SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

French

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A. La raison du mode de répartition si singulier qu'affec- tent les îlots scléreux dans les diverses parties du système nerveux central, nous est, quant à présent, complètement inconnue. M. Rindfleisch (1) a avancé que le point de dé- part de la formation des foyers de sclérose serait dans le système vasculaire. Suivant lui, l'inflammation des parois des petits vaisseaux qu'on rencontrerait toujours au centre des plaques en voie de formation serait le fait initial; de ce point central, l'irritation se propagerait au réticulum de la névroglie et rayonnerait dans toutes les directions. Evi- demment ce ne serait, là encore, que reculer la difficulté. D'ailleurs, ce rôle prédominant accordé aux vaisseaux clans l'évolution du processus morbide n'est rien moins que dé- montré. Je suis même très-disposé à croire, d'après mes propres observations, que les altérations des vaisseaux et celles du réticulum marchent du même pas, parallèlement, sans s'influencer réciproquement.

Quoi qu'il en soit, étant donné le siège des îlots sclérosés des lésions dans les cordons postérieurs, la maladie a duré 11, 21 et 28 ans. (Bourneville. — Nouvelle étude sur quelques points de la sclérose en plaques disséminées, 1 869. ) (l) E. Rindfleisch. — Histol. Détail zu der grauen De génération von Gre- him und Ruckenmarck (Virchow's Archiv, 1863, t. XXVI, p. 474).

CAUSES: SEXE. 2C7 dans les divers départements des centres nerveux, peut-on en déduire la production des phénomènes dont l'ensemble constitue la symptomatologiede la sclérose en plaques?Cela est possible au moins en partie. Déjà nous vous avons lait remarquer que l'incoordination motrice, la perte de la no- tion déposition, les douleurs fulgurantes qui s'observent dans un certain nombre de cas, peuvent être, dans ces cas- là rapportées à l'envahissement des faisceaux postérieurs de la moelle épinière dans une certaine étendue en hauteur. D'un autre côté, la prédominance habituelle des plaques de sclérose sur le trajet des cordons antéro-latéraux rend compte, ainsi que je vous le démontrerai bientôt, de l'exis- tence à peu près constante de la parésie ou de la paralysie des membres, suivies tôt ou tard de contracture perma- nente. Le nystagmus, l'embarras de la parole, sont en rap- port avec la localisation habituelle des plaques clans l'épais- seur de la protubérance et du bulbe. Mais un grand nom- bre d'autres symptômes sont d'une interprétation beaucoup plus difficile. Tel est, entre autres, le tremblement particu- lier qui se manifeste dans certaines attitudes du corps et dans l'exercice des mouvements volontaires. J'ai exprimé l'opinion que la longue persistance des cylindres axiles, dépouillés de leur enveloppe de myéline, au sein des foyers sclérosés, joue peut-être ici un rôle important; la trans- mission des impulsions volontaires s'opérerait encore par la voie de ces cylindres dénudés, mais elle aurait lieu d'une façon irrégulière, saccadée, et ainsi se produiraient les os- cillations qui troublent l'exécution des mouvements inten- tionnels.

Cette résistance des cylindres axiles n'est certainement pas un phénomène exclusivement propre à l'induration multiloculaire;fmais elle se montre là plus prononcée que dans les autres formes de la sclérose des centres nerveux. Elle peut être invoquée encore, je crois, pour rendre compte de la lenteur avec laquelle les symptômes parétiques pro- gressent dans la sclérose en plaques, et du long espace de 268 CAUSES I AGE; HEREDITE.

temps qui s'écoule avant l'époque où ils l'ont place à la pa- ral}Tsie complète et à la contracture permanente.

