SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Vous lui trouvez pourtant de l’esprit, & il en a pour babiller avec les femmes, sur le ton dont j’ai déjà parlé; mais qu’il soit dans le cas d’avoir à payer de sa personne, à prendre un parti dans quelque occasion difficile, vous le verrez cent fois plus stupide & plus bête que le fils du plus gros manant.

Pour mon Éleve, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à se suffire à lui-même, autant qu’il est possible, il ne s’accoutume point à recourir sans cesse aux autres, encore moins à leur étaler son grand savoir. En revanche il juge, il prévoit, il raisonne en tout ce qui se rapporte immédiatement à lui. Il ne jase pas, il agit; il ne sait pas un mot de ce qui se fait dans le monde, mais il sait fort bien faire ce qui lui convient. Comme il est sans cesse en mouvement, il est forcé d’observer beaucoup de choses, de connoître beaucoup d’effets; il acquiert de bonne heure une grande expérience, il prend ses leçons de la nature & non pas des hommes; il s’instruit d’autant mieux qu’il ne voit nulle part l’intention de l’instruire. Ainsi son corps & son esprit s’exercent à la fois. Agissant toujours d’après sa pensée, & non d’après celle d’un autre, il unit continuellement deux opérations; plus il se rend fort & robuste, plus il devient sensé & judicieux. C’est le moyen d’avoir un jour ce qu’on croit incompatible, & ce que presque tous les grands hommes ont réuni: la force du corps & celle de l’ame; la raison d’un sage & la vigueur d’un athlete.

Jeune Instituteur, je vous prêche un art difficile; c’est de gouverner sans préceptes, & de tout faire en ne faisant rien. Cet art, j’en conviens, n’est pas de votre âge; il n’est pas propre à faire briller d’abord vos talens, ni à vous faire valoir auprès des peres; mais c’est le seul propre à réussir. Vous ne parviendrez jamais à faire des sages, si vous ne faites d’abord des polissons: c’étoit l’éducation des Spartiates; au lieu de les coller sur des livres, on commençoit par leur apprendre à voler leur dîné. Les Spartiates étoient-ils pour cela grossiers étant grands? Qui ne connoit la force & le sel de leurs reparties? Toujours faits pour vaincre, ils écrasoient leurs ennemis en toute espece de guerre, & les babillards Athéniens craignoient autant leurs mots que leurs coups.

Dans les éducations les plus soignées, le Maître commande & croit gouverner; c’est en effet l’enfant qui gouverne. Il se sert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce qu’il lui plait, & il sait toujours vous faire payer une heure d’assiduité par huit jours de complaisance. À chaque instant il faut pactiser avec lui. Ces traités, que vous proposez à votre mode, & qu’il exécute à la sienne, tournent toujours au profit de ses fantaisies; sur-tout quand on a la mal-adresse de mettre en condition pour son profit ce qu’il est bien sûr d’obtenir, soit qu’il remplisse ou non la condition qu’on lui impose en échange. L’enfant, pour l’ordinaire, lit beaucoup mieux dans l’esprit du Maître, que le Maître dans le cœur de l’enfant, & cela doit être; car toute la sagacité qu’eut employé l’enfant livré à lui-même à pourvoir à la conservation de sa personne, il l’emploie à sauver sa liberté naturelle des chaînes de son tyran. Au lieu que celui-ci, n’ayant nul intérêt si pressant à pénétrer l’autre, trouve quelquefois mieux son compte à lui laisser sa paresse ou sa vanité.

Prenez une route opposée avec votre Éleve; qu’il croie toujours être le maître, & que ce soit toujours vous qui le soyez. Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté; on captive ainsi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connoit rien, n’est-il pas à votre merci? Ne disposez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l’environne? N’êtes-vous pas le maître de l’affecter comme à il vous plait? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n’est-il pas dans vos mains sans qu’il le sache? Sans doute, il ne doit faire que ce qu’il veut; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu’il fasse; il ne doit pas faire un pas que vous ne l’ayez prévu, il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne sachiez ce qu’il va dire.

