SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

French

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Quant au cas du professeur Oppolzer, il n'est guère plus concluant, à notre avis, en dépit de l'importance qu'on a voulu lui accorder. A l'autopsie, on découvrit aussi une in- duration du pont de Yarole et de la moelle allongée, attri- buée, après examen microscopique, à une Iryperplasie, une prolifération du tissu conjonctif. Quels sont les carac- 182 PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE.

tères de cette hyperplasie? A cet égard, la relation est muette. Il n'est nullement question, dans le texte allemand, de l'atrophie des éléments nerveux, non plus que des ca- ractères de la dégénération graisseuse, deux lésions signa- lées, on ne sait trop pourquoi, dans la version adoptée, dans sa leçon clinique, par Trousseau.

Les considérations qui précèdent nous montrent, Mes- sieurs, que la lésion de la paralysie agitante est encore à trouver (1;.

La physiologie pathologique n'est guère plus avancée que l'anatomie. Bientôt, je pense, j'aurai l'occasion de vous faire reconnaître la vérité de cette assertion. Je n'insiste pas, pour l'instant, sur ce sujet, j'ai hâte de terminer l'histoire clinique de la paralysie agitante, en vous ex- posant ce que nous savons relativement à Tétiologie et à la thérapeutique de cette affection. Ni l'une ni l'autre ne com- portent de longs développements, la thérapeutique moins encore peut-être que l'étiologie; car, jusqu'à ce jour, il n'est aucune substance, aucune méthode de ^médication à laquelle on puisse faire honneur, je ne dirai pas d'une gué- rison, mais même d'un amendement sérieux dans un cas bien authentique de paralysie agitante.

Êtiologie. A. Parmi les causes extérieures à l'individu, deux surtout méritent d'être invoquées légitimement dans un assez grand nombre de cas. C'est, en premier lieu, l'in- (1) Depuis que cette leçon a été faite (1808), M. Charcot a eu l'occasion de pratiquer trois autopsies nouvelles; les lésions qu'il a rencontrées sont de deux espèces: les unes, constantes dans ces trois cas (oblitération du canal central de la moelle par la prolifération des éléments épithéliaux qui tapissent l'épendyme; — prolifération des noyaux qui entourent l'épendyme; — pigmentation des cellules nerveuses, très-prononcée, principalement dans les cellules de la colonne vésiculeuse de Clarke); les autres, particulières à deux de ces cas (multiplication des corps amyloïdes) ou à l'un d'eux (plaque scléreuse à la face postérieure du bulbe). Dans le cas le plus net, on ne constatait aucune lésion de la protubérance ni du bulbe. (Voir pour plus de détails: Joffroy, Société de biologie, 1871.)

CAUSES EXTÉRIEURES. 183 fluence des Violents ébranlements du système nerveux: l'effroi, la terreur, une fâcheuse nouvelle apprise tout à coup, etc. Les exemples à l'appui fourmillent dans la science, et les faits que nous avons recueillis nous-même nous obligent â ne pas conserver le moindre scepticisme sous ce rapport.