B. Ce que l'on sait concernant les conditions qui prési- dent au développement de la sclérose en plaques se réduit à fort peu de chose. Il parait établi toutefois, dès à présent, que la maladie est beaucoup plus commune chez les femmes que chez les hommes. Ainsi, parmi les cas que j'ai rassem- blés dans mes premières études, trois ou quatre seulement concernent des hommes. Les faits qui ont été publiés de- puis lors, n'ont pas modifié, d'une manière sensible, ce ré- sultat. En réunissant aux dix-huit cas qui figurent dans la monographie de MM. Bourneville et Guérard, 16 cas nou- veaux, nous avons un total de 34 cas, dont 9 hommes et 25 femmes.

De ces mêmes documents, il ressort que c'est là une maladie de lajeunesse ou de la première moitié de l'âge adulte. On l'a observée chez des sujets âgés de 14, 15, 17 ans (1). Mais elle parait débuter le plus souvent entre 20 et 25 ans. Rarement elle apparaît après 30 ans. L'âge de 40 ans semble être d'un autre côté la dernière limite que puissent atteindre les sujets atteints de sclérose en plaques.

(l) Dans un travail de M. Leube [Ueber multiple inselforming Sklerose des Grehirns und Rilr]iemnarks,'\n Deutsche s Archiv, 8 Bd. 1 hefl, 1870, p. 14/ nous trouvons une observation qui concerne un enfant qui présenta les premiers symptômes de la sclérose en plaques disséminées à l'âge de 7 ans. Elle mourut à l'âge de 14 ans et demi. Résumé: nystagmus léger; para- lysie faciale droite; ataxie très-prononcée des extrémités, surtout à gauche; tremblement de la tête; parole difficile; atrophie des jambes. — Autopsie: Sclérose du pont de Varole et de ses annexes, presque générale à droite, disséminée à gauche- Le cerveau et le cervelet, dans leurs couches corti- cales, sont le siège d'une double dégénérescence jaune-blanchâtre ou gris d'acier, tantôt ditfuse, tantôt en plaques disséminées. Dans la moelle — et principalement la moelle allongée — la sclérose occupe, en première ligne, les cordons postérieurs, puis les cordons latéraux, enfin les cordons anté- rieurs (B.).

CAUSES OCCASIONNELLES. 269 citer qu'un seul exemple où elle ait paru jouer un certain rôle. Cet exemple nous a été communiqué par M. Duchenne (de Boulogne).

Dans les antécédents pathologiques des malades eux- mêmes nous n'avons à relever en général que des indices très-vagues: l'hystérie y figure dans quelques cas; mais, le plus souvent, on ne trouve mentionnés que des accidents névropathiques assez mal déterminés: la migraine de temps à autre, ou des névralgies (1).

Parmi les causes occasionnelles, on trouve plusieurs fois signalée l'action prolongée du froid humide (2). Dans un cas, les premiers symptômes se seraient développés peu de temps après une chute.

Mais ce sont les circonstances d'ordre moral qui, le plus communément, sont invoquées par les malades. Les chagrins (1) Il est, toutefois, une condition étiologique qui mérite d'être mention- née: c'est l'influence de certaines maladies aiguës sur le développement de la sclérose. Voici, à l'appui de cette assertion, l'indication de quelques faits.

1° Dans un cas de Erbstein {Deutsches Archiv fiir Klinische Medicin, t. x, fasc. C. p. G96), la sclérose en plaques a débuté durant la convalescence d'une fièvre typhoïde. Le malade éprouva alors une faiblesse dans les membres et de l'embarras dans la parole, les mots étaient scandés, la prononciation était peu distincte et monotone.

2° Une malade du service de M. Charcot, Nie...Julie, remarqua un cer- tain degré de faiblesse dans les membres inférieurs après une attaque de cho ■ léra. Un peu plus tard, elle eut une fièvre typhoïde à partir de laquelle la faiblesse des jambes fit des progrès, d'une façon lente mais continue, à tel point que bientôt elle fut obligée de se servir d'une canne (A. Joffroy. — Mémoires de la Société' de biologie, 1869, p. 146).

