SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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anéantie.

' Pour joJiaXj, lisez joiuio. ' Voyez page aS de celte partie.

Nous trouvons aussi à Cairouan, à Maroc et à la Cala d'Ibn Hamruad 1, un reste des arts qui y avaient fleuri autrefois, et, cependant, ces villes sont aujourd'hui ruinées, ou peu s'en faut. L'homme habitué à observer est le seul qui soit capable d'y reconnaître l'existence de ces arls; il en découvre des traces qui indiquent ce qu'ils ont dû être, de même qu'en examinant les traces d'une écriture à moitié effacée on parvient à la lire. Dieu est le créateur, le savant"^. {Coran, sour. xv, vers. 86.)

L'amélioration des arls el ieur extension dépendent du nombre de.s personnes qui en recherchent les produits.

L'n homme ne consent jamais à donner gratuiteiTient le fruit de son travail, car c'est là son gain et son moyen de subsistance. Sans le travail, il ne pourrait, de toute sa vie, recueillir aucun avantage; aussi ne s'occupe-t-il que d'ouvrages pour lesquels il peut obtenir une rétribution dans sa ville, et qui lui procurent ainsi un certain bénéfice. Quand (les produits d'im) art sont très-recherchés et de bonne défaite *, cet art est lui-même une marchandise qui se recherche et qui a une haute valeur sur le marché *. Les habitants de la ville s'empressent alors d'apprendre un tel art, afin de s'en faire P. 3i2. un moyen de subsistance.

Si, au contraire, (les produits) d'un art ne sont pas recherchés et se vendent mal, personne ne sera disposé à l'apprendre; ceux qui l'exercent y renoncent ^ et le laissent dépérir par leur abstention. Voilà pourquoi (le khalife) Ali disait: « La valeur d'un homme, c'est ce qu'il sait bien faire ^'. « Par cette parole il donnait à entendre que la valeur d'un homme s'estime d'après l'art qu'il exerce, et qu'elle est le prix du travail qui le fait vivre.

Nous ferons remarquer ici une autre chose qui pourrait échapper ' Voyez page 298 de celte partie. * Pour ^yù, lisez (jji-s!- ' Ce sont les mss. C et D el l'éd. de Bou ' Pour 5^L>, lisez dyJlj.

lac qui ajoutent le mol |£>:.**jl '< le savant. » ' Les manuscrits C el D el l'édition de ' Pour ■^"♦J, lisez <va>»J'. Boulac portent ^j*^; je lis ^j.'^.- 46.

à rallention du lecteur ', à savoir que c'est le gouvernement (surtout), qui encourage les arts et qui pousse à leur amélioration: c'est lui qui les fait prospérer et rechercher. Si le gouvernement ne les encourageait pas et laissait ce soin aux habitants de la ville, ce que ceux-ci pourraient y faire serait peu considérable. Le gouvernement est le grand marché ^ où toute chose se débite et où ce qui est rare se place aussi facilement que ce qui est abondant. Les arts, qui sont de bon débit dans ce marché, sont nécessairement très-cultivés. Le peuple recherche bien (les produits de) certains arts, mais pas d'une manière complète'; aussi les encouragements qu'il leur donne demeurent sans résultat utile. Dieu fait ce (jiiil veut.

La décadence d'une ville entraîne celle des arls qu'on y cultive.

Cela résuite de ce que nous avons déjà énoncé, savoir, que l'amélioration des arts dépend de leur nécessité et de l'encouragement qu'on leur donne; aussi, quand une ville tombe en décadence et touche à la décrépitude, par suite de la ruine de sa prospérité et du décroissement de sa population, le luxe y diininue et les habitants reprennent leur ancien usage de se borner au strict nécessaire. Le nombre des arts, dont l'introduction fut une des conséquences du luxe, diminue P. 3i3. graduellement, car ceux qui les exercent, n'y trouvant plus un moyen de vivre, s'engagent bien vite dans d'autres occupations, ou bien ils meurent et ne laissent pas d'élèves pour les remplacer.

