IÔ2 CONSIDÉRATIONS en classant les hommes, calmer les esprits agi tés, et créer subitement autour du pouvoir celte enceinte magique qui en est la véritablegardienne. Il est encore une réflexion qui doit être sans cesse devant les yeux des Français qui font portion des autorités actuelles, et que leur position met à même d'influer sur le rétablissement de la monarchie. Les plus estimables de ces hommes ne doivent point oublier qu'ils seront entraînés, plus tôt ou plus tard, par la force des choses; que le temps fuit, et que la gloire leur échappe. Celle dont ils peuvent jouir est une gloire de comparaison: ils ont fait cesser les massacres; ils ont tâché de sécher les larmes de la nation: ils brillent, parce qu'ils ont succédé aux plus grands scélérats qui aient souillé ce globe; mais lorsque cent causes réunies auront relevé le trône, Yamnïstie, dans la force du terme, sera pour eux; et leurs noms, à jamais obscurs, demeureront ensevelis dans l'oubli. Qu'ils ne perdent donc jamais de vue l'auréole immortelle qui doit environner les noms des restaurateurs de la monarchie. Toute insurrection du peuple contre les nobles n'aboutissant jamais qu'à une création de nouveaux nobles, on voit déjà comment se formeront ces nouvelles races, dont les circonstances hâteront l'illustration, et qui, dès leur berceau, pourront prétendre à tout.
SUR LA IRJlZCE.
§ H. — Des Biens nationaux.
iG3 On effraye les Français de la restitution dej biens nationaux; on accuse le roi de n'avoir osé toucher, dans sa déclaration, à cet article délicat. On pourrait dire à une très-grande par< lie de la nation: Que vous importe? et ce ne serait peut-être pas tant mal répondre. Mais pour n'avoir pas l'air d'éviter les difficultés, il vaut mieux observer que l'intérêt visible de la France, eu général, à l'égard des biens nationaux, et même l'intérêt bien entendu des acquéreurs de ces biens, en particulier, s'accorde avec le rétablissement de la monarchie. Le brigandage exercé à l'égard de ces biens frappe la conscience la plus insensible. Personne croit à la légitimité de ces acquisitions; et celui même qui déclame le plus éloquemment sur ce sujet, dans le sens de la législation actuelle, s'empresse de revendre pour assurer son gain. On n'ose pas jouir pleinement; et plus les esprits se refroidiront, moins on osera dépenser sur ces fonds. Les bâtiments dépériront, et l'on n'osera de longtemps en élever de nouveaux: les avances seront faibles; le capital de la France dépérira considérablement. Il y a déjà beaucoup de mal dans ce genre, et ceux qui ont pu réfléchir sur les abus de» decrets, doivent comprendre ce que c'est qu'un décret jeté sur le tiers, peut-être, du plus puissant royaume de l'Europe.
Très-souvent, dans le sein du corps législatif, on a tracé des tableaux frappants de l'état déplorable de ces biens. Le mal ira toujours en augmentant, jusqu'à ce que la conscience publique n'ait plus de doute sur la solidité de ces acquisitions; mais quel œil peut apercevoir cette époque?
A. ne considérer que les possesseurs, le premier danger pour eux vient du gouvernement. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne lui est point égal deprendre ici ou là:1e plus injuste qu'on puisse imaginer, ne demandera pas mieux que de remplir ses coffres en se faisant le moins d'ennemis possible. Or, on sait à quelles conditions les acheteurs ont acquis; on sait de quelles manœuvres infâmes, de quel agio scandaleux ces biens ont été l'objet. Le vice primitif et continué de l'acquisition est indélébile à tous les yeux; ainsi le gouvernement français ne peut ignorer qu'en pressurant ces acquéreurs, il aura l'opinion publique pour lui, et qu'il ne sera injuste que pour eux; d'ailleurs, dans les gouvernements populaires, même légitimes, l'injustice n'a point de pudeur; on peut juger de ce qu'elle sera en France, où le gouvernement, variable comme les personnes, et manquant d'identité, ne croit jamais revenir sur son propre ouvrage en renversant ce qui est fait.