3° Dans l'observation rapportée par MM. Fontaine et Liouville, il est dit que les premiers indices de la sclérose furent précédés par des vomissements bilieux abondants qui durèrent dix à quinze jours.;H. Liouville, in Mémoires de la Société de biologie, 1869, p. 107.)

4° Enfin, nous citerons le cas d'une femme nommée Dr...Hortense, chez laquelle les premières manifestations de la sclérose en plaques se sont mon- trées alors qu'elle venait d'avoir une variole grave (B.).

(2) Un malade, observé par M. Baerwinkel, s'aperçut d'une difficulté des mouvements de la jambe droite trois jours après avoir fait une chute dans l'eau. L'action du froid humide est d'autant plus réelle dans ce cas que le malade laissa ses habits sécher sur lui (B).

270 PRONOSTIC.

prolongés, par exemple, ceux entre autres que peut occa- sionner une grossesse illicite, ou encore les désagréments et les ennuis qu'entraîne une position sociale plus ou moins fausse, telle qu'est souvent celle de certaines institutrices. Voilà pour ce qui concerne les femmes (1). Quant aux hommes, il s'agit pour la plupart de gens déclassés, placés en dehors du courant général, trop facilement impression- nables, mal armés pour soutenir ce qu'on appelle, dans la théorie de Darwin, la lutte pour la conservation de la vie {Struggle for lifé). C'est là, en somme,rune étiologie quel- que peu banale et que Ton retrouve, pour ainsi dire, à l'ori- gine de toutes les maladies chroniques du système nerveux central.

C. Le pronostic jusqu'ici est des plus sombres. En sera- t-il toujours de même? On peut espérer que, lorsque la ma- ladie sera mieux connue, le médecin apprendra à tirer parti de ces tendances spontanées aux rémissions qui se trouvent signalées dans un bon nombre de cas. Il ne faut pas ou- blier d'ailleurs que, quant à présent, la véritable notion du mal n'est, en général, reconnue que lorsque déjà les lésions sont très-profondes, et, partant, peu accessibles à l'influence des moyens curatifs. (Voir à I'Appexdice, p. 402'.

D. Irai-je, après ce qui précède, vous entretenir longue- ment de thérapeutique? Le temps n'est pas venu encore où cette question pourra être abordée sérieusement. Je ne puis vous parler que des quelques essais tentés jusqu'à ce jour, et dont les résultats, malheureusement, se sont mon- trés, en général, peu favorables.

Le chlorure d'or et le phosphicre de zinc paraissent (l) The Lancet (1873, vol. I. p. 236) a publié le résumé d'un cas de sclé- rose en plaques observé par M. Moson, hGruy's Hospital, où l'on voit no- tées comme causes: a) une maladie fébrile avec diarrhée qui a duré plusieurs semaines; b) une émotion morale vive ressentie par la malade qui trouva son mari couché avec une autre femme (B.).

TRAITEMENT. 271 TRAITEMENT. 271 avoir plutôt exaspéré les symptômes. La strychnine a quelquefois fait cesser le tremblement; mais son influence a toujours été temporaire. J'en dirai autant du nitrate d'argent. Dans plusieurs cas que j'ai observés, il parait avoir eu sur le tremblement et sur la parésie des membres une influence très-favorable, mais qui, à la vérité, ne s'est pas longtemps maintenue. Une contre-indication formelle à l'emploi de ce médicament serait l'existence de la contrac- ture permanente, et surtout de l'épilepsie spinale: l'emploi du nitrate d'argent aurait, en effet, presque à coup sûr, pour résultat d'exaspérer ces symptômes. V hydrothérapie, dans un cas, parait avoir produit un amendement passager; dans un autre, par contre, elle a complètement échoué.

L'arsenic, la belladone, le seigle ergoté, le bromure de potassium ont été également administrés dans la sclérose en plaques, sans avantage marqué. J'en dirai autant de l'application delà faradisation et de l'emploi des courants continus. Mais, relativement à ce dernier agent, il importe d'avoir recours à de nouvelles expérimentations avant de se prononcer d'une manière définitive (1).

