nous est destiné à cacher, et point du tout à authentiquer l'écriture. C'était tout le contraire chez les anciens.
1. Tu velim et Basilio, et quibiis prœterea videhitur, etiam Servitio co7iscribas^ ut tibi videbitur, meo nomine. (Ad. Att., XI, 5; Xll, 19.) Quod lilteras quibus putas opus esse curas dandos facis commode. (Ibid., XI; item» 2. Hoc manu mea. (XIII, 28, etc.)
3. In tuis quoque epistolis Alexin videor cognoscere. (XV, 131.) Alexis était l'affranchi et le secrétaire de contiauce d'Alticus; et Cicéron ne connaissait pas moins celte écriture que celle de son ami.
4. Ad fenatum qua<i litteras misi velim pinus perlegas, et, si qua tibi videbuntur, commutes. (Brutus Ciceroui, Epist. ad Fam., XI, 19.)
5. Quas (litteras) si pvtabis illi ipsi utile esse reddi, reddes; nil me laedet: nam quod resignatse sunt, habet, opiner, ejus siynum Pomponia. (Ad-Attic. XI, 9) LIVRE I, CHAPlTRii XV. 119 Je n'ai rien à dire sur la morale de cette aimable famille; tenons-nous-en au fait. Il ne s'agissait, comme on voit, ni de caractère, ni de signature; ce brigandage révoltant, qui ne faisait point de mal, s'exécutait sans la moindre difficulté, au moyen d'une simple empreinte.
Je ne dis pas cependant que chacun n'eût son caractère (1); mais il était beaucoup moins déterminé, moins exclusif que de nos jours; il se rapprochait davantage du caractère lapidaire, qui ne change point, et se prête par conséquent sans difficulté à toute espèce de falsification.
De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures, naissait une immense facilité, et, par conséquent, une immense tentation de falsifier les écritures.
Et cette facilité était portée au comble par le matériel même de l'écriture; car, si l'on écrivait sur des tablettes enduites de cire, il ne fallait que tourner le poinçon (2) pour effacer, changer, substituer impunéinent. Que si l'on écrivait sur la peau (in membranis), c'était pis encore, tant il était aisé de ratisser ou d'effacer. Qu'y a-t-il de plus connu des antiquaires que ces malheureux palimpsestes qui nous attristent encore aujourd'hui, en nous laissant apercevoir des chefs-d'œuvre de l'antiquité effacés ou détruits pour faire place à des légendes ou à des comptes de famille?
i. Signum requirent aut manum; dicei Us me propter cusiodius eas vitassp. (Â.d. Att. XI, 2.) — Le signe, au reste, ou le caractère gravé, était d'une telle importance, que le fabricateur d'un cachet faux était puni par la loi Cornclia (sur le faux Testamentaire), comme s'il avait contrefait une signature. {Lff/-XXX, Diq. de legc Corn, de Fais.) On voit que, par ce mot de caciiet faux {signum adulterinum), il faut entendre tout cachet fait pour celui qui n'avait pas droit de s'en servir; de maniôre que le graveur était tenu à peu près aux mêmes précautions imposées aux serruriers à qui un inconnu commande une clef. Si l'on ne veut point l'entendre ainsi, je ne comprends pas trop ce que c'est qu'un sceau contrefait. Peul-on le faire sans le contrefaire!
2. Sxpe stylum vertas. (Hor.)
L'imprimerie a rendu absolument impossible, de nos jours, la falsification de ces actes importants qui intéressent les souverainetés et les nations; et, quant aux actes particuliers mêmes, le chef-d'œuvre d'un faussaire se réduit à une ligne, et quelquefois à un mot altéré, supprimé, interposé, etc. La main à la fois la plus coupable et la plus habile se voit paralysée par le genre de notre écriture, et surtout encore par notre admirable papier, don remarquable de la Providence, qui réunit, par une alliance extraordinaire, la durée à la fragilité; qui s'imbibe de la pensée humaine, ne permet point qu'on l'altère sans en laisser des preuves, et ne la laisse échapper qu'en périssant.
Un testament, un codicille, un contrat quelconque forgé dans son entier, est aujourd'hui un phéno,-mène qu'un vieux magistrat peut n'avoir jamais vu; chez les anciens, c'était un crime vulgaire, comme on peut le voir en parcourant seulement le code Justinien au titre du Faux (1).