C’est alors qu’il pourra se livrer aux exercices du corps, que lui demande son âge, sans abrutir son esprit; c’est alors qu’au lieu d’aiguiser sa ruse à éluder un incommode empire, vous le verrez s’occuper uniquement à tirer de tout ce qui l’environne le parti le plus avantageux pour son bien-être actuel; c’est alors que vous serez étonné de la subtilité de ses inventions, pour s’approprier tous les objets auxquels il peut atteindre, & pour jouir vraiment des choses sans le secours de l’opinion.

En le laissant ainsi maître de ses volontés, vous ne fomenterez point ses caprices. En ne faisant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce qu’il doit faire; & bien que son corps soit dans un mouvement continuel, tant qu’il s’agira de son intérêt présent & sensible, vous verrez toute la raison dont il est capable se développer beaucoup mieux, & d’une maniere beaucoup plus appropriée à lui, que dans des études de pure spéculation.

Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne se défiant point de vous, n’ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point, il ne vous mentira point, il se montrera tel qu’il est sans crainte; vous pourrez l’étudier tout à votre aise, & disposer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, sans qu’il pense jamais en recevoir aucune.

Il n’épiera point, non plus, vos mœurs avec une curieuse jalousie, & ne se fera point un plaisir secret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous prévenons est très-grand. Un des premiers soins des enfans est, comme je l’ait dit, de découvrir le foible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la méchanceté, mais il n’en vient pas: il vient du besoin d’éluder une autorité qui les importune. Surchargés du joug qu’on leur impose, ils cherchent à le secouer, & les défauts qu’ils trouvent dans les maîtres, leur fournissent de bons moyens pour cela. Cependant l’habitude se prend d’observer les gens par leurs défauts, & de se plaire à leur en trouver. Il est clair que voilà encore une source de vices bouchée dans le cœur d’Émile; n’ayant nul intérêt à me trouver des défauts, il ne m’en cherchera pas, & sera peu tenté d’en chercher à d’autres.

Toutes ces pratiques semblent difficiles parce qu’on ne s’en avise pas, mais dans le fond elles ne doivent point l’être. On est en droit de vous supposer les lumieres nécessaires pour exercer le métier que vous avez choisi; on doit présumer que vous connoissez la marche naturelle du cœur humain, que vous savez étudier l’homme & l’individu, que vous savez d’avance à quoi se pliera la volonté de votre Éleve, à l’occasion de tous les objets intéressans pour son âge que vous ferez passer sous ses yeux. Or, avoir les instrumens & bien savoir leur usage, n’est-ce pas être maître de l’opération?

Vous objecterez les caprices de l’enfant: & vous avez tort. Le caprice des enfans n’est jamais l’ouvrage de la nature, mais d’une mauvaise discipline: c’est qu’ils ont obéi ou commandé; & j’ai dit cent fois qu’il ne faloit ni l’un ni l’autre. Votre Éleve n’aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés; il est juste que vous portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier? Cela se peut encore, avec une meilleure conduite & beaucoup de patience.

Je m’étois chargé, durant quelques semaines, d’un enfant accoutumé non-seulement à faire ses volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde, par conséquent plein de fantaisie. Dès le premier jour, pour mettre à l’essai ma complaisance, il voulut se lever à minuit. Au plus fort de mon sommeil il saute à bas de son lit, prend sa robe-de-chambre, & m’appelle. Je me leve, j’allume la chandelle; il n’en vouloit pas davantage: au bout d’un quart d’heure le sommeil le gagne, & il se recouche, content de son épreuve. Deux jours après, il la réitère avec le même succès, & de ma part sans le moindre signe d’impatience. Comme il m’embrassoit en se recouchant, je lui dis très-posément: mon petit ami, cela va fort bien, mais n’y revenez plus. Ce mot excita sa curiosité, & dès le lendemain, voulant voir un peu comment j’oserois lui désobéir, il ne manqua pas de se relever à la même heure, & de m’appeller. Je lui demandai ce qu’il vouloit? Il me dit qu’il ne pouvoit dormir. Tant-pis, repris-je, & je me tins coi. Il me pria d’allumer la chandelle: pourquoi faire? & je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à l’embarrasser.

