Tous ceux qui parlent du gouvernement des enfans, suivent les mêmes préjugés & les mêmes maximes, parce qu’ils observent mal & réfléchissent plus mal encore. Ce n’est ni le tempérament, ni par les sens que commence l’égarement de la Jeunesse, c’est par l’opinion. S’il étoit ici question des garçons qu’on éleve dans les Colleges, & des filles qu’on éleve dans les Couvens, je ferois voir que cela est vrai, même à leur égard; car les premieres leçons que prennent les uns & les autres, les seules qui fructifient, sont celles du vice, & ce n’est pas la Nature qui les corrompt, c’est l’exemple. Mais abandonnons les pensionnaires des Colleges & des Couvens à leurs mauvaises mœurs, elles seront toujours sans remede. Je ne parle que de l’éducation domestique. Prenez un jeune homme élevé sagement dans la maison de son pere en province, & l’examinez au moment qu’il arrive à Paris, ou qu’il entre dans le monde; vous le trouverez pensant bien sur les choses honnêtes, & ayant la volonté même aussi saine que la raison. Vous lui trouverez du mépris pour le vice, & de l’horreur pour la débauche. Au nom seul d’une prostituée, vous verrez dans ses yeux le scandale de l’innocence. Je soutiens qu’il n’y en a pas un qui pût se résoudre à entrer seul dans les tristes demeures de ces malheureuses, quand même il en sauroit l’usage, & qu’il en sentiroit le besoin.
À six mois de là, considérez de nouveau le même jeune homme; vous ne le reconnoîtrez plus. Des propos libres, des maximes du haut ton, des airs dégagés le feroient prendre pour un autre homme, si ses plaisanteries sur sa premiere simplicité, sa honte, quand on la lui rappelle, ne montroient qu’il est le même & qu’il en rougit. Ô combien il s’est formé dans peu de tems! D’où vient un changement si grand & si brusque? Du progrès du tempérament? Son tempérament n’eût-il pas fait le même progrès dans la maison paternelle, & surement il n’y eût pris ni ce ton, ni ces maximes. Des premiers plaisirs des sens? Tout au contraire. Quand on commence à s’y livrer, on est craintif, inquiet, on fuit le grand jour & le bruit. Les premieres voluptés sont toujours mystérieuses; la pudeur les assaisonne & les cache: la premiere maîtresse ne rend pas effronté, mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour lui, le jeune homme se recueille pour le goûter, & tremble toujours de le perdre. S’il est bruyant, il n’est ni voluptueux ni tendre; tant qu’il se vante, il n’a pas joui.
D’autres manieres de penser ont produit seules ces différences. Son cœur est encore le même; mais ses opinions ont changé. Ses sentimens, plus lents à s’altérer, s’altéreront enfin par elles, & c’est alors seulement qu’il sera véritablement corrompu. À peine est-il entré dans le monde qu’il y prend une seconde éducation tout opposée à la premiere, par laquelle il apprend à mépriser ce qu’il estimoit, & à estimer ce qu’il méprisoit: on lui fait regarder les leçons de ses parens & de ses maîtres, comme un jargon pédantesque, & les devoirs qu’ils lui ont prêchés, comme une morale puérile qu’on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur à changer de conduite; il devient entreprenant sans desirs & fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d’avoir pris du goût pour les mauvaises, & se pique de débauche sans savoir être débauché. Je n’oublierai jamais l’aveu d’un jeune Officier aux Gardes-Suisses qui s’ennuyoit beaucoup des plaisirs bruyans de ses camarades, & n’osoit s’y refuser de peur d’être moqué d’eux. “ Je m’exerce à cela, disooit-il, comme à prendre du tabac malgré ma répugnance; le goût viendra par l’habitude; il ne faut pas toujours être enfant. ” Ainsi donc c’est bien moins de la sensualité, que de la vanité qu’il faut préserver un jeune homme entrant dans le monde; il cede plus aux penchans d’autrui qu’aux siens, & l’amour-propre fait plus de libertins que l’amour.