De ces causes réunies, il résulte que toutes les fois qu'un soupçon de faux charge quelque monument de l'antiquité, en tout ou en partie, il ne faut jamais négliger cette présomption; mais que si quelque passion violente de vengeance, de haine, d'orgueil national, etc., se trouve dûment atteinte et convaincue d'avoir eu intérêt à la falsification, le soupçon se change en certitude.
Si quelque lecteur était curieux de peser les doutes élevés par quelques écrivains sur l'altération des actes du sixième concile général et des lettres d'Honorius, il ne ferait pas mal, je pense, d'avoir toujours présentes les réflexions que je viens de mettre sous ses yeux. Quant à moi, je n'ai pas le temps de me livrer à l'examen de cette question superflue.
l. Delege Corn, de Falsis. {Cod., lib. IX, tit. XXII.)
LIVRE î. CHAPITRE XVI. 121 CHAPITRE XVI Réponse à quelques objections.
C'est en vain qu'on crierait au despotisme. Le despotisme et la monarchie tempérée sont-ils donc la même chose? Faisons, si l'on veut, abstraction du dogme, et ne considérons la chose que politiquement. Le Pape, sous ce point de vue, ne demande pas d'autre infaillibilité que celle qui est attribuée à tous les souverains. Je voudrais bien savoir quelle objection le grand génie de Bossuet aurait pu lui suggérer contre la suprématie absolue des Papes, que les plus minces génies n'eussent pu rétorquer sur-le-champ et avec avantage contre Louis XIV.
« Nul prétexte, nulle raison ne peut autoriser les « révoltes: il faut révérer l'ordre du ciel et le carac-« tère du Tout-Puissant dans tous les princes, quels « qu'ils soient; puisque les plus beaux temps de <( TËglise nous le font voir sacré et inviolable, même (( dans les princes persécuteurs de l'Évangile...Dans « ces cruelles persécutions qu'elle endure sans mur-« murer, pendant tant de siècles, en combattant pour « Jésus-Christ, j'oserai le dire, elle ne combat pas « moins pour l'autorité des princes qui la persé-« cutent...N'est-ce pas combattre pour Vautorité « légitime que d'en sou^rir tout sans murmurer (1)? » A merveille! le trait final surtout est admirable. Mais pourquoi le grand homme refuserait-il de transporter à la monarchie ces mêmes maximes qu'il déclarait sacrées et inviolables dans la monarchie 1. Sermon sur Vunité, I" point. — Platon et Cicéron, écrivant l'une et l'autre dans une république, avancent, comme une maxime incontestable, que si Von ve peut pprsuader le peuple, on n'a pas le (irait de le forcer. La maxime est de tous les gouvernements, il suffit de changer les noms. Tantum contende in mnnarchia quantum principi tuo prsebere potes. Quum persuaderi princeps nequit, cogi [as esse non arbiror. (Ciccr. Epist. ad Fam., I,;).)
temporelle? Si quelqu'un avait voulu mettre des bornes à la puissance du roi de France, citer contre lui certaines lois antiques, déclarer qu'on voulait bien lui obéir, mais qu'on demandait seulement qu'il gouvernât suivant les lois, quels cris aurait poussés l'auteur de la Politique sacrée! « Le prince, dit-il, (( ne doit rendre compte à personne de ce qu'il or-« donne. Sans cette autorité absolue, il ne peut ni « faire le bien ni réprimer le mal; il faut que sa « puissance soit telle que personne ne puisse espérer (( de lui échapper...Quand le prince a jugé, il n'y a « pas d'autre jugement; c'est ce qui fait dire à « l'Ecclésiastique: A^e iugez pas contre le iuge, et, à « plus forte raison, contre le souverain juge, qui est « le roi; et la raison qu'il en apporte, c'est qu'il juge ¥. selon la iustice. Ce n'est pas qu'il y juge toujours, « mais c'est qu'il est réputé y juger, et que personne « n'a droit de juger ni de revoir après lui. Il faut « donc obéir aux princes comme à la justice même, (( sans quoi il n'y a point d'ordre ni de tin dans ses « affaires...Le prince se peut redresser lui-même « quand il connaît qu'il a mal fait; mais contre son « autorité il ne peut y avoir de remède que dans son autorité (1). » Je ne conteste rien, dans ce moment, à l'illustre auteur; je lui demande seulement à juger suivant les lois qu'il a posées lui-même. On ne lui manque point de respect en lui renvoyant ses propres pensées.
