SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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« une merveille dont l'explication embarrasserait l'esprit. » 5 Voici, la traduction littérale de cette phrase: « cela provient de la mise (de cer- / opinion, je dirai qu'ayant vu opérer (sur des zaïrdja) sans prendre ce vers pour type, j'ai reconnu que la réponse n'était pas versifiée. Nous parlerons encore de ce fait en son lieu et place 1. - Bien des gens refusent d'admettre que cette opération soit sérieuse et qu'elle puisse fournir une réponse à ce qu'on demande. Ils nient P. a» qu'elle soit réelle et la regardent comme une suggestion de la fantaisie et de l'imagination. S'il faut les en croire, l'homme qui opère sur la zaïrdja prend les lettres d'un vers qu'il a fait comme il l'entend, et les insère parmi les lettres dont la question se compose et celles qui appartiennent aux rayons; il opère au hasard et sans règle; il produit, à la fin, le vers. (qu'il a fabriqué) et fait accroire qu'il Ta obtenu en suivant un procédé régulier. Une opération conduite de cette manière ne serait qu'un mauvais jeu de l'imagination; celui qui voudrait s'y livrer serait bien certainement incapable de saisir les rapports qui existent entre les êtres et les connaissances, et de voir combien les opérations de la perception diffèrent de celles de l'intelligence. Du reste chaque observateur est porté à nier tout ce qu'il n'aperçoit pas. Pour répondre à ceux qui traitent de jongleries les opérations faites sur la zaïrdja, il nous suffira de dire que nous avons vu pratiquer ces opérations selon les règles de l'art, et que, d'après notre opinion bien arrêtée, elles se font toujours, de la même manière et suivant un véritable système de règles 2. Celui dont l'esprit est capable d'un certain degré de pénétration et d'attention n'aura pas le moindre doute à ce sujet, s'il veut assister à une de ces opérations.

L'arithmétique, science dont les résultats sont de la dernière évidence, offre beaucoup de problèmes 3 que l'intelligence ne saurait comprendre tout d'abord, parce qu'ils renferment des rapports que taines lettres) en regard avec les lettres du vent plusieurs traités sur l'emploi de îa vers, et, pour cette raison, la (réponse) ver- zairdja d'Es-Sibti. Nous en reparlerons ailiée en offre la mesure et la rime. • dans la traduction de la troisième partie.

1 Voyez la troisième partie du texte, 3 Dans le texte arabe, il faut lire, ici et au chapitre de la zaïrdja. plus bas, o^^t, c'est-à-dire, des quesa Dans le manuscrit de la Bibliothèque tions qui fatiguent l'esprit et qui paraissent impériale, ancien fonds, n° 1 1 88, se trou- impossibles à résoudre.

Ton ne saisit pas facilement et qui se dérobent à l'observation. Que doit-il en être à l'égard d'un art comme celui dé la zaïrdja, dont la nature est si extraordinaire, et qui se rattache à son sujet par des rapports si obscurs? Nous citerons ici un problème assez difficile, afin de faire comprendre la force de notre observation. On prend plusieurs dirhems (monnaies d'argent) et, à côté de chaque pièce, on place trois folous l. Avec la somme des folous on achète un oiseau et avec celle des dirhems on en achète plusieurs autres au même taux que le premier. P. 219. Combien a-t-on acheté d'oiseaux? La réponse est: neuf. En effet nous savons qu'il y a vingt-quatre folous dans un dirhem; donc trois folous sont le huitième d'un dirhem. Or, puisque chaque unité se compose de huit huitièmes, nous pouvons supposer qu'en faisant cet achat nous avons réuni le huitième de chaque dirhem aux huitièmes des autres dirhems, et que chacune de ces sommes fait le prix d'un oiseau. On a donc acheté avec les dirhems seuls huit oiseaux; nombre qui est celui des huitièmes qui composent l'unité; ajoutons-y l'oiseau acheté d'abord avec la somme des folous, et nous aurons, en tout, neuf oiseaux, puisqu'avec les dirhems nous avons acheté au même taux qu'avec les folous 2.