Cela posé, je demande s’il en est un sur la terre entiere mieux armé que le mien, contre tout ce qui peut attaquer ses mœurs, ses sentimens, ses principes? S’il en est un plus en état de résister au torrent? Car, contre quelle séduction n’est-il pas en défense? Si ses desirs l’entraînent vers le sexe, il n’y trouve point ce qu’il cherche, & son cœur préoccupé le retient. Si ses sens l’agitent & le pressent, où trouvera-t-il à les contenter? L’horreur de l’adultere & de la débauche l’éloigne également des filles publiques & des femmes mariées, & c’est toujours par l’un de ces deux états que commencent les désordres de la Jeunesse. Une fille à marier peut être coquette: mais elle ne sera pas effrontée, elle n’ira pas se jetter à la tête d’une jeune homme qui peut l’épouser s’il la croit sage; d’ailleurs, elle aura quelqu’un pour la surveiller. Émile de son côté ne sera pas tout-à-fait livré à lui-même; tous deux auront, au moins, pour gardes, la crainte & la honte, inséparables des premiers desirs; ils ne passeront point tout d’un coup aux dernieres familiarités, & n’auront pas le tems d’y venir par degrés sans obstacles. Pour s’y prendre autrement, il faut qu’il ait déjà pris leçon de ses camarades, qu’il ait appris d’eux à se moquer de sa retenue, à devenir insolent à leur imitation. Mais quel homme au monde est moins imitateur qu’Émile? Quel homme se mene moins par le ton plaisant, que celui qui n’a point de préjugés & ne sait rien donner à ceux des autres? J’ai travaillé vingt ans à l’armer contre les moqueurs, il leur faudra plus d’un jour pour en faire leur dupe; car le ridicule n’est à ses yeux que la raison des sots, & rien ne rend plus insensible à la raillerie, que d’être au-dessus de l’opinion. Au lieu de plaisanteries, il lui faut des raisons, &, tant qu’il en sera là, je n’ai pas peur que de jeunes foux me l’enlevent; j’ai pour moi la conscience & la vérité. S’il faut que le préjugé s’y mêle, un attachement de vingt ans est aussi quelque chose: on ne lui fera jamais croire que je l’aye ennuyé de vaines leçons; & dans un cœur droit & sensible, la voix d’un ami fidele & vrai saura bien effacer les cris de vingt séducteurs. Comme il n’est alors question que de lui montrer qu’ils le trompent & qu’en feignant de le traiter en homme, ils le traitent réellement en enfant; j’affecterai d’être toujours simple, mais grave & clair dans mes raisonnemens, afin qu’il sente que c’est moi qui le traite en homme. Je lui dirai: “ vous voyez que votre seul intérêt, qui est le mien, dicté mes discours, je n’en peux avoir aucun autre; mais pourquoi ces jeunes gens veulent-ils vous persuader? C’est qu’ils veulent vous séduire; ils ne vous aiment point, ils ne prennent aucun intérêt à vous; ils ont pour tout motif, un dépit secret de voir que vous valez mieux qu’eux; ils veulent vous rabaisser à leur petite mesure, & ne vous reproche de vous laisser gouverner, qu’afin de vous gouverner eux-mêmes. Pouvez-vous croire qu’il y eût à gagner pour vous dans ce changement? Leur sagesse est-elle donc si supérieure, & leur attachement d’un jour est-il plus fort que le mien? Pour donner quelque poids à leur raillerie, il faudroit en pouvoir donner à leur autorité, & quelle expérience ont-ils pour élever leurs maximes au-dessus des nôtres? Ils dont fait qu’imiter d’autres étourdis, comme ils veulent être imités à leur tour. Pour se mettre au-dessus des prétendus préjugés de leurs peres, ils s’asservissent à ceux de leurs camarades; je ne vois point ce qu’ils gagnent à cela, mais je vois qu’ils y perdent surement deux grands avantages; celui de l’affection paternelle, dont les conseils sont tendres & sinceres, & celui de l’expérience qui fait juger de ce qu’on connoit; car les peres ont été enfans, & les enfans n’ont pas été peres.
