L'émir El-Fadl, prince hafside, se rendit maître de Tunis et de l'Ifrîkiya après le départ précipité de sultan Abou '1-Hacen. Au mois de juillet i35o, il fut déposé et mis à mort par Ibn Tafraguîn, qui, après s'être enfui en Egypte, pour échapper à la vengeance du sultan Abou '1-Hacen, qu'il avait trahi à Cairouan, venait de rentrer à Tunis et de faire proclamer khalife le prince Abou Ishac, fils du feu sultan Abou Yahya Abou Bekr. Ces renseignements, tirés àeYHistoire des Berbers, d'Ibn D r IBN KHALDOUN. xxix Khaldoun, suffiront pour rendre plus intelligibles les indications que l'auteur va donner dans cette partie de son autobiographie. Avant de reprendre son récit, il présente au lecteur deux longs extraits d'un poëme composé par un Tunisien nommé Er-Rahouï à la louange d'Ibn Ridouan, personnage dont le nom vient d'être mentionné. Il reproduit aussi un long fragment d'un autre poëme composé par son professeur, Abd el-Moheïmen, en l'honneur du même Ibn Ridouan. Ces morceaux offrent tous les défauts que l'on remarque dans les poèmes arabes de cette époque de décadence, et, comme ils ne renferment rien d'intéressant, je n'essaye pas de les traduire.
Au commencement de l'année 749 (avril 1 34.8 de J. G.) les Arabes nomades défirent le sultan Abou '1-Hacen auprès de Cairouan 1 et, quelque temps après, survint la grande peste. Plusieurs des docteurs dont je viens de parler en furent les victimes; Abd el-Moheïmen y succomba ainsi que mon père.'
Aussitôt après la catastrophe de Cairouan, le peuple de Tunis s'insurgea contre les partisans du sultan Abou '1-Hacen et les contraignit à s'enfermer dans la citadelle auprès du fils et des femmes de ce prince. Ibn Tafraguîn répudia alors.l'autorité d'Abou '1-Hacen et sortit de Cairouan pour se joindre aux Arabes qui bloquaient la place et qui venaient de proclamer la souveraineté d'Ibn Abi Debbous (un descendant du dernier khalife almohade de Maroc 2 ). Ayant ensuite reçu de ces nomades la mission de réduire la citadelle de Tunis, il se rendit dans cette ville; mais la forteresse résista à tous ses efforts. Au jour du soulèvement, Abd el-Moheïmen vint se réfugier chez mon père, et demeura caché dans notre maison près de trois mois. Le sultan Abou '1-Hacen, étant alors parvenu à sortir de Cairouan, se rendit à Souça, où il s'embarqua pour Tunis, d'où Ibn Tafraguîn s'était enfui pour se 1 Voyez YHistoire des Berbers, t. III, p. 34, et l. IV, p. 266 et suiv. — a Histoire des Berbers, t. III, p. 33.
xxx PROLÉGOMÈNES rendre en Orient. Abd el-Moheïmen quitta son lieu de retraite et fut réintégré par le sultan dans la place d'écrivain de Yalama et de secrétaire d'état 1.
Je suis nommé écrivain de Yalama par le gouvernement de Tunis; je passe ensuite dans le Maghreb, où je deviens secrétaire du sultan Abou Eïnan.