Des femmes de la Salpétrière, atteintes de paralysie agi- tante, interrogées par nous, beaucoup ont vu leur maladie prendre naissance au milieu des commotions politiques qui ont agité notre pays, Qu'il nous suffise de citer la femme d'un gendarme, à laquelle nous avons déjà fait allusion plu- sieurs fois, une femme actuellement couchée au n° 2 de la salle Saint-Alexandre, qui se mit à trembler après une émotion violente, occasionnée par les événements de dé- cembre 1851. En dehors des faits qui nous sont personnels, nous relaterons: 1° un cas de M. Hillairet (rapporté dans notre mémoire) ayant trait à un père qui vit tuer son fils sous ses yeux; 2° un autre publié' par Oppolzer, concernant un bourgeois de Vienne, effrayé par l'éclatement d'une bombe à ses côtés (1); enfin, un troisième, consigné par Van Swiéten dans ses écrits. Il s'agissait, dans ce dernier cas, d'un homme réveillé subitement par un coup de tonnerre épouvantable. Multiplier les exemples serait facile, mais n'ajouterait rien à ce que nous venons de dire. Ce qu'il im- porte de savoir, c'est que, chez tous ces malades, le trem- blement suivit immédiatement ou presque immédiatement (l) Dans un travail publié en 1873 [Berline? Klin. Wochenàchrift, n° 24, p. 278, etc.), M. 0. Kohts relate un certain nombre de cas de maladies ner- veuses, observées à Strasbourg-, et que les malades eux-mêmes font remon- ter à la frayeur que leur a causée le bombardement de la ville. L'auteur, qui s'étend avec complaisance sur cet événement désastreux, nous apprend que le nombre des bombes lancées sur Strasbourg, en 31 jours, s'élève à 193.722, soit, d'après son calcul, 6,2i9 par jour, 209 par beure, ou 4 à 5 par minute. Parmi les faits pathologiques qu'il cite, trois paraissent relatifs à la paralysie agitante (2 femmes âgées, l'une de 51 ans et l'autre de 61 ans et un homme âgé de 56 ans). [Note delà 2° édition. (B.;j '4 84 CAUSES EXTERIEURES.

l'influence de la cause. Celle-ci, qu'on le sache encore, n'impose aucun caractère spécial à la maladie.

Notons, en second lieu, Y action du froid humide long- temps prolongée, action qui, aux yeux de quelques auteurs, suffît pour faire admettre l'origine rhumatismale. Toutefois, une circonstance importante plaide contre cette explication: c'est que les formes du rhumatisme articulaire aigu ou chronique se montrent rarement soit avant l'éclosion de la maladie, soit pendant son cours. Tout au plus remarque- t-on parfois, dans les cas où l'influence étiologique du froid a pu être invoquée, des douleurs rhumatoïdes ou névral- giques vagues. Nous pourrions citer, à ce propos, une femme que nous vous avons montrée, et dont la démarche rappelle celle des grands pachydermes. Cette femme, qui fabriquait des gaufres, a demeuré pendant plus de dix ans dans un rez-de-chaussée très-humide, et la descrip- tion qu'elle donne de cette habitation malsaine ne laisse aucun doute à cet égard. De plus, elle se trouvait expo- sée, en raison de son métier, à des refroidissements fré- quents.

Il est des cas où cette cause est loin d'avoir joué, à notre avis, le rôle qu'on lui attribue. Tel est celui de Romberg, concernant un homme qui, en 1813, fut détroussé par les Cosaques par un temps de neige. Faut-il'invoquer ici l'in- fluence du froid ou celle de la terreur?

Nous signalerons enfin une troisième cause, passée sous silence par la plupart des médecins qui ont écrit sur la pa- ralysie agitante, à savoir Yirritation de certains nerfs périphériques, en conséquence d'une blessure ou d'une contusion. Un fait de Door, relevé par Haas en 1852 et cité par M. Sanders, appartient peut-être à ce groupe étiolo- gique. Il a trait à une fille de 19 ans qui s'enfonça une épine sous l'ongle du pied droit. Elle ressentit sur-le-champ une vive douleur, et bientôt elle eut un tremblement qui, d'abord circonscrit au pied blessé, se généralisa progressivement. Le tremblement, par la suite, disparut, dit-on, d'une façon INFLUENCE DE L'AGE, DU SEXE, ETC. 185 complète. C'est là une terminaison bien exceptionnelle qui nous autorise à douter qu'il se soit agi, dans ce cas, de la paralysie agitante.

La femme d'un de nos confrères de la province, que j'ai observée, se contusionna violemment la cuisse gauche en tombant d'une voiture. Au bout de quelque temps, il sur- vint dans le membre blessé une douleur vive occupant le trajet du nerf sciatique, et, peu après, un tremblement se déclara dans toute l'étendue de ce membre. D'abord passa- ger, ce tremblement devint plus tard permanent, et s'éten- dit enfin aux autres membres.