” Mais les croyez-vous sincères au moins dans leurs folles maximes? Pas même cela, cher Émile; ils se trompent pour vous tromper, ils ne sont point d’accord avec eux-mêmes. Leur cœur les dément sans cesse, & souvent leur bouche les contredit. Tel d’entre eux tourne en dérision tout ce qui est honnête, qui seroit au désespoir que sa femme pensât comme lui. Tel autre poussera cette indifférence de mœurs jusqu’à celles de la femme qu’il n’a point encore, ou pour comble d’infamie, à celles de la femme qu’il a déjà; mais allez plus loin, parlez-lui de sa mere, & voyez s’il passera volontiers pour être un enfant d’adultere & le fils d’une femme de mauvaise vie, pour prendre à faux le nom d’une famille, pour en voler le patrimoine à l’héritier naturel; enfin s’il se laissera patiemment traiter de bâtard! Qui d’entre eux voudra qu’on rende à sa fille le déshonneur dont il couvre celle d’autrui? il n’y en a pas un qui n’attentât même à votre vie, si vous adoptiez avec lui, dans la pratique, tous les principes qu’il s’efforce de vous donner. C’est ainsi qu’ils décelent enfin leur inconséquence, & qu’on sent qu’aucun d’eux ne croit ce qu’il dit. Voilà des raisons, cher Émile, pesez les leurs, s’ils en ont, & comparez. Si je voulois user comme eux de mépris & de raillerie, vous les verriez prêter le flanc au ridicule, autant, peut-être, & plus que moi. Mais je n’ai pas peur d’un examen sérieux. Le triomphe des moqueurs est de courte durée; la vérité demeure & leur rire insensé s’évanouit ”.
Vous n’imaginez pas comment, à vingt ans Émile peut être docile? Que nous pensons différemment! Moi je ne conçois pas comment il a pu l’être à dix; car quelle prise avois-je sur lui à cet âge? Il m’a falu quinze ans de soins pour me ménager cette prise. Je ne l’élevois pas alors, je le préparois pour être élevé; il l’est maintenant assez pour être docile, il reconnoit la voix de l’amitié, & il sait obéir à la raison. Je lui laisse, il est vrai, l’apparence de l’indépendance; mais jamais il ne me fut mieux assujetti, car il l’est parce qu’il veut l’être. Tant que je n’ai pu me rendre maître de sa volonté, je le suis demeuré de sa personne; je ne le quittois pas d’un pas. Maintenant je le laisse quelquefois à lui-même, parce que je le gouverne toujours. En le quittant je l’embrasse, & je lui dis d’un air assuré: Émile je te confie à mon ami, je te livre à son cœur honnête; c’est lui qui me répondra de toi.
Ce n’est pas l’affaire d’un moment, de corrompre des affections saines qui n’ont reçu nulle altération précédente, & d’effacer des principes dérivés immédiatement des premieres lumieres de la raison. Si quelque changement s’y fait durant mon absence, elle ne sera jamais assez longue, il ne saura jamais assez bien se cacher de moi, pour que je n’apperçoive pas le danger avant le mal, & que je ne sois pas à tems d’y porter remede. Comme on ne se déprave pas tout d’un coup, on n’apprend pas tout d’un coup à dissimuler; & si jamais homme est maladroit en cet art, c’est Émile, qui n’eut de sa vie une seule occasion d’en user.
Par ces soins, & d’autres semblables, je le crois si bien garanti des objets étrangers & des maximes vulgaires, que j’aimerois mieux le voir au milieu de la plus mauvaise société de Paris, que seul dans sa chambre ou dans un parc, livré à toute l’inquiétude de son âge. On a beau faire, de tous les ennemis qui peuvent attaquer un jeune homme, le plus dangereux & le seul qu’on ne peut écarter, c’est lui-même: cet ennemi, pourtant, n’est dangereux que par notre faute; car comme je l’ai dit mille fois, c’est par la seule imagination que s’éveillent les sens. Leur besoin proprement n’est point un besoin physique; il n’est pas vrai que ce soit un vrai besoin. Si jamais objet lascif n’eût frappé nos yeux; si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être, ce prétendu besoin ne se fût fait sentir à nous, & nous serions demeurés chastes sans tentations, sans efforts et sans mérite. On ne sait pas quelles fermentations sourdes certaines situations & certains spectacles excitent dans le sang de la Jeunesse, sans qu’elle sache démêler elle-même la cause de cette premiere inquiétude, qui n’est pas facile à calmer, & qui ne tarde pas à renaître. Pour moi, plus je réfléchis à cette importante crise & à ses causes prochaines ou éloignées, plus je me persuade qu’un solitaire élevé dans un désert sans livres, sans instructions & sans femmes, y mourroit vierge à quelque âge qu’il fût parvenu.