Depuis ma jeunesse je me suis toujours montré avide de connaissances; et j'ai mis un grand zèle à en acquérir et à fréquenter les écoles et les cours d'instruction. Après la grande peste qui enleva nos hommes les plus distingués, nos savants, nos professeurs, et qui me priva aussi de mon père et de ma mère, j'assistai régulièrement aux cours du professeur Abou Abd-Allah el-Abbeli, et, après trois années de travaux sous ce maître, je trouvai enfin que je savais quelque chose. Quand le sultan Abou Eïnan le rappela auprès de lui, Abou Mohammed Ibn Tafraguîn, qui était alors tout-puissant à Tunis, me fit inviter à remplir la place d'écrivain de Yalama auprès de son souverain, Abou Ishac. Ce prince venait de faire des préparatifs militaires afin de résister à l'émir Abou Zeïd, petit-fils du sultan Abou Yahya Abou Bekr et seigneur de Constantine, qui, poussé et secondé par la tribu arabe des Aoulad Mohelhel 2, avançait pour l'attaquer. Ibn Tafraguîn fit marcher contre lui le sultan Abou Ishac et la tribu arabe des Aoulad Abi 'l-Leïl. Il venait de payer la solde de la troupe et d'organiser les différentes branches de l'administration, 1 L'auteur insère ici un billet de remercîments, renfermant sept vers, et adressé à son père par Abd el-Mobeïmen. Il donne ensuite plusieurs notices biographiques, dans lesquelles il s'étend assez longuement sur riiistoire des principaux savants qui avaient. accompagné le sultan Abou '1-Hacen en Ifrîkiya. En voici la liste: Les deux Jils de Vimam, savoir: Abou Zeïd Abd cr-Rahman et Abou Mouça Eïça, fils d'un imam de Brechk, ville maintenant ruinée et dont l'emplacement, nommé encore Brekcke par les indigènes, se voit auprès de la mer, entre Ténès et Chercbel; Mohammed Ibn Soleiman es-Sitti; Mohammed Ibn Ibrahim eî-Abbeli; Abd-el-Moheïmen; Ibn Ridouan; Abou '1-Abbas ez-Zouaouï; Mohammed Ibn es-Sabbagh; Abou Abd-Allah îbn Abd en-Nour, et un frère de celui-ci; Abou Abd-Allah Ibn en- Nahhâs; Abou 'l-Abbas Ibn Choaïb et Ibn Merzouc. Pour éviter les longueurs, je supprime ces notices.
D'IBN KHALDOUN. XXXI quand il me choisit pour remplacer Ibn Omar, l'écrivain de Yalama, qu'il venait de destituer parce qu'il avait exigé une augmentation d appointements* Dès lors j'écrivis Yalama au nom du sultan, c'està-dire, je traçai en gros caractères, surles décrets et lettres impériales, les mots el-hamdo lîllahi ouas-chokro lillali (louange à Dieu et reconnaissance à Dieu) entre le bismillah 1 et la suite du texte.
Vers le commencement de l'an 7$3 (mars-avril i352 de J. C), je sortis de Tunis avec l'armée, mais j'étais bien décide à la quitter aussitôt que j'en trouverais l'occasion, tant j'éprouvais d'ennui d'être séparé de mes professeurs et mis dans l'impossibilité de poursuivre mes études. Déjà, lorsque le flot de l'invasion mérinide se fut retiré du sol de rifrîkiya pour rentrer dans son lit et que cette tribu, ayant pris le chemin du Maghreb, pays où il avait ses cantonnements, eut ramené avec elle les savants et les cheikhs qui l'avaient accompagnée dans l'expédition (contre Tunis), je m'étais proposé d'aller les joindre; mais mon frère aîné Mohammed me décida à y renoncer. J'acceptai donc la charge d'écrivain de Yalama, mais avec l'espoir de pouvoir accomplir mon projet et passer dans le Maghreb. Ce que j'avais prévu arriva. Sortis de Tunis, nous allâmes camper dans le pays des Hoouara 2; nous rencontrâmes l'ennemi dans la plaine de Mermadjenna 3, et là nous vimes la déroute totale de notre armée. Je me réfugiai à Obba 4, chez le cheikh Àbd er-Rahman el-Ousnafï 5, principal marabout de cette localité. De là je passai àTebessa, et je m'arrêtai pendant quelques jours chez Mohammed Ibn Abdoun, seigneur de cette ville. Les routes étant alors devenues plus sûres, je partis avec quelques Arabes qui s'étaient ofFerts pour m'accompagner, et, arrivé à Gafsa 6, j'y passai plusieurs jours en attendant le moment où la route n'offrirait plus de danger.
