Je vis alors qu'il me serait très-difficile de passer chez les Rîah, où je devais nie rendre; sachant aussi que la guerre devenait imminente et que toutes les routes étaient occupées par l'ennemi, je pris la résolution de passer enEspagne. Je partis avec l'autorisation d'Abou Hammou, qui me chargea d'une lettre pour le sultan de Grenade. Arrivé au pprt de Honeïn 2, j'appris que le sultan mérinide s'était avancé avec son armée jusqu'à Tèza 3, et qu'Abou Hammou venait de prendre le chemin d'EI-Bat'ha afin d'atteindre le désert. Comme je ne trouvai à Honeïn aucun bâtiment pour me transporter en Espagne, je ne me préoccupai plus démon voyage, et ce fut alors qu'un misérable écrivit au sultan Abd el-Azîz, lui annonçant que j'étais à Honeïn, porteur d'un dépôt précieux que je devais remettre au souverain espagnol de la part d'Abou Hammou. Le sultan mérinide fit aussitôt partir de Tèza un détachement de troupes pour m'enlever ce prétendu trésor, et il continua sa marche sur TIemcen. Le détachement me trouva à Honeïn, et, comme on ne découvrit rien, on me mena devant le sultan, qui était arrivé aux environs de TIemcen. Ce prince m'interrogea au sujet du dépôt, et, quand je lui eus fait comprendre la vérité, il me fit des reproches d'avoir quitté le service de sa famille. Je m'excusai en rejetant le blâme sur le régent Omar Ibn Abd-Allah \ et je vis ma déclaration confirmée par celles de Ouenzemmar Ibn Arîf, conseiller intime du sultan, et d'Omar Ibn Mesaoud, son vizir.
Pendant notre entretien il me demanda des renseignements sur Bougie, et, comme il me laissait entrevoir son envie de s'emparer de cette ville, je lui démontrai que cela serait très-facile. Mes paroles lui firent beaucoup de plaisir, et le lendemain il donna l'ordre de 1 Cette fête a lieu le 10 du mois de Taza par les Marocains, est située à moidhou '1-hiddja. lié chemin de Fez au Molouïa.
8 Cette ville, dont le nom se prononce trois années auparavant.
lvi PROLÉGOMÈNES me mettre en liberté. Je me rendis aussitôt au couvent du saint cheikh Bou Medîn \ voulant échapper au tracas des affaires mondaines et me dévouer à l'étude, tant qu'on me laisserait tranquille.
J'embrasse le parti du sultan Abd el-Azîz, souverain du Maghreb (Maroc).
Quand Abou Hammou reçut la nouvelle de l'occupation de Tlemeen par le sultan Abd el-Azîz, il se hâta de quitter El-Bat'ha avec sa famille et ses partisans, les Beni Amer, afin de passer dans le territoire occupé par les tribus rîahides. Le sultan envoya à la poursuite des fugitifs un corps d'armée sous les ordres de son vizir Abou Bekr Ibn Ghazi, et réussit, par l'entremise de son conseiller dévoué, Ouenzemmar Ibn Arîf, à gagner l'appui des tribus zogbiennes et makiliennes. Se rappelant alors l'influence que j'exerçais sur les chefs des tribus rîahides, il se décida à m' envoyer auprès d'elles afin de les gagner à sa cause. J'étais alors installé dans le couvent de Bou Medîn, avec l'intention de renoncer au monde, et j'avais déjà commencé un cours d'enseignement quand je reçus du sultan l'invitation de me rendre auprès de lui* Il m'accueillit avec tant de bonté que je ne pus refuser la mission dont il voulait me charger; il me revêtit d'une robe d'honneur et me donna un cheval; puis il écrivit aux chefs des Douaouïda que ce serait désormais par mon canal qu'il leur transmettrait ses ordres. Dans d'autres lettres adressées à Yaeoub Ibn Ali et à Ibn Mozni, il leur recommanda de me seconder et de faire en sorte qu'Abou Hammou quittât les Beni Amer pour passer dans la tribu de Yacoub Ibn Ali 2. Au jour d'Achoura de l'an 772 (commencement d'août 1 370 de J. C), je pris congé du souverain et me rendis à El-Bat'ha, 1 Le tombeau d'Abou Medyen, vulgairement appelé Boa Medîn, est à deux kilomètres sud-est de Tlemcen. Son couvent ou collège, appelé El-Obhad «les adorateurs, » est toujours fréquenté; sa mosquée et son célèbre cimetière s'y voient encore. Dans la Vie du vizir Liçan ed-Dîn Ibn el-Khatîb (manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds arabe, n° 769, fol. 1 3 1 v° et suiv.) se trouve une notice biographique de ce marabout célèbre.
* Le sultan mérinide voulait sans doute faire surveiller Abou Hammou par les Beni Yacoub et même le faire arrêter.