11 tombera donc sur les biens nationaux dès qu'il pourra. Fort de la conscience, et ( ce qu'il ne faut pas oublier) de la jalousie de tous ceux qui n'en possèdent pas, il tourmentera les possesseurs, ou par de nouvelles ventes modifiées d'une certaine manière, ou par des appels généraux en supplément de prix, ou par des impôts extraordinaires; eu uu mot, ils ne seront jamais tranquilles.
Mais tout est stable sous un gouvernement stable; en sorte qu'il importe même aux acquéreurs des biens nationaux que la monarchie soit rétablie, pour savoir à quoi s'en tenir. C'est bien mal à propos qu'on a reproché au roi de n'avoir pas parlé clair sur ce point dans sa déclaration: il ne pouvait le faire sans une extrême imprudence. Une loi sur ce point ne sera peut-être pas, quand il en sera temps, le tour de force de la législation.
Mais il faut se rappeler ici ce que j'ai dit dans le chapitre précédent; les convenances de telle ou telle classe d'individus n'arrêteront point la contre-révolution. Tout ce que je prétends prouver, c'est qu'il leur importe que le petit nombre d'hommes qui peut influer sur ce grand événement, n'attende pas que les abus accuï66 CONSIDÉRATIONS mules de l'anarchie le rendent inévitafele, et l'amènent brusquement; car plus le roi sera nécessaire, et plus le sort de tous ceux qui ont gagné à la révolution doit être dur.
Un autre épouvantail, dont on se sert pour faire redouter aux Français le retour de leur roi, ce sont les vengeances dont ce retour doit être accompagné.
Cette objection, comme les autres, est surtout faite par des hommes d'esprit qui n'y croient point; il est cependant bon de la discuter en faveur des honnêtes gens qui la croient fondée.
Nombre d'écrivains royalistes ont repoussé, comme une insulte, ce désir de vengeance qu'on suppose à leur parti; un seul va parler pour tous: je le cite pour mon plaisir et pour celui de mes lecteurs. On ne m'accusera pas de le choisir parmi les royalistes à la glace.
« Sous l'empire d'un pouvoir illégitime, les k plus horribles vengeances sont à craindre» k car qui aurait le droit de les réprimer? La vic-« time ne peut invoquer à son aide l'autorité « des lois qui n'existent pas, et d'un gouver-« nement qui n'est que l'œuvre du crime et de ? l'usurpation.
« Il en est tout autrement d'un gouverne- « ment assis sur ses bases sacrées, antiques, « légitimes; il aie droit d'étouffer les plus justes « vengeances, et de punir à l'instant du glaive « des lois quiconque se livre plus au sentiment « de la nature qu'à celui de ses devoirs.
« Un gouvernement légitime a seul le droit « de proclamer l'amnistie et les moyens de la « faire observer.
« Alors, il est démontré que le plus parfait, « le plus pur des royalistes, le plus grièvement t outragé dans ses parents, dans ses propriétés, « doit être puni de mort, sous un gouver-0 nement légitime, s'il ose venger lui-même « ses propres injures, quand le roi lui en a « commandé le pardon.
« C'est donc sous un gouvernement fondé « sur nos lois que l'amnistie peut être sûrement « accordée, et qu'elle peut être sévèrement « observée.
« Ah! sans doute, il serait facile de discuter « jusqu'à quel point le droit du roi peut éten-« dre une amnistie. Les exceptions que prescrit « le premier de ses devoirs sont bien évidentes. « Tout ce qui fut teint du sang de Louis XVI « n'a de grâce à espérer que de Dieu; mais qui « oserait ensuite tracer d'une main sûre les lice mites où doivent s'arrêter l'amnistie et la clé-« mence du roi? Mon cœur et ma plume s'y « refusent également. Si quelqu'un ose jamais « écrire sur un pareil sujet, ce sera, sans doute, « cet homme rare et unique peut-être, s'il « existe, qui lui-même n'a jamais failli dans le « cours de cette horrible révolution, et donl « le cœur, aussi pur que la conduite, n'eut ja-« mais besoin de grâce (i).»
La raison et le sentiment ne sauraient s'exprimer avec plus de noblesse. Il faudrait plaindre l'homme qui ne reconnaîtrait pas, dans ce morceau, L'accent de la conviction.
Dix mois après la date de cet écrit, le roi a prononcé dans sa déclaration ce mot si connu et si digne de l'être: Qui oserait se venger quand le roi pardonne?
