B. Mais si la guérison de ces malades est possible, vrai- semblable même, elle n'est pas nécessaire, et il peut se faire que la contracture persiste à titre d'infirmité incura- ble. Voilà une assertion qu'il ne me sera pas difficile de justifier. Mais, permettez- moi de vous faire remarquer tout d'abord que vous ne trouverez, sur ce sujet, dans la plupart des auteurs, que des assertions vagues, incertaines, vraiment peu satisfaisantes.
a) Je vous présente une femme, âgée maintenant de 55 ans et qui, il y a dix-huit ans, fut prise à la suite d'une attaque hystérique de la paraplégie avec contracture, dont vous pouvez encore aujourd'hui reconnaître les principaux caractères. La contracture, à l'origine, s'amendait de temps à autre temporairement. Mais depuis plus de seize ans, elle n'a jamais subi la moindre modification; il s'agit ici d'une (1) Bien peu changé, en elTet, car les guérisons prétendues miraculeuse?, dont on a voulu faire tant de bruit dans ces derniers temps, ne diffèrent par aucun caractère appréciable des miracles de saint Louis. C'est ce dont on pourra se convaincre par la lecture de l'ouvrage qu'a récemment publié M. Diday, sous ce titre: Examen médical des miracles de Lourdes. Paris SCLEROSE DES CORDONS LATERAUX.
véritable rigidité des muscles avec prédominance de l'action des extenseurs et des adducteurs; même après seize ans d'immobilité des membres inférieurs, les parties ligamen- teuses n'y sont pour rien, du moins aux genoux, ainsi qu'une exploration faite alors que la malade avait été sou- Fig. n Contracture hystérique des deux membres inférieurs.
mise à l'anesthésie du chloroforme nous a permis de le vé- rifier. Seule, la déformation des pieds, qui rappelle celle du varus équin, ne s'est point modifiée pendant le sommeil chloroformique. Les muscles des jambes et des cuisses sont notablement atrophiés; la contractilité faradique y est amoindrie. Depuis plusieurs années, l'hystérie paraît com- SCLÉROSE DES CORDONS LATÉRAUX. 361 plétement épuisée chez cette femme, et il est devenu fort peu probable qu'aucun événement puisse, chez elle, rien changer désormais à l'état des membres inférieurs (Fig.2f)(l).
V) Quelle condition est donc survenue et a entretenu ainsi l'existence de cette paraplégie avec rigidité des mem- bres? Evidemment, dans les cas récents de contrac- ture hystérique, la modification organique, quelle qu'elle soit, quelque siège quelle occupe, qui produit la rigidité permanente, est très-légère, très-fugace, puisque les symp- tômes qui lui correspondent peuvent disparaître tout à coup, sans transition. Il est certain qu'avec les moyens d'investigation dont nous disposons aujourd'hui, la nécros- copie la plus minutieuse ne serait pas en état de retrouver, en pareil cas, les traces de cette altération. Mais en est-il de même dans les cas invétérés '? Non, Messieurs; je crois pouvoir avancer, en me fondant sur la connaissance d'un fait analogue, que, chez cette femme, il s'est produit, à une certaine époque, une lésion scléreuse des cordons latéraux lésion que la nécroscopie permettrait actuellement de re- connaître.
Il m'est arrivé, en effet, d'observer une fois, chez une femme hystérique, atteinte, depuis une dizaine d'années. de contracture des quatre membres, et dont le début avait été subit, une sclérose qui occupait symétriquement, et à peu près dans toute la hauteur de la moelle, les cordons latéraux. À diverses reprises, cette femme avait vu la con- tracture céder temporairement, mais après un dernier ac- cès, celle-ci était devenue définitive (2\ (1) Voir l'observation complète de cette malade à la page 53 de notre mé- moire intitulé: De la contracture hystérique permanente ou Appréciation scientifique des miracles de saint Louis, de saint Mcdard, etc. (B.)