D'IBN KHALDOUN. lvii où je trouvai le vizir avec son armée et les Arabes des deux grandes tribus» les Zoghba et les Makil. Ayant remis au vizir la lettre du sultan, je poursuivis ma route. Ouenzemmar m'accompagna, en me recommandant d'employer tous mes efforts pour effectuer la délivrance de son frère Mohammed, qu Abou Hammou avait emmené prisonnier.
Étant entré dans le pays desRîah, j'avançai jusqu'à El-Mecîla. Abou Hammou venait de camper dans le voisinage de la ville, sur le territoire des Aoulad Sebâ Ibn Yahya, tribu douaouïdienne, dont il avait réuni les guerriers sous ses drapeaux, en leur prodiguant de l'argent. Quand ces gens apprirent mon arrivée, ils vinrent me trouver et, à la suite de mes représentations, ils promirent de reconnaître l'autorité du sultan Abd el-Azîz. J'envoyai aussitôt les notables de cette tribu au camp du vizir Abou Bekr, qu'ils trouvèrent dans le pays de Dîalem, auprès de la rivière appelée Nahr Ouasel 1. Ils lui firent alors leur soumission et le décidèrent à passer dans leur territoire et à poursuivre son adversaire.
M'étant rendu d'El-Mecîla à Biskera, j'y rencontrai Yacoub Ibn Ali, qui, d'accord avec Ibn Mozni, consentit à reconnaître l'autorité du sultan mérinide. Yacoub envoya alors son fils Mohammed auprès d'Abou Hammou, pour l'inviter, ainsi que Khaled Ibn Amer, à passer dans son territoire et à s'éloigner des pays appartenant au sultan Abd el-Azîz. Il rencontra ce prince à Doucen 2, se rendant d'El-Mecîla au désert, et il passa toute la nuit à lui démontrer la nécessité de sortir du pays des Aulad Sebâ et de passer dans la partie orientale de la province de Zab. Au lendemain, les affaires n'en étaient pas plus avancées; vers le soir des nuages de poussière s'élevèrent tout à coup du côté de la Thénia 3, et parurent s'avancer vers eux. Ils montèrent aussitôt à cheval pour reconnaître ce que cela pouvait être, et 1 Le Nahr Ouasel prend sa source à * La bourgade et l'oasis de Doucen sont l'orient de Tîaret, coule vers Test en tra- situées à soixante kilomètres sud-ouest de versant le Sersou, ou Seressou, autrefois Biskera.
le territoire des Dîalem, et se jette dans 3 Le défilé ou col (thénia) par lequel le Chélif à environ quarante kilomètres au on. traverse le mont Eksoum est à dixsud de Boghar. huit kilomètres nord de Doucen. Prolégomènes. n £vur PROLÉGOMÈNES bientôt ils découvrirent un corps de cavalerie qui débouchait du défilé. C'était la députation des Aoulad Sebâ, qui, partie d'EI-Mecîla peu de temps auparavant, éclairait maintenant la marche des Makil, des Zoghba et de l'armée mérinide. Au coucher du soleil, ces troupes atteignirent le camp d'Aboii Hammou et s'en emparèrent, ainsi que de sa tente, de ses bagages et de ses trésors. Les Béni Amer s'étaient empressés de prendre la fuite, et Àbou-Hammou s'échappa à la faveur des ténèbres. Ses fils et les femmes qui composaient sa famille se dispersèrent dans toutes les directions; mais ils parvinrent à le rejoindre, quelques jours plus tard, aux ksour 1 des Beni Mozab, dans le désert. Les Mérinides et les Arabes firent un riche butin, et Mohammed lbn Arîf, frère de Ouenzemmar, fut relâché par ses gardes pendant le conflit. Le vizir Abou Bekr lbn Ghazi resta quelques jours à Doucen pour reposer ses troupes; il y reçut des vivres et des fourrages en abondance de la part d'Ibn Mozni, puis il reprit la route du Maghreb.
Quant à moi, je passai encore quelques jours à Biskera, au sein de ma famille, et je partis ensuite avec une grande députation de chefs douaouïdiens, qu'Abou Dinar, frère de Yacoub lbn Ali, conduisait à la cour mérinide. Nous arrivâmes à Tlemcen avant le vizir, et trouvâmes auprès du sultan une réception des plus honorables; il nous traita même avec une munificence inouïe;. Le vizir arriva ensuite par la route du désert, après avoir dévasté toutes les bourgades (ksour) des Beni Amer situées sur sa ligne de marche. Ce fut un véritable jour de fête que celui de sa présentation au sultan. Le retour du vizir et de Ouenzemmar fournit au souverain l'occasion de congédier les députés des tribus douaouïdiennes; il combla, de dons tous ces chefs et les renvoya dans leurs pays.