1 Au nom de Dieu, formule mise en lête 3 Voy. ci-devant, p. xvn, note 2. des livres et de certains documents ofïi-' 4 Les ruines de cette ville se trouvent ciels. au sud-est de Kef et à la distance d'environ s Les Hoouara, tribu berbère, avaient six lieues, laissé leur nom au pays situé entre le Me- 6 Var. Ouchuali, Ouchnati. djerda, l'Auras et le littoral tunisien. * Ou Cafsa, l'ancienne Capsa, xxxii PROLÉGOMÈNES hefàkîh (légiste) Mohammed, fils de Mansour lbn Mozni et frère de Youçof lbn Mozni, seigneur de la province du Zab, vint alors nous chercher. Il s'était trouvé dans Tunis quand l'émir Abou Zeïd alla y mettre le siège, et avait quitté- la ville pour se ranger du côté de ce prince. La nouvelle leur parvint alors qu'Abou Eïnan, sultan du Maghreb, venait de prendre Tlemcen et de tuer Abou Thabet et son frère Othnian lbn Abd er-Rahman, sultan de cette capitale; que de là il s'était porté à Médéa (El-Mediya); puis, qu'étant arrivé sous les murs de Bougie il avait décidé le gouverneur Abou Abd-Allah Mohammed, petit-fils du sultan Abou Yahya Abou Bekr, à lui livrer la ville et à marcher sous ses ordres 1. Us apprirent aussi qu'Abou Eïnan avait donné le commandement de Bougie à Omar lbn Ali, un des chefs de la tribu des Ouattas et membre de la famille El-Ouézîr.
En apprenant ces événements, l'émir Abou Zeïd se hâta de lever le siège de Tunis, et, dans sa retraite, il traversa la ville de Gafsa avec Mohammed lbn Mozni. Celui-ci vint alors nous trouver, et, comme il avait l'intention de passer dans le Zab, je me décidai à l'accompagner. Arrivé à Biskera, je descendis chez son frère Youçof et j? y restai jusqu'à la fin de l'hiver. Quant à Mohammed, il obtint une pension de- son frère et alla s'établir dans un des villages de cette province.
Quand le sultan Abou Eïnan eut confié à Omar lbn Ali le gouvernement de Bougie, Fareh, un client de l'émir (hafside) Abou Abd Allah, y passa afin de conduire ailleurs la femme et les enfants de son patron. A l'instigation de cet affranchi, un Sanhadjien, tête écervelée, assassina Omar pendant que celui ci donnait audience. Fareh prit aussitôt le commandement de la ville et fit inviter Abou Zeïd (cousin d'Abou Abd-Allah et) gouverneur de Conslantine à venir le soutenir. Pendant qu'il attendait l'arrivée de cet émir, les notables de Bougie se concertèrent entre eux, et, pour se garantir contre la vengeance du sultan, ils prirent les armes et ôtèrent la vie à Fareh. Ayant alors rétabli l'autorité d'Abou Eïnan, ils firent chercher le gou- 1 Voyez Histoire des Berbers, t. III, p. £7 et suiv. t. IV, p. 2g5.
D'IBN KHALDOUN. xxxia vemeur de TedeUis (Dellys), afin de se mettre sous ses ordres. Cet officier était chef de la tribu mérinide des Oungacen, et se nommait Tahyaten Ibn Omar Ibn Abd el-Moumen 1. Le sultan, ayant reçu des habitants l'assurance de leur soumission, envoya à Bougie son chambellan, Mohammed Ibn Abi Amr 2, avec un fort détachement de troupes et plusieurs grands de l'empire.