Il est permis de rapprocher du fait précédent celui d'une sage-femme atteinte aussi de paralysie agitante. Cette ma- lade, que j'ai observée à la Salpétrière, éprouva, pendant plusieurs années, une douleur violente localisée sur le par- cours des nerfs de la jambe et du pied. Ces parties furent prises les premières de tremblement. Cette douleur, qui s'était développée spontanément, et qui, parfois, était into- lérable, résista aux moyens les plus énergiques. Elle per- sista jusqu'à la mort de la malade, dont l'autopsie, malheu- reusement, n'a pu être pratiquée.

B. Nous venons d'indiquer les cas dans lesquels l'influence d'un élément étiologique peut être invoquée; mais il en est d'autres qui, malgré les recherches les plus attentives, ne conduisent à aucun résultat. On en est réduit alors à l'exa- men des influences prédisposantes, qu'il nous reste main- tenant à passer en revue.

Relativement à Y âge, nous devons faire remarquer que la paralysie agitante n'est pas,.ainsi qu'on l'a avancé, une maladie de la vieillesse. Elle débute, à la vérité, après 40 ans, plus tard, par conséquent, que la sclérose en plaques disséminées. Toutefois, cette règle n'est pas absolue: on pourrait citer quelques cas où la maladie s'est montrée de bonne heure, à 20 ans, par exemple, comme dans un fait qui nous a été communiqué par M. Duchenne (de Bou- 186 INFLUENCE DE L'HÉRÉDITÉ, ETC.

logne) (1). — Le sexe ne paraît exercer aucune action pa- thogénique: la paralysie agitante est aussi commune chez l'homme que chez la femme.

Nous ne possédons pas de renseignements précis sur Yhêrédlté. La paralysie agitante n'est point, à l'instar de l'ataxie locomotrice dans certaines circonstances, et de l'a- trophie musculaire progressive, une maladie de famille. Les observations qui ont pu faire croire le contraire se rap- portent à des tremblements partiels n'ayant nulle tendance à se généraliser, rentrant plutôt dans la classe des tics con- vulsifs.

Il y a quelques raisons de penser que la race anglo- saxonne (Angleterre, Amérique du Nord) est préférable- ment affectée de cette maladie. Les récits que j'ai entendu faire aux médecins de ces pays, mon expérience person- nelle, et surtout les renseignements qui m'ont été fournis par mon ami, M. Brown-Séquard, viendraient à l'appui de cette opinion.

Mais, même dans ces pays, la paralysie agitante n'est pas très-commune. M. Sanders, dans une statistique com- prenant l'Angleterre et le pays de Galles, et s'étendant de 1855 à 1863, a relevé 205 cas de mort par paralysie agitante, c'est-à-dire en moyenne 22 par an (14 hommes, 8 femmes). Disons, enfin, que cette maladie figure au cinquième rang, à côté de l'ataxie locomotrice, sur le tableau étiologique des infirmités traitées à la Salpétrière.

(l) M. Fioupe a publié dans le Journal de médecine et de chirurgie pra- tiques (p. 389,1874), l'observation d'une jeune fille du service de M. Sire- dey qui fut frappée de paralysie agitante à l'âge de 15 à 10 ans. « Vers la fin du siège de Paris, elle s'était réfugiée un jour dans une cave pour se sous- traire aux projectiles, lorsqu'un obus vint faire à ses côtés 3 ou 4 victimes. Saisie d'une violente frayeur, elle perdit connaissance et quand, au bout de quelques instants, elle revint à elle, on ne tarda pas à s'apercevoir que son bras droit était animé d'un léger tremblement qui gagna peu de temps après le membre inférieur du même côté. » Elle offre aujourd:hui tous les symp- tômes qui caractérisent la paralysie agitante: physionomie, attitude spéciale de la tête, fixité du regard, du tronc, démarche, propulsion, rétropulsion, tremblement, etc. (B.) (Note de la 2° édition.)