(2) Société médicale des Hôpitaux. Séance du 25 janvier 1865.
De même que, parfois, ou observe une lésion spinale anatomiquement appréciable dans les cas invétérés de contracture hystérique, de même aussi 362 CONTRACTURE HYSTÉRIQUE: PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE.
Des faits qui précèdent (1), il est sans doute légitime de tirer quelques inductions relatives à la physiologie patho- logique de la contracture hystérique. D'après les considé- rations que nous avons émises, les cordons latéraux, ou tout au moins leur partie postérieure — celle qui tient sous sa dépendance la contracture permanente dans les cas de sclérose en plaques ou fasciculée — ces cordons, dis-je, les troubles de la vision peuvent quelquefois s'accompagner de lésions du fond de l'oeil que l'oplithalmoscope fait reconnaître. Un élève de la Salpé- trière, M. A. Svynos, a consigné dans sa thèse inaugurale {Des amblyopies et des amauroses hystériques; Paris, juillet 1873) à peu près tout ce qui a trait à ce sujet. Il a, en particulier, décrit tout au long les phénomènes ophthalmoscopiques, recueillis à plusieurs reprises chez Etchev...
Pendant longtemps, chez cette malade, dont il a été question à diverses reprises Leçon IX, p. 275; Leçon XI, p. 345), on n'avait découvert sur le fond de l'œil gauche, frappé d'amblyopie hystérique, aucune lésion; mais, un dernier examen pratiqué le 20 mars 1873 par M. Galezowski a fait re- connaître les altérations suivantes: 1° la papille est uniformément rouge dans toute son étendue, phénomène qui est la suite d'une congestion papil- laire; — 2° les contours de la papille sont effacés, troubles, en raison d'une exsudation séreuse diffuse qui s'étend sur la rétine le long des vaisseaux; — 3° la branche principale de l'artère centrale qui se distribue dans la partie inférieure de la rétine présente une dilatation fusiforme, tandis que, près de la papille, elle paraît être en état de contraction spasmodique. Selon M. Ga- lezowski, « il y a lieu de supposer que tous ces désordres sont dus à la con- traction spasmodique des artères, par places et à leur dilatation dans d'autres endroits. De là des congestions papillaires sur certains points et des anémies sur d'autres, ce qui amène une infiltration séreuse péri-papillaire. » (B.) — Voir aussi l'observation rapportée par M. Bonnefoy dans le Mouvement mé- dical (1873, p. 276). {Note de la lre édition.)
Chez toutes les malades atteintes d'amblyopie hysté'riyue }exara\nées récem- ment par M.Landolt à la Salpétrière, le champ visuel pour le blanc et pour les couleurs est rétréci concentriquement, même dans les cas où l'acuité visuelle et la perception centrale des couleurs sont normales dans l'œil du côté non anesthésié. Toutes les fonctions de la rétine de l'œil du côté malade ont diminué proportionnellement. Pour les détails relatifs au rétrécissement du champ visuel pour les couleurs, chez les hystériques, voir la Planche IX, Fig. 2 y qui représente les phénomènes, observés chez Marc...et les détails qui l'accompagnent. {Note de la 2° édition.)
(l) Aux observations rappelées par M. Charcot, il convient d'ajouter la suivante recueillie à la Salpétrière dans son service et qui confirme en tous points son enseignement- Berthe Chat..., âgée de dix-huit ans et demi (juillet 1873), a été sujette depuis son enfance jusqu'à douze ans à des épistaxis survenant toujours par la narine droite, et de douze ans jusqu'à quinze ans à des céphalalgies à peu près mensuelles. A quinze ans, sans cause connue, en dehors de toute in- CONTRACTURE HYSTÉRIQUE: PRONOSTIC. 363 sont désignés comme étant le siège de modifications orga- niques, d'abord temporaires, et qui donneraient lieu aux contractures hystériques. A la longue, ces modifications, quelles qu'elles soient, font place à des altérations maté- rielles plus profondes: une sclérose véritable s'établit. Peut-être n'est-elle pas au-dessus des ressources de l'art; mais, dans tous les cas, elle ne permet très-certainement plus d'espérer cette brusque disparition des contractures qui constitue un des caractères les plus frappants de la mala- die lorsqu'elle n'estpas parvenue encore aux phases les plus avancées de son évolution.
