SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Je reviens à la pratique. J’ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu’il le demande, mais parce qu’il en a besoin , ni rien faire par obéissance, mais seulement par nécessité; ainsi les mots d’obéir & de commander seront proscrits de son Dictionnaire, encore plus ceux de devoir & d’obligation; mais ceux de force, de nécessité, d’impuissance & de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant l’âge de raison l’on ne sauroit avoir aucune idée des êtres moraux ni des relations sociales; il faut donc éviter autant qu’il se peut d’employer des mots qui les expriment, de peur que l’enfant n’attache d’abord à ces mots de fausses idées qu’on ne saura point, ou qu’on ne pourra plus détruire. La premiere fausse idée qui entre dans sa tête est en lui le germe de l’erreur & du vice; c’est à ce premier pas qu’il faut sur-tout faire attention. Faites que tant qu’il n’est frappé que des choses sensibles, toutes ses idées s’arrêtent aux sensations; faites que de toutes parts il n’apperçoive autour de lui que le monde physique: sans quoi soyez sûr qu’il ne vous écoutera point du tout, ou qu’il se fera du monde moral, dont vous lui parlez, des notions fantastiques que vous n’effacerez de la vie.

Raisonner avec les enfans étoit la grande maxime de Locke; c’est la plus en vogue aujourd’hui: son succès ne me paroit pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; & pour moi je ne vois rien de plus sot que ces enfans avec qui l’on a tant raisonné. De toutes les facultés de l’homme, la raison, qui n’est, pour ainsi dire, qu’un composé de toutes les autres, est celle qui se développe le plus difficilement & le plus tard: & c’est de celle-là qu’on veut se servir pour développer les premieres! Le chef-d’œuvre d’une bonne éducation est de faire un homme raisonnable: & l’on prétend élever un enfant par la raison! C’est commencer par la fin, c’est vouloir faire l’instrument de l’ouvrage. Si les enfans entendoient raison, ils n’auroient pas besoin d’être élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge une langue qu’ils n’entendent point, on les accoutume à se payer de mots, à contrôler tout ce qu’on leur dit, à se croire aussi sages que leurs maîtres, à devenir disputeurs & mutins; & tout ce qu’on pense obtenir d’eux par des motifs raisonnables, on ne l’obtient jamais que par ceux de convoitise ou de crainte ou de vanité, qu’on est toujours forc d’y joindre.

Voici la formule à laquelle peuvent se réduire à peu près toutes les leçons de morale qu’on fait & qu’on peut faire aux enfants.

Le Maître.

Il ne faut pas faire cela.

L’Enfant.

Et pourquoi ne faut-il pas faire cela?

Le Maître.

Parce que c’est mal fait.

L’Enfant.

Mal fait! Qu’est-ce qui est mal fait?

Le Maître.

Ce qu’on vous défend.

L’Enfant.

Quel mal y a-t-il à faire ce qu’on me défend.

Le Maître.

On vous punit pour avoir désobéi.

L’Enfant.

Je ferai en sorte qu’on n’en sache rien.

Le Maître.

On vous épiera.

L’Enfant.

Je me cacherai.

Le Maître.

On vous questionnera.

L’Enfant.

Je mentirai.

Le Maître.

Il ne faut pas mentir.

L’Enfant.

Pourquoi ne faut-il pas mentir?

Le Maître.

Parce que c’est mal fait, &c.

Voilà le cercle inévitable. Sortez-en; l’enfant ne entend plus. Ne sont-ce pas là des instructions fort utiles? Je serois bien curieux de savoir ce qu’on pourroit mettre à la place de ce dialogue? Locke lui-même y eût, à coup sûr, été fort embarrassé. Connoître le bien & le mal, sentir la raison des devoirs de l’homme, n’est pas l’affaire d’un enfant.

La nature veut que les enfans soient enfans avant que d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni saveur, & ne tarderont pas à se corrompre: nous aurons de jeunes docteurs & de vieux enfans. L’enfance a des manieres de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres; & j’aimerois autant exiger qu’un enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui serviroit la raison à cet âge? Elle est le frein de la force, & l’enfant n’a pas besoin de ce frein.