On voit, par cet exemple, comment la réponse est renfermée implicitement dans la question, et s'obtient de la connaissance des rapports cachés qui existent entre les quantités dont le problème donné l'indication. Lorsqu'une question de cette nature se présente pour la première fois, on s'imagine qu'elle appartient à une catégorie dont la solution ne peut s'obtenir que du monde invisible. Mais, au moyen des rapports mutuels des choses, on parvient à tirer l'inconnu de certaines données. Cela est surtout vrai en ce qui regarde les faits présentés par le monde sensible et par les sciences; quant aux événe- 1 Monnaie de cuivre. Le mot folous dérive d'obolus; les Arabes le regarden l comme un pluriel dont le singulier est feîs.

* L'auteur aurait pu résoudre ce problème d'une manière beaucoup plus simple, en disant: si trois divisé par trois donne un, vingt-quatre divisé par le même nombre donnera huit; or huit et un font neuf.

ments futurs, ce sont des secrets dont il est impossible d'obtenir une connaissance certaine, tant que nous en ignorons les causes et que nous n en avons pas des notions certaines. D'après ce que nous venons d'exposer, on comprendra comment le procédé qui, au moyen de la zaïrdja, tire une réponse des mots dont se compose la question, se réduit à faire paraître, sous une autre forme, certaines combinaisons de lettres dont Tordre était d'abord celui des lettres qui formaient la question. Pour celui qui entrevoit les rapports qui existent entre les lettres de la question et celles de la réponse, tout ce qu'il y a de mystérieux devient clair. Les bommes capables de reconnaître ces rapports et d'employer les règles dont nous avons parlé peuvent obtenir assez facilement la solution qu'ils cherebent. Chaque réponse de la zaïrdja, envisagée sous un autre point de vue, offre,* par la position et la combinaison de ses mots, un des caractères dont tonte réponse est susceptible, c'est-à-dire une négation ou une affirmation. Sous le premier point de vue, la réponse a un autre carac- P.

tère; ses indications rentrent dans la classe des prédictions et de leur accord avec les événements 1; mais on ne parviendra jamais à la connaissance (des événements futurs) si Ton emploie des procédés du genre de celui dont nous venons de parler. Bien plus, il est défendu à l'homme de s'en servir dans ce but. Dieu communique la science à qui il veut; Dieu sait, et vous ne savez pas. (Coran, sour. n, vers. 2 i3.)

1 Je crois avoir saisi Tidée que l'auteur la traduction littérale: «la catégorie de a voulu exprimer par la phrase dont voici l'accord du discours avec l'extrinsèque. » SECONDE SECTION.

De la civilisation chez les nomades et les peuples a demi sauvages et chez ceox qui se sont organises en tribus. phenomenes qui s'ï presentent* — principes généraux. — Éclaircissements.

La vie nomade et la vie sédentaire sont des états également conformes à la nature.

» Les différences qu'on remarque dans les usages et les institutions 1 des divers peuples dépendent de la manière dont chacun d'eux pourvoit à sa subsistance; les hommes ne se sont réunis-en société que pour s'aider à obtenir les moyens de vivre. Ils commencent par chercher le simple nécessaire; ensuite ils tâchent de satisfaire à des besoins factices, puis ils aspirent à vivre dans l'abondance 2. Les uns s'adonnent à l'agriculture; ils plantent et ils sèment; les autres s'occupent à élever certains animaux, tels que moutons, bœufs, chèvres, abeilles, vers à soie, etc. dans le but de les multiplier et d'en tirer profit. Les gens de ces deux classes sont obligés à habiter la campagne; car les villes ne leur offrent pas des terres à ensemencer, des p. 221. champs à cultiver, des pâturages pour leurs troupeaux. Contraints par la nécessité des choses à habiter la campagne, ils s'y réunissent en société, afin de s'entr aider et de se procurer les seules choses que leur façon de vivre et leur degré de civilisation rendent indispensables. Nourriture, abri suffisant, moyens de se tenir chaud: voilà ce qu'il leur faut, mais seulement assez pour soutenir leur existence; ils sont d'abord incapables d'en obtenir davantage. Plus tard, lorsqu'ils se trouvent dans des circonstances meilleures et que leurs richesses les mettent au-dessus du besoin, ils commencent à jouir de la tranquillité et du bien-être. Combinant encore leurs efforts, ils travaillent pour obtenir plus que le simple nécessaire; on les voit * Les termes dont l'auteur se sert ici (le nécessaire) et el-kemali (le parfait).