TRAITEMENT. 187 Thérapeutique. Un mot, en terminant, Messieurs, sur les moyens thérapeutiques. La paralysie agitante guérit quel* quelbiSjCela est incontestable. Est-ce spontanément ou grâce aux agents mis à contribution? La dernière hypothèse, pour la majorité de ces cas heureux, est peu probable, car les médicaments auxquels on voudrait faire honneur de cette action médicatriee, ont, dans d'autres cas, complète- ment échoué. Ellioston a donné le sous-carbonate de fer, BroAvn-Séquard le chlorure de baryum; tous les deux ont enregistré un succès et à côté des essais négatifs. M. Du- chenne (de Boulogne) a VU également un de ses malades guérir. Ces citations montrent que la paralysie agitante n'est pas incurable. Mais nous devons reconnaître que nous ignorons quels sont les moyens employés dans ce but par la nature.

On a tout ou à peu près tout essayé contre cette maladie. Parmi les médicaments qui ont été préconisés, et que j'ai administrés sans fruit, je n'en énumérerai que quelques- uns. La strychnine, vantée par Trousseau (Journal de Beau), m'a paru plutôt exaspérer le tremblement que le calmer. L'ergot de seigle, la belladone, prescrits en raison de leur pouvoir anti-convulsif, ne m'ont pas donné de résul- tats bien avantageux. J'en dirai autant de l'opium, qui, au contraire, augmente l'excitabilité réflexe et que l'on suppo- sait capable de modérer le tremblement, en diminuant les douleurs. Dans ces derniers temps, j'ai employé Vhyos- cy aminé; quelques malades, par elle, se trouvaient soula- gées; son action, d'ailleurs, est simplement palliative.

Ogle a donné sans bénéfice la fève de Calabar. Quant au nitrate d'argent, il nous a toujours semblé exagérer l'état convulsif, et cela est d'autant plus remarquable, que, dans la sclérose en plaques, il produit quelquefois un amende- ment assez marqué, et diminue l'intensité du tremble- ment (1).

188 TRAITEMENT.

Enfin, nous mentionnerons l'emploi de Y électricité, qui, selon quelques médecins, aurait procuré plusieurs guéri- sons. Ce n'est pas l'électricité statique, ni les courants in- terrompus, qu'il convient de faire intervenir. Ces moyens, avantageux, dit-on, dans la chorée, seraient demeurés impuissants contre la paralysie agitante; c'est du moins ce qui ressort de la pratique de M. Gull. Il faut se servir des courants constants, tels qu'on les obtient à l'aide d'une pile. Il n'est pas nécessaire, Messieurs, de rappeler aujour- d'hui que les effets physiologiques et thérapeutiques diffè- rent singulièrement suivant que l'on fait appel à l'une ou l'autre de ces deux espèces de courants. Quoi qu'il en soit, il existe deux faits, au moins, dans lesquels ce mode de traitement paraît avoir été heureux. Le premier appartient à Remak, le second à Russell Reynolds. Il serait donc bon, l'occasion se présentant, d'avoir recours aux courants con- tinus.

d'une solution composée d'une partie à'arséniate de potasse et de deux parties d'eau [Berliner Klin. Wochensch., nov. 1872). Ce mode de traitement, employé par nous dans le service de M. Charcot, n'a donné aucun résultat satisfaisant (Progrès méd., 1874, p. 245). — Nous avons aussi prescrit le bromure de camphre chez deux malades du service de M. Charcot, atteintes de paralysie agitante depuis plusieurs années. Dans les premières semaines, il y a eu un amendement de quelques-uns des symptômes, mais cet amende- ment n'a pas persisté. Peut-être serait-il bon de recourir à cet agent théra- peutique dans des cas moins avancés. (B.) (Note delà 2e édition.)