Les arts finissent ainsi par disparaître sans laisser une trace de leur existence, et, avec eux, disparaissent les décorateurs, les orfèvres, les libraires, les copistes de livres et les autres individus qui exercent des arts réclamés par les besoins du luxe. A mesure que la prospérité d'une ville décroît, la pratique des arts y décroît aussi, et quand cette prospérité vient à s'anéantir, les arts n'y existent plus. Dieu est le créateur, le savant.

Les Arabes sont le peuple du monde qui a le moins de disposition pour les arts.

La cause de cela est le grand attachement des Arabes pour la vie nomade et leur aversion pour la vie sédentaire et pour les arts et les usages que celle-ci fait naître. Les peuples étrangers qui habitent l'Orient et les nations de la chrétienté qui occupent le bord (septentrional) de la mer Romaine (la Méditerranée) sont, au contraire, les races qui s'appliquent aux arts avec le plus d'empressement, puisqu'elles sont profondément engagées dans la civilisation delà vie sédentaire et n'ont rien qui puisse les disposer à la vie nomade. Cela est tellement vrai que les chameaux, au moyen desquels les Arabes peuvent mener dans les déserts une existence sauvage et se faire à toutes les habitudes de la vie nomade, manquent complètement chez ces peuples. On n'y trouve même pas de ces lieux qui olVrent des pâturages propres aux chameaux, et' de ces régions sablonneuses qui conviennent le mieux à ces animaux quand ils font leurs petits.

La pratique des arts est en général très-limitée dans le pays dont les Arabes sont originaires et dans les contrées dont ils se sont emparés depuis la promulgation de l'islamisme. C'en est au point qu'ils sont obligés de tirer de l'étranger beaucoup de choses dont ils ont besoin. Voyez, au contraire, combien les arts sont florissants dans les pays habites par les Chinois, les Indiens, les Turcs et les chrétiens, et comme les autres peuples en tirent des marchandises et des denrées.

Les Berbers, peuple non arabe qui habite I2 Maghreb, peuvent être mis sur la même ligne que les Arabes, parce q^u'ils se sont habitués, depuis des siècles, à la vie nomade; cela se voit, même au p. Si/.. petit nombre de leurs villes; aussi les arts sont-ils peu répandus dans le Maghreb, à l'exception, toutefois, du tissage des laines, de l'art du corroyeur et de celui du tanneur. On y a porté ces arts à un haut degré de perfection, parce qu'ils étaient devenus indispensables aussitôt que plusieurs tribus berbères eurent pris le parti de s'établir à demeure fixe, et parce que la laine et le cuir sont les produits les plus abondants de tout pays qui se trouve occupé par un peuple nomade.

Dans rOrient, les arts eurent le temps de jeter de profondes racines, pendant une longue suite de siècles, sous la domination des Perses, des Nabatéens, des Copies, des Israélites, des Grecs, des Romains et d'autres anciens peuples. Tous les usages de la vie sédentaire, usages dont les arts forment une partie, s'établirent dans ce pays de manière à laisser des traces ineffaçables. Le Yémen, le Bahreïn, Oman et la péninsule arabe ont eu, il est vrai, les Arabes pour maîtres; mais, comme plusieurs peuples de cette race se succédèrent dans la possession de ces pays et qu'ils s'y maintinrent pendant des milliers d'années, ils eurent le temps d'arriver à un haut degré de civilisation, à se former aux usages du luxe et de la vie sédentaire et à fonder les villes qui existent encore dans ce pays.