Il s’en fut à tâtons chercher le fusil, qu’il fit semblant de battre, & je ne pouvois m’empêcher de rire en l’entendant se donner des coups sur les doigts. Enfin, bien convaincu qu’il n’en viendroit pas à bout, il m’apporta le briquet à mon lit: je lui dis que je n’en avois que faire, & me tournai de l’autre côté. Alors il se mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faisant beaucoup de bruit, se donnant à la table & aux chaises des coups, qu’il avoit grand soin de modérer, & dont il ne laissoit pas crier bien fort, espérant me causer de l’inquiétude. Tout cela ne prenoit point, & je vis que comptant sur de belles exhortations ou sur de la colere, il ne s’étoit nullement arrangé pour ce sang-froid.

Cependant, résolu de vaincre ma patience à force d’opiniâtreté, il continua son tintamarre avec un tel succès qu’à la fin je m’échauffai, & pressentant que j’allois tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d’une autre maniere. Je me levai sans rien dire, j’allai au fusil que je ne trouvai point; je le lui demande, il me le donne, pétillant de joie d’avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fusil, j’allume la chandelle, je prends par la main mon petit bon-homme, je le mene tranquillement dans un cabinet voisin dont les volets étoient bien fermés, & où il n’y avoit rien à casser; je l’y laisse sans lumiere, puis fermant sur lui la porte à la clef, je retourne me coucher sans lui avoir dit un seul mot. Il ne faut pas demander si d’abord il y eut du vacarme; je m’y étois attendu, je ne m’en émus point. Enfin le bruit s’appaise; j’écoute, je l’entends s’arranger, je me tranquillise. Le lendemain, j’entre au jour dans le cabinet, je trouve mon petit mutin couché sur un lit de repos, & dormant d’un profond sommeil, dont, après tant de fatigue, il devoit avoir grand besoin.

L’affaire ne finit pas là. La mere apprit que l’enfant avoit passé les deux tiers de la nuit hors de son lit. Aussi-tôt tout fut perdu, c’étoit un enfant autant que mort. Voyant l’occasion bonne pour se venger, il fit le malade, sans prévoir qu’il n’y gagneroit rien. Le Médecin fut appelé. Malheureusement pour la mere, ce Médecin étoit un plaisant, qui, pour s’amuser de ses frayeurs, s’appliquoit à les augmenter. Cependant il me dit à l’oreille: laissez-moi faire; je vous promets que l’enfant sera guéri pour quelque tems de la fantaisie d’être malade: en effet, la diete & la chambre furent prescrites, & il fut recommandé à l’Apothicaire. Je soupirois de voir cette pauvre mere ainsi la dupe de tout ce qui l’environnoit, excepté moi seul, qu’elle prit en haine, précisément parce que je ne la trompois pas.

Après des reproches assez durs, elle me dit que son fils étoit délicat, qu’il étoit l’unique héritier de sa famille, qu’il faloit le conserver à quelque prix que ce fût, & qu’elle ne vouloit pas qu’il fût contrarié. En cela j’étois bien d’accord avec elle; mais elle entendoit par le contrarier ne lui pas obéir en tout. Je vis qu’il faloit prendre avec la mere le même ton qu’avec l’enfant. Madame, lui dis-je assez froidement, je ne sais point comment on éleve un héritier, &, qui plus est, je ne veux pas l’apprendre; vous pouvez vous arranger là-dessus. On avoit besoin de moi pour quelque tems encore: le pere appaisa tout; la mere écrivit au Précepteur de hâter son retour; & l’enfant, voyant qu’il ne gagnoit rien à troubler mon sommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même & de se bien porter.