Je partis alors de Biskera avec l'intention de me rendre auprès du sultan Abou Eïnan, qui se trouvait à Tlemcen, et, arrivé à El-Bat'ha 3, je rencontrai Ibn Abi Amr. Cet officier me donna tant de marques d'honneur que j'en fus surpris, et me ramena avec lui à Bougie, dont je le vis prendre possession. De nombreuses députations, parties de i'Ifrîkiya, étant arrivées à Bougie, il voulut les accompagner jusque chez le sultan; m'étant joint à elles, je fus singulièrement frappé des égards et des témoignages de faveur qu'il me prodigua, à moi, jeune homme imberbe. Revenu ensuite à Bougie avec ibn Abi Amr et les députations, je restai auprès de lui jusqu'à la fin de l'hiver de Tan 754 (mars-avril i3Ô3 de J. G.), Quand le sultan Abou Eïnan fut rentré à Fez 4 et que les savants eurent commencé à se réunir chez lui, on parla de moi dans une de ces assemblées, et, comme le prince voulut choisir quelques étudiants pour discuter en sa présence des questions (de droit et de belleslettres), les docteurs que j'avais rencontrés à Tunis me désignèrent à lui comme un sujet convenable. Il écrivit aussitôt au hadjcb* (Ibn Abi Amr) Tordre de m'envoyer à la cour, et j'y arrivai en Tan 766 (1 354. de J. C). Il m'inscrivit alors au nombre de ceux qui faisaient partie de ses réunions scientifiques, et m'imposa le devoir honorable d'assister avec lui à la prière. Dans la suite il m'employa comme sccré- 1 Voyez Histoire des Berbers, t. JV, 4 Le lecteur trouvera dans le quatrième p. 299. volume de la traduction de Y Histoire des 1 Histoire des Berbers, t. IV, p. 3oi et Berbers le récit des diverses campagnes suiv. * entreprises par Abou Eïnan.
3 On reconnaît encore les ruines de cette 5 Chezles Mérinides, le hadjeb ou grand ville sur la rive droite de la Mîna, à quatre chambellan était le personnage le plus élevé ou cinq lieues du Chélif. de l'État après le sultan.
Prolégomènes. e xxxiv PROLÉGOMÈNES taire et me chargea d'écrire ses décisions sur les documents qu'on soumettait à son examen a.
J'acceptai cette place avec répugnance, puisque aucun de mes aïeux, autant que j'ai pu m'en souvenir, n'avait occupé un pareil poste. Je continuai toutefois à me livrer aux études, et je pris des leçons de plusieurs cheikhs maghrébins, ainsi que des cheikhs espagnols qui venaient à Fez pour remplir des missions politiques. De cette manière, je parvins h un degré d'instruction qui répondait à mes désirs.
Parmi les savants qui, à cette époque, formaient la société intime d'Ahou Eïnan,je dois nommer d'abord, i°Ibn es-Saffar Abou Abd-Allah Mohammed, natif de la ville de Maroc, et premier docteur de l'époque dans la science des leçons coraniques; jusqu'à sa mort, il continua à lire le Coran au sultan, selon les sept leçons 2; 2° Ei-Maccari Abou Abd-Allah Mohammed, natif de Tlemcen, jurisconsulte et professeur habile; il remplissait les fonctions de cadi l-djemâa (cadi de la communauté, grand cadi) à Fez; 3° Es-Cherîf el-Haceni Abou Abd-Allah Mohammed, surnommé El-Alouï z, homme très-savant dans les sciences philosophiques et traditionnelles, profondément versé dans la théologie dogmatique et dans la jurisprudence; k° El-Bordji Abou '1-Cacem Mohammed Ibn Yahya, natif de Borja, en Espagne; il servait le sultan Abou Eïnan en qualité de secrétaire d'état et rédacteur en chef de la chancellerie; plus tard il perdit ces places et fut nommé cadi militaire 4; 5° Ibn Abd er-Rezzac Abou Abd-Allah Mohammed, cheïkh d'un grand savoir.
1 On désignait cet emploi par le terme renseigemcnts, parce qu'ils ne tiennent » toukiâ. M. de Sacy a donné, dans sa pas essentiellement au sujet. Chrestomalhie arabe, t. I, p. 71, une très- 3 C'est-à-dire» natif d"El-Alouëîn t vilbonne note sur les fonctions de cet office. lagc qui était situé à une petite journée 3 L'auteur donne ici la notice biogra- 0 est de Tlemcen. phique de chacun des cinq docteurs que le 4 La juridiction du cadi militaire (cadi sultan Abou Eïnan avait admis au nombre 'l-açaker) s'étendait sur toutes les parties de ses intimes. Je ne reproduis pas ces de l'empire, à l'exception de la capitale.
XXXV J'encours la disgrâce du sultan Abou Eïnan.