Comme la présence d'Abou Zîan au milieu des Douaouïda donnait beaucoup d'inquiétude au sultan, il pensa aux moyens d'en éloigner ce prince, et, craignant qu'il ne rentrât dans le territoire des Hoseïn, il me consulta à ce sujet et m'envoya chez les Douaouïda pour traiter cette affaire. La tribu de Hoseïn venait d'abandonner le 1 Voyez ci- après, p. n5, note 3.
LfX LfX parti du sultan. Craignant la colère d'un souverain envers lequel elle eut de graves torts à se reprocher, elle rentra brusquement dans ses cantonnements et s'empressa de faire venir Abou Zîan du lieu de sa retraite, chez les Aoulad Yahya lbn Ali, et de le prendre sous sa protection. En cédant ainsi au même esprit de révolte qui l'avait animée con re le gouvernement d'Abou Hammou, cette tribu ralluma le feu de la guerre dans le Maghreb central.
Vers la même époque, Hamza lbn Ali lbn Rached 1, membre de la tribu de Maghraoua, quitta secrètement le camp du vizir, et se rendit maître du pays arrosé par le Chélif et du territoire qui avait appartenu à sa famille. Le sultan dépêcha son vizir Omar lbn Mesaoud avec un corps de troupes pour étouffer cette révolte. Pendant ce temps je restai à Biskera dans l'isolement, ne pouvant communiquer avec le sultan que par écrit 2.
Les troubles qui régnaient dans le Maghreb central m'empêchèrent d'aller joindre Abd el-Azîz, qui, fort inquiet de la tentative de Hamza lbn Ali, avait envoyé son vizir Omar, avec un corps de troupes, pour assiéger le château de Taguemmount 3, où ce jeune homme s'était 1 La famille de Hamza lbn Ali avait commandé la grande tribu berbère des Maghraoua. ( Pour l'histoire de ce jeune homme, J voyez r Histoire des Berbers, t. III, p. 325, * lbn Khaldoun était encore à Biskera quandil apprit qu'Ibn el-Khatîb avait abandonné le service du sultan de Grenade et s'était réfugié auprès du sullan Abd el-Àzîz, à Tlemcen. (Voyez Histoire des Ber« bers, t. IV, p. 3oo.) Au moment de quitter l'Espagne, ce vizir adressa une longue lettre à son souverain, dans laquelle il lui exposa les motifs de sa conduite. Cette pièce est rapportée par lbn Khaldoun comme un document de la plus haute importance par les renseignements politiques qui s'y trouvent. Elle est trop longue pour H.
être reproduite ici et tiendrait mieux sa place dans une notice spéciale sur lbn el-Khatîb. Notre auteur donne aussi la copie d'une lettre qu'il écrivit à lbn el- Khatîb, en réponse à une autre qu'il avait reçue de lui.
8 Aguemmoun et au féminin taguemmount (c>îj*5lj), signifie « colline » en langue berbère. lbn Khaldoun ne connaissant le berber que très-imparfaitement, écrit toujours Tadjhammoumt (^^A^j ou TaguekammoumL La localité dont il est question ici est une montagne située dans le Dahra au nord du Chélif et à moitié chemin d'Orléansville à Ténès. Elle s'élève à la distance de six kilomètres ouest de la route stratégique qui réunit ces deux villes.
LX PROLÉGOMÈNES enfermé. D'un autre côté, Abou Zîan, l'Abd el-Ouadite, se tenait dans le pays des Hoscïn. Comme le vizir dirigeait cette expédition avec peu d'énergie, le sultan le rappela à Tlemcen, et, l'ayant fait arrêter, l'envoya prisonnier à Fez. Ibn Ghazi étant alors parti avec une armée pour presser le siège, Hamza se trouva obligé de s'enfuir de la forteresse; mais en passant par Milîana avec quelques-uns de ses partisans, il fut reconnu et arrêté par ordre du gouverneur, qui les envoya tous au vizir. La nécessité de déployer une grande sévérité, afin d'effrayer les autres séditieux, obligea Ibn Ghazi à faire trancher la tête aux prisonniers et à les mettre en croix.
Ayant ensuite reçu du sultan Tordre de marcher contre Abou Zîan et les Hoseïn, il rassembla autour de lui plusieurs tribus zoghbiennes, et s'avança jusqu'à la montagne de Tîteri qu'il serra de près, en prenant position du côté du nord, celui du TelL Le sultan écrivit alors aux chefs des Douaouïda et à l'émir Ahmed Ibn Mozni, ordonnant aux premiers de bloquer la montagne du côté du midi, et au seigneur de Biskera de leur fournir des secours en argent.