11 n'a excepté de l'amnistie que ceux qui votèrent la mort de Louis XVI, les coopéraleurs, les instruments directs et immédiats de son supplice, et les membres du tribunal révolutionnaire qui envoya à l'échafaud la reine et madame Elisabeth. Cherchant même à restreindre l'anathème à l'égard des premiers, autant que la conscience et l'honneur le lui permettaient, il n'a point mis au rang des parricides ceux dont il est permis de croire qu 'ils ne se mêlèrent aux assassins de Louis XVI que dans le dessein de l sauver, (1) Observations sur la conduite des puissances coalisées, par M. le comte d'Antraigues; avaat-propos, pag. xxxiv et suiv.
SUR LA FRANCE. IÔQ A l'égard même de ces monstres, que la pos~ térité ne nommera qu'avec horreur, le roi s'est contenté de dire, avec autant de mesure que de justice, que la France entière appelle sur leurs têtes le glaive de la justice.
Par cette phrase, il n'est point privé du droit de faire grâce en particulier: c'est aux coupables à voir ce qu'ils pourraient mettre dans la balance pour faire équilibre à leur forfait. Monk se servit d'Iugolsby pour arrêter Lambert. On peut faire encore mieux qu'Ingolsby.
J'observerai de plus, sans prétendre affaiblir la juste horreur qui est due aux meurtriers de Louis XVI, qu'aux yeux de la justice divine1 tous ne sont pas également coupables. Au moral, comme au physique, la force de la fermentation est en raison des masses fermentantes. Les soixante-dix juges de Charles Ier étaient bien plus maîtres d'eux-mêmes que les juges de Louis XVI. Il y eut certainement parmi ceux-ci des coupables bien délibérés, qu'il est impossible de détester assez; mais ces grands coupables avaient eu l'art d'exciter une telle terreur, ils avaient fait sur les esprits moins vigoureux une telle impression, que plusieurs députés, je n'en doute nullement, furent privés d'une partie de leur libre arbitre. Il est ditfici'e de se former une idée nette du délire inkJO CONSIDERATIONS définissable et surnaturel qui s'empara de l'as semblée à l'époque du jugementde Louis XVI. Je suis persuadé que plusieurs des coupables, en se rappelant cette funeste époque, croient avoir fait un mauvais rêve; qu'ils sont tentés de douter de ce qu'ils ont fait, et qu'ils s'expliquent moins à eux-mêmes que nous ne pouvons les expliquer.
Ces coupables, fâchés et surpris de l'être, devraient tâcher de faire leur paix.
Au surplus, ceci ne regarde qu'eux; car la nation serait bien vile, si elle regardait comme un inconvénient de la contre-révolution, la punition de pareils hommes; mais pour ceux mêmes qui auraient une faiblesse, on peut observer que la Providence a déjà commencé la punition des coupables: plus de soixante régicides, parmi les plus coupables, ont péri de mort violente; d'autres périront sans doute,-ou quitteront l'Europe avant que la France ait un roi; très-peu tomberont entre les mains de la justice.
Les Français parfaitement tranquilles sur les vengeances judiciaires, doivent l'être de même sur les vengeances particulières: ils ont à cet égard les protestations les plus solennelles; ils ont la parole de leur roi; il ne leur est pas permis de craindre.
Mais, comme il faut parler à tous les esprits Sm LA FRANCE. 171 et prévenir toutes les objections; comme il faut répondre, même à ceux qui ne croient point à l'honneur et à la foi, il faut prouver que les vengeances particulières ne sont pas possibles.