L'obligation imposée au Souverain Pontife de ne juger que suivant les canons, si elle est donnée comme une condition de l'obéissance, est une puérilité faite pour amuser des oreilles puériles, ou pour en calmer de rebelles. Comme il ne peut y avoir de jugement sans juge, si le Pape peut être jugé, par qui le sera-t-il? Oui nous dira qu il a jugé contre les canons, et qui le forcera à les suivre? L'Église mé- LIVRE I, CHAPITRE XVL 123 contente apparemment, ou ses tribmiaux civils, ou son souverain temporel, enfin. Nous voici précipités en un instant dans l'anarchie, la confusion des pouvoirs et les absurdités de tout genre.
L'excellent auteur de VHistoire de Fénelon m'enseigne, dans le panégyrique de Bossuet, et d'après ce grand homme, que, suivant les maximes gallicanes, un jugement du Pape, en matière de foi, ne peut être publié en France qu après une acceptation solennelle, faite dans une forme canonique, par les archevêques et évêques du royaume, et entièrement libres (1).
Toujours des énigmes! Une bulle dogmatique non publiée en France est-elle sans autorité en France? Et pourrait-on y soutenir en sûreté de conscience une proposition déclarée hérétique par une décision dogmatique du Pape, confirmée par le consentement de toute l'Église? Les évêques français ont-ils le droit de rejeter la décision, s'ils viennent à ne pas l'approuver? De quel droit l'Ëglise de France, qui n'est, on ne saurait trop le répéter, qu'une province de la monarchie catholique, peut-elle avoir, en matière de foi, d'autres maximes et d'autres privilèges que le reste des Eglises?
Ces questions valaient la peine d'être éclaircies; et. dans ces sortes de cas, la franchise est un devoir. Il s'agit des dogmes, il s'agit de la constitution essentielle de l'Église, et l'on nous prononce d'un ton d'oracle (je parle de Bossuet) des maximes évidemment faites pour violer les difficultés, pour troubler les consciences délicates, pour enhardir les malintentionnés.
Fénelon était plus clair lorsqu'il disait, dans sa propre cause: Le Souverain Pontife a parlé; toute discussion est défendue aux évêques; ils doivent 1. ffist. de Bossuet, t. III, liv. X, n» 31, p. 340. Paris, 1815, 4 vol. ia-8 Les paroles eu caractères italiques appartiennent à Bossuet même.
purement et simplement reconnaître et accepter le décret (1).
Ainsi s'exprime la raison catholique; c'est le langage unanime de tous nos docteurs sincères et non prévenus. Mais lorsque l'un des plus grands hommes qui aient illustré l'Eglise proclame cette maxime fondamentale dans une occasion si terrible pour l'orgueil humain, qui avait tant de moyens de se défendre, c'est un des plus magnifiques et des plus encourageants spectacles que l'intrépide sagesse ait jamais donnés à la faible nature humaine.
Fénelon sentait qu'il ne pouvait se roidir sans ébranler le principe unique de l'unité; et sa soumission, mieux que nos raisonnements, réfute tous les sophismes de l'orgueil, de quelque nom qu'on prétende les étayer.
Nous avons vu tout à l'heure les centuriateurs de Magdebourg défendant d'avance le Pape contre Bossuet; écoutons maintenant le compilateur demiprotestant des libertés de l'Église gallicane réfutant encore d'avance les prétendues maximes destructives de l'unité: (( Les maximes particulières des Églises, dit-il, ne « peuvent avoir lieu que dans le cours ordinaire des (( choses; le Pape est quelquelois au-dessus de ces « règles pour la connaissance et le jugement des « grandes causes qui concernent la foi et la reli- Fleury, qu'on peut regarder comme un personnage intermédiaire entre Pithou et Bellarmin, tient absolument le même langage: Quand il s'agit, dit-il, 1. « Le Pape ayant jugé cette cause {les Maximes des Saints), les (5vêques « (le la province, quoique juges naturels de la doctrine, ne peuvent, dans la « présente assemblée et dans les circonstances de ce cas particulier, porter '( aucun jugement, qu'un jugement de simple adliésion à celui du Saint-Siège « et d'acceptation de sa constitution, » (Fénelon à son assemblée provinciale des évêques, 1699. Dans les Mémoires du clergé, t. I, p. 461.)
i. Pierre Pithou, XLVP art. de sa réd iction. Cet écrivain était protestant, et ne se convertit qu'après la Saint-Barlhélemy.