Mais il n’est pas ici question d’un sauvage de cette espece. En élevant un homme parmi ses semblables, & pour la société, il est impossible, il n’est même pas à propos, de le nourrir toujours dans cette salutaire ignorance; & ce qu’il y a de pis pour la sagesse, est d’être savant à demi. Le souvenir des idées qui nous ont frappé, les idées que nous avons acquises, nous suivent dans la retraite, la peuplent, malgré nous, d’images plus séduisantes que les objets mêmes, & rendent la solitude aussi funeste à celui qui les y porte, qu’elle est utile à celui qui s’y maintient toujours seul.
Veillez donc avec soin sur le jeune homme, il pourra se garantir de tout le reste; mais c’est à vous de le garantir de lui. Ne le laissez seul ni jour ni nuit, couchez, tout au moins, dans sa chambre. Qu’il ne se mette au lit qu’accablé de sommeil; & qu’il en sorte à l’instant qu’il s’éveille. Défiez-vous de l’instinct sitôt que vous ne vous y bornez plus, il est bon tant qu’il agit seul, il est suspect dès qu’il se mêle aux institutions des hommes; il ne faut pas le détruire, il faut le régler, & cela, peut-être, est plus difficile que de l’anéantir. Il seroit très-dangereux qu’il apprît à votre Éleve à donner le change à ses sens, & à suppléer aux occasions de les satisfaire; s’il connoît une fois ce dangereux supplément, il est perdu. Dès-lors il aura toujours le corps & le cœur énervés, il portera jusqu’au tombeau les tristes effets de cette habitude, la plus funeste à laquelle un jeune homme puisse être assujetti. Sans doute il vaudroit mieux encore… Si les fureurs d’un tempérament ardent deviennent invincibles, mon cher Émile, je te plains; mais je ne balancerai pas un moment, je ne souffrirai point que la fin de la Nature soit éludée. S’il faut qu’un tyran te subjugue, je te livre par préférence à celui dont je peux te délivrer; quoi qu’il arrive, je t’arracherai plus aisément aux femmes qu’à toi.
Jusqu’à vingt ans le corps croît, il a besoin de toute sa substance; la continence est alors dans l’ordre de la Nature, & l’on n’y manque gueres qu’aux dépens de sa constitution. Depuis vingt ans la continence est un devoir de morale; elle importe pour apprendre à régner sur soi-même, à rester le maître de ses appétits. Mais les devoirs moraux ont leurs modifications, leurs exceptions, leurs regles. Quand la foiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre; en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.
Souvenez-vous que ce n’est plus de mon Éleve que je parle ici, c’est du vôtre. Ses passions que vous avez laissé fermenter vous subjuguent; cédez-leur donc ouvertement, & sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son vrai, il en sera moins fier que honteux, & vous vous ménagerez le droit de le guider durant son égarement, pour lui faire, au moins, éviter les précipices. Il importe que le disciple ne fasse rien que le maître ne le sache & ne le veuille, pas même ce qui est mal; & il vaut cent fois mieux que le gouverneur approuve une faute & se trompe, que s’il étoit trompé par son Éleve, & que la faute se fît sans qu’il en sût rien. Qui croit devoir fermer les yeux sur quelque chose, se voit bientôt forcé de les fermer sur tout; le premier abus toléré en amene un autre, & cette chaîne ne finit plus qu’au renversement de tout ordre & au mépris de toute loi.