Le souverain le plus puissant n'a que deux bras; il n'est fort que par les instruments qu'il emploie, et que l'opinion lui soumet. Or, quoiqu'il soit évident que le roi, après la' restauration supposée, ne cherchera qu'à pardonner, faisons, pour mettre les choses au pis, une supposition toute contraire. Comment s'y prendrait-il s'il voulait exercer des vengeances arbi' traires? L'armée française, telle que nous la connaissons, serait-elle un instrument bien souple entre ses mains? L'ignorance et la mauvaise foi se plaisent à représenter ce roi futur comme un Louis XIV, qui, semblable au Jupiter d'Homère, n'avait qu'a froncer le sourcil pour ébranler la France. On ose à peine prouver combien cette supposition est fausse. Le pouvoir delà souveraineté est toute morale; elle commande vainement, si ce pouvoir n'est pas pour elle; et il faut le posséder dans sa plénitude pour en abuser. Le roi de France qui montera sur le trône de ses ancêtres, n'aura sûrement pas l'envie de commencer par des abus; et, s'il l'avait, elle serait vaine; parce qu'il ne serait pas assez fort pour la contenter. Le bonfj1 CONSIDERATION* net rouge, en touchant le front royal, a fait disparaître les traces de l'huile sainte: le charme ost rompu, de longues profanations ont détruit l'empire divin des préjugés nationaux; et longtemps encore, pendant que la froide raison courbera les corps, les esprits resteront debout. On fait semblant de craindre que le nouveau roi de France ne sévisse contre ses ennemis; l'infortuné! pourra-t-il seulement récompenser ses amis (i)?
Les Français ont donc deux garants infaillibles contre les prétendues vengeances dont on leur fait peur, l'intérêt du roi et son impuissance (2).
Le retour des émigrés fournit encore aux adversaires de la monarchie un sujet intarissable de craintes imaginaires; il importe de dissiper cette vision.
(1) On connaît la plaisanterie de Charles II sur le pléonasme de la Formule anglaise, am.mstie et ocbli: Je comprends t dit-il; amnistie oour mes ennemis, et oubli pour mes amis.
(2) Les événements ont justifié toutes ces prédictions du bon sens. Depuis que cet ouvrage est achevé, le gouvernement français a publié les pièces de deux conspirations découvertes, et qui se jugent d'une manière un peu différente: l'une jacobine, et l'autre royaliste. Dans le drapeau du jacobinisme il était écrit: mort a lotis nos ennemis; et dans celui du royalisme: grâce à tous ceux qui ne la refuseront pas. Tour empêcher le peuple de tirer les conséquences, oa lui a dit que le parlement devait annuler l'amnistie royale; mai» telle bp'.ise passe le maximum; sûrement elle ne fera pas fortune.
SUR LA FRANCE. I 7^ La première chose à remarquer, c'est qu'il est des propositions vraies dont la vérité n'a qu'une époque; cependant on s'accoutume à les répéter longtemps après que le temps les a rendues fausses et même ridicules. Le parti attaché à la révolution pouvait craindre le retour des émigrés peu de temps après la loi qui les proscrivit: je n'affirme point cependant qu'ils eussent raison; mais qu'importe? c'est là une question purement oiseuse, dont il serait trèsinutile de s'occuper. La question est de savoir si, dans ce moment, la rentrée des émigrés a quelque chose de dangereux pour la France.
La noblesse envoya 284 députés à ces étals généraux de funeste mémoire, qui ont produit tout ce que nous avons vu. Par un travail fait sur plusieurs bailliages, on n'a jamais trouvé plus de 80 électeurs pour un député. Il n'est pas absolument impossible qne certains bailliages aient présenté un nombre plus fort; mais il faut aussi tenir compte des individus qui ont opiné dans plus d'un bailliage.
Tout bien considéré, on peut évaluer à 20,000 le nombre des chefs de famille nobles qui députèrent aux états généraux; et en multipliant par 5, nombre commun attribue, comme on sait, à chaque famille, nous aurons 125,000 têtes nobles. Prenons i3o,ooo, pour caver au plus fort: ôtons les femmes, reste ni 65,000. Retranchons de ce dernier nombre. i° les nobles qui ne sont jamais sortis, 2° ceux qui sont rentrés, 3° les vieillards, 4° les enfants, 5° les malades, 6° les prêtres, 70 tous ceux qui ont péri par la guerre, par les supplices, ou par l'ordre seul de la nature: il restera un nombre qu'il n'est pas aisé de déterminer au juste, mais qui, sur tous les points de vue possible, ne saurait alarmer la France.
Un prince, digne de son nom, mène aux combats 5 ou 6,000 hommes au plus; ce corps qui n'est pas même, à beaucoup près, tout composé de nobles, a fait preuve d'une valeur admirable sous des drapeaux étrangers; mais, si on l'isole, il disparaît. Enfin, il est clair que, sous le rapport militaire, les émigrés ne sont rien et ne peuvent rien.