On ne sauroit imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avoit asservi son malheureux Gouverneur; car l’éducation se faisoit sous les yeux de la mere qui ne souffroit pas que l’héritier fut désobéi en rien. À quelque heure qu’il voulût sortir, il faloit être prêt pour le mener, ou plutôt pour le suivre, & il avoit toujours grand soin de choisir le moment où il voyoit son Gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire, & se venger, le jour, du repos qu’il étoit forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout, & je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j’avois à lui complaire. Après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantaisie, je m’y pris autrement.

Il falut d’abord le mettre dans son tort, & cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfans ne songent jamais qu’au présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance: j’eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savois être extrêmement de son goût; & dans le moment où je l’en vis le plus engoué, j’allai lui proposer un tour de promenade, il me renvoya bien loin: j’insistai, il ne m’écouta pas; il falut me rendre, & il nota précieusement en lui-même ce signe d’assujettissement.

Le lendemain ce fut mon tour. Il s’ennuya, j’y avois pourvu; moi, au contraire, je paroissois profondément occupé. Il n’en faloit pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m’arracher à mon travail pour le mener promener au plus vîte. Je refusai, il s’obstina; non, lui dis-je, en faisant votre volonté vous m’avez appris à faire la mienne; je ne veux pas sortir. Eh bien, reprit-il vivement, je sortirai tout seul. Comme vous voudrez; & je reprends mon travail.

Il s’habille, un peu inquiet de voir que je le laissois faire, & que je ne l’imitois pas. Prêt à sortir il vient me saluer, je le salue: il tâche de m’allarmer par le récit des courses qu’il va faire; à l’entendre, on eût cru qu’il alloit au bout du monde. Sans m’émouvoir, je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, & prêt à sortir, il dit à son laquais de le suivre. Le laquais, déjà prévenu, répond qu’il n’a pas le tems, & qu’occupé par mes ordres, il doit m’obéir plutôt qu’à lui. Pour le coup, l’enfant n’y est plus. Comment concevoir qu’on le laisse sortir seul, lui qui se croit l’être important à tous les autres, & pense que le Ciel & la terre sont intéressés à sa conservation? Cependant il commence à sentir sa foiblesse; il comprend qu’il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connoissent pas; il voit d’avance les risques qu’il va courir; l’obstination seule le soutient encore; il descend l’escalier lentement & fort interdit. Il entre enfin dans la rue, se consolant un peu du mal qui lui peut arriver, par l’espoir qu’on m’en rendra responsable.

C’étoit là que je l’attendois. Tout étoit préparé d’avance; & comme il s’agissoit d’une espece de scene publique, je m’étois muni du consentement du pere. À peine avoit-il fait quelques pas qu’il entend à droite & à gauche différens propos sur son compte. Voisin, le joli Monsieur! où va-t-il ainsi tout seul? Il va se perdre: je veux le prier d’entrer chez nous. Voisine, gardez-vous en bien. Ne voyez-vous pas que c’est un petit libertin qu’on a chassé de la maison de son pere, parce qu’il ne vouloit rien valoir? Il ne faut pas retirer les libertins; laissez-le aller où il voudra. Hé bien donc! que Dieu le conduise; je serois fâchée qu’il lui arrivât malheur. Un peu plus loin il rencontre des polissons à peu près de son âge, qui l’agacent & se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d’embarras. Seul & sans protection, il se voit le jouet de tout le monde, & il éprouve avec beaucoup de surprise que son nœud d’épaule & son parement d’or ne le font pas plus respecter.

Cependant un de mes amis qu’il ne connoissoit point, & que j’avois chargé de veiller sur lui, le suivoit pas à pas sans qu’il y prit garde, & l’accosta quand il en fut tems. Ce rôle, qui ressembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demandoit un homme d’esprit, & fut parfaitement rempli. Sans rendre l’enfant timide & craintif en le frappant d’un trop grand effroi, il lui fit si bien sentir l’imprudence de son équipée, qu’au bout d’une demi-heure il me le ramena souple, confus, & n’osant lever les yeux.

Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment qu’il rentroit, son pere descendoit pour sortir & le rencontra sur l’escalier. Il falut dire d’où il venoit, & pourquoi je n’étois pas avec lui ? Le pauvre enfant eût voulu être cent pieds sous terre. Sans s’amuser à lui faire une longue réprimande, le pere lui dit plus séchement que je ne m’y serois attendu, quand vous voudrez sortir seul, vous en êtes le maître; mais, comme je ne veux point d’un bandit dans ma maison, quand cela vous arrivera ayez soin de n’y plus rentrer.

Pour moi, je le reçus sans reproche & sans raillerie, mais avec un peu de gravité; et de peur qu’il ne soupçonnât que tout ce qui s’étoit passé n’étoit qu’un jeu, je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec grand plaisir qu’il passoit avec moi d’un air de triomphe devant les mêmes gens qui s’étoient moqués de lui la veille pour l’avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu’il ne me menaça plus de sortir sans moi.

C’est par ces moyens & d’autres semblables, que, durant le peu de tems que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulois sans lui rien prescrire, sans lui défendre, sans sermons, sans exhortations, sans l’ennuyer de leçons inutiles. Aussi, tant que je parlois, il étoit content, mais mon silence le tenoit en crainte; il comprenoit que quelque chose n’alloit pas bien, & toujours la leçon lui venoit de la chose même; mais revenons.

Non seulement ces exercices continuels ainsi laissés à la seule direction de la nature en fortifiant le corps n’abrutissent point l’esprit; mais au contraire ils forment en nous la seule espece de raison dont le premier âge soit susceptible, & la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connoître l’usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnans, l’usage des instruments naturels qui sont à notre portée, & qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d’un enfant élevé toujours dans la chambre & sous les yeux de sa mere, lequel ignorant ce que c’est que poids et que résistance veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher? La premiere fois que je sortis de Geneve, je voulois suivre un cheval au galop, je jettois des pierres contre la montagne de Saleve, qui étoit à deux lieues de moi; jouet de tous les enfans du village, j’étois un véritable idiot pour eux. À dix-huit ans on apprend en Philosophie ce que c’est qu’un lévier: il n’y a point de petit Paysan à douze qui ne sache se servir d’un lévier mieux que le premier Mécanicien de l’Académie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du College leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu’on leur dira jamais dans la Classe.

Voyez un chat entrer pour la premiere fois dans une chambre; il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu’après avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, & entrant, pour ainsi dire, dans l’espace du monde. Toute la différence est, qu’à la vue commune à l’enfant & au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, & l’autre l’odorat subtil dont elle l’a doué. Cette disposition bien ou mal cultivée est ce qui rend les enfans adroits ou lourds, pesans ou dispos, étourdis ou prudens.

Les premiers mouvemens naturels de l’homme étant donc de se mesurer avec tout ce qui l’environne, & d’éprouver dans chaque objet qu’il apperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa premiere étude est une sorte de Physique expérimentale relative à sa propre conservation, & dont on le détourne par des études spéculatives avant qu’il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats & flexibles peuvent s’ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d’illusions, c’est le tems d’exercer les uns & les autres aux fonctions qui leur sont propres, c’est le tems d’apprendre à connoître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens, la première raison de l’homme est une raison sensitive; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle: nos premiers maîtres de Philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n’est pas nous apprendre à raisonner, c’est nous apprendre à nous servir de la raison d’autrui; c’est nous apprendre à beaucoup croire, & à ne jamais rien savoir.

Pour exercer un art, il faut commencer par s’en procurer les instrumens, & pour pouvoir employer utilement ces instrumens; il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instrumens de notre intelligence; & pour tirer tout le parti possible de ces instrumens, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste & sain. Ainsi, loin que la véritable raison de l’homme se forme indépendamment du corps, c’est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l’esprit faciles & sûres.