fluence héréditaire appréciable, elle eut tout à coup une attaque convulsive avec perte de connaissance. Rares pendant la seizième et la dix-septième année, les attaques se sont multipliées dans le cours de la dix-huitième année. Les unes, appartenant à l'hystérie simple, reviennent tous les deux ou trois mois; les autres relevant de I'hystéro-épihpsie se montrent assez ré- gulièrement tous les mois. L'apparition des règles (janvier 1873) n'a pas mo- difié, d'une façon appréciable, la fréquence et les caractères des convulsions.
Au moment de son entrée à la Salpétrière (sept. 1872), cette jeune fille présentait à droite: 1° une hémianesthésie complète; 2° del'hyperesthésie de l'ovaire.
8 octobre. A la suite d'une attaque accompagnée de délire pendant douze heures environ, contracture du membre inférieur droit avec pied bot varus équin; la contracture se complique d'un tremblement presque constant (e'pi- îepsie spinale). — Du 10 au 25 octobre, la situation reste la même, malgré l'apparition d'un accès hystéro-épileptique.
30 octobre. Crises convulsives dans lesquelles l'hystérie prédomine. Durant la deuxième crise, les personnes qui maintenaient la malade, de peur qu'elle ne se blessât, ont senti la jambe droite, qui jusqu'alors avait toujours été dans l'extension, se fléchir brusquement sur la cuisse et lorsque la malade est revenue à elle, la contracture avait cesssé. Chat...a conservé pendant quelques jours un certain degré de faiblesse dans le membre inférieur droit, principalement dans le pied qui se renversait en dedans.
Novembre. Berthe marche sans boiter; le pied droit se renverse encore quelquefois en dedans et la pointe du pied bute, par instants, contre le pied gauche. Parfois aussi, la jambe droite est prise d'un tremblement qui dure 5 à 6 minutes et auquel succède une sorte d'engourdissement qui se pro- longe en général pendant toute la journée: Alors, je ne sens plus ma jambe, dit la malade.
1873. La faiblesse musculaire a diminué progressivement. Aujourd'hui (8 juillet), Chat...est aussi forte d'un côté du corps que de l'autre; l'hé- mianesthésie et la douleur ovarienne droites n'ont pas changé. Ce fait nous montre une fois de plus que la paralysie hystérique avec contracture peut disparaître subitement sans le secours d'aucune intervention. (B.)
361 CONTRACTURE HYSTÉRIQUE: PRONOSTIC.
Existe-t-il quelque signe qui permette d'indiquer, à coup sûr, le caractère du cas, de savoir par exempte si la sclé- rose a définitivement ou non élu domicile dans les cordons latéraux? Je ne crois pas, Messieurs, que l'on puisse, dans l'état actuel de la science, signaler un seul symptôme qui présente à cet égard une valeur pronostique absolue.
La trépidation convulsive des membres contractures, provoquée ou survenant spontanément (épilepsie spinale tonique), un certain degré d'émaciation des masses muscu- laires, un peu d'amoindrissement dans l'énergie de la con- tractilité électrique, ne devraient pas, si j'en juge d'après les observations qui me sont propres, faire désespérer com- plètement de voir la contracture disparaître sans laisser de traces. Au contraire, l'atrophie limitée plus particulière- ment à certains groupes de muscles, surtout s'il s'y joi- gnait des contractions fibrillaires, analogues à celles qu'on observe dans l'atrophie musculaire progressive ou un affai- blissement très-notable de la contractilité faradique, de- vrait faire supposer non-seulement que les cordons laté- raux sont profondément lésés, mais que, en outre, les cornes antérieures de la substance grise ont été envahies. Je n'ai observé, jusqu'à présent, ces derniers symptômes que dans des cas de contracture hystérique de date très- ancienne et qui ne laissaient plus guère d'espoir de voir les membres affectés reprendre jamais leurs fonctions nor- males.
