moi, c'est une révélation. Aussi j'espère qu'au jour de la résurrection j'aurai une suite plus nombreuse qu'aucun autre prophète. » Par ces mots il donnait à entendre qu'un miracle aussi évident, aussi convaincant que le Coran, livre qui, par sa nature, est la révélation même, devait porter la conviction dans beaucoup d'esprits, en sorte que le nombre des croyants et des fidèles deviendrait trèsgrand; voilà ce qu'il a voulu désigner par le mot suite ou peuple. Du reste, le Très-Haut en sait plus que nous.
[Ces 3 observations démontrent que, de tous les livres divins, le Coran est le seul dont le texte, paroles et phrases, ait été communi- 1 Le mot o^ly» est le pluriel de o^j. 3 Le paragraphe qui suit ne se retrouve (Voyez Notices et Extraits, t. XII, p. 366, que dans un seul de nos manuscrits. Pour 377.) le distinguer nousTavons placé entre des * Littéral. « dont les pareils inspirent. » parenthèses.
que à un prophète par la voie de l'audition. Il en est autrement à l'égard du Pentateuque, de l'Evangile et des autres livres divins: les prophètes les reçurent par la voie de la révélation et sous la forme d'idées. Revenus ensuite de leur état d'extase et rentrés dans l'état normal de l'humanité, ils revêtirent ces idées de leurs propres paroles. Aussi le style de leurs écrits n'offre-t-il rien de miraculeux. C'est 'au Coran seul qu'appartient ce caractère. De même que les autres prophètes reçurent leurs livres sous la forme d'idées, le nôtre reçut sous la même forme un grand nombre de communications qui se trouvent dans les recueils de traditions. Que le texte du Coran lui soit venu par la voie de l'audition, cela est prouvé par cette parole qu'il rapporte dans les mots mêmes de son Seigneur: « N'agite pas ta langue avec trop d'empressement (afin de répéter les, paroles divines); c'est à nous de les rassembler et de les lire. » {Coran, sour. lxxv, vers. 16, 17.) Ces versets lui furent communiqués à cause de son empressement à répéter les passages du Coran qu'il venait d'entendre et de sa crainte de les oublier; il s'efforçait de fixer et de garder (hafedh) dans sa mémoire les communications divines qu'il recevait par la voie de l'audition, mais Dieu lui épargna cette peine en lui adressant ces paroles: « C'est nous qui avons fait descendre le mémorial (le Coran) et c'est nous qui en serons les gardiens. » (Coran, sour. xv, vers. 9.) Cela indique parfaitement la nature de la garde (ou conservation) dont le Coran jouit d'une manière spéciale; elle diffère tout à fait de l'action de garder dans la mémoire, bien que cela ne soit pas l'opinion généralement reçue. Dans le Coran, un grand nombre de versets témoignent que ce livre fut communiqué au Prophète sous la forme d'une lecture (coran) faite à haute voix et dont chaque sourate était un miracle (de style) qui surpassait le pouvoir des hommes. Parmi les miracles les plus grands qui distinguent notre prophète, on doit compter le Coran et la facilité avec laquelle il rallia tous les Arabes à sa cause. On aurait vainement dépensé tous les trésors du monde afin démettre d'accord les diverses tribus arabes; Dieu seul pouvait le faire et il l'accomplit. Que le lecteur fasse attention à ces remarques, il reconnaîtra, dans ce que nous venons d'indiquer, une preuve évidente de la supériorité de notre prophète sur tous les autres et de la prééminence du rang qu'il occupe parmi eux.]
Maintenant nous allons exposer la véritable nature du prophétisme, en nous conformant aux indications fournies par les docteurs les plus exacts 1. Nous expliquerons ensuite la nature de la divination et des songes, puis nous traiterons de ce qui concerne les arra/(les sachants) 2, et d'autres matières qui appartiennent au domaine du monde invisible. En commençant ce discours, nous prions Dieu de nous diriger ainsi que nos lecteurs.