Il y a de plus une considération qui se rapporte plus particulièrement à l'esprit de cet ouvrage, et qui mérite d'être développée.
Il n'y a point de hasard dans le monde, et même dans un sens secondaire il n'y a point de désordre, en ce que le désordre est ordonné par une main souveraine qui le plie à la règle, et le force de concourir au but.
Une révolution n'est qu'un mouvement poli tique, qui doit produire un certain effet dans un certain temps. Ce mouvement a ses lois; et en les observant attentivement dans une cer- SLH LA fRA.XCE» IJJ taine étendue de temps, on peut tirer des conjectures assez certaines pour l'avenir. Or, une des lois delà révolution française, cVsl que les émigrés ne peuvent l'attaquer que pour leur malheur, et sont totalement exclus de l'œuvre quelconque qui s'opère.
Depuis les premières chimères de la contrerévolution, jusqu'à l'entreprise à jamais lamentable de Quiberon, ils n'ont rien entrepris qui ait réus-si, et même qui n'ait tourné contre eux. Non-seulement ils ne réussissent pas, mais tout ce qu^ls entreprennent est marqué d'un tel caractère d'impuissance et de nullité, que l'opinion s'est enfin accoutumée à les regarder comme des hommes qui s'obstinent à défendre un parti proscrit; ce qui jette sur eux une défaveur dont leurs amis même s'aperçoivent.
Et celle défaveur surprendra peu les hommes qui pensent que la révolution française a pour cause principale la dégradation morale de la noblesse.
M. de Saint-Pierre a observé quelque part, dans ses Etudes de la Nature, que si l'on compare la figure des nobles français à celle de leurs ancêtres, dont la peinture et la sculpture nous ont transmis les traits, on voit à l'évidence que ces races ont dégénéré.
On peut le croire sur ce point, mieux que sur les fusions polaires et sur la figure delà terre.
I76 CONSIDERATIONS Il y a dans chaque état un certain nombre de familles qu'on pourrait appeler co-souperaines, même dans les monarchies; car la noblesse, dans ces gouvernements, n'est qu'un prolongement de la souveraineté. Ces familles sont les dépositaires du feu sacré; il s'éteint lorsqu'elles cessent d'être vierges.
C'est une question de savoir si ces familles, une fois éteintes, peuvent être parfaitement remplacées. Il ne faut pas croire au moins, si l'on veut s'exprimer exactement, que les souverains puissent ennoblir. H y a des familles nouvelles qui s'élancent, pour ainsi dire, dans l'admiiiistralion de l'état; qui se tirent de l'égalité d'une manière frappante, et s'élèvent entre les autres comme des baliveaux vigoureux au milieu d'un taillis. Les souverains peuvent sanctionner ces ennoblissements naturels; c'est à quoi se borne leur puissance. S'ils contrarient un trop grand nombre de ces ennoblissements, ou s'ils se permettent d'en faire trop de leur pleine puissance, ils travaillent à la destruction de leurs états. La fausse noblesse était une des grandes plaies de la France: d'autres empires moins éclatants en sont fatigués et déshonorés, en attendant d'autres malheurs.
La philosophie moderne, qui aime tant parler de hasard, parle surtout du hasard de la SUR LA FRAXCE. 177 naissance; c'est un de ses textes favoris: mais il n'y a pas plus de hasard sur ce point que sur d'autres: il y a des familles nobles comme il y a des familles souveraines. L'homme peul-il faire un souverain? Tout au plus il peut servir d'instrument pour déposséder un souverain, et livrer ses états à un autre souverain déjà prince (1). Du reste, il n'a jamais existé de famille souveraine dont on puisse assigner l'origine plébéienne: si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde (2). Proportion gardée, il en est de la noblesse comme de la souveraineté. Sans entrer dans de plus grands détails, contentons-nous d'observer que si la noblesse abjure les dogmes nationaux, l'état est perdu (3).
(1) Et même la manière dont le pouvoir humain est employé ùaHs ces circonstances, est toute propre à l'humilier. C'est ici surtout où l'on peut adresser à l'homme ces paroles de Rousseau: Contre-moi ta puissance, je le montrerai ta faiblesse.