J'ajouterai enfin que l'existence d'une lésion organique spinale plus ou moins profonde serait mise à peu près hors de doute si, sous l'influence du sommeil déterminé par le chloroforme, la rigidité des membres ne s'effa- çait que lentement ou persistait même à un degré pro- noncé.
A mon avis, tant que ces symptômes ne sont pas nette- ment accusés, il ne faut désespérer de rien. Il importe, d'ailleurs, de ne pas oublier que la sclérose latérale, alors même qu'elle est parfaitement établie, n'est pas, tant s'en PIED BOT HYSTÉRIQUE. 365 faut, j'espère vous en donner bientôt la preuve, une affection incurable.
Chez les malades sur lesquels je viens d'appeler votre attention, la contracture occupait soit la totalité d'un membre, soit même deux membres, ou plus encore. Mais il est des cas où la rigidité spasmodique reste limitée à quel- que partie d'un membre, au pied par exemple et produit une sorte àepied dot hystérique (Talipedal Distorsions de T. Laycock-. Tout récemment le docteur R. Boddaert a communiqué à la Société de médecine de Gand (1) un cas de ce genre fort intéressant. La contracture avait donné lieu à la déformation connue sous le nom de pied bot varus. Des faits analogues ont été recueillis et publiés par le doc- teur Little (-2), par C. Bell (3), par M. F. C. Skey (4) et par quelques autres auteurs.
Si je ne me trouvais retenu par certaines convenances, je pourrais, Messieurs, rapporter à mon tour dans tous ses détails l'histoire d'un cas qui rappelle celui qu'a publié M. Boddaert.
Qu'il me suffise de vous dire qu'une jeune fille, âgée ac- tuellement de 22 ans, très-nerveuse et appartenant à une famille où les affections nerveuses prédominent, fut prise, il y a trois ans, tout à coup, sans cause connue et sans avoir offert jusque-là de symptômes caractérisés d'hystérie, d'une contracture douloureuse des muscles de la jambe gauche. Cette contracture, qui imprime au pied l'attitude du varus équin le plus accentué, avait cédé d'abord, pen- dant la première année, à plusieurs reprises; mais, depuis près de deux ans, elle parait définitive (juin 1870).
(l) Annales de la Société de médecine de Gand, 1859, p. 93. 2 A Treatise on tlxe Nature and Treaiment of club Foot and analog. Dis- torsions. London, '83J, Case 25.
(3) The nervovs System of the humait Body, 3e édit 1836, case 177.
(4^ Hysteria etc. Six Lectures dilivered to the Students of St-Bartholo- inew's Hospital. 186û, 3° édit. London, 1870, p. 102.
366 CONTRACTURE HYSTÉRIQUE; AMYOTROPHIE.
Plusieurs des muscles de la jambe ont subi une atrophie profonde; ils présentent, en outre, des contractions fibril- laires très-accusées et répondent mal aux excitations élec- triques. Je crois, par conséquent, qu'il y a peu de chances de voir la contracture se résoudre, d'autant plus qu'elle ne s'amende que très-imparfaitement durant le sommeil pro- duit par le chloroforme. Je signalerai encore une particu- larité fort intéressante, au point de vue clinique: chez cette jeune malade, les attaques hystériques se sont manifestées seulement dans le courant des derniers mois...TREIZIÈME LEÇON Sommaire. — Hystéro-épilepsie. — Sens de cette dénomination. — Opinions des auteurs. — Hystérie épileptiforme, hystérie à crises mixtes. — Va- riétés de Thystéro-épilepsie: hystéro-épilepsie à crises distinctes: — hystéro-épilepsie à crises combinées ou attaques-accès. — Différences et analogies entre Tépilepsie et Thystéro-épilepsie. — Signes diagnostiques fournis par l'examen de la température centrale dans l'état de mal hystéro- épileptique et l'état de mal épileptique. — Etat de mal hystéro-épilepti- que; ses phases. — Caractères cliniques de l'état de mal hystéro-épilep- tique. — Gravité de certains cas exceptionnels dhystéro-épilepsie. — Observation de Wunderlich.