Vers la fin de Tannée 766 (déc. janv. j 355-56 de J. C), le sultan Abou Eïnan m'attacha à son service en me nommant à un emploi dans son secrétariat. H m'accorda aussi un haut témoignage de sa faveur en me permettant de prendre part aux discussions dont on s'occupait dans les réunions littéraires qui se tenaient chez lui, et en me choisissant pour écrire (taoukiâ), sur chaque pièce et document soumis à son examen, la réponse qu'il jugeait convenable. Ceci souleva bien des jalousies, et les délations se multiplièrent à un tel point que le prince conçut pour moi une aversion dont on ne saurait exprimer l'intensité 1. Vers la fin de l'année 7Ô7 il tomba malade, et bientôt après il me fit arrêter. Depuis quelque temps une liaison s'était formée entre moi et le prince hafside Abou Abd-AIlah Mohammed, exémir de Bougie, qui, se rappelant le dévouement de mes aïeux â sa famille, m'avait admis dans sa société intime 2. Comme je négligeai les précautions que l'on doit prendre en pareil cas 3, je m'attirai la colère du sultan. Plusieurs individus, jaloux de ma haute fortune, lui avaient adressé des rapports dans lesquels ils prétendaient que le prince hafside voulait s'enfuir à Bougie et que je m'étais engagé à faciliter son évasion dans l'espoir et avec l'assurance de devenir son premier ministre (hadjeb). Il me fit donc arrêter, maltraiter et emprisonner. L'ex-émir, qu'il priva aussi de la liberté, fut relâché bientôt après; mais ma détention se prolongea jusqu'à la mort du sultan, événement qui eut lieu environ deux années plus tard.
Peu de temps avant son décès, je lui avais adressé une supplique formant un poème d'environ deux cents vers 4. II la reçut àTlenicen 1 Un des manuscrits porte: nan avait emmené le prince hafside à Fez. ^ &*y*> V mITmI *oO-d; on lit 5 Quelques pages pins loin, l'auteur dans un autre: 0 t *~ ô0 J^ ^ ^ P arle encore de sa liaison avec rëmir Mo ' é» 1^-. -,. hammed. Dans la traduction, j ai réuni les I mu; la bonne leçon parait être: v^v*.,., r deux récits en un seul.
2 Voyez ci -devant, p. xxxn. Abou Eï- ce poëme.
et en fut tellement ému qu'il promit de me faire sortir de prison aussitôt qu'il rentrerait à Fez. Cinq jours après son arrivée dans cette dernière ville, il tomba gravement malade, et quinze jours plus tard il mourut 1. Cela eut lieu le 2 4 du mois de dou 'l-hiddja 769 (28 novembre 1 358). EUIacen Ibn Omar, vizir et régent de l'empire, s'empressa alors de me mettre en liberté avec plusieurs autres prisonniers, et, m'ayant revêtu dune robe d'honneur, il me fit monter à cheval et me réintégra dans mes emplois. Je voulus retourner à ma ville natale, mais je ne pus obtenir son consentement; aussi je me résignai à jouir des marques de faveur qu'il se plaisait à m'accorder.
Le sultan Abou Salem me nomme secrétaire d'état et directeur de la chancellerie.
Abou Salem 2, ayant passé d'Espagne en Afrique avec l'intention de prendre possession du trône, s'établit dans le Safiha, montagne du pays des Ghomara 3. Pendant ce temps le khatîb 4 Ibn Merzouc agissait secrètement à Fez afin de lui procurer des partisans, et, connaissant les liaisons d'amitié qui m'attachaient aux principaux chefs mérinides, il eut recours à mes services dans l'espoir de gagner ces officiers; et, en effet, je décidai la plupart d'entre eux à promettre leur appui au prince. J'étais alors secrétaire de Mansour Ibn Soleïman, qui venait d'être placé par les chefs mérinides à la tête de l'empire 5, et qui s'occupait avec eux à faire le siège de la Ville-Neuve (de Fez), dans laquelle le vizir El-Hacen Ibn Omar s'était enfermé avec 1 II mourut assassiné. (Voy. YHistoiredes jusqu'à Nokour, dans le Rîf marocain. La Berbers, t. IV, p. 3 18.) montagne qui portait le nom de Safîha * Abou Salin, fils du sultan Abou est probablement celle qui s'élève au sud 1-Hacen, fut déporté en Espagne par ordre de Tétouan.