(l) D'autres médicaments ont été employés sans plus de succès que ceux qu'a énumérés M. Charcot: tels sont Vhuile phosphorée; Yiodure de phos- phétylamine, et la fève de Calabar. — Depuis la publication de la première édition de ces leçons, il a paru un certain nombre de travaux ou d'observa- tions sur la sclérose en plaques. Comme ils ne font que confirmer les des- criptions tracées par M. Charcot, nous nous bornerons à une simple énumé- ration: 1° Timal: Etude sur quelques complications de la sclérose en plaques disséminées; thèse de Paris, 1873; — 2° et 3° H. Schùle: Beitrâge zur mul- tiplen Sclérose des Grehims und R/lckenmarks, in Detitsclies Archiv fur Klin. Medicin, 1870, Bd. VII, p. 259; — Weitere Beitrâge zur Hirn Rilcken- inarks Sclérose; même recueil, 1871, Bd. VIII, p. 223; — 4° Baldwin: A case of difused cérébral Sclerosis. {Journal of mental Science, 1873, juillet, p. 304); — 5° Moxon: Two Cases of insular Sclerosis of the Brainand tke spinal Chord. {The Lancet, vol. I, p. 471, 6C9, 1875); — 6° Buzzard: Disse- wiinated cerebro- spinal Sclerosis. [Ibid., vol. I, p. 45); — 7° Moxon: ~Eight Cases of insular Sclerosis of the Brain and spinal Chord [Guy's Eospital Reports. 3e série, t. XXI, London, 1875). (Note de la 2e édition).

TROISIÈME PARTIE NEUVIEME LEÇON De l'ischurie hystérique.

Sommaire. — Préambule. — De l'ischurie hystérique. — Différences qui la séparent de l'oligurie. — Considérations générales. — Vomissements supplémentaires. — Historique. — Causes qui ont fait suspecter la réa- lité de l'ischurie hystérique. — Distinction entre l'ischurie calculeuse et l'ischurie hystérique.

Observation. — Paralysie et contracture hystériques. — Ilémianesthésie complète. — Hémiopie et achromatopsie. — Ilyperesthésie ovarienne. — Rétention d'urine. — Tympanisme. — Attaques convulsives, trismus. — Apparition de l'ischurie hystérique. — Précautions prises pour éviter toute cause d'erreur. — Anurie totale. — Vomissemeuts urémiques. — Balancement entre la quantité de l'urine excrétée et les vomissements. — Analyse chimique des matières vomies, des urines et du sang. — Sus- pension des accidents.

Retour de Tischurie hystérique. — Nouveaux résultats de l'analyse chi- mique.

Gravité de l'anurie ordinaire et de l'anime expérimentale. — Limite de la durée des accidents compatibles avec la vie. — Influence de l'évacuation d'une quantité même minime d'urine. — Rapidité de l'apparition des symptômes dans l'ischurie calculeuse; sa lenteur dans l'ischurie hystéri- que. — L'innocuité des accidents est en rapport avec la dose d'urine produite dans l'organisme. — Résistance des hystériques à l'inanition.

Mécanisme de l'ischurie hystérique. — - Insuffisance de nos connaissances à cet égard.

I.

Messieurs, J'ai l'intention de reprendre et de compléter dans les conférences de cette année la série d'études que nous avions entreprises, il y a deux ans, et que sont venus brusque- ment interrompre les tristes événements que vous savez.

Au moment où nous avons dû nous séparer, par une ap- plication de recherches préalables concernant les troubles 276 PRÉLIMINAIRES.

trophiques liés à une influence du système nerveux, j'es- sayais, vous vous en souvenez sans doute, de montrer comment bon nombre d'affections du système musculaire, jusque-là rattachées à une cause périphérique, sont, en réalité, subordonnées à des lésions siégeant dans certaines régions bien déterminées de l'axe gris spinal.