Messieurs, Dans la courte description clinique que je vous ai donnée à propos de chacune des malades qui ont passé sous vos yeux, lors de nos dernières réunions, j'ai eu soin de mettre en relief les principaux caractères que présentent les attaques coirvulsives dont elles sont atteintes.
Vous avez pu reconnaître aisément qu'il ne s'agissait pas chez elles d'attaques vulgaires, rentrant du premier coup, sans discussion, dans le type classique. Ce n'est pas, d'ail- leurs, seulement par l'intensité que ces accidents convul- sifs se distinguent, c'est encore par la forme qu'ils revêtent, et, ce qui frappe le plus l'observateur, témoin de ces atta- ques, c'est de retrouver parmi les convulsions cloniques de l'hystérie certains traits plus ou moins prononcés qui rappellent Yépilepsie.
De fait, la forme convulsive, qui s'observe chez toutes ces femmes, est celle qu'on a désignée dans ces derniers temps sous le nom iï hystéro-épilepsie, et, remarquez-le bien, c'est la seule forme qu'on rencontre chez elles. Toutes ces femmes ne seraient donc pas simplement des hysté- riques, ce seraient des hystéro-épileptiques. En quoi diffè- rent-elles des hystériques ordinaires? C'est là un point sur lequel il importe d'être fixé, et, pour atteindre ce but, je vous demande la permission d'entrer dans quelques déve- loppements.
A s'en tenir aux termes mêmes de la dénomination mise en usage — hystéro-épilepsie — il paraît ne pouvoir exis- ter aucune équivoque. Cela veut dire que chez les malades auxquelles ce nom est affecté, l'hystérie se montre combi- née avec l'épilepsie, de manière à constituer une forme mixte, une sorte d'hybride composé mi-partie d'hystérie et d'épilepsie. Mais cette appellation répond-elle à la réalité des choses? A ne les regarder qu'à la surface, il semble en être ainsi, puisque nous avons reconnu dans les attaques quelques-uns des traits de l'épilepsie. C'est de cette façon, du reste, que paraissent l'entendre la plupart des auteurs modernes. L'hystéro-épilepsie serait pour eux un mélange, une combinaison, à doses variables selon les cas, des deux névroses; ce n'est pas seulement l'épilepsie, ce n'est pas seulement l'hystérie; c'est à la fois l'une et l'autre.
Telle est, je le répète, la doctrine la plus répandue. Tou- tefois, elle n'est pas, tant s'en faut, universellement accep- tée, et le camp des opposants est nombreux encore. Là, on se refuse à admettre la légitimité de cet hybride, moitié épilepsie, moitié hystérie.
A la vérité, on ne nie pas que l'épilepsie et l'hystérie puis- sent se rencontrer chez un même individu. L'observation la plus superficielle protesterait contre une semblable as- sertion. Rien n'autorise non plus à croire qu'il y ait anta- gonisme des deux névroses, et il serait possible même, bien que cela ne soit pas démontré, que les sujets qui sont sous HYSTÉRIE ÉPILEPTIFORME. 369 le coup de l'une d'elles soient, par la même, prédisposés à contracter l'autre. Mais, en pareil cas, ajoute-t-on, les ac- cidents convulsifs restent distincts, séparés, sans s'influen- cer réciproquement d'une façon notable et surtout sans se confondre au point de justifier la création d'une espèce mixte, intermédiaire, en un mot, d'un hybride.