SIXIÈME LEÇON De la sclérose en plaques disséminées. — Anatomie pathologique.

Sommaire. — Historique de la sclérose en plaques disséminées: Période française; — Période allemande; — Nouvelles recherches françaises.

Anatomie pathologique macroscopique. — Aspect extérieur des plaques de sclérose. — Leur distribution: cerveau, cervelet, protubérance, bulbe, moelle épinière. — Plaques de sclérose sur les nerfs. — Formes spinale, céphalique ou bulbaire, cérébro-spinale. — Caractères des plaques: cou- leur, consistance, etc.

Anatomie microscopique. — Notions d'histologie normale concernant la moelle épinière. — Tubes nerveux. — Névroglie: sa distribution. — Couche corticale du réticulum. — Caractères de la névroglie. — Intluence de l'acide chromique. — Capillaires artériels.

Caractères histologiques des plaques de sclérose. — Coupes transver- sales: zone périphérique; — zone de transition; — région centrale. — Coupes longitudinales. — Altérations des vaisseaux. — Examen des plaques de sclérose à l'état frais. — Lésions histologiques consécutives à la section des nerfs. — Granulations graisseuses sur les coupes de plaques scléreuses à l'état frais. — Modifications des cellules nerveuses. — Mode de succession des lésions.

Messieurs, Messieurs, J'ai insisté dans notre dernière réunion sur la distinc- tion qu'il convenait d'établir entre les diverses espèces de tremblement. Je vous ai dit tout d'abord qu'on pouvait les diviser en deux groupes: l'un dans lequel le tremblement est en quelque sorte permanent; l'autre dans lequel le trem- blement ne survient qu'à l'occasion des mouvements vou- lus. Puis, partant de cette notion, je vous ai cité comme exemple de tremblement du premier groupé, la paralysie agitante dont je vous ai tracé l'histoire. Chemin faisant, j'ai relevé quelques-uns des caractères qui permettent de distinguer aujourd'hui cette maladie d'une autre affection 190 SCLEROSE EN PLAQUES. — HISTORIQUE.

jusqu'alors confondue avec elle, la sclérose en plaques disséminées.

C'est à cette affection, qui nous fournit un spécimen du tremblement du second groupe, c'est-à-dire n'apparaissant que dans certaines conditions, que nous allons consacrer cette leçon et les suivantes. Anatomiquement, la sclérose en plaques disséminées est une espèce pathologique nette- ment déterminée; cliniquement, c'est autre chose, et, à cet égard, nous aurons bien des lacunes à combler. Commen- çons par quelques mots d'historique.

HISTORIQUE.

HISTORIQUE.

On trouve la sclérose en plaques mentionnée pour la pre- mière fois dansl' Atlas tianatomie pathologique de M. Cru- veilhier (1835-1842), livre admirable qui devrait être con- sulté plus souvent par tous ceux qui veulent éviter le désen- chantement des découvertes tardives, de seconde main, en anatomie pathologique. C'est dans les 22e et 23e livraisons que vous verrez figurées les lésions de la sclérose en pla- ques. A côté, vous pourrez lire les observations cliniques auxquelles elles se rattachent. Je profite de cette circons- tance pour vous recommander la lecture d'un chapitre remarquable sur les paraplégies. Avant cette époque, nulle part ailleurs, à ma connaissance, il n'y a trace de la sclérose en plaques.

Après M. Cruveilhier, Carswell, dans l'article Atrojjhy de son Atlas (1838), a fait dessiner des lésions qui se rap- portent à la sclérose en plaques. Mais cet auteur, qui a puisé surtout les matériaux de son ouvrage dans les hôpi- taux de Paris, ne relate à ce propos aucun fait clinique. Même aujourd'hui, je ne crois pas que la sclérose en pla- ques soit connue en Angleterre (1). Je ne la trouve indiquée (l) Cette leçon a été faite en 18G8.