En essayant de persuader à vos Éleves le devoir de l’obéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force & les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l’intérêt, ou contraints par la force, ils font semblant d’être convaincus par la raison. Ils voient très-bien que l’obéissance leur est avantageuse, & la rebellion nuisible, aussi-tôt que vous vous appercevez de l’une ou de l’autre. Mais comme vous n’exigez rien d’eux qui ne leur soit désagréable, & qu’il est toujours pénible de faire les volontés d’autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés qu’ils font bien si l’on ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir qu’ils font mal, s’ils sont découverts, de crainte d’un plus grand mal. La raison du devoir n’étant pas de leur âge, il n’y a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible: mais la crainte du châtiment, l’espoir du pardon, l’importunité, l’embarras de répondre, leur arrachent tous les aveux qu’on exige, & l’on croit les avoir convaincus, quand on ne les a qu’ennuyés ou intimidés.

Qu’arrive-t-il de-là? Premierement, qu’en leur imposant un devoir qu’ils ne sentent pas, vous les indisposez contre votre tyrannie, & les détournez de vous aimer; que vous leur apprenez à devenir dissimulés, faux, menteurs, pour extorquer des récompenses ou se dérober aux châtimens; qu’enfin, les accoutumant à couvrir toujours d’un motif apparent un motif secret, vous leur donnez vous-même le moyen de vous abuser sans cesse, de vous ôter la connoissance de leur vrai caractere, & de payer vous & les autres de vaines paroles dans l’occasion. Les loix, direz-vous, quoiqu’obligatoires pour la conscience, usent de même de contrainte avec les hommes faits: J’en conviens. Mais que sont ces hommes, sinon des enfans gâtés par l’éducation? Voilà précisément ce qu’il faut prévenir. Employez la force avec les enfans & la raison avec les hommes: tel est l’ordre naturel; le sage n’a pas besoin de loix.

Traitez votre Éleve selon son âge. Mettez-le d’abord à sa place, & tenez l’y si bien, qu’il ne tente plus d’en sortir. Alors, avant de savoir ce que c’est que sagesse, il en pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous prétendiez avoir aucune autorité sur lui. Qu’il sache seulement qu’il est foible & que vous êtes fort, que par son état & le vôtre il est nécessairement à votre merci; qu’il le sache, qu’il l’apprenne, qu’il le sente: qu’il sente de bonne heure sur sa tête altiere le dur joug que la nature impose à l’homme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini ploye: qu’il voye cette nécessité dans les choses, jamais dans le caprice des hommes; que le frein qui le retient soit la force non l’autorité. Ce dont il doit s’abstenir, ne le lui défendez pas, empêchez-le de le faire, sans explications, sans raisonnements: ce que vous lui accordez, accordez-le à son premier mot, sans sollicitations, sans prieres, sur-tout sans conditions. Accordez avec plaisir, ne refusez qu’avec répugnance; mais que tous vos refus soient irrévocables, qu’aucune importunité ne vous ébranle, que le non prononcé soit un mur d’airain, contre lequel l’enfant n’aura pas épuisé cinq ou six fois ses forces, qu’il ne tentera plus de le renverser.

C’est ainsi que vous le rendrez patient, égal, résigné, paisible, même quand il n’aura pas ce qu’il a voulu; car il est dans la nature de l’homme d’endurer patiemment la nécessité des choses, mais non la mauvaise volonté d’autrui. Ce mot: il n’y en a plus, est une réponse contre laquelle jamais enfant ne s’est mutiné, à moins qu’il ne crût que c’étoit un mensonge. Au reste, il n’y a point ici de milieu; il faut n’en rien exiger du tout, ou le plier d’abord à la plus parfaite obéissance. La pire éducation est de le laisser flottant entre ses volontés & les vôtres, & de disputer sans cesse entre vous & lui à qui des deux sera le maître; j’aimerois cent fois mieux qu’il le fût toujours.