* * amasser des vivres, rechercher de beaux habillements, bâtir de grandes maisons, fonder des villes et des bourgs pour se mettre à l'abri de tentatives hostiles. L'aisance et l'abondance introduisent des habitudes de luxe qui se développent avec vigueur et qui se reconnaissent à la manière d'apprêter les viandes, à l'amélioration de la cuisine, à l'usage des habillements de soie, de brocart et d'autres belles étoffes, et cœtera. Les maisons et les palais reçoivent alors une grande hauteur 1; construits avec solidité et embellis avec goût, ils montrent comment la disposition pour les arts passe de la puissance. à l'acte et arrive à la perfection. On construit des châteaux et des habitations dont l'intérieur est orné de fontaines; on élève de beaux édifices décorés avec un soin extrême 2; on s'occupe à l'envi 3 d'améliorer les objets d'un usage journalier, tels qu'habits, lits, vaisselle, ustensiles de cuisine. Voilà ces hommes devenus citadins [hader). Le mot hader signifie ceux qu'on a toujours présents sous la main (haderoun), et tels sont les habitants des villes et des bourgades. Parmi eux, les uns exercent des métiers pour vivre; d'autres s'adonnent au commerce et, par les grands profits qu'ils en retirent, ils surpassent 4 en richesses et en bien-être les gens de la campagne. Délivrés des tracas de la pauvreté, ils vivent selon leurs moyens. On voit par là P. 22a. que la vie de la campagne et celle des villes sont deux états également conformes à la nature.

L'existence de la race arabe 5 dans le monde est un fait parfaitement naturel.

Dans le chapitre précédent nous avons mentionné que les gens de la campagne pourvoient à leur subsistance d'une manière conforme à la nature. S'adonnant à l'agriculture ou bien, à l'éducation des troupeaux, ils se contentent du strict nécessaire en fait de nourriture, * Pour W, lisez 5 Dans toute cette section et dans plusieurs autres endroits des Prolégomènes, l'auteur entend, par le mat Arabe, les Arabes nomades.

3 Je crois qu'il faut lire ^^Jâ&s: a la place de ^^iJUj:.

d'habillements, de logements et de toutes les autres choses qui se rattachent aux habitudes de la vie. Ils ne visent pas plus loin; ils ne recherchent pas les moyens de satisfaire à des besoins factices ou de parvenir à l'aisance. Pour logements ils ont des tentes en étoffe de poil de chèvre ou de chameau, et des huttes faites avec des branches d arbres, ou des cabanes construites avec des pierres et de l'argile. Ils ne donnent pas à leurs.habitations une grande élévation, puisqu'elles ne doivent leur servir que d'abri (contre le soleil et le mauvais temps); quelquefois même ils se réfugient dans des grottes et des cavernes. Les mets dont ils se nourrissent n'exigent pas de grands apprêts; crus ou légèrement cuits, ils suffisent à leurs besoins.