Ce groupe d'affections musculaires, que j'ai proposé d'ap- peler myopathies spinales ou de cause spinale, nous occu- pera d'une façon toute particulière. Je reviendrai aussi sur le groupe si intéressant des scléroses de la moelle êpinière et, entre autres, sur celle qui détermine l'ensemble symp- tomatique désigné sous le nom (Vataœie locomotrice pro- gressive (1). Le sujet est loin d'être épuisé, et j'aurai l'oc- casion de signaler, relativement à ces affections, plusieurs faits nouveaux ou connus d'une manière imparfaite et que des travaux entrepris dans cet hospice ont mis en lumière.

Je traiterai aussi des paraplégies (2) produites par une compression lente, de la méningite spinale chronique et de quelques maladies du cerveau et de la moelle êpinière dont l'histoire a été jusqu'ici très-négligée.

Mais, avant de vous ramener vers ces questions ardues, je ne puis résister, Messieurs, au désir de mettre à profit un certain nombre de cas très-remarquables d'hystérie qui se trouvent actuellement réunis dans nos salles. Il importe dé saisir avec empressement cette bonne fortune, car, en raison de la mobilité propre à la grande névrose que je viens de nommer, les symptômes qui s'offrent aujourd'hui à un haut degré de développement pourraient être demain complètement effacés.

Parmi ces cas, il en est un, digne d'attention entre tous, qui fera l'objet de notre première entrevue: c'est, — si je ne m'abuse, — un exemple légitime d'une affection rare, (0 Voyez: Leçons sur les maladies du système nerveux, t. il, l'"e et parties.

(2) Gharcot, loc. cit., t. n, lre partie.

1SGHURIE ET OLIGURIE. 111 très-rare, et dont l'existence même est contestée par la plupart des médecins.

Il ne faut pas dédaigner, Messieurs, l'examen des cas exceptionnels. Ils ne sont pas toujours un simple appât pour une vaine curiosité. Maintes fois, en effet, ils four- nissent la solution de problèmes difficiles. En cela, ils sont comparables à ces espèces perdues ou paradoxales que le naturaliste recherche avec soin, parce qu'elles établissent la transition entre les groupes zoologiques ou qu'elles per- mettent de débrouiller quelque point obscur d'anatomie ou de physiologie philosophiques.

C'est de Vischurie hystérique que je yeux vous parler. Dès l'abord, je dois entrer dans quelques explications au sujet de cette dénomination que quelques-uns d'entre tous entendent peut-être prononcer pour la première fois.

À. Ischurie et impossibilité d'uriner, dans la langue technique, tous le savez, c'est tout un. La signification des mots ischurie hystérique, toutefois, est plus res- treinte.

Il ne s'agit pas là de la simple rétention d'urine dans la vessie, fait vulgaire chez les hystériques. On sait que très-communément, en pareille circonstance, pendant des mois, des années même, l'intervention de la sonde est né- cessaire; mais alors, l'urine extraite de la vessie est abon- dante ou, tout au moins, son taux ne s'éloigne pas du chif- fre normal.

Dans Vischurie des hystériques, l'obstacle n'est ni dans l'urèthre, ni dans la vessie. Il est plus haut, soit dans les uretères, soit dans le rein lui-même, soit plus loin encore; il y a là une question à juger. Le fait capital, c'est que la quantité d'urine rendue en vingt-quatre heures, à l'aide de la sonde, — car l'ischurie hystérique est presque toujours compliquée de rétention uréthrale, — cette quantité, dis-je, est notablement au-dessous du chiffre physiologique;] sou- 278 ISCHURIE ET OLIGURIE.

vent même elle est réduite à zéro et, pendant plusieurs jours, il y a, en définitive, suppression absolue d'urine.