En conséquence d'une dépêche qu'il m'adressa, je passai chez ces nomades, et, les ayant rassemblés, je me mis en marche avec eux, vers le commencement de Fan 774 (juillet 1872). Arrivé à El-Guetfa, je me rendis de là, avec quelques-uns de leurs chefs, auprès du vizir, qui pressait le siège de Tîteri. Il leur spécifia les devoirs qu'ils avaient à remplir, et fixa avec eux le prix de leurs services; puis il les renvoya à Guetfa avec moi. Le siège fut poussé avec tant de vigueur que les Hoseïn durent se réfugier sur le sommet de la montagne avec leurs effets et leurs troupeaux. Bientôt ils virent périr tous leurs chameaux, chevaux et troupeaux, et se trouvèrent dans l'impossibilité de résister à un ennemi qui les serrait de tous les côtés. Une partie d'entre eux ayant fait prévenir secrètement le vizir qu elle désirait se rendre, le reste de la tribu soupçonna quelque trahison, et tous, cédant à la méfiance et au découragement, quittèrent leurs retranchements pendant la nuit et se jetèrent dans le désert avec Abou Zîan. Le vizir prit alors possession de la montagne et s'empara des D'IBN KHALDOUN. lxi D'IBN KHALDOUN. lxi effets qu'ils y avaient laissés. Aussitôt que les fuyards eurent atteint un endroit du désert où ils se croyaient en sûreté, ils dirent à Abou Zîan de ne plus compter sur eux, et le mirent ainsi dans la nécessité de chercher un refuge dans les montagnes des Ghomra l. Ils envoyèrent ensuite leurs principaux chefs à Tlemcen, auprès du sultan Abd el-Azîz, et par cet acte de soumission ils obtinrent une amnistie avec l'autorisation de rentrer dans leur ancien territoire.
Je reçus alors, par l'entremise du vizir, une dépêche du sultan, me prescrivant de conduire les Aulad Yahya Ibn Ali vers la montagne occupée par leurs sujets, les Ghomra, afin de me saisir d'Abou Zîan et de faire rentrer cette peuplade dans le devoir. En arrivant chez eux, nous apprîmes qu Abou Zîan les avait quittés et qu'il se trouvait actuellement à Ouergla, ville située dans le désert, et dont le gouverneur, Abou Bekr Ibn Soleiman, venait de lui accorder sa protection. Les Aulad Yahya reprirent alors le chemin de leurs cantonnements, et j'allai rejoindre ma famille à Biskera. J'écrivis de là au sultan, Tinstruisant du résultat de notre expédition et, en attendant ses ordres, je continuai à y faire ma résidence.
Je rentre dans le Maghreb el-Acsa.
Pendant que je travaillais à Biskera pour le service du sultan Abd el-Azîz, je vivais sous la protection d'Ahmed Ibn Mozni, seigneur de cette ville. Il tenait sous sa main toutes les tribus rîahides, et, comme il leur faisait passer les subventions que le sultan leur accordait, elles suivaient ses conseils dans presque toutes les affaires qui les concernaient. S'étant bientôt aperçu de l'influence que j'exerçais sur ces Arabes, il en fut vivement contrarié; regardant comme vrai ce qu'il soupçonnait, il écouta tous les rapports, même les plus contradictoires, que les délateurs lui adressaient à mon sujet, jusqu'à ce qu'enfin, dans un accès d'emportement, il écrivit une lettre de 1 Le pays des Ghomra, ou Ghomera, est du groupe de montagnes nommé le forme maintenant le territoire des Aulad Djebel Amour. On le traverse avant d'arri-Nall. 11 est situé immédiatement au nord- ver à Laghouat.
LXII PROLÉGOMÈNES plaintes à Ouenzemmar, l'ami intime et le conseiller du sultan. Ouenzemmar la communiqua à son souverain, et celui-ci m'expédia sur-le-champ une lettre de rappel.