HISTORIQUE. 191 dans aucun des livres classiques publias dans ce pays, non plus que dans le précieux recueil de M. Gull (1).

Ainsi, jusque-là, les documents principaux avaient ëté rassemblés en France. A partir de cette époque, pendant une période de plusieurs années, on laisse cette question dans un oubli à peu près complet, et c'est en Allemagne qu'il faut aller pour rencontrer de nouveaux jalons. Lud- Avili- Tùrck a publié, en 1855, des exemples de lésions se rattachant évidemment cà la sclérose en plaques; toutefois, le côté physiologique seul a frappé son esprit (2), Roki- tansky les indique dans son traité (3); Frerichs (4), Valen- tiner (5) rapportent deux observations. Rindfleisch (6), Leyden (7), Zenker (8), fournissent, à leur tour, quelques éléments à la solution du problème. Des desiderata res- taient à combler, de nouvelles recherches étaient indispen- sables. C'est à la Salpé trière que la sclérose en plaques attira de nouveau chez nous l'attention. Dès 1862, M. Yul- pian et moi nous en constations des exemples. M. Bouchard, se fondant sur des faits réunis par nous à la Salpétrière, revint sur ce sujet dans un travail lu au Congrès médical de Lyon.

Dans l'énumération qui précède, nous avons surtout tenu compte des travaux ayant trait à l'anatomie pathologique, nous proposant d'insister plus tard sur ceux qui contien- nent des détails cliniques. Aux renseignements que nous (1) Cases of Paraplegia, in Gug's Hospital Rep. 1856-1858.

(2) Beobachtungen ufar das Leitungsverntëgen des menschlichen Rikheii' marks. (Sitzungsberichte der Kais. AkadeniiederWissenschaften, mathern. naturw. Class, t. XVI, 1855, p. 229.)

(3) Lehrhitch derjwtkologischen Ànatomie, 1856, Zweiter Band, p. 488.

(4) Haescrs Archiv, Band, X.

(5) Ueber die Sclérose des Gehims and Riïchenmarks [Deutsche Klinik; (6) Eistologische Détail iU der grauen Degeneration von Hirn und Rilcken- mark (Yirchow's Archiv. B. XXVI, Heft und 6, p. 474.)

(7) Ueber graue Degeneration des Rùckenmarks {Deutsche Klinik, n° 13,1867.)

(8) Fin Bitrag zur Sclérose des Eims und Riickenmarhs. [Zeitschrift fur rat. Medizin.B. XXIV, Heft. 2 und 3.)

192 ANATOMIE PATHOLOGIQUE.

donneront les auteurs précités, nous en ajouterons d'au- tres puisés dans des observations inédites, et, pour faciliter la compréhension de nos études, nous mettrons sous vos yeux les pièces anatomiques que nous avons conservées.

ANATOMIE MACROSCOPIQUE.

La sclérose en plaques disséminées, je vous l'ai dit, Mes- sieurs, n'est pas une affection exclusivement spinale. Elle envahit le cerveau, la protubérance, le cervelet, le bulbe aussi bien que la moelle. Nous allons donc énumérer les altérations que l'on découvre, dans les cas les plus accen- tués, sur ces divers segments du système nerveux: d'abord extérieurement, puis sur des coupes.

Il s'agit là, Messieurs, d'une altération relativement gros- sière et il est surprenant qu'elle ait pu pendant si long- temps passer inaperçue. Sur les planches que je vous montre et où les altérations sont fidèlement reproduites, vous voyez la moelle épinière tachetée de plaques grisâtres, à contours plus ou moins réguliers, mais, en tout cas, net- tement circonscrites et qui tranchent vivement sur les par- ties voisines. (Voy. Planches III et V.)