de son frère, Abou Eïnan. Après la mort 4 Ibn Merzouc s'était distingué àTlemde celui-ci, il rentra en Afrique avec l'in- cen par son talent comme prédicateur lention d'enlever le trône à son neveu (khatîb). Sa biographie se trouve dans Saîd,queîe vizir El-Hacen Ibn Omar avait Y Histoire des Berbers, t. IV, p. 3^7 et suiv.
fait proclamer souverain. 5 Mansour Ibn Soleïman, arrière-petits Les Ghomara, tribu berbère, occu- fils d'Abd el-Ouahed, fils de Yacoub Ibn paient le pays qui s'étend depuis Tétouan Abd el-Hack, cinquième souverain de la D'IBN KHALDOUN. xxxvn son sultan Es-Said, fils d'Abou Eïnan. Ibn Merzouc vint alors me remettre un billet dans lequel le sultan Abou Salem me pressait de le seconder, et me promettait les récompenses les plus flatteuses et'ùne forte somme d'argent. J'allai trouver les chefs mérinides et les grands officiers de l'empire, afin de les décider en faveur d'Abou Salem.
Aussitôt qu'ils eurent donné leur consentement, Ibn Merzouc somma El-Hacen Ibn Omar de reconnaître l'autorité du sultan Abou Salem, et ce vizir, fatigué de la longueur du siège, s'empressa d'obéir. Les autres chefs mérinides prirent alors la résolution d'abandonner Mansour Ibn Soleïman et d'occuper la Ville-Neuve. Cè projet ayant réussi, je me rendis auprès du sultan Abou Salem avec une députation composée de plusieurs grands officiers de l'empire. Parmi eux se trouva Mohammed Ibn Otbman Ibn el-Kas, le même qui, plus tard, exerça une autorité illimitée dans le Maghreb. Son empressement à nous joindre fut l'origine de sa fortune. Ce fut alors que, par mon influence, il obtint son premier^commandement. Arrivé au Safîha, je communiquai au sultan la nouvelle des événements qui venaient de se passer dans l'état, et je l'informai que les Mérinides avaient déposé Mansour Ibn Soleïman selon leur promesse. Je le décidai en même temps à se mettre en marche pour la capitale. Nous apprîmes en chemin que Mansour s'était enfui vers les environs de Badis (Vêlez de Gomera), que les Mérinides avaient pris possession de la Ville-Neuve et qu'El-Hacen Ibn Omar venait de proclamer la souveraineté d'Abou Salem. Parvenus à El-Casr el-Kebîr \ nous rencontrâmes les tribus et les troupes qui avaient reconnu l'autorité du sultan; elles étaient rangées sous leurs drapeaux respectifs, et avec elles se trouvait Mesaoud Ibn Rahhou Ibn Maçaï, ex-vizir de Mansour Ibn Soleïman. Le prince accueillit Mesaoud avec tous les égards dus à un homme aussi distingué et le nomma son vizir en second. Il avait déjà choisi pour premier vizir El-Hacen Ibn Youçof el-Ourtadjni, personnage que Mandynastie mérinide, venait d'être proclamé sultan par le vizir Mesaoud Ibn Rahhou, qui commandait à Tlemcen.
1 Ville forte, située sur le chemin qui mène de Tanger à Fez. (Voy. sur le nom de cette forteresse Hist. des Berb. 1. 1, p. lxxvi. ) xxxvin PROLÉGOMÈNES sour avait renvoyé de la capitale avec ordre de passer en Espagne, et dont le sultan fit la rencontre à Ccuta. Abou Salem, ayant réuni toutes ses troupes, partit d'El-Casr et marcha sur Fez. El-Hacen Ibn Omar sortit de la ville pour le recevoir et se mettre sous ses ordres. Ce fut au milieu du mois de châban de Tan 760 (juillet 1 369 de J. C.) que le sultan fit son entrée dans la capitale (Fez). Il y avait seulement quinze jours que je m'étais rallié à lui, et maintenant je me trouvais faisant partie de son cortège. Il me sut bon gré de l'empressement que j'avais mis à embrasser sa cause, et je devins son secrétaire privé, chargé de rédiger et décrire sa correspondance. Je rédigeais la plupart de ces pièces dans un style simple et facile, bien que je fusse alors sans rival dans fart de donner aux phrases le tour cadencé qui caractérise la prose rimée. Cela tenait à ce que ce dernier genre de composition était peu cultivé par les Maghrébins et qu'il leur présentait des expressions dont la portée leur échappait. Pour le style ordinaire, le cas était différent; (ils l'entendaient trèsbien) et les gens du métier goûtaient fort celui dont je me servais l.