Il est bien étrange que depuis qu’on se mêle d’élever des enfans on n’ait imaginé d’autre instrument pour les conduire que l’émulation, la jalousie, l’envie, la vanité, l’avidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses, les plus promptes à fermenter, & les plus propres à corrompre l’ame, même avant que le corps soit formé. À chaque instruction précoce qu’on veut faire entrer dans leur tête, on plante un vice au fond de leur cœur; d’insensés instituteurs pensent faire des merveilles en les rendant méchans pour leur apprendre ce que c’est que bonté; & puis ils nous disent gravement: tel est l’homme. Oui, tel est l’homme que vous avez fait.

On a essayé tous les instrumens, hors un: le seul précisément qui peut réussir; la liberté bien réglée. Il ne faut point se mêler d’élever un enfant quand on ne sait pas le conduire où l’on veut par les seules loix du possible & de l’impossible. La sphère de l’un & de l’autre lui étant également inconnue, on l’étend, on la resserre autour de lui comme on veut. On l’enchaîne, on le pousse, on le retient avec le seul lien de la nécessité, sans qu’il en murmure: on le rend souple & docile par la seule force des choses, sans qu’aucun vice ait l’occasion de germer en lui: car jamais les passions ne s’animent, tant qu’elles sont de nul effet.

Ne donnez à votre Éleve aucune espece de leçon verbale, il n’en doit recevoir que de l’expérience; ne lui infligez aucune espece de châtiment, car il ne sait ce que c’est qu’être en faute; ne lui faites jamais demander pardon, car il ne sauroit vous offenser. Dépourvu de toute moralité dans ses actions, il ne peut rien faire qui soit moralement mal, & qui mérite ni châtiment ni réprimande.

Je vois déjà le lecteur effrayé juger de cet enfant par les nôtres: il se trompe. La gêne perpétuelle où vous tenez vos Éleves irrite leur vivacité; plus ils sont contraints sous vos yeux, plus ils sont turbulens au moment qu’ils s’échappent; il faut bien qu’ils se dédommagent, quand ils peuvent, de la dure contrainte où vous les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la jeunesse de tout un village. Enfermez un petit Monsieur & un petit paysan dans une chambre; le premier aura tout renversé, tout brisé, avant que le second soit sorti de sa place. Pourquoi cela? si ce n’est que l’un se hâte d’abuser d’un moment de licence, tandis que l’autre, toujours sûr de sa liberté, ne se presse jamais en user? Et cependant les enfans des villageois, souvent flattés ou contrariés sont encore bien loin de l’état où je veux qu’on les tienne.

Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvemens de la nature sont toujours droits: il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment & par où il y est entré. La seule passion naturelle à l’homme, est l’amour de soi-même, ou l’amour-propre pris dans un sens étendu. Cet amour-propre en soi ou relativement à nous est bon & utile, & comme il n’a point de rapport nécessaire à autrui, il est à cet égard naturellement indifférent; il ne devient bon ou mauvais que par l’application qu’on en fait & les relations qu’on lui donne. Jusqu’à ce que le guide de l’amour-propre, qui est la raison, puisse naître, il importe donc qu’un enfant ne fasse rien parce qu’il est vu ou entendu, rien en un mot par rapport aux autres, mais seulement ce que la nature lui demande, & alors il ne fera rien que de bien.

Je n’entends pas qu’il ne fera jamais de dégât, qu’il ne se blessera point, qu’il ne brisera pas peut-être un meuble de prix s’il le trouve à sa portée. Il pourroit faire beaucoup de mal sans mal faire, parce que la mauvaise action dépend de l’intention de nuire, & qu’il n’aura jamais cette intention. S’il l’avoit une seule fois, tout seroit déjà perdu; il seroit méchant presque sans ressource.

Telle chose est mal aux yeux de l’avarice, qui ne l’est pas aux yeux de la raison. En laissant les enfans en pleine liberté d’exercer leur étourderie, il convient d’écarter d’eux tout ce qui pourroit la rendre coûteuse, & de ne laisser à leur portée rien de fragile & de précieux. Que leur appartement soit garni de meubles grossiers et solides: point de miroirs, point de porcelaines, points d’objets de luxe. Quant à mon Émile que j’éleve à la campagne, sa chambre n’aura rien qui la distingue de celle d’un paysan. À quoi bon la parer avec tant de soin, puisqu’il y doit rester si peu? Mais je me trompe; il la parera lui-même, & nous verrons bientôt de quoi.