L'état des peuples agriculteurs est supérieur à celui des nomades; les premiers habitent des villages et des hameaux \ et se tiennent dans les pays de montagnes. Tels sont la plupart des Berbers et d'autres peuples qui nappartiennnent pas à la race arabe. Ceux qui vivent des produits que fournissent leurs troupeaux de moutons et de bœufs s'adonnent ordinairement à la vie nomade: il leur faut des pâturages et de l'eau pour leurs bestiaux, auxquels, d'ailleurs, le changement de lieu fait grand bien. On désigne ces peuples par le nom de chaouïa (pasteurs), parce qu'ils s'occupent uniquement de moutons [chah) et de bœufs. Ils ne s'avancent pas au loin dans le désert, vu que les bons pâturages y manquent. Dans cette classe on peut ranger les Berbers, les Escl avons, les Turcs, et les Turcomans, frères de ceux-ci. ^ p. 223. Les peuplades qui subsistent en élevant des chameaux voyagent plus que les autres et pénètrent plus avant dans le désert. Elles se trouvent obligées à le faire, vu que les pâturages, les herbes et les arbrisseaux des hauts plateaux 2 ne suffisent pas à la nourriture de leurs troupeaux. Les chameaux ont besoin de brouter les arbustes du désert, de boire les eaux saumâtres qui s'y rencontrent et de parcourir cette région pendant l'hiver, afin d'éviter le froid et de jouir 1 Pour y toit, lisez ^aloil. (Voyez ci- * En arabe toloul, pl. de tell Tout ce devant, page 84» note i.) qui n'est pas désert est tell d'une amosphère tiède; ils trouvent dans ces plaines sablonneuses des endroits où ils peuvent mettre bas. L'on sait que les jeunes chameaux, depuis l'époque de leur naissance jusqu'à celle du sevrage, sont extrêmement difficiles à élever, et que la chaleur leur est absolument nécessaire. Les gens dont nous parlons sont donc obligés de faire de longues courses avec leurs troupeaux. Repoussés quelquefois des hauts plateaux par les troupes préposées à la garde de ces régions fertiles, ils se voient obligés de s'enfuir au fond du désert afin d'éviter le juste châtiment de leurs méfaits 1 (antérieurs). Aussi ce sont les plps farouches des hommes, et les habitants des villes les regardent comme des bêtes sauvages, indomptables et rapaces. Tels sont les Arabes et d'autres peuples ayant les mêmes habitudes, savoir: les Berbers nomades, les Zenata de la Mauritanie occidentale, les Kurdes, les Turcomans et les Turcs des pays orientaux. Les Arabes sont toutefois plus habitués à la vie du désert et font des courses plus longues que les autres races nomades, parce qu'ils s'occupent exclusivement de chameaux, tandis que celles-ci ont à soigner, en même temps, des troupeaux de chameaux, de moutons et de bœufs.

L'existence de la race arabe est donc un fait conforme à la nature et devant nécessairement se présenter dans le cours de la civilisation humaine. Dieu est le créateur, l'être savant (Coran, sour. xv, La vie de la campagne a dû précéder celle des villes. — Elle a été le berceau de la civilisalion. — Les villes lui doivent leur origine et leur population.

Nous avons dit que les habitants de la campagne se bornent au strict nécessaire en tout ce qui les concerne, et qu'ils n'ont pas les moyens 2 pour passerait delà, tandis que les gens des villes s'occupent p. 22*. à satisfaire aux besoins créés par le luxe et à perfectionner tout ce qui se rattache à leurs habitudes et à leur manière d'être. 11 est indubitable que l'on a dû penser au nécessaire avant de s'occuper des besoins factices et de rechercher l'aisance. Le nécessaire est, pour Prolégomènes. 33 ainsi dire 1, la racine d'où l'aisance est sortie. La vie de la campagne a dû précéder celle des villes; en effet, l'homme pense d'abord au nécessaire; il doit se le procurer avant d'aspirer à l'aisance. Donc la rudesse de la vie des champs a existé avant les raffinements de la vie sédentaire; aussi voyons-nous la civilisation, née dans les champs, se terminer par la fondation des villes, et tendre forcément vers ce but. Aussitôt que les gens de la campagne arrivent à ce degré de bien-être 2 qui dispose aux habitudes du luxe, ils recherchent les commodités de la vie et, se laissent entraîner vers la vie sédentaire.