Si nous contemplons ce monde et les créatures qu'il renferme, nous y reconnaîtrons une ordonnance parfaite, un système régulier, une liaison de causes et d'effets, la connexion qui existe entre les diverses catégories d'êtres et la transformation de certains êtres en d'autres: c'est une suite de merveilles qui n'a pas de fin et dont on ne saurait indiquer les limites. * Nous commencerons par le monde sensible et matériel, et nous parlerons d'abord du monde visible, celui des éléments. Les éléments s'élèvent graduellement de l'état de terre à celui d'eau, puis à celui d'air, puis à celui de feu, se rattachant ainsi les uns aux autres. Chacun d'eux a une disposition à se transformer en l'élément qui lui est immédiatement supérieur ou inférieur, et quelquefois ce changement a effectivement lieu. L'élément supérieur est plus délié que celui qui se trouve immédiatement au-dessous de lui; le plus léger a pour limite le monde des sphères. L'union des sphères entre elles forme une gradation dont la beauté nous échappe; mais les mouvements que l'on y remarque ont conduit les hommes à décou- 1 Le terme employé par notre auteur est (j£si£ (les vérificateurs). Une autre classe de docteurs se désignait par le terme {j^O^ (les subtiliseurs). Les premiers résolvaient des queslions par des preuves démonstratives; les seconds appuyaient leurs preuves sur de nouvelles preuves. (Voyez Dictionary of the technical lerms of ihe musulman sciences, by Sprenger.) * C'est-à-dire les devins, les sorciers.'
vrir l'étendue et la position de chaque sphère, et à reconnaître qu'au delà il existe des êtres (littéral, «des essences») qui exercent sur les sphères ces influences dont on ^'aperçoit. Regardons ensuite le monde sublunaire 1: nous verrons qu'il renferme, dans une gradation admirable, les minéraux d'abord, ensuite les plantes, puis les animaux. La catégorie des minéraux touche, par une de ses extrémités, au commencement de la catégorie des plantes, où se trouvent les mauvaises herbes et les végétaux qui ne portent pas semence. L'extrémité de la catégorie des plantes qui renferme le dattier et la p. i 7 a. vigne est en contact avec la catégorie des animaux où se tiennent les limaçons et les coquillages, êtres qui ne possèdent qu'un seul sens, celui du toucher. En parlant des diverses catégories d'êtres, le mot contact 2 s'emploie pour indiquer que la limite extrême de chaque classe est très-disposée à se confondre avec la limite extrême de la classe voisine. Le monde animal est très-étendu et se compose d'un grand nombre d'espèces. Dans la gradation des créatures, il a pour dernier terme 3 l'homme, être doué de réflexion et de prévoyance. Occupant cette position, -l'homme se trouve placé au-dessus de la catégorie des singes, animaux qui réunissent l'adresse à l'intelligence, mais qui, dans le fait, ne s'élèvent ni à la prévoyance ni à la réflexion.
Ces facultés ne se rencontrent qu'au commencement de la catégorie suivante, qui est celle de l'homme. Ce que nous sommes capables d'apercevoir s'arrête à cette limite.
Dans les diverses 4 catégories d'êtres nous remarquons une variété d'effets (produits par des influences extérieures). Le monde sensible subit l'influence du mouvement des sphères et celle des éléments. Le monde sublunaire est influencé par le mouvement de la croissance et de la maturation. Tous ces phénomènes indiquent l'existence d'un agent 5 dont la nature diffère de celle des corps et qui est, par con- 3 Pour c^jf» Hsez (Jiiïly * Pour UitsiU^!, lisez Ui 5 Littéral, «un être qui influe.»
1 Le texte porte ^j&il c est-àdire, le monde où les êtres créés ont été formés avec de la matière préexistante.
* En arabe, ittisaL séquent, un agent spirituel. Cet agent est en contact avec tous les êtres de ce monde, parce qu'ils forment des catégories dont les unes sont en contact avec les autres. On l'appelle lame perceptive, source du mouvement 1. Au-dessus d'elle doit nécessairement se trouver un être avec lequel elle est en contact et qui lui communique les facultés de la perception et du mouvement. Cet être supérieur a pour qualités essentielles la perception pure, l'intelligence sans mélange. C'est là le monde des anges. De là résulte nécessairement qu'il y a dans l'âme 2 (de l'homme) une prédisposition à se dépouiller de la nature humaine pour se revêtir de la nature angélique, afin de se trouver réellement dans la catégorie des anges. Cela arrive quelquefois, pendant l'espace d'un clin d'œil, mais l'âme doit d'abord avoir donné une perfection réelle à son essence spirituelle. Nous reviendrons sur ce p. i 7 5. sujet. L'âme est en contact avec les catégories qui avoisinent la sienne, ainsi que cela arrive aux êtres disposés par classes. Pour elle, cet état de contact a deux côtés, l'un supérieur, l'autre inférieur. Par celui-ci elle touche au corps, par l'entremise duquel elle acquiert les perceptions recueillies par les sens, et qui la dispose à devenir une intelligence en acte. Par le côté supérieur elle touche à la catégorie des anges et obtient ainsi les connaissances fournies par la science (divine) et celles du monde invisible. En effet, la connaissance des événements existe dans les intelligences angéliques 3 en dehors du temps. Tout cela s'accorde avec l'idée que nous avons déjà exprimée au sujet de Tordre régulier qui règne dans l'univers, ordre qui s'est établi par le contact mutuel des êtres au moyen de leurs natures et de leurs facultés.