Que si malgré vos précautions l’enfant vient à faire quelque désordre, à casser quelque piece utile, ne le punissez point de votre négligence, ne le grondez point; qu’il n’entende pas un seul mot de reproche, ne lui laissez pas même entrevoir qu’il vous ait donné du chagrin, agissez exactement comme si le meuble se fût cassé de lui-même; enfin croyez avoir beaucoup fait si vous pouvez ne rien dire.

Oserai-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile regle de toute l’éducation? ce n’est pas de gagner du tems, c’est d’en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes: il en faut faire quand on réfléchit; & quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine, est celui de la naissance à l’âge de douze ans. C’est le tems où germent les erreurs & les vices, sans qu’on ait encore aucun instrument pour les détruire; & quand l’instrument vient, les racines sont si profondes, qu’il n’est plus tems de les arracher. Si les enfans sautoient tout d’un coup de la mamelle à l’âge de raison, l’éducation qu’on leur donne pourroit leur convenir; mais selon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudroit qu’ils ne fissent rien de leur ame jusqu’à ce qu’elle eût toutes ses facultés; car il est impossible qu’elle apperçoive le flambeau que vous lui présentez tandis qu’elle est aveugle, & qu’elle suive dans l’immense plaine des idées une route que la raison trace encore si légerement pour les meilleurs yeux.

La premiere éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité; mais à garantir le cœur du vice & l’esprit de l’erreur. Si vous pouviez ne rien faire & ne rien laisser faire: si vous pouviez amener votre Éleve sain & robuste à l’âge de douze ans, sans qu’il sçût distinguer sa main droite de sa main gauche, dès vos premieres leçons, les yeux de son entendement s’ouvriroient à la raison; sans préjugé, sans habitude, il n’auroit rien en lui qui pût contrarier l’effet de vos soins. Bientôt il deviendroit entre vos mains le plus sage des hommes, & en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d’éducation.

Prenez le contre-pied de l’usage, & vous ferez presque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d’un enfant un enfant, mais un Docteur, les peres & les maîtres n’ont jamais assez-tôt tancé, corrigé, réprimandé, flatté, menacé, promis, instruit, parlé raison. Faites mieux: soyez raisonnable, & ne raisonnez point avec votre Éleve, sur-tout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car amener ainsi toujours la raison dans les choses désagréables, ce n’est que la lui rendre ennuyeuse, & la décréditer de bonne heure dans un esprit qui n’est pas encore en état de l’entendre. Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses forces, mais tenez son ame oisive aussi long-tems qu’il se pourra. Redoutez tous les sentimens antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les impressions étrangères: & pour empêcher le mal de naître, ne vous pressez point de faire le bien; car il n’est jamais tel que quand la raison l’éclaire. Regardez tous les délais comme des avantages; c’est gagner beaucoup que d’avancer vers le terme sans rien perdre; laissez meurir l’enfance dans les enfans. Enfin, quelque leçon leur devient-elle nécessaire? gardez-vous de la donner aujourd’hui, si vous pouvez différer jusqu’à demain sans danger.

Une autre considération qui confirme l’utilité de cette méthode, est celle du génie particulier de l’enfant, qu’il faut bien connoître pour savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin d’être gouverné; & il importe au succès des soins qu’on prend, qu’il soit gouverné par cette forme & non par une autre. Homme prudent, épiez long-tems la nature, observez bien votre Éleve avant de lui dire le premier mot; laissez d’abord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer, ne le contraignez en quoi que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce tems de liberté soit perdu pour lui? tout au contraire, il sera le mieux employé; car c’est ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un tems précieux: au lieu que si vous commencez d’agir avant de savoir ce qu’il faut faire, vous agirez au hazard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas; vous serez plus éloigné du but que si vous eussiez été moins pressé de l’atteindre. Ne faites donc pas comme l’avare qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un tems que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage Médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la premiere vue, mais il étudie premierement le tempérament du malade avant de lui rien prescrire: il commence tard à le traiter, mais il le guérit; tandis que le Médecin trop pressé le tue.