(2) On entend dire assez souvent que si Richurd Cromuell avait eu le génie de son père, il eût rendu le protectorat héréditaire dans su famille. Cest fort bien dit.
(~) Un savant italien a Tait une singulière remarque. Après avoir observé que la noblesse est gardienne naturelle et comme dépositaire il • la religion nationale, et que ce caractère est plus frappant à menue qu'on s'élève vers l'origine des nations et des choses, il ajoute: Tdchè dee esscr' un grand segno, cke tada a finir e una nazioitc oie i nobili disprezano la Religione natia, Vico, Principi d'una Sciema nuova. IJb. II.
lorsque |e sacerdoce est membre politique de l'état, et que sei Le rôle joué par quelques nobles dans la révolution française, est mille fois, je ne dis pas plus horrible, mais plus terrible que tout ce que nous avons vu pendant cette révolution.
Il n'a pas existé de signe plus effrayant, plus décisif, de l'épouvantable jugement porté sur la monarchie française.
On demandera peut-être ce que ces fautes peuvent avoir de commun avec les émigrés, qui les détestent. Je réponds que les individus qui composent les nations, les familles, et même les corps politiques, sont solidaires; c'est un fait. Je réponds en second lieu, que les causes de ce que souffre la noblesse émigrée, sont bien antérieures à l'émigration • La différence que nous apercevons entre tels et tels nobles français, n'est, aux yeux de Dieu, qu'une différence de longitude et de latitude: ce n'est pas parce qu'on est ici ou là, qu'on est ce qu'on doit être: et tous ceux qui disent.-Seigneur! Seigneur! n'entreront pas dans le royaume. Les hommes ne peuvent juger que par l'extérieur; mais tel noble, à Coblentz, pouvait avoir de plus grands reproches à se faire, que tel noble hautes dignités njnt occupées, en général, par la liaute noblesse, il eu résulte la plus forte et la plus durable de toutes les constitutions possibles. Ainsi le philosoplusme, qui est le dissolvant universel, vient de faire sou chef-d'œuvre sur la monarchie française.
SUR Li. FRANCE. *79 du côté gauche dans l'assemblée dite constituante. Enfin, la noblesse française ne doit s'en prendre qu a elle-même de tous ses malbeurs; et lorsqu'elle en sera bien persuadée, elle aura fait un grand pas. Les exceptions, plus ou moins nombreuses, sont digues des respects de l'univers; maison ne peut parler qu'en général. Aujourd'hui la noblesse malheureurse ( qui ne peut souffrir qu'une éclipse) doit courber la tète et se résigner. Un jour elle doit embrasser debonne grâce des enfants qii en son sein elle n a point portés: en attendant, elle ne doit plus faire d'efforts extérieurs; peut-être même seraitil à désirer qu'on ne l'eût jamais vue dans une attitude menaçante. En tout cas, l'émigration fut une erreur, et non un tort: le plus grand nombre croyait obéir à l'honneur.
yumen abirejubet; prohibent discedere Uges.
Le Dieu devait l'emporter.
Il y aurait bien d'autres réflexions à faire sur ce point; tenons-nous-en au fait qui est évident. Les émigrés ne peuvent rien, on peut même ajouter qu'ils ne sont rien; car tous les jours le nombre en diminue, malgré le gouvernement, par une suite de cette loi invariable de la révolution française, qui veut que tout se fasse malgré les hommes et contre toutes les probabilités.
l8o CONSIDÉRATIONS De longs malheurs ayant assoupli les émigrés, tous les jours ils se rapprochent de leurs concitoyens; J'aigreur disparaît; départ et d'autre on commence à se ressouvenir d'une patrie commune; on se tend la main, et sur le champ de bataille même, on reconnaît des frères. L'étrange amalgame que nous voyons depuis quelque temps n'a point de cause visible, car ces lois sont les mêmes; mais il n'en est pas moins réel. Ainsi il est constant que les émigrés ne sont rien par le nombre, qu^ls ne sont rien par la force, et que bientôt ils ne seront plus rien par la haine.
Quant aux passions plus robustes d'un petit nombre d'hommes, on peut négliger de s'en occuper.