Une autre erreur que j’ai déjà combattue, mais qui ne sortira jamais des petits esprits, c’est d’affecter toujours la dignité magistrale, & de vouloir passer pour un homme parfait dans l’esprit de son disciple. Cette méthode est à contre-sens. Comment ne voient-ils pas qu’en voulant affermir leur autorité ils la détruisent, que pour faire écouter ce qu’on dit il faut se mettre à la place de ceux à qui l’on s’adresse, & qu’il faut être homme pour savoir parler au cœur humain? Tous ces gens parfaits ne touchent ni ne persuadent; on se dit toujours qu’il leur est bien aisé de combattre des passions qu’ils ne sentent pas. Montrez vos foiblesses à votre Éleve, si vous voulez le guérir des siennes; qu’il voye en vous les mêmes combats qu’il éprouve, qu’il apprenne à se vaincre à votre exemple, & qu’il ne dise pas comme les autres: ces vieillards dépités de n’être plus jeunes, veulent traiter les jeunes gens en vieillards, & parce que tous leurs desirs sont éteints, ils nous font un crime des nôtres.
Montaigne dit qu’il demandoit un jour au Seigneur de Langey combien de fois, dans ses négociations d’Allemagne, il s’étoit enivré pour le service du Roi. Je demanderois volontiers au gouverneur de certain jeune homme combien de fois il est entré dans un mauvais lieu pour le service de son Éleve. Combien de fois? je me trompe. Si la premiere n’ôte à jamais au libertin le desir d’y rentrer; s’il n’en rapporte le repentir & la honte; s’il ne verse dans votre sein des torrens de larmes, quittez-le à l’instant; il n’est qu’un monstre, ou vous n’êtes qu’un imbécille; vous ne lui servirez jamais à rien. Mais laissons ces expédiens extrêmes aussi tristes que dangereux, & qui n’ont aucun rapport à notre éducation.
Que de précautions à prendre avec un jeune homme bien né, avant de l’exposer au scandale des mœurs du siecle! Ces précautions sont pénibles, mais elles sont indispensables; c’est la négligence en ce point qui perd toute la jeunesse; c’est par le désordre du premier âge que les hommes dégénerent, & qu’on les voit devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. Vils & lâches dans leurs vices mêmes, ils n’ont que de petites âmes, parce que leurs corps usés ont été corrompus de bonne heure; à peine leur reste-t-il assez de vie pour se mouvoir. Leurs subtiles pensées marquent des esprits sans étoffe, ils ne savent rien sentir de grand & de noble; ils n’ont ni simplicité ni vigueur. Abjects en toute chose, & bassement méchans, ils ne sont que vains, fripons, faux; ils n’ont pas même assez de courage pour être d’illustres scélérats. Tels sont les méprisables hommes que forme la {tiret|cra|pule crapule de la Jeunesse; s’il s’en trouvoit un seul qui sût être tempérant & sobre, qui sût, au milieu d’eux, préserver son cœur, son sang, ses mœurs de la contagion de l’exemple, à trente ans il écraseroit tous ces insectes, & deviendroit leur maître avec moins de peine qu’il n’en eut à rester le sien.
Pour peu que la naissance ou la fortune eût fait pour Émile, il seroit cet homme s’il vouloit l’être: mais il les mépriseroit trop pour daigner les asservir. Voyons-le maintenant au milieu d’eux entrant dans le monde, non pour y primer, mais pour le connoître & pour y trouver une compagne digne de lui.
Dans quelque rang qu’il puisse être né, dans quelque société qu’il commence à s’introduire, son début sera simple & sans éclat; à Dieu ne plaise qu’il soit assez malheureux pour y briller: les qualités qui frappent au premier coup-d’œil ne sont pas les siennes, il ne les a ni ne les veut avoir. Il met trop peu de prix aux jugemens des hommes pour en mettre à leurs préjugés, & ne se soucie point qu’on l’estime avant que de le connoître. Sa maniere de se présenter n’est ni modeste ni vaine, elle est naturelle & vraie; il ne connoît ni gêne, ni déguisement, & il est au milieu d’un cercle, ce qu’il est seul & sans témoin. Sera-t-il pour cela grossier, dédaigneux, sans attention pour personne? Tout au contraire; si seul il ne compte pas pour rien les autres hommes, pourquoi les compteroit-il pour rien, vivant avec eux? Il ne les préfere point à lui dans ses manieres, parce qu’il ne les préfere pas à lui dans son cœur; mais il ne leur montre pas, non plus, une indifférence qu’il est bien éloigné d’avoir: s’il n’a pas les formules de la politesse, il a les soins de l’humanité. Il n’aime à voir souffrir personne, il n’offrira pas sa place à un autre par simagrée, mais il la lui cédera volontiers par bonté, si, le voyant oublié, il juge que cet oubli le mortifie; car il en coûtera moins a mon jeune homme de rester debout volontairement, que de voir l’autre y rester par force.