En montrant à quoi l’on doit employer la longue oisiveté de l’enfance, j’entre dans un détail qui paroîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on, qui, retombant sous votre critique, se bornent à enseigner ce que nul n’a besoin d’apprendre! Pourquoi consumer le tems à des instructions qui viennent toujours d’elles-mêmes, & ne coûtent ni peines ni soins? Quel enfant de douze ans ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, & de plus, ce que ses maîtres lui ont appris?

Messieurs, vous vous trompez: j’enseigne à mon Éleve un art très-long, très-pénible, & que n’ont assurément pas les vôtres; c’est celui d être; car la science de quiconque ne croit savoir que ce qu’il sait, se réduit à bien peu de chose. Vous donnez la science, à la bonne heure; moi je m’occupe de l’instrument propre à l’acquérir. On dit qu’un jour les Vénitiens montrant en grande pompe leur trésor de Saint Marc à un Ambassadeur d’Espagne, celui-ci pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit: Qui non c’è la radice. Je ne vois jamais un Précepteur étaler le savoir de son disciple, sans être tenté de lui en dire autant.

Tous ceux qui ont réfléchi sur la maniere de vivre des Anciens, attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps & d’ame qui les distingue le plus sensiblement des Modernes. La maniere dont Montaigne appuye ce sentiment, montre qu’il en étoit fortement pénétré; il y revient sans cesse & de mille façons. En parlant de l’éducation d’un enfant, pour lui roidir l’ame, il faut, dit-il, lui durcir les muscles; en l’accoutumant au travail, on l’accoutume à la douleur; il le faut rompre à l’âpreté des exercices, pour le dresser à l’âpreté de la dislocation, de la colique & de tous les maux. Le sage Locke, le bon Rollin, le savant Fleuri, le pédant de Crousaz, si différens entre eux dans tout le reste, s’accordent tous en ce seul point d’exercer beaucoup les corps des enfans. C’est le plus judicieux de leurs préceptes; c’est celui qui est & sera toujours le plus négligé. J’ai déjà suffisamment parlé de son importance; & comme on ne peut là-dessus donner de meilleures raisons ni des regles plus sensées que celles qu’on trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d’y renvoyer, après avoir pris la liberté d’ajouter quelques observations aux siennes.

Les membres d’un corps qui croît, doivent être tous au large dans leur vêtement; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement; rien de trop juste, rien qui colle au corps, point de ligature. L’habillement françois, gênant & mal-sain pour les hommes, est pernicieux sur-tout aux enfans. Les humeurs, stagnantes, arrêtées dans leur circulation, croupissent dans un repos qu’augmente la vie inactive & sédentaire, se corrompent & causent le scorbut, maladie tous les jours plus commune parmi nous, & presque ignorée des Anciens, que leur maniere de se vêtir & de vivre en préservoit. L’habillement de Houssard, loin de remédier à cet inconvénient, l’augmente, & pour sauver aux enfans quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce qu’il y a de mieux à faire, est de les laisser en jacquette aussi longtems qu’il est possible, puis de leur donner un vêtement fort large, & de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu’à la déformer. Leurs défauts du corps & de l’esprit viennent presque tous de la même cause; on les veut faire hommes avant le tems.

Il y a des couleurs gaies & des couleurs tristes; les premieres sont plus du goût des enfans; elles leur siéent mieux aussi, & je ne vois pas pourquoi l’on ne consulteroit pas en ceci des convenances si naturelles; mais du moment qu’ils préferent une étoffe parce qu’elle est riche, leurs cœurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de l’opinion, & ce goût ne leur est surement pas venu d’eux-mêmes. On ne sauroit dire combien le choix des vêtemens & les motifs de ce choix influent sur l’éducation. Non-seulement d’aveugles meres promettent à leurs enfans des parures pour récompense; on voit même d’insensés Gouverneurs menacer leurs Éleves d’un habit plus grossier & plus simple, comme d’un châtiment. Si vous n’étudiez mieux, si vous ne conservez mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan. C’est comme s’ils leur disoient: Sachez que l’homme n’est rien que par ses habits, que votre prix est tout dans les vôtres. Faut-il s’étonner que de si sages leçons profitent à la jeunesse, qu’elle n’estime que la parure & qu’elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur?