Quelle est donc, dans cette opinion, la signification de ces attaques dont l'existence est si nettement établie par les cas mêmes qui servent de fondement à notre étude et où l'épilepsie semble s'entremêler avec les symptômes ordi- naires de l'hystérie convulsive?
L'épilepsie ne serait là que dans la forme extérieure; elle ne serait pas dans le fond des choses. En d'autres ter- mes, dans ces cas, il s'agirait uniquement et toujours de l'hystérie, revêtantrapparence de l'épilepsie. Le nom ^hys- térie épilepti forme, employé, si je ne me trompe, par Louyer-Villermay, l'un des premiers, conviendrait à dési- gner ces attaques mixtes. La convulsion à forme épilepti- que y apparaîtrait comme elle apparaît dans tant d'autres affections du système nerveux, à titre d'élément accessoire, sans rien changer à la nature de la maladie primitive.
II.
Voilà, Messieurs, la thèse à laquelle je me rattache plei- nement. Elle a été soutenue déjà par quelques auteurs très- compétents. Parmi eux, je puis citer Tissot, Dubois (d'A- miens), Sandras, M. Briquet, qui se montrent sous ce rap- port très-explicites. « Les accès d'hystérie, » dit M. Tissot, « ressemblent quelquefois beaucoup à l'épilepsie. Aussi, en a-t-on fait une forme particulière de l'hystérie, sous le nom ^hystérie épilepti forme. Mais ces accès n'ont pas, néan- moins, le vrai caractère de l'épilepsie (1).
(l) Tissot. — Maladies des nerfs, t. IV, p. 75.
M. Dubois (d'Amiens) considère l'hystérie épileptiforme comme de l'hystérie ayant un degré de plus dans l'inten- sité des symptômes (1). Sandras exprime la même opi- nion (2).
M. Briquet, qui a écrit sur ce sujet un article marqué au coin de la plus saine observation, dit que cette espèce $ hys- térie à attaques mixtes n'est qu'une forme particulière de l'hystérie; ce n'est que de l'hystérie très-intense; le pronostic ne s'en trouve pas essentiellement modifié; le genre de la cause qui a occasionné l'hystérie, les condi- tions spéciales à l'individu affecté, seraient la source de ces modifications dans la forme des attaques. La nature même de l'hystérie n'en est pas foncièrement changée.
Veuillez remarquer, Messieurs, qu'il n'y a pas là seule- ment une question de mots, il y a aussi une question de nosographie, et par conséquent une question de diagnostic et de pronostic. Ces circonstances suffiront, je l'espère, pour justifier à vos yeux les détails dans lesquels je suis obligé d'entrer afin de faire pénétrer dans vos esprits la conviction qui m'anime à cet égard.
III.
III.
Recherchons donc sur quels fondements s'appuie la doc- trine régnante. L'hystérie et l'épilepsie, dit-on, peuvent se combiner de diverses manières chez un même sujet. Sur 2% malades, M. Beau, qui a étudié dans cet hospice, aurait relevé cette combinaison chez 32 d'entre elles. Elle se fait d'après des modes variés et il y a lieu d'admettre les caté- gories suivantes.
A. Dans un premier groupe, les attaques hystériques et les accès d'épilepsie restent distincts: c'est ce que M. Lan- douzy a proposé d'appeler lu/stèro-épilepsie à crises dis- tinctes. Eh bien. Messieurs, ce serait là le cas le plus fré- quent, car on en compte 20 exemples sur les 32 cas de M. Beau. 11 convient d'ailleurs d'établir dans l'espèce deux subdivisions 1° L'épilepsie est la maladie primitive: sur elle, l'hys- térie vient ensuite se greffer, à son heure, c'est-à-dire, et le plus souvent, à l'époque de la puberté sous l'action de certaines causes et, en particulier, des émotions morales. Un cas de Landouzy, cité par M. Briquet, mérite à ce propos d'être résumé devant vous. Une jeune femme, épi- ieptkjue depuis l'enfance, se marie à l'âge de 18 ans. Bientùt la maladie, qu'elle avait dissimulée, se révèle. De la. des contrariétés vives qui engendrent l'hystérie. Les at- taques propres aux deux névroses étaient disjointes et con- cevaient, sans s'influencer, leurs caractères spécifiques. Un rapprochement, entre la malade et son mari, rappro- chement occasionné par une grossesse, en ramenant le calme dans le ménage, fait cesser l'hystérie, mais l'épi- lepsie persiste.