C'est ce qui a eu lieu pour toutes les tribus nomades 3. Le citadin, au contraire, ne recherche pas la vie des champs, à moins d'y être force, ou de ne pouvoir atteindre à l'aisance dont on jouit dans les villes. Un autre fait peut démontrer que la vie nomade a précédé la vie sédentaire et lui a donné naissance: si nous prenons des renseignements au sujet des habitants de quelque ville que ce soit, nous trouverons que la plupart d'entre eux descendent de familles qui demeuraient dans les villages des alentours ou dans les. campagnes voisines. Leurs aïeux, devenus riches, vinrent se fixer dans la ville, afin de goûter la tranquillité et le bien-être qu elle leur offrait. Cet exemple montre que la vie sédentaire est venue après la vie des champs el qu'elle est une branche sortie de cette souche. Le lecteur est prié d'observer l'importance de ee principe. Nous pouvons ajouter que les populations des villes ne se ressemblent pas toujours en ce qui regarde leur manière d'être, et qu'il en est de même de celles des campagnes: certaines peuplades et certaines tribus sont plus puis-P. 335. santés que d'autres, et il y a des villes qui surpassent les autres en grandeur ou en population.

D'après ces observations on reconnaîtra que la vie de campagne a existé avant celle, des villes et qu'elle lui a donné naissance; on conviendra aussi que l'aisance et les habitudes de luxe dont on jouit h Lisez (jlij. — * Littéral, «quand ils ont obtenu des plumes!» — 5 Pour xj<>aa!I, lisez dans les villes, tant grandes que petites, ont paru 1 plus tard que les habitudes qui résultent de la nécessité de pourvoir aux premiers besoins de la vie. «» Les gens de la campagne sont moins corrompus que ceux des villes.

L'âme, au moment d'être créée, est disposée à recevoir les impressions, bonnes ou mauvaises, qui pourront lui survenir. Le Prophète a dit: « Tous les enfants naissent avec le même naturel: s'ils deviennent juifs ou chrétiens, ou adorateurs du feu, c'est la faute de leurs pères et de leurs mères. » Plus l'âme s'habitue à l'une des deux qualités (opposées, le bien et le mal), plus elle 4 s'éloigne de l'autre et plus elle a de la peine à se l'approprier. L'homme porté vers le bien, et dont l'âme s'est formée à la vertu, évite le mal et trouve le sentier du vice très-difficile à parcourir. De même, l'homme devenu méchant par l'habitude du mal (ne saurait marcher dans la voie du bien). Or les habitants des villes s'occupent ordinairement de leurs plaisirs et s'abandonnent aux habitudes du luxe; ils recherchent les biens de ce monde transitoire et se livrent entièrement à leurs passions. Chez eux, l'âme se corrompt par les mauvaises qualités qu'elle acquiert en grand nombre, et, plus elle se pervertit, plus elle s'écarte du sentier de la vertu. Il leur arrive même d'oublier dans leur conduite toutes les bienséances: nous avons rencontré bien des personnes qui se servaient d'expressions grossières et malhonnêtes dans leurs assemblées et devant leurs supérieurs; ils ne s'en abstenaient même pas en P. présence de leurs femmes. Habitués à prononcer des mots obscènes et à se conduire avec impudeur, le sentiment de la modestie n'a plus aucun pouvoir sur eux.

Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n'en désirent que ce qui leur est absolument nécessaire; ils ne visent pas aux jouissances que proeurent les richesses; ils ne recherchent pas les moyens d'assouvir leur concupiscence ou d'aug- 1 La phrase arabe est mal tournée et in- régulière, il faudrait supprimer les mots correcte; pour lui donner une construction j> (jô^l* menter leurs plaisirs. Les habitudes qui règlent leur conduite sont aussi simples que leur vie. On pourra trouver dans leurs actes et dans leur caractère bien des choses à reprendre; mais ces défauts paraitraient peu graves, si l'on jetait les yeux ensuite sur les mœurs des habitants des villes. Comparés avec eux, ils se rapprochent bien plus du naturel primitif de l'homme, et leurs âmes sont moins exposées à recevoir les impressions que les mauvaises habitudes laissent après elles. Il est donc clair que, pour les corriger et les ramener dans la bonne voie, on aura moins de peine quavec les habitants des villes. Plus loin, nous aurons l'occasion de démontrer que la vie sédentaire est le terme où la civilisation vient s'arrêter et se corrompre; c'est là que le mal atteint toute sa force et que le bien ne saurait se trouver. - - Ce qui précède suffit pour démontrer que les gens de la campagne sont plus enclins à la vertu que les habitants des villes. Dieu aime ceux qui le craignent [Coran, sour. ix, vers. 4).

Il ne faut pas opposer à cette doctrine une parole d'EI-Haddjadj, rapportée par El-Bokhari dans son recueil de traditions. Ce chef, ayant appris que Selma Ibn el-Akouà était allé habiter le désert, l'interpella en ces termes: « Tu es retourné sur tes pas! tu t'es arabisé M » — «Pas du tout, lui répondit Selma; mais le saint Prophète m'avait autorisé à vivre dans le désert. » Pour comprendre la portée de cette anecdote, il faut savoir quau commencement de l'islamisme le Prophète avait imposé à ses partisans mecquois le devoir d'émigrer et de le suivre partout, afin de lui donner aide et protection. L'ordre d'émigrer ne s'adressait pas aux Arabes nomades, habitants du dé-P. 327. sert, parce qu'ils ne montraient pas autant de zèle et d'ardeur pour la cause du Prophète que les Mecquois; aussi les émigrés remerciaient Dieu de leur avoir épargné la disgrâce d'habiter le désert, 1 Cest-à-dire, lu as apostasîé. El-Had- el dans leur hypocrisie, et il est naturel djadj pensait, sans doute, à ces paroles du qu'ils ignorent les préceptes que Dieu a Coran (sour. ix, vers, 98): « Les Arabes du révélés. * désert sont endurcis dans leur impiété vu que l'honorable devoir d'émigrer ne leur y aurait pas été imposé. Selon une tradition rapportée par Saad Ibn 'Abi Ouaccas, le Prophète aurait dit, pendant qu'il était malade à la Mecque: «Grand Dieu! permettez à mes Compagnons d'accomplir leur émigration, et ne les faites pas retourner sur leur pas! » c'est-à-dire, faites qu'ils restent à Médine et qu'ils ne s'en éloignent pas; empêchez-les de négliger le devoir d'émigration qu'ils ont entrepris de remplir. Cela a donné lieu à une question de droit qui rentre dans la catégorie intitulée: « Retourner sur ses pas pour un motif quelconque. » Plusieurs casuistes disent que le devoir d'émigrer était obligatoire avant la prise de la Mecque, parce qu'alors les musulmans n'étaient pas assez nombreux pour se maintenir dans leur ville; mais après la prise 1, lorsque le nombre des vrais croyants se fut beaucoup augmenté, que l'islamisme fut devenu puissant et que Dieu se fut chargé de protéger son Prophète, cette prescription cessa d'être obligatoire: « Point d'émigration après la prise! « telles furent les paroles du Prophète lui-même. Selon d'autres légistes, le devoir d'émigrer cessa à l'égard des personnes qui embrassèrent l'islamisme après la prise de la Mecque; d'autres soutiennent que cette obligation ne liait pas les musulmans qui avaient abandonné la Mecque avant la prise de la ville; enfin ils s'accordent tous à dire qu'elle cessa tout à fait après la mort du Prophète, époque où ses Compagnons se dispersèrent dans divers pays. Dès lors rien ne resta de cette prescription,' excepté l'avantage qu'on retire d'un séjour à Médine, ce qui peut encore compter pour une émigration. Revenons à El-Haddjadj. Ayant rencontré Selma, qui était allé s'établir dans le désert, il lui adressa les paroles en question. Par les mots: « Tu es retourné sur tes pas! tu t'es arabisé! » il reprochait à Selma d'avoir cessé d'habiter Médine,' et dans ces paroles il faisait allusion à la prière si bien connue dont nous venons de faire mention, c'est-à-dire: «Ne les. faites pas retourner sur leurs pas. » En lui reprochant de s'être arabisé, il voulait dire que Selma 1 Dans le texte arabe, ligne 10, il faut sage suivant £>Ui oj^o^a.