Je partis de Biskera avec ma famille Tan 77^, au jour anniversaire de la naissance du Prophète (10 septembre 1872 de J. C). Arrivé à Milîana, dans le Maghreb central, j'appris que le sultan était mort de maladie et que son fils, Abou Bekr es-Saîd, enfant en bas âge, avait été proclamé par Ibn Ghazi. On me dit aussi que ce vizir avait quitté Tlemcen en toute hâte afin de se rendre à Fez avec son fantôme de souverain. Ali Ibn Hassoun en-Nebati, un des généraux et des clients du dernier sultan, commandait alors à Milîana; II se mit en route avec moi et me conduisit au milieu des Beni l-Attaf. Nous descendîmes chez les Aoulad Yahya Ibn Mouça, et quelques membres de cette tribu m'accompagnèrent chez les Aoulad Arîf. Peu de jours après, Ibn Hassoun vint me joindre, et nous partîmes ensemble pour Fez, en prenant la route du désert. Il arriva cependant qu'Abou Hammou, instruit de la mort du sultan Abd el-Azîz, quitta Tîgourarîn *, ville du désert,* dans laquelle il s'était réfugié, et s'empara non-seulement de Tlemcen, mais de toute la province. Apprenant alors que nous étions dans son voisinage, il donna aux Beni Yaghmor, cheikhs de la tribu d'Obeïd Allah, branche de celle de Malil, Tordre de nous arrêter aussitôt que nous serions entrés sur leur territoire. Ils nous rencontrèrent à Ras el-Aïn, où le Ouadi-Za 2 prend sa source. Quelques-uns des nôtres échappèrent à cette attaque, grâce à la vitesse de leurs chevaux, et se réfugièrent dans la montagne de Debdou 3; mais le reste, et j'étais de ce nombre, fut réduit à s'enfuir à pied. Quant à nos effets et à nos bagages, tout nous fut enlevé. Nous marchâmes ensuite pendant deux jours dans un désert aride avant d'atteindre un pays 1 Voyez ci-après, p. 11 5, note 4. presque toutes les rivières de l'Afrique * Le Za prend sa source à quelques ki- septentrionale, lomètres au sud de Sebdou, et se dirige 8 La ville de Debdou est située à l'est ' vers l'ouest jusqu'à ce qu'il se jette dans du Molouïa et à quarante-huit kilomètres le Molouïa. A partir de sa source, il prend sud-est de Guercîf. Sur plusieurs cartes, successivement plusieurs noms, comme on l'a placée à l'ouest de cette rivière.
habité, et nous retrouvâmes enfin nos compagnons à Debdou. De là nous partîmes pour Fez, où nous arrivâmes au mois de djomada (novembre-décembre 1372), J'allai tout de suite me présenter au vizir lbn Ghazi et à son cousin Mohammed Ibn Othman. J'étais un ancien camarade de celui-ci, ayant fait sa connaissance à l'époque 011 nous étions allés trouver le sultan Abou Salem à la montagne de Safiha. Le vizir me lit l'accueil le plus honorable et le plus amical; il surpassa même mon attente dans les traitements et les ictâ qu'il m'accorda. Je conservai ainsi ma position à la cour; je jouissais de la considération publique, et j'occupais une place élevée dans le conseil du gouvernement.
L'hiver se passa ainsi; mais bientôt une nouvelle révolution priva Saîd du trône. Ibn el-Ahmer, roi de Grenade, fut trèsmécontent du départ d'Ibn el-Khatîb, qui avait abandonné son service, et demanda au vizir lbn Ghazi l'extradition du fugitif. Ayant essuyé un refus, il envoya en Afrique l'émir Abd er-Rahnian Ibn Abi Ifelloucen, prince mérinide, qu'il avait retenu jusqu'alors dans une captivité honorable, d'après le désir du feu sultan Abd el-Azîz. Lors de son avènement au pouvoir, Abd el-Azîz s'était vu exposé aux tentatives de ses propres parents, et pour cette raison il les avait fait enfermer tous. Abd er-Rahman débarqua à Ghassaça, port du Rîf marocain, situé à l'ouest du cap Tres-Forcas, et les Botouïa, tribu de cette localité, le proclamèrent sultan. Peu de temps après, le prince Abou '1-Abbas Ahmed, fils du sultan Abou Salem, recouvra la liberté, et Abd er-Rahman s'empressa de le reconnaître pour sultan du Maghreb, en se réservant les provinces de Sidjilmessa et de Derâ. Ils mirent alors le siège devant la Ville-Neuve de Fez, et forcèrent le vizir Ibn Ghazi de se rendre. Le nouveau sultan, Abou '1-Abbas, fit son entrée dans la capitale des Etats mérinides, le 20 juin 1374, et, par suite d'un second LXIV PROLÉGOMÈNES arrangement avec lui, l'émir Àbd er-Rahman obtint la souveraineté de la ville et de la province de Maroc.
A l'époque où nous reprenons le récit d'Ibn Khaldoun, le sultan de Fez avait pour vizir Mohammed Ibn Othman, et celui de Maroc venait d'autoriser le sien, Mesaoud Ibn Maçaï, à se retirer en Espagne.
Depuis le moment de mon arrivée auprès du vizir Ibn Ghazi, je restais à l'ombre tutélaire du gouvernement, et je m'adonnais à l'étude et à l'enseignement. Quand le sultan Àbou '1-Abbas et l'émir Abd er-Rahman vinrent camper à Kodiat-el-Araïch (colline située à l'ouest de la Ville-Neuve), tous les fonctionnaires publics, tels que les jurisconsultes, les hommes de plume et les hommes d'épée, se rendirent auprès d'eux. Ensuite on permit à tout le monde, sans exception, d'aller visiter les deux sultans, et je profitai de cette occasion pour les voir.