Mais où placerons-nous cet enfant pour l’élever comme un être insensible, comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la Lune, dans une Isle déserte? L’écarterons-nous de tous les humains? N’aura-t-il pas continuellement, dans le monde, le spectacle & l’exemple des passions d’autrui? Ne verra-t-il jamais d’autres enfans de son âge? Ne verra-t-il pas ses parents, ses voisins, sa nourrice, sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un Ange?

Cette objection est forte & solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée qu’une éducation naturelle? Ô hommes, est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés, j’en conviens: peut-être sont-elles insurmontables. Mais toujours est-il sûr qu’en s’appliquant à les prévenir, on les prévient jusqu’à certain point. Je montre le but qu’il faut qu’on se propose: je ne dis pas qu’on y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi.

Souvenez-vous qu’avant d’oser entreprendre de former un homme, il faut s’être fait homme soi-même; il faut trouver en soi l’exemple qu’il se doit proposer. Tandis que l’enfant est encore sans connoissance, on a le tems de préparer tout ce qui l’approche, à ne frapper ses premiers regards que des objets qu’il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde; commencez par vous faire aimer, afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point maître de l’enfant, si vous ne l’êtes de tout ce qui l’entoure, & cette autorité ne sera jamais suffisante, si elle n’est fondée sur l’estime de la vertu. Il ne s’agit point d’épuiser sa bourse & de verser l’argent à pleines mains; je n’ai jamais vu que l’argent fît aimer personne. Il ne faut point être avare & dur, ni plaindre la misere qu’on peut soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n’ouvrez aussi votre cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. C’est votre tems, ce sont vos soins, vos affections, c’est vous-même qu’il faut donner; car, quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n’est point vous. Il y a des témoignages d’intérêt & de bienveillance qui font plus d’effet, & sont réellement plus utiles que tous les dons: combien de malheureux, de malades ont plus besoin de consolations que d’aumônes! combien d’opprimés à qui la protection sert plus que l’argent! Raccommodez les gens qui se brouillent, prévenez les procès, portez les enfans au devoir, les peres à l’indulgence, favorisez d’heureux mariages, empêchez les vexations, employez, prodiguez le crédit des parens de votre Éleve en faveur du foible à qui on refuse justice, & que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Ne faites pas seulement l’aumône, faites la charité; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l’argent: aimez les autres, & ils vous aimeront; servez-les, & ils vous serviront; soyez leur frere, & ils seront vos enfans.

C’est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever Émile à la campagne, loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres; loin des noires mœurs des villes que le vernis dont on les couvre rend séduisantes & contagieuses pour les enfans; au lieu que les vices des paysans, sans apprêt & dans toute leur grossiereté, sont plus propres à rebuter qu’à séduire, quand on n’a nul intérêt à les imiter.

Au village un Gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu’il voudra présenter à l’enfant; sa réputation, ses discours, son exemple, auront une autorité qu’ils ne sauroient avoir à la ville: étant utile à tout le monde, chacun s’empressera de l’obliger, d’être estimé de lui, de se montrer au disciple tel que le maître voudroit qu’on fût en effet; & si l’on ne se corrige pas du vice, on s’abstiendra du scandale; c’est tout ce dont nous avons besoin pour notre objet.

Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes: le mal que les enfans voyent les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours sermoneurs, toujours moralistes, toujours pédans, pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne, vous leur en donnez à la fois vingt autres qui ne valent rien; plein de ce qui se passe dans votre tête, vous ne voyez pas l’effet que vous produisez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excedez incessamment, pensez-vous qu’il n’y en ait pas une qu’ils saisissent à faux? Pensez-vous qu’ils ne commentent pas à leur maniere vos explications diffuses, & qu’ils n’y trouvent pas de quoi se faire un systême à leur portée qu’ils sauront vous opposer dans l’occasion?

Écoutez un petit bon-homme qu’on vient d’endoctriner; laissez-le jaser, questionner, extravaguer à son aise, & vous allez être surpris du tour étrange qu’ont pris vos raisonnemens dans son esprit: il confond tout, il renverse tout, il vous impatiente, il vous désole quelquefois par des objections imprévues. Il vous réduit a vous taire, ou à le faire taire: & que peut-il penser de ce silence de la part d’un homme qui aime tant à parler? Si jamais il remporte cet avantage, & qu’il s’en apperçoive, adieu l’éducation; tout est fini dès ce moment, il ne cherche plus à s’instruire, il cherche à vous réfuter.