Quoiqu’en général Émile n’estime pas les hommes, il ne leur montrera point de mépris, parce qu’il les plaint & s’attendrit sur eux. Ne pouvant leur donner le goût des biens réels, il leur laisse les biens de l’opinion dont ils se contentent, de peur que les leur ôtant à pure perte, il ne les rendît plus malheureux qu’auparavant. Il n’est donc point disputeur, ni contredisant; il n’est pas, non plus, complaisant & flatteur; il dit son avis sans combattre celui de personne, parce qu’il aime la liberté par-dessus toute chose, & que la franchise en est un des plus beaux droits.
Il parle peu parce qu’il ne se soucie gueres qu’on s’occupe de lui; par la même raison, il ne dit que des choses utiles: autrement, qu’est-ce qui l’engageroit à parler? Émile est trop instruit pour être jamais babillard. Le grand caquet vient nécessairement, ou de la prétention à l’esprit, dont je parlerai ci-après, ou du prix qu’on donne à des bagatelles, dont on croit sottement que les autres font autant de cas que nous. Celui qui connoît assez de choses, pour donner à toutes leur véritable prix, ne parle jamais trop; car il sait apprécier aussi l’attention qu’on lui donne, & l’intérêt qu’on peut prendre à ses discours. Généralement les gens qui savent peu, parlent beaucoup, & les gens qui savent beaucoup, parlent peu: il est simple qu’un ignorant trouve important tout ce qu’il sait, & le dise à tout le monde. Mais un homme instruit, n’ouvre pas aisément son répertoire: il auroit trop à dire, & il voit encore plus à dire après lui; il se tait.
Loin de choquer les manieres des autres, Émile s’y conforme assez volontiers; non, pour paroître instruit des usages, ni pour affecter les airs d’un homme poli, mais au contraire, de peur qu’on ne le distingue, pour éviter d’être apperçu; & jamais il n’est plus à son aise, que quand on ne prend pas garde à lui.
Quoiqu’entrant dans le monde, il en ignore absolument les manieres: il n’est pas pour cela timide & craintif; s’il se dérobe, ce n’est point par embarras, c’est que pour bien voir, il faut n’être pas vu: car ce qu’on pense de lui, ne l’inquiete gueres, & le ridicule ne lui fait pas la moindre peur. Cela fait qu’étant toujours tranquille et de sang-froid, il ne se trouble point par la mauvaise honte. Soit qu’on le regarde ou non, il fait toujours de son mieux ce qu’il fait; & toujours tout à lui pour bien observer les autres, il saisit leurs manieres avec une aisance que ne peuvent avoir les esclaves de l’opinion. On peut dire qu’il prend plutôt l’usage du monde, précisément parce qu’il en fait peu de cas.
Ne vous trompez pas, cependant, sur sa contenance, & n’allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme & non suffisant; ses manieres sont libres & non dédaigneuses: l’air insolent n’appartient qu’aux esclaves, l’indépendance n’a rien d’affecté. Je n’ai jamais vu d’homme ayant de la fierté dans l’ame en montrer dans son maintien: cette affectation est bien plus propre aux ames viles & vaines, qui ne peuvent en imposer que par-là. Je lis dans un livre, qu’un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel, celui-ci lui demanda de quel pays il étoit: Je suis Anglois, répond l’étranger. Vous Anglois? réplique le danseur; vous seriez de cette Isle où les citoyens ont part à l’administration publique, & sont une portion de la puissance souveraine Non, monsieur; ce front baissé, ce regard timide, cette démarche incertaine, ne m’annoncent que l’esclave titré d’un Électeur.