LIVRE I, CHAPITRE XV[. 125 de (aire observer les canons et de maintenir les règles, la puissance des Papes est souveraine, et s'élève au-dessus de tout (1).
Qu'on vienne maintenant nous citer les maximes d'une Église particulière, à propos d'une décision souveraine rendue en matière de loi! C'est se moquer du sens commun.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que les évêques s'arrogeraient le droit d'examiner librement une décision de Rome, les magistrats, de leur côté, soutiendraient la nécessité préalable de l'enregistrement: Ouïs les gens du roi; de sorte que le Souverain Pontife serait jugé non seulement par ses inférieurs, dont il a le droit de casser les décisions, mais encore par l'autorité laïque, dont il dépendrait de tenir la foi des fidèles en suspens tant qu'elle le jugerait convenable.
Je terminerai cette partie de mes observations (2) par une nouvelle citation d'un théologien français; le trait est d'une sagesse qui doit frapper tous les yeux: « Ce n'est, dit-il, qu'une contradiction apparente « de dire que le Pape est au-dessus des canons, ou « qu'il y est assujetti; qu'il est le maître des canons, « ou qu'il ne l'est pas. Ceux qui le mettent au-dessus « des canons, l'en font maître, prétendent seulement « qu'il en peut dispenser, et ceux qui nient qu'il soit « au-dessus des canons ou qu'il en soit le maître, « veulent seulement dire qu'il n'en peut dispenser que (( pour l'uitlité et dans les nécessités de l'Eglise (3). » 1. Fleury, i)jscoMrs sur les libertés de l'Église gallicane. Nouv. Opusc.
2. S'il m'arrive quelquefois de ne pas entrer dans tous les d(5lails que pourrait exiger une critique sévère et minutieuse, tout lecteur équitable sentira, sans doute, que n'écrivant point sur l'infaillibilité exclusivement, mais sur le Pape en général, j'ai dû garder sur chaque objet particulier une certaine mesure, et m'en tenir à ces points lumineux qui entraînent tout esprit droit.
:!. Thomassin, Discipline de V Église, tome V, p. 295. Ailleurs, il ajoute avec un'^ égale sagesse: « Rien n'est plus conforme aux canons que le violement (1 des canons qui se fait pour un plus grand bien que l'observation même des canons. » (Liv. Il, ch. lxvhi, n" 6.) On ue saurait ni mieux penser, ni mieux •dire.
Je ne sais ce que le bon sens pourrait ajouter ou ôter à cette doctrine, également contraire au despotisme et à l'anarchie.
CHAPITRE XVII De rinfaillibilité dans le système philosophique.
J'entends que toutes les réflexions que j'ai faites jusqu'à présent s'adressent aux catholiques systématiques comme il y en a tant dans ce moment, et qui parviendront, je l'espère, à produire tôt ou tard une opinion invincible. Maintenant je m'adresse à la foule, hélas! trop nombreuse encore, des ennemis et des indifférents, surtout aux hommes d'État qui en font partie, et je leur dis: « Que voulez-vous et que <i pi'élendez-vous donc? Entendez-vous que les peu-« pies vivent sans religion, et ne commencez-vous « pas à comprendre qu'il en faut une? Le christia-« nisme, et par sa valeur intrinsèque, et parce qu'il (( est en possession, ne vous paraît-il pas préférable (( à tout autre? Les essais faits dans ce genre vous « ont-ils contentés, et les douze apôtres, par hasard, (( vous plairaient-ils moins que les théophilanthropes (( ou les martinistes? Le sermon sur la montagne (( vous paraît-il un code passable de morale? Et si (( le peuple entier venait à régler ses mœurs sur ce « modèle, seriez-vous contents? Je crois vous enten-« dre répondre affirmativement. Eh bien! puisqu'il « ne s'agit plus que de maintenir cette religion que « vous préférez, comment auriez-vous, je ne dis pas « l'impéritie, mais la cruauté d'en faire une démo-« cratie, et de remettre ce dépôt précieux aux mains « du peuple? — Vous attachez trop d'importance à « la partie dogmatique de cette religion. — Par « quelle étrange contradiction voudriez-vous donc LIVRE I, CUAPITRE XVIII. 