J'ai déjà mentionné comment j'avais agi envers le vizir Mohammed Ibn Othman 1; maintenant il me témoignait une grande reconnaissance et me prodiguait les promesses les plus flatteuses. Mais l'émir Abd er-Rahman venait de montrer une inclination pour moi et me consultait très-souvent sur ses propres affaires. Ceci déplut à Ibn Othman, et il poussa son sultan, Abou '1-Abbas, à me faire emprisonner. En apprenant cette nouvelle, l'émir Abd er-Rahman s'écria que c'était à cause de lui qu'on m'avait traité de la sorte, et il déclara avec serment qu'il lèverait son camp si l'on ne me relâchait pas. Le lendemain, son vizir Mesaoud Ibn Maçaï obtint mon élargissement, et, trois jours après, les deux sultans se séparèrent. Abou '1-Abbas entra dans sa capitale et Abd er-Rahman prit la route de Maroc.
J'accompagnai celui-ci; mais, n'étant pas très-rassuré sur ma position, je résolus de m'embarquer à Asfi 2, et de passer en Espagne. Ibn Maçaï venait de quitter le service d'Abd er-Rahman; il approuva 1 Voyez ci-devant, p. xxxvn. tique, est située à louest-nord-ouest de la * Asfi, ou Safi, port de mer sur TAtlan- ville de Maroc.
D'IBN KHALDOON. lxv mon projet et me conduisit auprès de Ouenzemmar Ibn Arîf, qui se trouvait aux environs de Guercîf \ lieu où il faisait ordinairement sa résidence. Comme ce personnage avait rendu de grands services au sultan Abou 'l-Abbas, le vizir Ibn Maçaï espérait obtenir pour moi, par son entremise, l'autorisation de passer en Espagne. Un courrier, expédié par Abou 'l-Abbas, vint nous trouver chez Ouenzemmar et nous conduisit à Fez, où, après beaucoup de retards et de difficultés de la part de Mohammed Ibn Othman, de Soleïman Ibn Dawoud et d'autres grands officiers de la cour, j'obtins la permission que j'avais sollicitée.
Quant à mon frère Yahya, il avait quitté le sultan Abou Hammou quand celui-ci abandonna Tlemcen, et était allé se mettre au service du sultan mérinide Abd el-Azîz. Après la mort de ce prince, il continua à exercer les fonctions de son office sous Saîd, fils et successeur de ce prince. Lors de la prise de la Ville-Neuve, par Abou 'l-Abbas, il obtint de celui-ci la permission d'aller à Tlemcen, où il devint encore le secrétaire particulier du sultan Abou Hammou.
Je fais un second voyage en Espagne, ensuite je retourne à Tlemcen, d'où je passe chez les Arabes nomades. Je fixe mon séjour parmi les Aoulad Arîf.
Parti de Fez avec l'émir Abd er-Rahman, je le quittai bientôt après et j'allai voir Ouenzemmar Ibn Arîf, qui obtint pour moi, avec beaucoup de difficulté, l'autorisation de passer en Espagne. Ce fut dans le mois de rebiâ 776 (août-septembre 1 37A de J. C.) que je débarquai dans ce pays où j'avais l'intention de me fixer et de passer le reste de mes jours dans la retraite 2 et dans l'étude. Arrivé à Grenade, je me présentai au sultan Ibn el-Ahmer qui m'accueillit avec sa bonté habituelle.
Je venais de rencontrer à Gibraltar le jurisconsulte Ibn Zemrek, qui avait remplacé Ibn el-Khatîb comme secrétaire d'état et qui se rendait à Fez pour complimenter le sultan Abou 'l-Abbas de la part du roi 1 Ville située sur le Molouîâ; latitude 2 Dans le texte arabe, la bonne leçon 34° 8' nord. est joUiVI.
Prolégomènes. i LXV1 PROLÉGOMÈNES de Grenade. Au moment où il s embarquait pour Ceuta, je l'avais prié de m'envoyer mes enfants et les- gens de ma famille. Lorsquil fut arrivé à la capitale de l'empire mérinide, il parla aux ministres à ce sujet; mais ils n'y voulurent pas consentir, craignant que, si je restais en Espagne, je ne portasse le sultan Ibn el-Ahmer à favoriser les entreprises de l'émir Abd er-Rahman, dont ils me croyaient l'émissaire: Ils firent même inviter le souverain espagnol à me livrer entre leurs mains, et, sur son refus, ils demandèrent que je fusse débarqué sur la côte de la province de Tlcmcen. Us lui donnèrent aussi à entendre que j'avais essayé de faire évader Ibn el-Kbatîb, qu'ils retenaient prisonnier depuis la prise de la Ville-Neuve. Il est vrai que j'avais sollicité en sa faveur les personnages les plus élevés de l'Etat, et employé pour le sauver l'intervention de Ouenzemmar et d'Jbn Maçaï; mais ces démarches n'avaient eu aucun résultat 1. Le sultan était déjà indisposé contre moi quand Ibn Maçaï vint à Grenade, et, lorsque celui-ci lui eut fait connaître ma conduite dans l'affaire d'ibn el-Khatîb, il me prit en aversion, et, selon le vœu de mes ennemis, il me fit débarquer à Honeïn sur la côte africaine.