2' D'autres fois, l'épilepsie succède à l'hystérie. Cette con- dition parait être beaucoup plus rare que la précédente. M. Briquet, cependant, en rapporte un exemple qui lui est personnel et dans lequel les accès étaient nettement sé- parés. Chez les malades de cette catégorie, l'intelligence s'obnubile à la longue incontestablement par le fait de l'épilepsie.
3° On a encore mentionné d'autres combinaisons d'ordre secondaire. Ainsi: a) l'hystérie convulsive coexiste avec le petit mal (Beau, Dunanf; h) l'épilepsie convulsive est sura- joutée à quelques-uns des accidents de l'hystérie non con- vulsive (contracture, anesthésie, etc.). Nous possédons, par devers nous, un cas de ce genre.
Mais ces diverses associations ne changent rien au fond des choses. Le plus souvent, les deux affections, dans l'hys- téro-épilepsie, existent simultanément et marchent sans agir l'une sur l'autre d'une manière sérieuse, chacune d'elles conservant ses allures et le pronostic qui lui est propre. A l'égard de cette première forme de Thystéro-épi- lepsie, tout le monde est d'accord. Le débat ne porte que sur la seconde.
B. Dans celle-ci, Y hystérie et l'épilepsie sont coévales; elles se sont développées en même temps. Les crises, ici, ne demeurent pas distinctes; elles ne l'ont jamais été. Dès l'origine, le mélange s'est effectué et, dans les attaques ultérieures, les deux formes convulsives se montreront toujours combinées, bien qu'à des degrés divers, sans être jamais à aucun moment complètement disjointes.
On a encore donné à cet état le nom fthystéro-épilepsie à crises combinées. Dans le jargon depuis longtemps usité, dans le service spécial de la Salpétrière, les crises sont en pareil cas désignées sous le nom ^attaques- accès.
IV.
Y a-t-il véritablement de Yépilepsie dans les crises mixtes? Telle est la question que nous devons maintenant discuter. A cet effet, il convient de prendre la description de l'hystéro-épilepsie à crises mixtes consentie par les au- teurs et de l'examiner sous tous ses aspects. J'emprunte à M. Briquet surtout cette description de Y attaque-accès. Elle me paraît concorder de tous points avec les résultats de mon observation personnelle.
a) Dès l'origine, l'attaque mixte revêt son caractère pro- pre; dès cet instant, c'est de l'hystérie épileptiforme. Je rappellerai à votre souvenir la malade Etchev...qui, dans son premier accès, est tombée dans le feu et s'est abîmé la figure (1).
&) Il y a toujours des prodromes constitués par Y aura hystérique telle que nous l'avons décrite. Cette aura, en général de longue durée, occupe l'abdomen, l'épigastre et n'affecte pas, en tout cas, la tête seule et d'emblée, ou l'une des extrémités, ainsi que cela a lieu dans Vépilepsie avec aura; aussi est-il parfaitement exact de dire que les hys- téro-épileptiques à crises mixtes sont à peu près toujours averties assez à temps pour qu'elles puissent, lors du déve- loppement d'un accès, se garantir, trouver un abri.