127 y.' agiter Tunivers pour quelque vétille de collège, « pour de misérables disputes de mots (ce sont vos « termes)? Est-ce donc ainsi qu'on mène les « hommes? \'oulez-vous appeler l'évêque de Québec « et celui de Luçon pour interpréter une ligne du « catéchisme? Que des croyants puissent disputer sur « l'infaillibilité, c'est ce que je sais, puisque je le <( vois; mais que l'homme d'Ëtat dispute de même a sur ce grand privilège, c'est ce que je ne pourrai « jamais concevoir. Comment, s'il se croit dans le « pays de l'opinion, ne chercherait-il pas à la fixer? « comment ne choisirait-il pas le moyen le plus expé-« ditif pour l'empêcher de divaguer? Que tous les (( évêques de l'univers soient convoqués pour déter-« miner une mérité divine et nécessaire au salut, rien « de plus naturel si le moyen est indispensable; car « nul effort, nulle peine, nul embarras ne devraient « être épargnés pour un but aussi relevé; mais s'il « s'agit seulement d'établir une opinion à la place (( d'une autre, les frais de poste d'un seul infaillihle (( sont une insigne folie. Pour épargner les deux cho-(( ses les plus précieuses de l'univers, le temps et (( l'argent, hâtez-vous d'écrire à Rome, afin d'en faire « venir une décision légale qui déclarera le doute « illégal; c'est tout ce qu'il vous faut; la politique « n'en demande pas davantage. » CHAPITRE XVIII Nul danger dans les suites de la suprématie reconnue.
Lisez les livres des protestants; vous y verrez l'infaillibilité représentée comme un despotisme épouvantable qui enchaîne l'esprit humain, qui racable,qui le prive de ses facultés; qui lui ordonne de croire et lui défend de penser. Le préjugé contre ce vain épouvantail a été porté au point qu'on a vu Locke soutenir sérieusement que les catholiques croient à la présence réelle sur la foi de V inlaillihilité du Pape (1).
La France n'a pas légèrement augmenté le mal en se rendant en grande partie complice de ces extravagances. Les exagérateurs allemands sont venus à la charge. Enfin il s'est formé au delà des Alpes, par rapport à Rome, une opinion si forte, quoique très fausse, que ce n'est pas une petite entreprise que celle de faire seulement comprendre aux hommes de quoi il s'agit.
Cette épouvantable juridiction du Pape sur les esprits ne sort pas des limites du Symbole des apôtres: le cercle, comme on voit, n'est pas immense, et l'esprit humain a de quoi s'exercer au dehors de ce jDérimètre sacré.
Quant à la discipline, elle est générale ou locale. La première n'est pas fort étendue; car il y a fort peu de points absolument généraux et qui ne puissent être altérés sans menacer l'essence de la religion. La seconde dépend des circonstances particulières, des localités, des privilèges, etc. Mais il est de notoriété (jMo sur l'un et sur l'autre point, le Saint-Siège a toujours fait preuve de la plus grande condescendance envers toutes les Eglises; souvent même, et presque toujours, il est allé au-devant de leurs besoins et de leurs désirs. Quel intérêt pourrait avoir le Pape de chagriner inutilement les nations réunies dans sa communion?
1. « Que l'idée de l'infaillibilité, et celle d'une certaine personne, viennent à « s'unir inséparablement dans l'esprit de quelques hommes, et bientôt vous les « verrez avaler le dogme de la présence simultani'je d"ua même corps en deux « lieux différents, sa is autre autorité que c lie de la personne infaillible qui « leur ordonne de croire sans examen. » (Locke, Sw VEnteni. hum., liv. Il «h. xxxiii, § 17.) Les lecteurs français doivent cLre avertis que ce passage ne se trouve que dmsle texte anglais. Goste, quoique protestant, trouvant la niaiserie un peu forte, refusa de la traduire.
LIVRE I, CHAPITRE XVIIÏ. 129 Il y a cFailleurs, dans le génie occidental, je ne sais quelle raison exquise, je ne sais quel tact délicat et sûr, qui va toujours chercher l'essence des choses et néglige tout le reste. Cela se voit surtout dans les formes religieuses ou les rites, au sujet desquels l'Église romaine a toujours montré toute la condescendance imaginable. Il a plu à Dieu, par exemple, d'attacher l'œuvre de la régénération humaine au signe sensible de l'eau, par des raisons nullement arbitraires, très profondes au contraire, et très dignes d'être recherchées. Nous professons ce dogme, comme tous les chrétiens, mais nous considérons qu'il y a de Veau dans une burette comme il y en a dans la mer Pacifique, et que tout se réduit au contact mutuel de l'eau et de l'homme, accompagné de certaines paroles sacramentelles. D'autres chrétiens prétendent que pour cette liturgie on ne saurait se passer au moins d'un bassin; que si l'homme entre dans Veau, il est certainement baptisé; mais que si l'eau tombe sur Vhomme, le succès devient très douteux. Sur cela on peut leur dire ce que ce prêtre égyptien leur disait déjà il y a plus de vingt siècles: Vous n'êtes que des ' enjants! Du reste, ils sont bien les maîtres: personne ne les trouble. S'ils voulaient même une rivière, comme les baptistes anglais, on les laisserait faire.