J'ai déjà raconté comment j'avais poussé les Arabes de la province de Zab à combattre Abou Hammou, sultan de Tlemcen; aussi ce prince vit de très-mauvais œil ma présence dans une ville de ses Etats. Il consentit cependant à m' appeler dans sa capitale, grâce à l'intervention de Mohammed Ibn Arîf, qui était venu remplir une mis- 1 Quand Ibn el-Khatîb abandonna le service d'Ibn el-Ahmcr pour passer en Afrique, on fit accroire à ce prince que son ancien vizir s'y était rendu dans l'intention de pousser le sultan mérinide Abd el-Azîz à entreprendre une expédition contre le royaume de Grenade. Plus tard, le sultan Abou '1-Abbas ordonna l'arrestation d'Ibn el-Khatîb, sur la demande du monarque espagnol, et Ibn Zemrek, vizir de celui-ci, se rendit à Fez pour exiger la punition du transfuge. A cet effet, une commission fut nommée et Ibn el-Khatîb dut comparaître devant elle. Pour colorer l'irrégularité de la procédure, on accusa le prisonnier d'avoir inséré dans ses écrits des propositions malsonnantes; on tâcha alors, par l'emploi de la torture, de lui arracher l'aveu du crime dont on l'accusait; puis on le renvoya en prison, où Soleîman Ibn Dawoud, vizir du sultan de Fez, le lit assassiner, (On peut voir les détails de cette triste affaire dans YHistoire des Berbers, t. IV, p. 4i i.)
D'IBN KHALDOUN. lxvii sion auprès de lui. Arrivé à Tlcmccn, j'allai demeurer au couvent d'El-Obbad 1. L'an 776, au jour de la fête de la rupture du jeûne (5 mars 1375 de J. G.), ma famille et mes enfants vinrent me rejoindre. Je commençai alors à donner des leçons publiques; mais le sultan, ayant jugé nécessaire de s'attacher les Arabes Douaouïda, me choisit pour être son agent auprès d'eux. Comme j'avais renoncé aux affaires pour vivre dans la retraite, j'éprouvai une grande répugnance à me charger de cette mission; mais je fis semblant de l'accepter avec plaisir. Mutant rendu à El-Bat'ha, je tournai à droite pour atteindre Mendès, et, arrivé au midi du mont Guezoul 2, je rencontrai les Aoulad Arîf, qui m'accueillirent avec des dons et des honneurs. Je fixai mon séjour chez eux, et ils envoyèrent à Tlcmcen chercher ma famille et mes enfants. Ils promirent aussi de représenter au sultan que j'étais dans l'impossibilité de remplir la mission dont il m'avait chargé; en effet ils lui firent agréer mes excuses. Je m'établis alors avec ma famille à Calât Ibn Selama s, château fort situé dans le pays des Beni Toudjîn et que les Douaouïda tenaient du sultan comme ictâ. J'y demeurai quatre ans, tout à fait libre de soucis, loin du tracas des affaires, et j'y commençai la composition de mon ouvrage (sur l'histoire universelle). Ce fut dans cette retraite que j'achevai les Prolégomènes, ouvrage dont le plan était tout à fait original, et pour l'exécution duquel j'avais pris la crème d'une énorme masse de renseignements.
Je retourne à Tunis, auprès du sultan Abou l-Abbas, et je m'établis dans cette ville.
En me fixant à Calât Ibn Selama, je m'installai dans un grand et solide pavillon qu'Abou Bekr Ibn Arîf y avait fait bâtir. Pendant le long séjour que je fis dans ce château, j'avais oublié complètement le 1 Voyez ci-devant, page lvi. pelées maintenant oj^èjlj", Taoughzout, a Mendès est un haut plateau du terri- ou Taourzout, c'est-à-dire, «lieu d'où Ton toiredes Flîta, à l'ouest de Tîaret. Le mont fait des razias, » se trouvent à cinq ou six Guezoul est situé à environ dix kilomètres kilomètres sud-ouest de Frenda, poste fransud-ouest de Tîaret. çais situé sur le Oued et-Taht, une des 3 Les ruines de Calât ibn Selama, ap- branches supérieures du Mîna.