Maîtres zelés, soyez simples, discrets, retenus; ne vous hâtez jamais d’agir que pour empêcher d’agir les autres; je le répéterai sans cesse, renvoyez, s’il se peut, une bonne instruction, de peur d’en donner une mauvaise. Sur cette terre dont la nature eût fait le premier paradis de l’homme, craignez d’exercer l’emploi du tentateur en voulant donner à l’innocence la connoissance du bien & du mal: ne pouvant empêcher que l’enfant ne s’instruise au-dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance à imprimer ces exemples dans son esprit sous l’image qui lui convient.

Les passions impétueuses produisent un grand effet sur l’enfant qui en est témoin, parce qu’elles ont des signes très-sensibles qui le frappent & le forcent d’y faire attention. La colere sur-tout est si bruyante dans ses emportemens, qu’il est impossible de ne pas s’en appercevoir étant à portée. Il ne faut pas demander si c’est là pour un pédagogue l’occasion d’entamer un beau discours. Eh! point de beaux discours: rien du tout, pas un seul mot. Laissez venir l’enfant: étonné du spectacle, il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple; elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé, des yeux étincelans, un geste menaçant, il entend des cris; tous signes que le corps n’est pas dans son assiette. Dites-lui posément, sans affectation, sans mystere; ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fievre. Vous pouvez de-là tirer occasion de lui donner, mais en peu de mots, une idée des maladies & de leurs effets: car cela aussi est de la nature, & c’est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.

Se peut-il que sur cette idée, qui n’est pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, qu’il regardera comme des maladies? & croyez-vous qu’une pareille notion donnée à propos ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale? Mais voyez dans l’avenir les conséquences de cette notion! vous voilà autorisé, si jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; à l’enfermer dans sa chambre, dans son lit s’il le faut; à le tenir au régime, à l’effrayer lui-même de ses vices naissans, à les lui rendre odieux & redoutables, sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévérité dont vous serez peut-être forcé d’user pour l’en guérir. Que s’il vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de sortir du sang-froid & de la modération dont vous devez faire votre étude, ne cherchez point à lui déguiser votre faute: mais dites-lui franchement avec un tendre reproche: mon ami, vous m’avez fait mal.

Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la simplicité des idées dont il est nourri, ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de maniere qu’il puisse l’apprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois, & faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis assez redire que pour être le maître de l’enfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit Émile, au fort d’une rixe entre deux voisines, s’avançant vers la plus furieuse, & lui disant d’un ton de commisération: Ma bonne, vous êtes malade, j’en suis bien fâché. À coup sûr cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs ni peut-être sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je l’emmene de gré ou de force avant qu’il puisse appercevoir cet effet, ou du moins avant qu’il y pense, & je me hâte de le distraire sur d’autres objets qui le lui fassent bien vite oublier.

Mon dessein n’est point d’entrer dans tous les détails, mais seulement d’exposer les maximes générales, & de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible qu’au sein de la société, l’on puisse amener un enfant à l’âge de douze ans, sans lui donner quelque idée des rapports d’homme à homme, & de la moralité des actions humaines. Il suffit qu’on s’applique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard qu’il se pourra, & que quand elles deviendront inévitables on les borne à l’utilité présente, seulement pour qu’il ne se croie pas le maître de tout, & qu’il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule & sans le savoir. Il y a des caracteres doux & tranquilles qu’on peut mener loin sans danger dans leur premiere innocence; mais il y a aussi des naturels violens dont la férocité se développe de bonne heure, & qu’il faut se hâter de faire hommes pour n’être pas obligé de les enchaîner.

Nos premiers devoirs sont envers nous; nos sentimens primitifs se concentrent en nous-mêmes; tous nos mouvemens naturels se rapportent d’abord à notre conservation & à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due, & c’est encore un des contre-sens des éducations communes, que parlant d’abord aux enfans de leurs devoirs, jamais de leurs droits, on commence par leur dire le contraire de ce qu’il faut, ce qu’ils ne sauroient entendre, & ce qui ne peut les intéresser.