L'âme humaine, celle dont nous venons de parler, est invisible, mais ses influences se montrent d'une manière évidente dans le corps. On peut dire que le corps et ses parties, combinées ou isolées, sont des instruments à l'usage de l'âme et de ses facultés. Comme parties note 2.) je lis j&îOUju avec f édition de Boulac et % Pour lj-âsJI, lisez,t*JulI. un des manuscrits de Paris.
agissantes on peut indiquer la main, qui sert à saisir; les pieds, qui servent à marcher; la langue, qui sert à parler, et le corps, qui sert à opérer le mouvement général par des efforts alternatifs. De même que les facultés de l'âme perceptive sont disposées dans un ordre régulier et s'élèvent jusqu'à la faculté supérieure, ccst-à-dire jusqu'à l'âme réfléchissante, nommée aussi Y âme parlante 1, de même les facultés du sens extérieur, dont les instruments sont la vue, l'audition, et cœtera, s'élèvent jusqu'au niveau du (sens) intérieur.
La sensibilité 2, première faculté (de l'intérieur) aperçoit les impressions ressenties par la vue, l'ouïe, le tact, et cœtera. Ces perceptions lui arrivent simultanément, sans produire la moindre confusion, ce qui la distingue complètement des sens externes 3. Elle transmet ces impressions à l'imagination; puissance qui reproduit dans l'âme, et avec exactitude, les formes des objets aperçus par les sens, formes P. dépouillées de la matière extrinsèque. L'instrument qui sert aux opérations de ces deux puissances (ou facultés) est le ventricule du cerveau, qui occupe le devant de la tête; la partie antérieure appartient à la sensation, et la partie postérieure à l'imagination 4. L'imagination s'élève ensuite jusqu'au niveau de la faculté qui sert à former des opinions 5 et au niveau de la faculté retentive (la mémoire). La faculté d'opinion sert à saisir les notions attachées aux individualités, comme, par exemple, l'hostilité de Zeid,Ja franchise d'Amr, la tendresse du père, la voracité du loup. La mémoire «sert à contenir toutes les 1 i&tLJl fjJûiï. C'est le XoytHYf tyhyr} des philosophes grecs. Nous rendrons ce terme par âme raisonnable.
* A la lettre, le sens qui participe aux perceptions dés sens extérieurs; c'est Yatcr- Qrjais xotvyj d'Aristote, le sens commun ou général qui réunit les sensations reçues par les sens extérieurs.
3 Littéral. « du sens externe. » ,* Pour **oJu et ë^â^©, lisez «u>jiLt et 5 Le terme iu^j désigne la faculté au moyen de laquelle on saisit les qualités des objets et Ton se forme des opinions L'opinion, c'est l'acquiescement de l'esprit à une proposition qui n'a pas été démontrée, acquiescement accompagné ordinairement de doute. C'est au moyen de la faculté d'opinion que les bêtes forment des jugements. (Voy. Mélanges de philosophie juive et arabe de M. Munk, p. 363.
perceptions qui lui arrivent par l'imagination ou d'autre part; elle est, pour ainsi dire, un magasin qui les conserve jusqu'au moment où Ton a besoin de les retrouver. L'instrument au moyen duquel ces deux facultés opèrent est le ventricule postérieur du cerveau; la partie du devant sert à la première 1, et la partie qui est en arrière sert à la seconde. Toutes ces facultés s'élèvent ensuite jusqu'au niveau de la faculté réflective, qui a pour instrument le ventricule central du cerveau. De cette faculté proviennent le mouvement de la méditation et la tendance de l'âme à devenir intellect pur. Cela tient l'âme dans une agitation continuelle, état qu'elle recherche d'ailleurs par inclination, afin d'échapper à la force qui la retient (dans le monde sensible) et à la disposition qui la lie à la nature humaine. Elle aspire à devenir une intelligence pure afin de s'assimilfcr à la Compagnie sublime spirituelle 2 et de se placer dans le rang inférieur des êtres spirituels par la faculté d'acquérir des perceptions sans l'entremise des instruments corporels. C'est là que tendent tous ses mouvements, tous ses désirs. Une fois dépouillée de la nature humaine qui l'enveloppait, elle passe, au moyen de sa spiritualité, dans la sphère supérieure, celle des anges. Elle y arrive, non pas à cause de ses droits acquis, mais parce que Dieu, en la créant, lui avait donné une tendance naturelle à y parvenir.