B. Il convient d'ailleurs, dans l'espèce, d'établir des ca- tégories.

Uoligurie, ou même la suppression totale (Vitrine, peut n'être qu'un phénomène passager chez les hystériques et qui, du reste, comme l'a fait remarquer avec raison M. Lay- cock, pourra fréquemment passer inaperçu. C'est ainsi qu'on observe quelquefois chez ces malades, surtout aux époques cataméniales, une suppression complète d'urine qui ne dépasse pas vingt-quatre ou trente-six heures. Peut- être y a-t-il en même temps un peu de malaise et d'accé- lération du pouls; mais bientôt quelques cuillerées d'urine sont expulsées et tout rentre dans l'ordre (i).

Les faits sur lesquels je veux fixer votre attention sont bien différents de ceux auxquels je viens de faire allusion. Ils offrent l'ischurie hystérique à son maximum de déve- loppement, à l'état de symptôme permanent. Durant des jours consécutifs, des semaines, des mois, la quantité d'urine rendue en vingt-quatre heures peut être insignifiante, à peu près nulle. Parfois même, il y a, pendant une série de plu- sieurs jours, suppression complète d'urine.

Lorsque les choses prennent cette tournure, à la sup- pression se joint, d'une manière en quelque sorte obliga- toire, un autre phénomène qui est pour ainsi dire le com^ plément du premier: je veux parler de vomissements se répétant tous les jours et même plusieurs fois par jour, aussi longtemps que dure l'ischurie, et dont la matière pré- sente quelquefois, dit-on, l'aspect ou l'odeur de l'urine. Toujours est-il que, dans deux ou trois cas, l'analyse chi- mique a découvert clans ces vomissements la présence cVunc certaine quantité d'urée.

(l) Laycock. — A Treatise on the Nervous Diseases of Womeiit LouJou HISTORIQUE. 279 En résumé, Messieurs, l'iscliurie hystérique nous offri- rait, dans l'espèce humaine, la reproduction plus ou moins exacte de quelques-uns des phénomènes observés chez les animaux dans les cas de néphrotomie ou d'oblitération des uretères par une ligature.

Les expériences de Prévost et Dumas, et en particulier celles de MM. Cl. Bernard et Barreswill, nous apprennent, vous le savez, que, dans ces mutilations, il s'opère par l'intestin une élimination supplémentaire, dans laquelle on retrouve, suivant les uns, du carbonate d'ammo- niaque provenant de la décomposition de l'urée (Cl. Ber- nard), suivant les autres, l'urée elle-même (Munck). Quoi qu'il en soit, tant que s'effectue cette élimination, les ani- maux ne paraissent guère souffrir, et c'est seulement lors- qu'ils s'affaiblissent et que l'excrétion supplémentaire n'a plus lieu qu'éclatent les accidents graves qui bientôt occa- sionnent la mort.

Vous saisissez les analogies et du même coup vous êtes frappés du contraste: les accidents cérébraux sont inévi- tables, à un moment donné, dans les cas d'expérimentation chez l'animal, tandis que chez l'hystérique, le balancement entre l'excrétion rénale et l'excrétion supplémentaire peut persister pendant des semaines, des mois, sans qu'il en résulte jamais aucun trouble appréciable dans la santé gé- nérale. Mais je ne veux point m'arrêter, pour l'instant, sur ce point; j'y reviendrai par la suite.

II.

Telle est, Messieurs, l'iscliurie hystérique, au moins dans ce qu'elle a d'essentiel, d'après les rares auteurs qui ont admis son existence, car, je le répète, la réalité de cet ac- cident a été mise en doute. Tous ne le verrez indiqué dans aucun des traités ou des articles récents sur l'hystérie, même dans les plus complets et les plus justement estimés.

280 HISTORIQUE.

280 HISTORIQUE.

Il n'en est nullement fait mention, entre autres, dans le grand ouvrage de M. Briquet. En somme, parmi les auteurs contemporains, M. T. Lavcock, professeur à l'université d'Edimbourg, est peut-être le seul pathologiste qui, dans ses écrits, ait donné droit de domicile à l'ischurie hystéri- que. Après avoir consacré à ce sujet une série d'articles (1), où il relate deux observations originales, M. Lavcock y est revenu dans son livre bien connu sur les Maladies nerveuses des fem?nes(l84t0). Partout ailleurs, si l'ischu- rie hystérique est mentionnée, ce n'est qu'en passant, à titre de renseignement, et non sans une pointe d'ironie à l'adresse des observateurs qui se sont laissé aller à pren- dre au sérieux ce prétendu symptôme.