insérer, après les mots ^àJ| Juï, le pas-.JsiJt ooo Ul^ (^JLit *Jù) o^Afl était devenu comme les Arabes bédouins 1, gens qui ne se souciaient pas d'émigrer à cause de la religion. Selma lui fit entendre qu'aucun 238. de ces reproches ne pouvait l'atteindre, le Prophète lui ayant donné la permission d'habiter le désert. En ce cas, la permission était une faveur toutq spéciale comme celles du témoignage de Khozeïma 2 et du chevreau d'Abou Borda 3, On peut encore supposer qu'El-Haddjadj 1 Dans le texte arabe, il faut remplacer le mot o^l par cptyiVI.

" Pour constater un fait devant la justice musulmane, il faut la déposition de deux témoins. Mohammed, dans une* affaire qui le concernait, déclara que le témoignage de Khozeïma Ibn Thabet suffisait. «La seule déposition de Khozeïma, dit-il, soit pour, soit contre, est suffisante. ■ <vaumJ1 *uAc i>À~ ^pjêfrjjt *J qa. Ce fut pour cette raison que Khozeïma reçut le surnom de ^O'-^IajsJI t l'homme au double témoignage. » (Sïeres-Selef, manuscrit de la Bibliothèque impériale, supplément arabe, n° 693, fol. 70).

3 Nous Usons dans le Mowatta (voy. cidevant, p. 32, note 5) ce qui suit; «Malek (donne la tradition suivante) d'après Yahya, qui la tenait de Bechir: Àbou Borda sacrifia sa victime (au jour.de la fête, le 10 de Dou'l-Hiddja), avant que le Prophète eut sacrifié la sienne, et le Prophète lui ordonna de sacrifier de nouveau. «Je ne trouve rien pour sacrifier, » lui dit Abou Borda, « excepté un chevreau. 1 — «S'il ny a qu'un chevreau, répondit le « Prophète, sacrifie-le. » (Mss, de la Bibl. imp. supp\ n* 388, fol 91 v 6.) El-Bokhari rapporte les traditions suivantes: « Le ' Prophète dit: «Aujourd'hui nous com- « mencerons par faire la prière, puis nous c nous en retournerons pour faire le sacri- « fice. Celui qui agit ainsi se conforme au « rite que nous avons prescrit U&w** e^LoI; a celui qui sacrifie avant (la prière) a fait « une offrande dont la chair est pour sa 0 propre famille, mais qui ne fait nuile- «ment partie du rite.» Abou Borda Ibn Nîâr, qui avait déjà sacrifié, lui dit: «J'ai « ici un chevreau, » — « Immole-le, lui « répondit le Prophète, mais, dorénavant, 9 une pareille chose ne sera permise à per- Prophète a dit: « Celui qui sacrifie avant «la prière sacrifie pour lui-même; celui a qui sacrifié après la prière a rempli son «devoir religieux et s'est conformé au rite ' * des musulmans. » (Voy. le Sakîh % ras. de < la Bibl. imp. supp\ au chapitre intitulé: jUssVt *x»» c->t^ c^^^' <->lj^.) De ces traditions on peut tirer deux conclusions: 1* que, par un cas exceptionel, Abou Borda, ayant sacrifié avant la prière, eut la permission de réparer son erreur par un sacrifice fait après la prière; 2 0 qu'il fut autorisé (par une grâce spéciale) à remplacer la victime ordinaire par un chevreau. Ajoutons que deux des compagnons de Mohammed portaient le surnom d'Abou Borda. Celui dont nous parlons ' est Abou Borda Nîar ^lo; l'autre, Abou Borda Amer^U, fils d'Abou Mouça Abd Allah, remplit les fonctions de cadi à Koufa et mourut Tan io3 (721-722 de lui reprochait seulement d'avoir quitté. Médine, car il né devait pas ignorer que l'obligation, d'émigrer avait cessé depuis la mort du Prophète; alors Selma aurait voulu donner à entendre qu'il avait dû profiter de la permission du Prophète, qui assurément ne l'aurait pas accordée sans un motif connu de lui seul. Dans tous les cas, les paroles dont il s'agit ne prouvent rien au désavantage de la vie nomade, ou de V arabisation, comme El-Haddjadj l'appelait. Tout le monde reconnaît que le devoir d'émigrer fut prescrit par la loi afin que le Prophète eût assez de, monde pour l'aider et le protéger, et que cet ordre ne renfermait aucun reproche contre ceux qui s'adonnent à la vie nomade. Blâmer un individu de s'être soustrait à un devoir pour aller s'établir dans le désert ne signifie pas que la vie nomade soit répréhensible.