c) Dans l'attaque convulsive, la phase dite épileptique ouvre en général la scène. Tout à coup, cri, pâleur ex- trême, perte de connaissance, chute, distorsion des traits de la physionomie; puis une rigidité tonique s'empare de tous les membres. Cette rigidité est, remarquez-le bien, ra- rement suivie de secousses cloniques, brèves, à courtes oscillations, et prédominant dans un côté du corps, comme dans l'épilepsie vraie. Cependant, la face peut être à un haut degré tuméfiée, violette; il s'écoule de la bouche une écume quelquefois sanguinolente, occasionnée par la mor- sure de la langue ou des lèvres. Enfin, il peut y avoir un relâchement général des muscles, du coma et une respira- tion stertoreuse pendant un espace de temps plus ou moins prolongé.
d) A cette première phase sur laquelle, je le répète, porte principalement la discussion, succède la phase Monique. Alors, tout est hystérie; on voit survenir les grands mou- vements à caractère intentionnel, des contorsions qui expri- ment parfois les passions les plus variées, l'effroi, la haine, etc. (2); en même temps éclate le délire de l'accès.
(l) Il s'agit là encore de la malade dont il est question Leçon IX, p. 275. [%) Voir plus haut fîg. 19, 20 et 21.
374 ÉPILEPSIE ET HYSTÉRO-ÉPILEPSIE.
é) La fin de l'attaque est marquée par des sanglots, des pleurs, des rires, etc.
Ces diverses phases ne se suivent pas toujours d'une façon aussi régulière; elles s'enchevêtrent parfois et, tantôt l'une, tantôt l'autre, prédomine. Chez la nommée C..., entre autres, la phase tonique l'emporte à un haut degré sur les autres et quelquefois se montre presque exclusive.
V.
Nous voici parvenus, Messieurs, au point délicat. En quoi cette Irystérie à crises complexes se sépare-t-elle de l'hystérie ordinaire, si elle s'en sépare réellement? En quoi se rapproche-t-elle de l'épilepsie vraie, s'il y a lieu d'établir un tel rapprochement.
L'apparition de convulsions du type tonique est-elle donc un fait nouveau, insolite, dans la description classique de l'attaque hystérique vulgaire? Certainement non. Il n'est pas vraiment exceptionnel de voir dans l'attaque d'hystérie commune, — alors que personne ne songe à faire inter- venir l'élément épilepsie — de voir, dis-je, s'ébaucher des convulsions toniques à caractère épileptiforme, particuliè- rement au début de l'attaque; tous les auteurs sont d'ac- cord sur ce point. Ces convulsions sont parfois même telle- ment accentuées, que M. Briquet a été, par là, conduit à établir à côté de l'attaque clonique ou classique, une sorte d'attaque dans laquelle prédomine une roideur semi-tétanique du tronc et des membres. Ne paraît-il pas d'après cela vraisemblable déjà, que la forme dite épilep- tique, n'est à proprement parler que l'exagération, le plus haut degré de développement de cette variété de l'hystérie ordinaire?
VI.
Si, d'un autre côté, nous tournons nos yeux vers l'épilepsie EXPLORATION THERMOMÉTRIQEE. 378 vraie, nous rencontrons on certain nombre de traits dis- tinctifa qu'il nous sera facile de mettre à profit.
Nous ferons remarquer, en premier lieu, que, d'après la description que nous avons donnée, le type épilepsie n'est jamais représenté dans les attaques-accès, que d'une ma- nière incomplète, et pour ainsi dire à l'état d'ébauche; mais, à la vérité, ce ne serait pas là encore un argument péremptoire. Voici un caractère plus significatif.
Jamais vous ne voyez apparaître soit le petit mal, soit le vertige épileptique dans les descriptions de l'hystéro-épi- lepsie à attaques mixtes. Nous pourrions ajouter encore, car il y a là matière à une importante distinction, que dans cette forme de l'hystéro-épilepsie, l'attaque épileptiforme. même la plus intense, est, d'après nos observations, modi- fiée, parfois même arrêtée dans son développement par la compression de Covaire, ce qui n'a jamais lieu, — nous nous en sommes assurés maintes fois — dans l'épilepsie vraie (1).