Tantôt discrètes, tantôt confluentes, ces plaques ou ces taches, ainsi que vous pouvez facilement le constater, sont disséminées sans règle apparente et comme au hasard sur tous les points de la moelle. Le bulbe lui-même n'est pas épargné, tant s'en faut. (Voy. Pl. I, Fig. 4 et 5). Sou- vent aussi diverses parties de l'encéphale sont atteintes.

Mais, nous ne pouvons nous en tenir à ce simple aperçu et il nous faut entrer dans les détails d'une description plus régulière. Tout d'abord nous devons dire que Y examen pu- rement extérieur ne donnerait de la lésion qu'une idée très-incomplète. Les plaques, les taches, dont nous venons de parler, ne sont pas superficielles; elles constituent de DISTRIBUTION DES PLAQUES DE SCLÉROSE. 493 véritables noyaux ou foyers qui pénètrent dans la profon- deur des tissus. Souvent même, la coupe seule révèle l'exis- tence des plaques cachées intérieurement.

Examinons en premier lieu Yencéphale. L'aspect général du cerveau proprement dit n'a subi aucune modification dans sa forme et nous pouvons ajouter ni dans sa couleur, car les plaques sont très-rares sur la substance grise des circonvolutions. Il n'en est plus de même en ce qui con- cerne les parties centrales. En effet, nous trouvons des plaques surtout sur les parois des ventricules, dans la subs- tance blanche du centre ovale, le septum lucidum, le corps calleux et enfin dans certaines régions de la substance grise (Couches optiques, corps striés. Pl. II, Fig. i et 2).

Le cervelet ne présente d'habitude que des plaques inté- rieures, occupant spécialement le corps rhomboïdal. (Pl. I, Fig A et 2.)

Le bulbe, la protubérance et les diverses circonscriptions de l'isthme sont très-fréquemment le siège des plaques de sclérose, lesquelles, là, sont à la fois périphériques et pro- fondes. Sur le bulbe, les plaques affectent isolément ou si- multanément les olives, les pyramides, les corps resti- formes et la région postérieure où sont étages les noyaux d'origine des nerfs bulbaires. Pour ce qui a trait à la pro- tubérance, les plaques siègent en général à la face antéro- postérieure. Si nous remontons plus haut, nous voyons af- fectés et les tubercules mamillaires et les pédoncules cérébraux. (Pl. I, Fig. 1 et 5.)

Nous arrivons maintenant à la moelle. A travers la pie- mère, on aperçoit souvent des taches grises, prenant une teinte rosée analogue à celle de la chair de saumon, par le contact de l'air. Mais c'est principalement après l'abla- tion de cette membrane, ablation qui s'effectue sans peine, que l'on aperçoit bien les lésions. Elles intéressent toutes les régions de la moelle (cervicale, dorsale et lom- baire); elles envahissent indistinctement les différents cor- dons, sans respecter les sillons et portent aussi bien sur 194 PLAQUES DE SCLÉROSE (MOELLE ÉPINIÈRE, NERFS).

la substance grise que sur la substance blanche. (Pl. III et IV.)

Les nerfs eux-mêmes n'échappent pas à la sclérose. On les yoit quelquefois sortir, à leur origine, d'une plaque cle sclérose et se montrer parfaitement sains; d'autres fois, on trouve sur leur trajet des plaques scléreuses en tout sem- blables à celles des centres nerveux, du moins sur les por- tions de ces nerfs voisines des centres: les observations de MM. Vulpian et Liouville, souvent répétées depuis, ne lais- sent pas de doute à cet égard. Les "nerfs crâniens qui ont offert des plaques de sclérose sont les nerfs optiques, olfac- tifs et de la 5° paire. Quant aux nerfs rachidiens, nous sa- vons seulement que des plaques ont été vues sur les racines postérieures et antérieures; mais nous ignorons s'ils ont été lésés sur leur parcours extra-spinal. (Voy. Pl. I, Fig. 4 Je n'insisterai pas plus longuement, Messieurs, sur cette topographie des plaques scléreuses; toutefois, je ne puis me dispenser d'appeler toute votre attention sur l'intérêt qui s'y attache.