Les gens de la campagne sont plus braves que ceux des villes.

Les habitants des villes, s'étarit livrés au repos et à la tranquillité, se plongent dans les jouissances que leur offrent le bien-être et l'aisance, et ils laissent à leur gouverneur ou à leur commandant le soin de les protéger en leurs personnes et leurs biens. Rassurés contre tout danger par la présence d'une troupe chargée de leur défense, entourés de murailles, couverts par des ouvrages avancés, ils ne s'alarment de rien, et ils ne cherchent pas à nuire aux peuples voisins 1. Libres de soucis, vivant dans une sécurité parfaite, ils renoncent à l'usage des armes, et laissent* après eux une postérité 2 qui leur ressemble. Semblables aux femmes et aux enfants, qui sont à la charge du chef de la famille, ils vivent dans un état d'insouciance qui P. 229. leur est devenu une seconde nature.

Les gens de la campagne 3, au contraire, se tiennent éloignés des t, v 1 Cettetraduclionestpurementconjectu- cette locuiïon dans les Proverbes de Metraie; le lexte porte: $ «pour „ dani., < lui, le gibier ne s'enfuit pas; » ce qui peut * Pour Jlo*î, lisez jLa>JL signifier il ne chasse pas, ou bien, il nè" 3 C'est-à-dire, les nomades, fait pas la guerre. On cherche vainement grands centres de population; habitués aux mœurs farouches que Ton contracte dans les vastes plaines du désert, ils évitent le voisinage des troupes auxquelles les gouvernements établis confient la garde de leurs frontières, et ils repoussent avec dédain l'idée de s'abriter derrière des murailles et des portes; assez forts pour se protéger eux-mêmes, ils ne confient jamais à d'autres le soin de leur défense et, toujours sous les armes, ils montrent, dans leurs expéditions, une vigilance extrême 1. Jamais ils ne s'abandonnent au sommeil, excepté pendant de courts instants dans leurs réunions de soir, ou pendant qu'ils voyagent, montés sur leurs chameaux; mais ils ont toujours l'oreille attentive afin de saisir le moindre bruit du danger. Retirés dans les solitudes du désert et fiers de leur puissance, ils se confient à euxmêmes et montrent par leur conduite que l'audace et la bravoure leur sont devenues une seconde nature. A la première alerte, au premier cri d'alarme, ils s'élancent au milieu des périls, en se fiant à leur courage. Les citadins qui vont se mêler à eux, soit dans le désert, soit dans les expéditions militaires, leur sont toujours à charge, étant incapables de rien faire par eu^-mêmes, ce dont on peut s'assurer de ses propres yeux. Ils ignorent la position des lieux et des abreuvoirs; ils ne savent pas à quels endroits les chemins du désert vont aboutir. Cette ignorance provient de ce que le caractère de l'homme dépend des usages et des habitudes, et non