Je ne sais, si ce jugement montre une grande connoissance du vrai rapport qui est entre le caractere d’un homme & son extérieur. Pour moi qui n’ai pas l’honneur d’être maître à danser, j’aurois pensé tout le contraire. J’aurois dit: cet Anglois n’est pas courtisan; je n’ai jamais ouï dire que les courtisans eussent le front baissé, & la démarche incertaine: un homme timide chez un danseur, pourroit bien ne l’être pas dans la Chambre des Communes. Assurément ce M. Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains!
Quand on aime on veut être aimé; Émile aime les hommes, il veut donc leur plaire. À plus forte raison, il veut plaire aux femmes. Son âge, ses mœurs, son projet, tout concourt à nourrir en lui ce desir. Je dis ses mœurs, car elles y font beaucoup; les hommes qui en ont, sont les vrais adorateurs des femmes. Ils n’ont pas comme les autres, je ne sais quel jargon moqueur de galanterie, mais ils ont un empressement plus vrai, plus tendre, & qui part du cœur. Je connoîtrois près d’une jeune femme un homme qui a des mœurs & qui commande à la Nature, entre cent mille débauchés. Jugez de ce que doit être Émile avec un tempérament tout neuf, & tant de raisons d’y résister! Pour auprès d’elles, je crois qu’il sera quelquefois timide & embarrassé; mais surement cet embarras ne leur déplaira pas, & les moins friponnes n’auront encore que trop souvent l’art d’en jouir & de l’augmenter. Au reste, son empressement changera sensiblement de forme selon les états. Il sera plus modeste & plus respectueux pour les femmes, plus vif & plus tendre auprès des filles à marier. Il ne perd point de vue l’objet de ses recherches, et c’est toujours à ce qui les lui rappelle, qu’il marque le plus d’attention.
Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l’ordre de la Nature, & même sur le bon ordre de la société, mais les premiers seront toujours préférés aux autres, & il respectera davantage un particulier plus vieux que lui, qu’un Magistrat de son âge. Étant donc, pour l’ordinaire, un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera, il sera toujours un des plus modestes, non par la vanité de paroître humble, mais par un sentiment naturel & fondé sur la raison. Il n’aura point l’impertinent savoir-vivre d’un jeune fat, qui, pour amuser la compagnie, parle plus haut que les sages, & coupe la parole aux anciens: il n’autorisera point, pour sa part, la réponse d’un vieux Gentilhomme à Louis XV, qui lui demandoit lequel il préféroit de son siecle ou de celui-ci. Sire, j’ai passé ma jeunesse à respecter les vieillards, & il faut que je passe ma vieillesse à respecter les enfans.
Ayant une ame tendre & sensible, mais n’appréciant rien sur le taux de l’opinion, quoiqu’il aime à plaire aux autres, il se souciera peu d’en être considéré. D’où il suit qu’il sera plus affectueux que poli, qu’il n’aura jamais d’airs ni de faste, & qu’il sera plus touché d’une caresse que de mille éloges. Par les mêmes raisons, il ne négligera ni ses manieres, ni son maintien, il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure, non pour paroître un homme de goût, mais pour rendre sa figure plus agréable; il n’aura point recours au cadre doré, & jamais l’enseigne richesse ne souillera son ajustement.
On voit que tout cela n’exige point de ma part un étalage de préceptes, & n’est qu’un effet de sa premiere éducation. On nous fait un grand mystere de l’usage du monde; comme si dans l’âge où l’on prend cet usage, on ne le prenoit pas naturellement, & comme si ce n’étoit pas dans un cœur honnête qu’il faut chercher ses premieres loix! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes; elle se montre sans peine quand on en a; c’est pour celui qui n’en a pas, qu’on est forcé de réduire en art ses apparences.
Le plus malheureux effet de la politesse d’usage, est d’enseigner l’art de se passer des vertus qu’elle imite. Qu’on nous inspire dans l’éducation l’humanité & la bienfaisance, nous aurons la politesse, ou nous n’en aurons plus besoin.
Si nous n’avons pas celle qui s’annonce par les graces, nous aurons celle qui annonce l’honnête homme & le citoyen; nous n’aurons pas besoin de recourir à la fausseté.
Au lieu d’être artificieux pour plaire, il suffira d’être bon; au lieu d’être faux pour flatter les foiblesses des autres, il suffira d’être indulgent.