LXV1I1 royaume de Maghreb et celui de Tiëmcen pour rn occuper uniquement du présent ouvrage. Lorsque je passai à l'Histoire des Arabes, des Berbers et des Zenata, après avoir terminé les Prolégomènes, je désirai beaucoup consulter plusieurs livres et recueils qui se trouvent seulement dans les grandes villes; j'avais à corriger et à mettre au net un travail presque entièrement dicté de mémoire; mais vers oe temps je fis une maladie tellement grave, que, sans la faveur spéciale de Dieu, j'y aurais succombé.
Poussé par le désir de me rendre auprès du sultan Abou 'l-Abbas et de revoir Tunis, la demeure de mes pères, ville qui montre encore plusieurs traces dé leur existence et qui renferme leurs tombeaux, je me mis à solliciter de ce prince la permission de rentrer sous l'autorité du gouvernement hafside. Peu de temps après, je reçus des lettres de grâce et l'invitation d'aller le trouver sans retard. Ayant hâté mes préparatifs de départ, je quittai les Aoulad *Arîf avec une bande d'Arabes rîahides, qui étaient venus à Mendès avec leurs troupeaux afin de se procurer un approvisionnement de blé. Nous partîmes au mois de redjeb 780 (oct. nov. 1378 de J. C.) et nous suivîmes la route du désert jusqu'à Douccn, ville limitrophe de la province de Zab *. Ensuite je montai dans le Tell (les hautes terres), accompagné de quelques serviteurs de Yacoub Ibn Ali que j'avais rencontrés à Farfar, village que ce chef arabe avait fondé dans le Zab 2. Ils me conduisirent auprès de leur maître, qui se trouvait aux environs de Constantine, dans le camp de l'émir Ibrahim, fils d'Abou '1-Abbas, 1 Dans le manuscrit de Leyde et celui 'iyj>\ (^Jwj dUUa IjjL^^L)^ *-oL d'Alger, le texte de la phrase qui précède j (jJL^ ^o^r 0»« ï^-UI) offre plusieurs lacunes. Le manuscrit de f ^jV! [ ^s Paris fournit le moyen de rétablir les mots [J[.[ L| ^ 1" - D'IBN KHALDOUN. lxix suJtan de Tunis. Je me présentai à ce prince, qui m'accueillit avec une bonté dont je demeurai confus; il me donna l'autorisation d'entrer à Constantine, et délaisser ma famille sous sa protection pendant que j'irais voir le sultan, son père. Yacoub Ibn Ali me fournit une escorte commandée par son frère Abou Dinar.
Le sultan Abou 'l-Abbas venait de quitter Tunis avec ses troupes, afin de châtier les cJieïkhs des villes djeridiennes 1 et de les faire rentrer dans le devoir. Ce.fut aux environs de Souça que nous parvînmes à le rejoindre. II m'accueillit avec bienveillance et daigna me consulter sur des affaires très-importantes. Ensuite il me renvoya à Tunis, où Fareh, son affranchi et lieutenant, avait l'ordre de me témoigner tous les égards possibles et de me fournir un logement, an traitement et des rations pour mes chevaux. J'arrivai à Tunis au mois de châban de la même année (nov. déc. 1378 de J. C), et, m'y étant installé sous la protection du sultan, je jetai le bâton de voyage. Ma famille étant venue m'y rejoindre, nous nous trouvâmes enfin réunis dans le champ de bonheur que ce prince nous avait ouvert.
L'absence du sultan se prolongea jusqu'à ce qu'il eût réduit les villes du Djerîd et brisé les forces des insurgés. Yahya lbn Yemloul 2, le chef principal de la révolte, se réfugia à Biskera, chez son beau-frère 3 Ibn Mozni, et le sultan distribua à ses propres fils les villes qu'il avait soumises. El-Montecer obtint les cantons de Nefta et de Nefzaoua, avec Touzer comme siège du commandement; son frère, Abou Bekr, s'établit à Gafsa 4. Le sultan, étant rentré à Tunis, me témoigna beaucoup de considération et m'admit, non -seulement à ses audiences, mais à des entretiens particuliers.
Les courtisans virent avec jalousie ces marques de confiance et travaillèrent à me perdre dans l'esprit du prince; mais, trouvant que 1 Toutes les villes du Belad el-Djerîd des Berlers, je l'ai écrit Yemloul; mais je (voyez ci-après, p. 1 76, note 1 ) avaient pro- crois maintenant que nous devons pronon- Jité des troubles qui régnaient dans Tem- cer Imloul, mot qui signifie « blanc » ou pire hafside pour se rendre indépendantes. « le blanc » en langue berbère.
* La prononciation du nom J^Ur est 3 Voy. Hist. des Berl. t. III, p. i^o.
incertaine, Dans la traduction de Y Histoire 4 Voy. ilid. p. 93, 9^.
LXX PROLÉGOMÈNES