Mais il est encore une réflexion importante que je ne dois point passer sous silence. On s'appuie dequelquesdiscoursimprudents, échappés à deshommes jeunes, inconsidérés ou aigris par le malheur, pour effrayer les Français sur le retour de ces hommes. J'accorde, pour mettre toutes les suppositions contre moi, que ces discours annoncent réellement des intentions bien arrêtées: croit-on que ceux qui les ont fussent en état de les exécuter après le rétablissement de la monarchie? On se tromperait fort, Au moment même où le gouvernement légitime se rétablirait t ces hommes n'auraient plus de SUR LA FRA.3NCE. i8l force que pour cbéir. L'anarchie nécessite la vengeance; l'ordre l'exclut sévèrement. Tel homme qui, dans ce moment, ne parle que de punir, se trouvera alors environné de circonstances qui le forceront à ne vouloir que ce que la loi veut; et, pour son intérêt même, il sera citoyen tranquille, et laissera la vengeance aux tribunaux. On se laisse toujours éblouir par le même sophisme: Un parti a sévi, lorsqu'il était dominateur; donc le parti contraire sévira, lorsqu'il dominera à son tour. Rien n'est plus faux. En premier lieu, ce sophisme suppose qu'il y a de part et d'autre la même somme de vices; ce qui n'est pas assurément. Sans insister beaucoup sur les vertus des royalistes, je suis sûr au moins d'avoir pour moi la conscience universelle, lorsque j'affirmerai simplement qu'il y en a moins du côté de la république. D'ailleurs, les préjugés seuls, séparés des vertus, assureraient la France qu'elle ne peut souffrir de la part des royalistes rien de semblable à ce qu'elle a éprouvé de leurs ennemis. L'expérience a déjà préludé sur ce point pour tranquilliser les Français; ilsont vu, dans plus d'une occasion, que le parti qui avait tout sourî'ert de la part de ses ennemis, n'a pas su s'en venger lorsqu'il les a tenus en son pouvoir. Un petit nombre de vengeances, qui ont fait un si grand bruit, prouvent la même proposition; car on a vu que le de'ni de justice le plu* scandaleux a pu seul amener ces vengeances, et que personne ne se serait fait justice, si le gouvernement avait pu ou voulu la faire.
11 est, en outre, de la plus grande évidence que l'intérêt le plus pressant du roi sera d'empêcher les vengeances. Ce n'est pas en sortant des maux de l'anarchie, qu'il voudra la ramener; l'idée même de la violence le fera pâlir, et ce crime sera le seul qu'il ne se croira pas en droit de pardonner.
La France, d'ailleurs, est bien lasse de convulsions et d'horreurs; elle ne veut plus de sang; et puisque l'opinion est assez forte dans ce moment pour comprimer le parti qui en voudrait, on peut juger de sa force à l'époque où elle aura le gouvernement pour elle. Après des maux aussi longs et aussi terribles, les Français se reposeront avec délices dans les bras de la monarchie. Toute atteinte contre cette tranquillité serait véritablement un crime de lèse-nation, que les tribunaux n'auraient peut-être pas le temps de punir.
Ces raisons sont si convaincantes, que personne ne peut s'y méprendre: aussi, il ne faut point être la dupe de ces écrits où nous voyons une philanthropie hypocrite passer condamnalion sur les horreurs de la révolution, et s'appuyer sur ces excès pour établir la nécessite' d'en prévenir une seconde. Dans le fait, ils ne condamnent cette révolution que pour ne pas exciter contre eux le cri universel: mais ils i'aiment, ils en aiment les auteurs et les résultats; et de tous les crimes qu'elle a enfantés, ils ne condamnent guère que ceux dont elle pouvait se passer. Il n'est pas un de ces écrits où l'on ne trouve des preuves évidentes que les auteurs tiennent par inclination au parti qu'ils condamnent par pudeur.
Ainsi, les Français, toujours dupes, le sont dans celte occasion plus que jamais: ils ont peur pour eux en général, et ils n'ont rien à craindre; et ils sacrifient leur bonheur pour contenter quelques misérables.