Vous voyez, en effet, les plaques siéger sur des régions très-diverses des centres nerveux, suivant les cas, et il est clair, qu'à ces variétés de siège devront répondre des dé- sordres fonctionnels bien différents. C'est à cela que la ma- ladie doit en grande partie son caractère protéiforme. Nous reviendrons sur ce point. Pour le moment, remarquez que ces différences de siège motivent des divisions impor- tantes que nous retrouverons en clinique. Tantôt les plaques occupent exclusivement la moelle (forme spinale); tantôt elles prédominent clans l'encéphale (forme céphaliqae ou bulbaire); enfin,., l'existence simultanée de plaques dans l'en- céphale et la moelle répond à la forme cérébro-spinale.

Pour en finir avec l'anatomie à l'œil nu, il ne me reste plus qu'à indiquer les principaux caractères que présentent les plaques considérées individuellement.

Quelquefois, les plaques sont saillantes et comme turges- CARACTÈRES EXTÉRIEURS DES TLAQUES DE SCLÉROSE. 195 centes; d'autres fois, elles sont cle niveau avec les parties avoisinantes; enfin, elles sont parfois déprimées lorsqu'elles ont une date ancienne.

Elles ont une coloration qui rappelle à peu près celle de la substance grise dont il est difficile de les distinguer; mais, au contact de l'air, elles prennent une couleur rosée et l'on voit s'y dessiner des vaisseaux abondants.

Ces plaques ont une consistance ferme et donnent des surfaces de section nettes et d'où s'écoule un liquide trans- parent.

Telle est,Messieurs,au point de vue de l'anatomie simple, la sclérose en plaques généralisées; il nous faut entrer maintenant dans des détails histologiques minutieux.

Pour mener à bonne fin cette entreprise, qui se rapporte à des faits d'une exposition laborieuse, je réclamerai à la fois et toute votre attention et toute votre indulgence.

ANATOMIE MICROSCOPIQUE.

La méthode à suivre est simple. Nous devons partir des conditions normales; celles-ci une fois connues, il sera plus aisé d'en faire dériver les conditions morbides. La con- naissance préalable des caractères de l'état normal, en ce qui concerne les organes et les éléments dont nous vou- lons étudier les altérations, vous est sans doute familière, et nous pourrions, à la rigueur, entrer de plain-pied dans l'examen des lésions intimes. Toutefois, vous le savez, Fana-' tomie histologique des centres nerveux est, sous quelques rapports, toute nouvelle; bon nombre des questions qu'elle soulève sont encore en litige; et cependant, pour l'intelli- gence des lésions pathologiques, il n'est pas indifférent d'avoir sur ces questions une opinion plus ou moins moti- vée. Ces considérations nous engagent à vous remettre en mémoire, au moins sommairement, certains faits fonda- mentaux d'anatomie normale. D'ailleurs, nous nous occu- 196 ANATOMIE MICROSCOPIQUE.

perons surtout de la moelle épinière, organe moins com- plexe et d'un abord plus facile que ne l'est le cerveau. Mais, afin de limiter le champ de nos études, nous ne nous arrê- terons pas à décrire les éléments nerveux proprement dits, tubes ou cellules; nous n'insisterons pas non plus sur leurs rapports réciproques ni sur le mode de groupement qu'ils af- fectent pour constituer ce que l'on nomme la substance blanche et la substance grise. Nous nous proposons de con- centrer votre attention sur la gangue conjonctive qui, de toutes parts, enveloppe ces éléments. Un grand intérêt s'at- tache à l'histoire de cette gangue conjonctive, principale- ment pour le pathologiste, car c'est à elle qu'il faut attri- buer le rôle capital dans certaines altérations des centres nerveux et en particulier dans les cas qui nous occupent (1).

I.