Ceux avec qui l’on aura de tels procédés, n’en seront ni enorgueillis, ni corrompus; ils n’en seront que reconnoissans, & en deviendront meilleurs .
Il me semble que si quelque éducation doit produire l’espece de politesse qu’exige ici M. Duclos, c’est celle dont j’ai tracé le plan jusqu’ici.
Je conviens pourtant qu’avec des maximes si différentes, Émile ne sera point comme tout le monde, & Dieu le préserve de l’être jamais; mais, en ce qu’il sera différent des autres, il ne sera ni fâcheux, ni ridicule; la différence sera sensible sans être incommode. Émile sera, si l’on veut, un aimable étranger. D’abord on lui pardonnera ses singularités, en disant: il se formera. Dans la suite on sera tout accoutumé à ses manieres; & voyant qu’il n’en change pas, on les lui pardonnera encore en disant: il est fait ainsi.
Il ne sera point fêté comme un homme aimable, mais on l’aimera sans savoir pourquoi; personne ne vantera son esprit, mais on le prendra volontiers pour juge entre les gens d’esprit; le sien sera net & borné, il aura le sens droit, & le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves, il ne sauroit se piquer d’esprit. Je lui ai fait sentir que toutes les idées salutaires & vraiment utiles aux hommes ont été les premieres connues, qu’elles font de tout tems les seuls vrais liens de la société, & qu’il ne reste aux esprits transcendans qu’à se distinguer par des idées pernicieuses & funestes au genre humain. Cette maniere de se faire admirer ne le touche gueres: il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie, & en quoi il peut contribuer au bonheur d’autrui. La sphere de ses connoissances ne s’étend pas plus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite & bien marquée; n’étant point tenté d’en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent, il ne veut ni s’égarer, ni briller. Émile est un homme de bon sens, & ne veut pas être autre chose: on aura beau vouloir l’injurier par ce titre, il s’en tiendra toujours honoré.
Quoique le desir de plaire ne le laisse plus absolument indifférent sur l’opinion d’autrui, il ne prendra de cette opinion que ce qui se rapporte immédiatement à sa personne, sans se soucier des appréciations arbitraires, qui n’ont de loi que la mode ou les préjugés. Il aura l’orgueil de vouloir bien faire tout ce qu’il fait, même de le vouloir faire mieux qu’un autre. À la course il voudra être le plus léger, à la lutte le plus fort, au travail le plus habile, aux jeux d’adresse le plus adroit; mais il cherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par eux-mêmes, & qui ont besoin d’être constatés par le jugement d’autrui, comme d’avoir plus d’esprit qu’un autre, de parler mieux, d’être plus savant, &c. encore moins ceux qui ne tiennent point du tout à la personne, comme d’être d’une plus grande naissance, d’être estimé plus riche, plus en crédit, plus considéré, d’en imposer par un plus grand faste.
Aimant les hommes parce qu’ils sont ses semblables, il aimera sur-tout ceux qui lui ressemblent le plus, parce qu’il se sentira bon, & jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales, en tout ce qui tient au bon caractere, il sera fort aise d’être approuvé. Il ne se dira pas précisément, je me réjouis parce qu’on m’approuve; mai, je me réjouis parce qu’on approuve ce que j’ai fait de bien; je me réjouis de ce que les gens qui m’honorent se font honneur; tant qu’ils jugeront aussi sainement, il sera beau d’obtenir leur estime.
Étudiant les hommes par leurs mœurs dans le monde comme il les étudioit ci-devant par leurs passions dans l’Histoire, il aura souvent lieu de réfléchir sur ce qui flatte ou choque le cœur humain. Le voilà philosophant sur les principes du goût, & voilà l’étude qui lui convient durant cette époque.
Plus on va chercher loin les définitions du goût, & plus on s’égare; le goût n’est que la faculté de juger de ce qui plaît ou déplaît au plus grand nombre. Sortez de-là, vous ne savez plus ce que c’est que le goût. Il ne s’ensuit pas qu’il y ait plus de gens de goût que d’autres; car bien que la pluralité juge sainement de chaque objet, il y a peu d’hommes qui jugent comme elle sur tous; & bien que le concours des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de goût; de même qu’il y a peu de belles personnes, quoique l’assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.