Ces peuples furent les Adites, les Themoudites et les Amalécites, piiis les Himyérites, les Tobba et les Dhou ^ La royauté et la civilisation sédentaire durèrent si longtemps dans ces pays qu'elles y ont laissé une teinte ineffaçable; les arts s'y étaient multipliés et leur pratique s'y était étabUe si solidement que la ruine de la puissance arabe ne leur porta aucune atteinte; ils s'y sont conservés, toujours renaissants, jusqu'à ce jour, surtout ceux qui sont propres au Yémen, tels que la fabrication de ouéclii (brocart) et d'asb^, le tissage des toiles et des étoffes de soie, et autres arts qui y ont été portés à la perfection. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte.

p. 3i5. Celui qui possède la faculté d'exercer un certain arl^ parvient très-rarement à en acquérir parfaitement une autre.

Un tailleiu-, par exemple, qui exerce très-habilement la faculté de coudre, qui la possède bien et se l'est appropriée intimement, ne pourra pas acquérir en.suite, d'une manière complète, celle d'être menuisier ou maçon. S'il y parvenait, c'est qu'il ne possédait pas encore compiétemenl la première faculté, et n'en avait pas pris une teinture très-solide. En voici la raison: les facultés, étant des attributs de l'âme et des couleurs qu'elle est susceptible de prendre, ne s'y accumulent pas et n'y arrivent pas simultanément. L'àme doit être dans l'état primitif de sa nature pour acquérir facilement une faculté et pour être bien disposée à la recevoir. Ensuite, quand elle prend la couleur de cette faculté, elle sort de son état primitif, et comme la teinte qui vient de lui être communiquée a dû aflaiblir chez elle la disposition d'en recevoir une autre, elle n'a plus autant de force qu'auparavant pour acquérir une seconde faculté. Cela est évident, et les faits sont là pour l'attester. Il est bien rare de trouver un homme qui, possédant déjà d'une manière parfaite un art quelconque, se rend ensuite tout à fait maitre d'un autre art et les exerce tous les deux également bien. Il en est de même des hommes qui s'occupent de sciences, et dont les facultés acquises sont purement intellectuelles: celui d'entre eux qui s'est rendu "parfaitement maître d'une branche de science parvient rarement à devenir habile dans une autre. S'il essaye de l'acquérir complètement, il ne réussira pas, excepté dans certains cas extrêmement rares. La cause de cela se trouve^ indiquée dans ce que nous venons de dire au sujet de la disposition de l'âme à recevoir des facvdtés et à prendre la teinte de celle dont elle vient de faire l'acquisition. Au reste, Dieu sait mieux ce qui en est.

Indication des arts du premier rang*. p. 3i6.

Le nombre des arts qui résultent des travaux auxquels f espèce humaine se livre dans la vie sociale est si considérable qu'on ne peut lui assigner une limite. H y a cependant certains arts dont les hommes réunis en société ne sauraient se passer, et d'autres qui sont nobles par leur objet; aussi ferons-nous une mention spéciale de ces deux classes, sans parler des autres. Comme exemple des arls ' Lilléral. «la fondation de la cause de trouve rien dans ce chapitre qiii indique cela est. » pourquoi l'auteur emploie ici le terme '' Littéral, « des mères des arts. « On ne mères.

absolument nécessaires, nous indiquerons ceux du cultivateur, du maçon, du tailleur, du menuisier et du tisserand, et comme arts nobles par leur objet, nous nommerons celui d'accoucher, ceux de l'écrivain, du libraire, du musicien et du médecin. L'art d'accoucher est absolument nécessaire à la société; le besoin en est général; car c'est presque toujours à cet art que le nouveau-né doit la conservation de la vie et l'achèvement de son existence. Cet art a, de plus, un (noble) objet: les enfants qui vont naître et leurs mères. La médecine, branche de la physique, est l'art de conserver la santé de l'homme et de le délivrer des maladies; il a pour objet le corps humain. L'écriture, et l'art du libraire, qui en dépend, servent à fixer et à conserver les souvenirs que l'homme veut garder, à faire parvenir aux pays lointains les pensées de l'âme, à éterniser dans des volumes les produits de la réflexion et les connaissances scientifiques, et à donner aux idées une existence assurée*. La musique est l'art d'établir un certain rapport entre les sons, afin d'en rendre la beauté sensible à l'oreille. Ces trois derniers arts mettent ceux qui les exercent en contact avec les plus grands souverains, et les introduisent dans leur société intime; ils ont donc un degré de noblesse auquel les autres n'atteignent pas. Ceux-ci sont d'un rang inférieur et s'exer-K 317. cent ordinairement comme des métiers qui font vivre; mais tout cela varie selon les besoins et les projets (de ceux qui ont de l'argent à dépenser). Dieu est le créateur, le savant.