Je me mis alors à cultiver la poésie, et je composai un grand nombre de pièces qui étaient, du reste, assez médiocres 2.
Ibn Merzouc, ayant été admis dans la familiarité du sultan, parvint à captiver son esprit. Dès lors je cessai de me mettre en avant et je m'occupai uniquement de mes devoirs comme secrétaire privé, la signification de X Le lexte de ses prolégomènes offre encore quelques exemples de l'^l négatif.
* Ibn Khaldoun donne ici cinq morceaux de vers qu'il avait récités devant le sultan. Ils sont assez bien tournés et montrent que Tailleur savait s'exprimer en vers avec facilité et élégance. Je donne ici le premier morceau, mais je ne réponds pas de l'exactitude de la traduction, vu que le texte est loin d'être satisfaisant sous le point de vue de la correction. J'ai toutefois essayé de le rétablir, avec l'aide 1 Voici le texte de ce passage d'après le manuscrit de Paris et celui de Leyde. Les variantes offertes par ce dernier manuscrit sont placées entre des parenthèses: cJlxJI LgJUil (JjuôJ fLsïl J L'auteur emploie ici la particule q\ avec r D'IBN KHALDOUN. xxxtx rédacteur et écrivain de la correspondance et des ordonnances du souverain. Vers la fin de son règne, Abou Salem me chargea du du manuscrit de Paris el de celui de Leyde, mais un des vers est tellement altéré, que je n'ai pu ni le rectifier, ni le comprendre. Les copistes, en transcrivant ces fragments, a'en avaient presque rien entendu.
LcL Z-JLSj ^fc-*-ït oLs JU-é-^ J^ 1 Elles ont porté a l'extrême te désir de in éviter et de m'aflliger; elles ont fait durer pour moi une période de larmes et de lamentations. — Au jour de notre séparation, elles ont refusé de s'arrêter un instant, afin de dire adieu à celui dont le cœur était troublé et agité. — Je n'oublierai pas, hélas! le souvenir de ces voyageuses, qui ont livré mon cœur comme un otage aux désirs passionnés et à l'inquiétude. — Leurs montures les emportaient pendant que je versais des pleurs, et, après leur départ, les flots de mes larmes faillirent m'étoufler. — 0 toi qui essayes par des remontrances de guérir le désir que j'éprouve pour elles, sois miséricordieux daos tes semonces et dans tes réprimandes! — Les autres amants trouvent une douceur dans les reproches de leurs censeurs, mais la censure est poqr moi un breuvage que je ne saurais avaler. — La joie ne m'excite plus, les peioes de l'amour me sont intolérables, tant que je ne pense pas à la demeure où séjournait ma bien-aiméc. — Je me hâte vers les restes de cette chaumière, qui était l'orient où se levait la lune (de la beauté), et lasile où l'on avait élevé (cette jeune gazelle). — Mais les mains de la ruine se sont jouées avec cette habitation; elles y sont retournées à plusieurs reprises; que de vicissitudes dans le cours des années! — Le temps a effacé tout ce qui pouvait faire reconnaître ce lieu; mais je puis en renouveler les souvenirs par une description exacte et par un poème à la louange de ma maîtresse. — Quand l'habitation (de la bienaiméc) se présente aux yeux de celui que l'amour a rendu captif, elle l'excite, pendant qu'il recueille ses souvenirs, à célébrer la beauté de celle qu'il aime. — Hélas! où se trouve maintenant ma patience si exemplaire? Cette femme a enlevé mon f xl PROLÉGOMÈNES redressement des griefs 1, et me procura ainsi l'occasion de faire droit aux justes réclamations de bien du monde; j'espère que Dieu m'en tiendra compte! Pendant ce temps je fus en butte aux calomnies d'ibn Merzouc, qui, poussé par la jalousie et l'envie, cherchait à me nuire auprès du prince, et non-seulement à moi, mais à toutes les autres personnes qui remplissaient des postes élevés dans cœur et n'avoue pas qu elle Ta pris. — Pendant les atteintes de l'adversité et pendant que les envieux et les espions baissaient les yeux avec dépit..