Il n'est pas sans intérêt, par contre, de noter que les physiologistes, Haller en tête, puis Carpentier et Cl. Ber- nard, ceux-ci toutefois sans rien affirmer, se sont montrés, sous ce rapport, beaucoup moins sceptiques que ne l'ont été, par exemple, Prout et R. ^Villis.

Jusque dans ces derniers temps, j'ai partagé l'incrédulité presque générale à l'égard de l'ischurie hystérique, pré- venu d'ailleurs par les enseignements de mon maître Rayer, qui ne manquait jamais de s'étendre longuement sur les supercheries de tout genre dont les hystériques se rendent coupables. Et il n'hésitait pas à confesser que lui- même — qui était un observateur sagace et d'une grande pénétration, — il avait failli plusieurs fois en être victime. Depuis, mes opinions se sont quelque peu modifiées en pré- sence du cas que je vais vous exposer tout à l'heure.

Avant de vous placer en mesure de juger par vous-mêmes si ma conversion a été trop précipitée, permettez-moi de rechercher avec vous les principales circonstances qui ont fait que certains auteurs passent entièrement sous silence (l) The Edimburgh médical and surgical Journal, 1838.

SIMULATION. 281 rischurie hystérique, tandis que d'autres la citent uniquo- ment pour la reléguer au nombre des chimères.

1° En premier lieu, il convient de remarquer que rischu- rie hystérique est un phénomène rare, du moins sous sa forme très-accentuée, car il est possible, nous l'avons déjà dit, que souvent Tischurie légère demeure inaperçue.

a. Ainsi M. Laycock. qui a consulté partout, n'a pu ali- gner que Ti cas, sur lesquels deux seulement lui appar- tiennent.

6. Ajoutons qu'une critique un peu sévère réduirait en- core très-certainement ce chiffre. La majeure partie des observations est très-ancienne (seizième et dix-septième siècle) et elles ne présentent pas le caractère de précision que nous exigeons à notre époque. D'autres sentent l'im- posture d'une lieue. A qui fera-t-on croire, par exemple, qu'une femme puisse rendre par l'oreille, en 24 heures, 2400 grammes d'un liquide qui, soumis à l'analyse, conte- nait de l'urée? Et ceci n'est pas tout: la même femme re- jetait simultanément par le nombril un liquide analogue qui s'écoulait par jet: « spirted out, » c'est l'expression qu'emploie le rédacteur de l'observation. Et cependant tous ces détails, et bien d'autres encore, sont consignés avec l'apparence du plus grand sérieux dans The American Journal of Vie médical Science (1828). Autorisez-moi, je vous prie, à passer sous silence le nom du médecin qui a pris ce fait sous sa responsabilité.

2° Ceci m'amène à vous dire un mot de la simulation. On la rencontre à chaque pas dans l'histoire de l'hystérie, et l'on se surprend quelquefois à admirer la ruse, la saga- cité et la ténacité inouïes que les femmes, qui sont sous le coup delà grande névrose, mettent en œuvre pour tromper, surtout lorsque la victime de l'imposture doit être un médecin. Dans l'espèce, il ne me paraît pas démontré que la parurie erratique des hystériques ait été jamais simu- lée de toutes pièces et pour ainsi dire créée parles malades. En revanche, il est incontestable que, dans une foule de 282 SIMULATION.

cas, elles se sont plu à dénaturer, en les exagérant, les principales circonstances du cas, et à lui imprimer le ca- chet de l'extraordinaire, du merveilleux.