De l'agriculture.

L'utilité de l'agriculture consiste à faire produire des aliments et des grains, en s'occupant à remuer la terre dans ce but, à l'ensemencer, à soigner les grains quand ils poussent, à les arroser régulièrement et à surveiller leur croissance jusqu'à l'époque de la maturité, puis à couper les épis et à faire sortir les grains de leurs enveloppes. Cela exige un travail assidu et l'emploi de tous les moyens ' J'ai adopté la leçon **it^, qui est celle de l'édition de Boulac.

qui peuvent le faire réussir. L'agriculture est le plus ancien de tous les arts, puisqu'il procure la plupart des aliments essentiels à l'existence de l'espèce humaine; l'homme peut se passer de toutes les autres choses, mais il lui faut absolument de la nourriture.

On voit, d'après ce que nous venons de dire', que cet art est spécial à la campagne; (il y est né,) car nous avons déjà dit que la vie de la campagne a précédé celle de la ville. C'est donc^ une occupation rurale à laquelle le citadin reste étranger, et un art dont il n'a aucune connaissance. Cela tient à ce que la vie des champs a précédé la vie urbaine et tout ce qui s'y rattache, et que les arts propres à ce dernier mode d'existence n'ont paru qu'après ceux qui naissent de la civilisation nomade. Dieu est le créateur, le savant.

De l'art de bâtir.

De l'art de bâtir.

L'art de bâtir est le premier des arts qui naissent dans la vie sédentaire. Il consiste dans la connaissance du genre de travail auquel on doit se livrer quand on veut construire des maisons et des habitations qui puissent servir d'abri^ et de lieux de retraite.

[*L'homme a inventé cet art par suite d'une disposition innée qui P- 3i8. le porte à réfléchir sur son avenir: il pense, nécessairement, aux moyens de se garantir contre les injures du temps, contre la chaleur et le froid. Il songe à se faire des maisons ayant des murailles et un toit qui le protège de tous les côtés ^ contre les intempéries de l'air.

Cette réflexion innée, laquelle est l'essence de la nature humaine, varie de force chez les hommes des diverses contrées. Ceux qui ha- ' La leçon des manuscrits est L« IjoiJ» o-^iA^I. Le Lo est explétif, et, pour cette raison, on l'a supprimé dans l'édition de Boulac.

^ Pour cUjj, lisez ^AioJ.

' La bonne leçon est j^-^H- * Les trois paragraphes qui suivent ne se trouvent pas dans les manuscrits C et Prolé"onièiies. — ii.

D. Le manuscrit A les donne, ainsi que l'édition de Boulac. Péri Zadé les a insérés dans sa traduction turque.

' Je lis ajLa:^ ^L, ^^ UjU!-. Cette leçon se trouve dans l'édition de Boulac, à l'exception du dernier mot, qui y est écrit bitent les climats tempérés', tels que le second et les autres jusqu'au sixième, se construisent des habitations dans lesquelles ils observent plus ou moins un juste milieu; mais ceux qui demeurent dans le premier climat et dans le septième sont loin d'en faire de même. Cela tient à la position de leurs pays, qui s'écartent tout à fait de la zone tempérée, et à la faiblesse de leur intelligence, qui ne conçoit pas comment on doit faiie pour exercer les arts qui sont naturels à l'homme. Aussi n'ont-ils d'autres lieux de retraite que des grottes et des cavernes; ils prennent même leurs aliments sans leur faire subir ni apprêt ni cuisson.