Si j’avois donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirois; un enfant ne s’attaque pas aux personnes, mais aux choses; & bientôt il apprend par l’expérience à respecter quiconque le passe en âge & en force, mais les choses ne se défendent pas elles-mêmes. La premiere idée qu’il faut lui donner est donc moins celle de la liberté, que de la propriété; & pour qu’il puisse avoir cette idée, il faut qu’il ait quelque chose en propre. Lui citer ses hardes, ses meubles, ses jouets, c’est ne lui rien dire; puisque bien qu’il dispose de ces choses, il ne sait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire qu’il les a parce qu’on les lui a données, c’est ne faire gueres mieux, car pour donner il faut avoir: voilà donc une propriété antérieure à la sienne, & c’est le principe de la propriété qu’on lui veut expliquer; sans compter que le don est une convention, & que l’enfant ne peut savoir encore ce que c’est que convention . Lecteurs, remarquez, je vous prie, dans cet exemple & dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfans des mots qui n’ont aucun sens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits.

Il s’agit donc de remonter à l’origine de la propriété; car c’est de-là que la premiere idée en doit naître. L’enfant, vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres; il ne faut pour cela que des yeux, du loisir, & il aura l’un & l’autre. Il est de tout âge, sur-tout du sien, de vouloir créer, imiter, produire, donner des signes de puissance & d’activité. Il n’aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu’il voudra jardiner à son tour.

Par les principes ci-devant établis, je ne m’oppose point à son envie; au contraire je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien; du moins il le croit ainsi: je deviens son garçon jardinier; en attendant qu’il ait des bras je laboure pour lui la terre; il en prend possession en y plantant une fêve, & surement cette possession est plus sacrée & plus respectable que celle que prenoit Nunès Balbao de l’Amérique méridionale au nom du Roi d’Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.

On vient tous les jours arroser les fêves, on les voit lever dans des transports de joie. J’augmente cette joie en lui disant, cela vous appartient; & lui expliquant alors ce terme d’appartenir, je lui fais sentir qu’il a mis là son tems, son travail, sa peine, sa personne enfin; qu’il y a dans cette terre quelque chose de lui-même qu’il peut reclamer contre qui que ce soit, comme il pourroit retirer son bras de la main d’un autre homme qui voudroit le retenir malgré lui.

Un beau jour il arrive empressé & l’arrosoir à la main. Ô spectacle! ô douleur! toutes les fêves sont arrachées, tout le terrein est bouleversé, la place même ne se reconnoit plus. Ah! qu’est devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes soins & de mes sueurs? Qui m’a ravi mon bien? qui m’a pris mes fêves? Ce jeune cœur se souleve; le premier sentiment de l’injustice y vient verser sa triste amertume. Les larmes coulent en ruisseaux: l’enfant désolé remplit l’air de gémissemens & de cris. On prend part à sa peine, à son indignation; on cherche, on s’informe, on fait des perquisitions. Enfin, l’on découvre que le jardinier a fait le coup: on le fait venir.

Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier apprenant de quoi l’on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi! Messieurs! c’est vous qui m’avez ainsi gâté mon ouvrage! J’avois semé là des melons de Malte dont la graine m’avoit été donnée comme un trésor, & desquels j’espérois vous régaler quand ils seroient mûrs: mais voilà que pour y planter vos misérables fêves, vous m’avez détruit mes melons déjà tout levés, & que je ne remplacerai jamais. Vous m’avez fait un tort irréparable, & vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis.

Jean-Jaques.

” Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d’autre graine de Malte, & nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu’un n’y a point mis la main avant nous.

Robert.

” Oh bien, Messieurs! vous pouvez donc vous reposer; car il n’y a plus gueres de terre en friche. Moi, je travaille celle que mon pere a bonifiée; chacun en fait autant de son côté, & toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis long-tems.

Émile.

” Monsieur Robert, il y a donc souvent de la graine de melon perdue?

Robert.

” Pardonnez-moi, mon jeune cadet; car il ne nous vient pas souvent de petits Messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin; chacun respecte le travail des autres, afin que le sien soit en sûreté.

Émile.