Voici, en général, comment les choses se passent. L'a- nurie ou l'ischurie avec les vomissements existent seuls pendant un certain temps, et le phénomène est réduit par conséquent à sa plus grande simplicité. Mais bientôt, prin- cipalement si les accidents semblent exciter l'intérêt et la curiosité des médecins, de l'urine pure sera expulsée par les vomissements, en quantité considérable; il en sortira par les oreilles, par le nombril, par les yeux et même par le nez, ainsi que cela eut encore lieu dans le fait tiré du journal américain. Enfin, si l'admiration est poussée à son comble, il s'y joindra peut-être des vomissements de ma- tières fécales.

. Parmi les cas du dernier genre, celui qui, en France, a eu le plus de retentissement, est relatif à une nommée Jo- séphine Routier qui, durant plus de quinze mois, figura, vers 1810, à la clinique du professeur Leroux. La malade avait offert d'abord les symptômes de l'ischurie simple avec parurie erratique. Nysten, qui rapporte le fait, avait ana- lysé les matières vomies et y avait reconnu l'existence de l'urée. Peu après, survinrent l'écoulement d'urine par le nombril, les oreilles, les yeux, les mamelons, et enfin l'éva- cuation de matières fécales par la bouche. Vous voyez, Messieurs, que c'est constamment la même série — ■ quels que soient le pays, le siècle, où les observations sont re- cueillies. La fraude fut découverte par Boyer. Il suffit d'user de la camisole de force pour faire cesser les phéno- mènes extraordinaires, et on trouva dans le lit de la ma- lade des boulettes de matière fécale dures et toutes prépa- rées! Par malheur, les Recherches de physiologie et de chimie pathologiques venaient d'être publiées. Il fal- lut faire amende honorable. Une note fut insérée dans le Journal général de médecine, et une autre fut annexée à quelques-uns des exemplaires du livre deNysten.

OBLITÉRATION GALGULEUSE DES URETÈRES. 1H'.\ En face de ces faits, faut-il conclure que tout est impos- ture dans l'ischurie hystérique? Je ne le crois pas, Mes- sieurs, et j'espère que vous vous rangerez à mon avis, quand vous aurez pris connaissance de toutes les particu- larités de l'histoire de ma malade.

Il est une dernière circonstance qui est bien propre à jeter aussi un jour défavorable sur les observations d'is- cliurie hystérique; c'est que, en dehors de l'hystérie, la suppression d'urine, pour peu qu'elle se prolonge au-delà de quelques jours (3, 4, 5 jours à peine), est un symptôme des plus graves et qui se termine à peu près nécessaire- ment par la mort.

Laissant de côté les cas d'anurie dépendant d'une mala- die de Bright aiguë ou chronique qui sont trop complexes pour prendre place ici, je choisirai pour type Y oblitéra- tion calculense des uretères survenant chez des individus jusque-là en bonne santé. Dans ces conditions, tantôt l'un des reins a été réduit, par une maladie antérieure, à une coque fibreuse remplie de kystes et partant est devenu im- propre à la fonction d'urination; tantôt et c'est le cas le moins fréquent, les deux uretères sont oblitérés à la fois. Peu importe d'ailleurs, pour notre objet, que cette oblité- ration se produise avec ou sans accompagnement des dou- leurs de la colique néphrétique. Eh bien, Halfort (1), Aber- crombie et tous les auteurs qui se sont attachés à l'étude de ces cas s'accordent à reconnaître que si l'anurie per- siste plus de quatre à cinq jours, les symptômes comateux, avec ou sans convulsions, apparaissent inévitablement et sont bientôt suivis de mort. La vie se prolonge un peu, si une quantité même minime d'urine peut être rendue, mais le résultat final ne varie pas.

Il y a, toutefois, le chapitre des exceptions que nous de- vons d'autant moins négliger que nous en tirerons bénéfice.

(l) Med. Transacl., published by the Collège of physicians, t. VI, 1820.

284 OBSERVATION.