Les habitants des climats tempérés, ceux qui construisent des maisons pour y trouver un abri, se multiplient beaucoup, et cela fait augmenter le nombre de leurs maisons. Ils les bâtissent (ordinairement) dans une même plaine, sans se connaître les uns les autres. Craignant alors d'être attaqués chez eux par leurs voisins pendant la nuit, ils voient la nécessité de pourvoir à la sûreté générale en entourant toutes les habitations d'une seule ceinture de murs. Cette réunion de maisons forme une ville ou cité, dans laquelle des magistrats veillent au salut public et se servent d'une partie des habitants pour contenir le reste. Le besoin de se mettre à l'abri des attaques de l'ennemi porte quelques individus à construire des places fortes et des citadelles sur les cimes des montagnes, alin de s'y mettre en sûreté et de s'y enfermer avec leurs subordonnés. Ce sont les rois qui font cela et les personnes de la même catégorie, telles que les émus et les chefs de tribus.]

Les genres d'édifices différent de ville à ville: dans chaque ville on suit les usages qui y sont propres; quand on construit des maisons on les adapte au caractère du climat, et chaque individu, le riche comme le pauvre, bâtit la sienne conformément à ses moyens. Tel est le cas dans toutes les villes. P. 319. Quelques personnes font élever des palais et de vastes construc- ' 11 faul remplacer y.tV-AJLtLi par jjJt\A*lti, leçon du inanuscrit A el de IV'dilion de Boulac.

lions renfermant plusieurs corps de logis et une foule de chambres et de pavillons, afin d'y installer leurs fils, les autres membres de leurs familles, leurs domestiques et leurs subordonnés. l,es murs de ces édifices se composent de pierres liées ensemble par un ciment de chaux; ils sont enduits de plâtre et peints en diverses couleurs, ef le tout ensemble est orné et embelli de manière à faire reconnaître l'extrême soin qu'on a mis à se préparer une magnifique demeure. On y dispose aussi des conduits pour les eaux, des souterrains pour emmagasiner les grains et des écuries pour les chevaux, dans le cas où le propriétaire appartient à la classe militaire et a beaucoup de subordonnés et de serviteurs. Tels sont les émirs et autres personnages de haut rang.

D'autres individus construisent des maisonnettes ou des cabanes pour s'y loger, eux et leurs enfants. Ils ne recherchent pas autre chose, parce que leurs moyens sont très-limités et qu'un simple abri, tel que l'exige la constitution de l'homme, leur paraît sulîisant. Plntre les palais et les cabanes il y a tant de sortes de maisons, qu'il serait impossible d'en faire l'énumération.

L'architecture est indispensable aux rois et aux grands personnages qui entreprennent de fonder des villes et d'élever de grands édifices. Us ont à faire poser des fondations solides, à élever et à fixer en place de gros blocs de pierre, afin que les bâtiments soient d'une con.struction aussi parfaite que possible. L'archi lecture fournit tous les moyens d'accomplir ces opérations.

Dans les climats tempérés, c'est-à-dire dans le quatrième et ceux qui l'avoisinent, l'architecture est pratiquée sur une grande échelle. Dans les climats les plus écartés (de la zone tempérée), on ne bâtit rien et on se contente de cases, dont les parois sont faites avec des roseaux et de l'argile, ou bien on habite dans des grottes et des cavernes.

On remarque de grandes différences entre les individus qui exercent l'architecture: les uns sont habiles et intelligents, les autres peu capables.