Si j’avois à remettre la tête d’un enfant ainsi gâté, j’aurois soin que ses habits les plus riches fussent les plus incommodes; qu’il y fût toujours gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manieres; je ferois fuir la liberté, la gaieté devant sa magnificence: s’il vouloit se mêler aux jeux d’autres enfans plus simplement mis, tout cesseroit, tout disparoîtroit à l’instant. Enfin, je l’ennuyerois, je le rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l’esclave de son habit doré, que j’en ferois le fléau de sa vie, & qu’il verroit avec moins d’effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure. Tant qu’on n’a pas asservi l’enfant à nos préjugés, être à son aise & libre est toujours son premier desir; le vêtement le plus simple, le plus commode, celui lui l’assujettit le moins, est toujours le plus précieux pour lui.

Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, & une autre plus convenable à l’inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours égal & uniforme, doit garantir le corps des altérations de l’air; l’autre le faisant passer sans cesse de l’agitation au repos, & de la chaleur au froid, doit l’accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de-là que les gens casaniers & sédentaires doivent s’habiller chaudement en tout tems, afin de se conserver le corps dans une température uniforme, la même à peu près dans toutes les saisons & à toutes heures du jour. Ceux, au contraire, qui vont & viennent, au vent, au soleil, à la pluie, qui agissent beaucoup, & passent la plupart de leur tems sub dio, doivent être toujours vêtus légerement, afin de s’habituer à toutes les vicissitudes de l’air, & à tous les degrés de température, sans en être incommodés. Je conseillerois aux uns & aux autres de ne point changer d’habits selon les saisons, & ce sera la pratique constante de mon Émile, en quoi je n’entends pas qu’il porte l’été ses habits d’hiver, comme les gens sédentaires, mais qu’il porte l’hiver ses habits d’été, comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du Chevalier Newton pendant toute sa vie, et il a vécu quatre-vingts ans.

Peu ou point de coëffure en toute saison, Les anciens Égyptiens avoient toujours la tête nue; les Perses la couvroient de grosses tiares, & la couvrent encore de gros turbans, dont, selon Chardin, l’air du pays leur rend l’usage nécessaire. J’ai remarqué dans un autre endroit la distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes des Perses & ceux des Égyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles & moins poreux, pour mieux armer le cerveau non-seulement contre les blessures, mais contre les rhumes, les fluxions, & toutes les impressions de l’air, accoutumez vos enfans à demeurer été & hiver, jour & nuit toujours tête nue. Que si pour la propreté & pour tenir leurs cheveux en ordre, vous leur voulez donner une coëffure durant la nuit, que ce soit un bonnet mince à claire voie, & semblable au rezeau dans lequel les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des meres, plus frappées de l’observation de Chardin que de mes raisons, croiront trouver par-tout l’air de Perse; mais moi je n’ai pas choisi mon Éleve Européen pour en faire un Asiatique.

En général, on habille trop les enfans & sur-tout durant le premier âge. Il faudroit plutôt les endurcir au froid qu’au chaud; le grand froid ne les incommode jamais quand on les y laisse exposés de bonne heure: mais le tissu de leur peau, trop tendre & trop lâche encore, laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par l’extrême chaleur à un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu’il en meurt plus dans le mois d’Août que dans aucun autre mois. D’ailleurs, il paroit constant, par la comparaison des Peuples du Nord & de ceux du Midi, qu’on se rend plus robuste en supportant l’excès du froid que l’excès de la chaleur; mais à mesure que l’enfant grandit, & que ses fibres se fortifient, accoutumez-le peu-à-peu à braver les rayons du soleil; en allant par degrés vous l’endurcirez sans danger aux ardeurs de la Zone torride.