Que si les théories les plus évidentes ne peuvent convaincre les Français, et s'ils ne peuvent encore obtenir d'eux-mêmes de croire que la Providence est la gardienne de l'ordre, et qu'il n'est pas tout à fait égal d'agir contre elle ou avec elle, jugeons au moins de ce qu'elle fera par ce qu'elle a fait; et si le raisonnement glisse sur nos esprits, croyons au moins à l'histoire, qui est la politique expérimentale. L'Angleterre donna, dans le siècle dernier, à peu près le même spectacle que la France a donné dans le nôtre. Le fanatisme de la liberté, échauffé par celui de la religion, y pénétra les âmes bien plus profondément qu'il ne la fail en Fiance, où le culte de la liberté s'appuie sur le néant. Quelle différence, d'ailleurs, dans le caractère des deux nations, et dans celui des acteurs qui ont joué un rôle sur les deux scènes! Où sont, je ne dis pas les Hamden, mais les Cromwel de la France? Et cependant, malgré le fanatisme brûlant des républicains, malgré la fermeté réfléchie du caractère national, malgré les terreurs trop motivées des nombreux coupables et surtout de l'armée, le rétablissement delà monarchie causa-t-il, en Angleterre, des déchirements semblables à ceux qu'avait enfantés une révolution régicide? Qu'on nous montre les vengeances atroces des royalistes. Quelques régicides périrent par l'autorité de° lois; du reste, il n'y eut ni combats, ni «engeances particulières. Le retour du roi ne fut marqué que par un cri de joie, qui retentit dans toute l'Angleterre; tous les ennemis s'embrassèrent. Le roi, surpris de ce qu'il voyait, s'écriait avec attendrissement: N'est-ce point ma faute, si j'ai été repoussé si longtemps par un si bon peuple! L'illustre Clarendon, témoin et historien intègre de ces grands événements, nous dit qu'on ne savait plus ou était ce peuple qui avait commis tant d'excès, et privé, pendant si longtemps, le roi du bonheur de régner sur d excellents sujets (i).
SUH LA. FRANCE. I 85 C'est-à-dire que le peuple ne reconnaissait plus le peuple. On ne saurait mieux dire.
Mais ce grand changement, à quoi tenait-il? A rien, ou pour mieux dire, à rien de visible: une année auparavant, personne ne le croyait possible. On ne sait pas même s'il fut amené par un royaliste; car c'est un problème insoluble de savoir à quelle époque Monk commença de bonne foi à servir la monarchie.
Etaient-ce au moins les forces des royalistes qui en imposaient au parti contraire? Nullement; Monk n'avait que six mille hommes; les républicains en avaient cinq ou six fois davantage: ils occupaient tous les emplois, et ils possédaient militairement le royaume entier. Cependant Monk ne fut pas dans le cas de livrer un seul combat: tout se fit sans effort et comme par enchantement: il en sera de même en France. Le retour à l'ordre ne peut être douloureux, parce qu'il sera naturel, et parce qu'il sera favorisé par une force secrète, dont l'action est toute créatrice. On verra précisément le contraire de tout ce qu'on a vu. Au lieu de ces commotions violentes, de ces déchirements douloureux, de ces oscillations perpétuelles et désespérantes, une certaine stabilité, un repos indéfinissable, un bien-aise universel, annonceront la présence de la souveraineté. Il n'y aura point de secousses, point de violences, point de supplices même, excepté ceux que la véritable nation approuvera: le crime même et les usurpations seront traités avec une sévérité mesurée, avec une justice calme qui n'appartient qu'au pouvoir légitime: le roi touchera les plaies de l'état d'une main timide et paternelle. Enfin, c'est ici la grande vérité dont les Français ne sauraient trop se pénétrer: le rétablissement de la monarchie, qu'on appelle contre-révolution, ne sera point une révolution contraire, mais le contraire de la révolution.
CHAPITRE XL Fragment d'une histoire de la révolution française t par David Hume (I).
EADEM MUTATA RESURGO.
Le long parlement déclara, par un serment solennel, qu'il ne pouvait être dissous, pag. 181. Pour assurer sa puissance, il ne cessait d'agir sur l'esprit du peuple: tantôt il échauffait les esprits par des adresses artificieuses, pag. 176; et tantôt il se faisait envoyer, de toutes les parties du royaume, des pétitions dans le sens de la révolution, p. i33. L'abus de la presse était porté au comble: des clubs nombreux produisaient de toutes parts des tumultes bruyants: le fanatisme avait sa (i) Je cite l'édition anglaise de Baie, 12 volumes in-S°, chez Legrand, 1789.