47i P. 320. L'art de bâtir se partage en plusieurs branches: l'une consiste à l'aire des murs avec des pierres de taille' [ou des briques], que l'on cimente ensemble au moyen de l'argile ou de la chaux, matières qui, en se consolidant, forment une seule masse avec ces matériaux. Un autre mode de bâtir, c'est de construire des murs avec de l'argile seulement. On se sert pour cela de deux planches de bois, dont la longueur et la largeur varient selon les usages locaux; mais leurs dimensions sont, en général, de quatre coudées sur deux. On dresse ces planches sur des fondations (déjà préparées), en observant de les espacer entre elles, suivant la largeur que l'architecte a jugé à propos de donner à ces mêmes fondations. Elles tiennent ensemble au moyen de traverses en bois que l'on assujettit avec des cordes ou des liens; on ferme avec deux autres planches de petite dimension l'espace vide qui reste entre les [extrémités des] deux grandes planches, et l'on y verse un mélange de terre et de chaux que l'on foule ensuite avec des pilons^ faits exprès pour cet objet. Quand la masse est bien comprimée, et que la terre est suffisamment combinée avec la chaux, on y ajoute encore de la terre à plusieurs reprises, jusqu'à ce que le vide soit tout à fait comblé. Les particules de terre et de chaux se trouvent alors si bien mélangées qu'elles ne forment qu'un seul corps. Ensuite on place ces planches sur la partie du mur déjà formée, on y entasse encore de la terre et l'on continue ainsi jusqu'à ce que les masses de terre, rangées en plusieurs lignes superposées, forment un mur dont toutes les parties tiennent ensemble, comme si elles ne faisaient qu'une seule pièce. Ce genre de construction s'appelle tabia (pisé); l'ouvrier qui la fait est désigné par le nom de taouwab (piseur).

Une autre branche de l'art de bâtir consiste à revêtir les murs de chaux, que l'on délaye dans de l'eau et qu'on laisse ensuite fermenter pendant une ou deux semaines. Elle acquiert alors un tempérament convenable, s'étant débarrassée de la qualité ignée qui s'y Je pense que l'auteur a écrit osj^I ' Cette signilicalion du mol 'yiZ* ne se à la place de oo-aiJI. trouve pas dans les dictionnaires.

trouvait en excès et qui l'aurait empêchée de tenir. Quand l'ouvrier v.'iit. juge qu'elle est bien préparée, il l'applique sur le mur et la Frotte jusqu'à ce qu'elle y reste attachée.

La construction des toits forme encore une branche de cet art. On étend, d'un des murs à l'autre, des poutres équarries, ou bien des morceaux de bois non dégrossis, sur lesquels on pose des planches qu'on assujettit au moyen de chevilles'. On verse là-dessus un mélange de terre et de chaux qu'on bat ou qu'on aplatit avec des pilons, de manière que les particules de ces deux matières soient intimement combinées et forment une surface solide. On recouvre ensuite cette surface d'une couche de chaux, de la même manière que pour le crépissage des murs.

L'ornementation et l'embellissement des maisons font encore une branche de l'architecture. Ils consistent à appliquer sur les murs des figures en relief faites avec du plâtre que l'on fait prendre avec de l'eau. On relire le plâtre sous la forme d'une masse solide dans laquelle il y a encore un reste d'humidité. On façonne cette masse sur un modèle donné, en l'entamant avec des poinçons de fer, et l'on finit par lui donner un beau poli et un aspect agréable. Quelquefois aussi, on revêt les murs de morceaux de marbre ou de tuiles, ou de carreaux de faïence, ou de coquilles et de porcelaines. Les morceaux de chaque espèce s'emploient séparément, ou bien on les combine avec les autres. Ils s'appliquent sur le revêtement de chaux, dans des proportions et d'après des patrons que les gens de l'art ont adoptés. Cela donne au mur l'aspect d'un parterre orné de fleurs.

Une autre branche de l'architecture, c'est la construction de citernes et des bassins pour recevoir des courants d'eau. Mais, avant de commencer, on pose dans les salles (du palais) de grandes cuvettes en marbre travaillées au tour et ayant au centre des orifices par lesquels doit jaillir l'eau qui va se jeter dans le bassin. Cette eau vient du dehors par des tuyaux qui la conduisent dans les salles.