[Dne lacune de deux mots ou cinq syllabes se fait remarquer dans le vers suivant et le rend inintelligible. Dans les vers qui viennent après, le poète paraît s'adresser à lui-même.]
0 toi qui pousses tes chameaux au hasard dans le désert! toi qui prolonges tes marches depuis le matin jusqu'au soir! — toi qui te laisses tomber du chameau le mieux dressé! toi que la fatigue et les atteintes de la lassitude ont rendu comme un homme ivre! — toi auquel les vents du midi et de l'occident essayent d'arracher l'ample manteau quand ils se rencontrent! — si tes compagnons de voyage, brûlés par l'ardeur de l'amour, errent à l'aventure, la passion qui embrase ton cœur sera pour eux, chaque nuit, une fontaine où ils pourront étancher leur soif. — Chaque désir qui n'est pas dirigé vers la bien-aimée nous amène le désappointement et nous expose à la mort. — Pourquoi ne diriges- tu pas les poitrails de tes chameaux vers le seul objet qui puisse satisfaire à nos yeux et à nos cœurs? — Pourquoi ne vas-tu pas à Médine, où tu trouveras un abri contre les reproches dont tu as peur? — (Marche vers ce lieu) où les signes du prophétisme se sont manifestés à tous, où l'on récite des versets (du Coran) renfermant des histoires merveilleuses; — (du Coran,) mystère admirable, que la terre ne saurait cacher dans son sein, car rien ne peut dérober à la vue les mystères de Dieu!
D'IBN KHALDOUN. mi TÉtat. 11 fut ainsi la cause de la chute du souverain; le vizir Omar Ibn Abd-Allah, s'étant emparé de la capitale, rallia tous les Mérinides autour de lui et prononça la déchéance d'Abou Salem. Cette révolution coûta la vie au sultan, ainsi que nous l'avons raconté dans notre Histoire de la dynastie mérinide 1.
Le vizir Omar, s'étant mis à la tête des affaires, me confirma dans mes fonctions et m'accorda une augmentation d'ic/a et de traitement. Mais l'imprudence de la jeunesse me porta à viser plus haut, et à compter sur l'amitié d'Omar pour en user très-familièrement avec lui. Notre intimité s'était formée pendant le règne d'Abou Eïnan, à l'époque où je m'étais lié avec l'ex-émir de Bougie, le prince Abou Abd-Allah Mohammed. Omar était alors en tiers avec nous, et sa conversation faisait le charme de nos réunions. Abou Eïnan en conçut une telle méfiance, comme je l'ai déjà dit, qu'il me fit arrêter, ainsi que le prince Mohammed, tout en fermant les yeux sur la conduite d'Omar, dont le père était alors gouverneur de Bougie. Maintenant qu'Omar était tout-puissant, je présumai trop de mon influence sur lui; puis, trouvant qu'il montrait peu d'empressement à m'accorder la place que j'ambitionnais, je cessai de le voir et, dans mon mécontentement, je ne me présentai plus au palais du sultan. Dès lors il changea entièrement de sentiments à mon égard et me témoigna tant de froideur que je demandai l'autorisation de m'en retourner dans ma ville natale. Cette faveur me fut refusée; la dynastie des Abd el-Ouadites venait de se rétablir dans Tlemcen et d'étendre son autorité sur tout le Maghreb central 2; je pouvais faire plaisir à leur sultan Abou Hammou en me rendant auprès de lui, et pour cette raison le vizir repoussa mes sollicitations. Je persistai néanmoins dans mon intention et, au premier du mois de chouwal 763 [2k juillet 1 362 de J. C), j'obtins, par l'entremise du vizir Mesaoud Ibn Maçaï, gendre et lieutenant d'Omar, la permission de réciter à celui-ci un poëme dans