' Lemot JiL«(jJ| ne se trouve pas dans cette seconde partie, el y a loujours le sens les dictionnaires. Il se présente encore dans àe cheville de bois.

11 y a encore d'autres branches d'architecture dans le genre de celles-ci. Les hommes qui y travaillent sont plus ou moins habiles, p. 322. selon que l'état de la ville est plus ou moins florissant. Quand la ville grandit beaucoup, le nombre de ces artisans augmente dans la même proportion.

Les magistrats ont quelquefois recours à l'avis des architectes quand il s'agit de bâtiments, parce que ceux-ci s'y entendent mieux que les autres hommes. Dans les grandes villes, la population est si nombreuse et si pressée ' que chacim tient, comme un avare, à l'emplacement (qu'occupe sa maison) et à la jouissance de l'air (dans toutes les parties de l'habitation), depuis le haut jusqu'en bas; il ne permet à qui que ce soit de tirer parti ^ de l'extérieur de sa maison, de peur que cela ne nuise à la sohdité des murailles. Il empêche ses voisins d'en profiter, à moins qu'ils n'aient le droit de le faire. On a des contestations au sujet du droit de passage, des ruelles, des cgouts et des conduits qui laissent écouler les eaux de ménage. Quelquefois un propriétaire intente vm procès à un autre au sujet d'un mur (mitoyen), ou de la hauteur de ce mur ou des créneaux qui le couronnent; et cela, sous le prétexte qu'il est trop rapproché de sa propriété. Un tel ^ accuse son voisin d'avoir endommagé sa propre muraille, de sorte qu'elle menace de tomber, et il s'adresse à qui de droit pour le faire condamner à l'abattre, afin de prévenir les malheurs qu'elle pourrait causer. Une autre fois il s'agit de partager une maison ou un bâtiment entre deux copropriétaires, de sorte que m l'un ni l'autre ne puisse y faire des dégradations ou en négliger l'entretien. Dans tous les cas de cette nature, personne né s'y entend excepté les hommes versés dans les détails de l'art de bâtir. Ces experts cherchent des indications dans l'examen des clefs de voûte, des sablières et des endroits où les solives entrent dans les murailles; ils regardent aux murs pour voir s'ils penchent ou s'ils sont d'aplomb; ils établissent le partage des habitations, selon la disposition des ■ il faut lire iJiJ=J avec les manus- ' Pour (J, lisez (Jj.

crits C et D et l'édition de Boiilac. ' Variante: ^;^-«i*Jpièces et leur destination; ils donnent aux conduits qui servent à P. 323. amener ou à faire écouler les eaux la direction nécessaire pour qu'ils ne nuisent pas aux maisons ni aux murailles à côté desquelles ils passent. Ils ont, sur ces divers points el sur plusieurs autres, des coimaissances théoriques et pratiques qui leur sont propres.

Ajoutons que, chez les divers peuples, les architectes sont plus ou moins hahiles, et que leur talent est toujours en rapport direct avec la puissance de la dynastie sous laquelle ils vivent. Pour que les arts acquièrent toute leur perfection, il Faut que la civilisation de la vie sédentaire ait acquis la sienne. Leur multiplication dépend du nombre de ceux qui les encouragent et les recherchent.

Quand l'empire est dans la première période de son existence el conserve encore la rudesse de la vie nomade, on est obligé de faire venir de l'étranger les architectes et ouvriers dont on a besoin. C'est ce qui est arrivé au khalife El-Ouélîd Ibn Abd el-Melek, quand il se décida à faire construire la mosquée de Médine, celle de Jérusalem et celle de Damas qui porte son nom. Il fit demander au roi des Grecs, à Constantinople ', des ouvriers habiles dans l'art de bâtir, et ce souveram lui en'^ envoya et le mit ainsi en mesure de mener son projet à bonne fin.