L'un des principaux mystères de la religion chrétienne a pour matière essentielle le pain. Or, une oublie est du pain, comme le plus énorme pain que les hommes aient jamais soumis à la cuisson: nous avons donc adopté l'oublie. D'autres nations chrétiennes croient-elles qu'il n'y a pas d'autre pain proprement dit que celui que nous mangeons à table, ni de véritable manducation sans mastication? Nous respectons beaucoup celte logique orientale; et, bien sûrs que ceux qui l'emploient aujourd'hui feront volontiers comme nous dès qu'ils seront aussi sûrs que nous, il ne nous vient pas seulement dans l'esprit de les troubler, contents de retenir pouF nous l'azyme léger qui a pour lui l'analogie de la pâque antique, celle de la première pâque chrétienne, et la convenance, plus forte peut-être qu'on ne pense, de consacrer un pain particulier à la célébration d'un tel mystère.
Les mêmes amateurs de l'immersion et du levain viennent-ils, par une fausse interprétation de l'Écriture et par une ignorance visible de la nature humaine, nous soutenir que la profanation du mariage en dissout le lien; c'est dans le fait une exhortation formelle au crime: n'importe, nous n'avons pas voulu pour cela chicaner des frères qui s'obstinent; et, dans l'occasion la plus solennelle, nous leur avons dit simplement: Nous vous passerons sous silence; mais au nom de la raison et de la paix, ne dites pas que nous ny entendons rien (1).
Après ces exemples et tant d'autres que je pourrais citer, quelle nation, en vertu de la suprématie romaine, pourrait craindre pour sa discipline et pour ses privilèges particuliers? Jamais le Pape ne refusera d'entendre tout le monde, ni surtout de satisfaire les princes en tout cequi sera chrétiennement possible. Il n'y a point de pédanterie à Rome; et s'il y avait quelque chose à craindre sur l'article de la complaisance, je serais porté à craindre l'excès plus que le défaut.
Malgré ces assurances tirées des considérations les plus décisives, je ne doute pas que le préjugé ne s'obstine; je ne doute pas même que de très bons esprits ne s'écrient: « Mais si rien n'arrête le Pape, « où s'arrêtera-t- il? L'histoire nous montre comment « il peut user de ce pouvoir; quelle garantie nous (( donne-t-on que les mêmes événements ne se pro-« duiront pas? » A cette objection, qui sera sûrement faite, je réponds d'abord, en général, que les exemples tirés de.
1. Si guis diœerit Ecclesiam errare quum docuit et docet. (Concil. Trident. Sess. XXIV, De Mahnm., can. Vil.)
LIVRE I, CHAPITRE XVIII. 131 l'hisloire contre les Papes ne peuvent rien et ne doivent inspirer aucune crainte pour l'avenir, parce qu'ils appartiennent à un autre ordre de choses que celui dont nous sommes les témoins. La puissance des Papes fut excessive par rapport à nous, lorsqu'il était nécessaire qu'elle fût telle, et que rien dans le monde ne pouvait la suppléer. C'est ce que j'espère prouver, dans la suite de cet ouvrage, d'une manière qui satisfera tout juge impartial.
Divisant ensuite par la pensée ces hommes qui redoutent de bonne foi les entreprises des Papes, les divisant, dis-je, en deux classes, celle des catholiques et celle des autres, je dis d'abord aux premiers: « Par quel aveuglement, par quelle défiance igno-« rante et coupable, regardez-vous TËglise comme « un édifice humain dont on puisse dire: Qui le sou-« tiendra? et son chef, comme un homme ordinaire (( dont on puisse dire: Qui le gardera? » C'est une distraction assez commune et cependant inexcusable. Jamais une prétention désordonnée ne pourra séjourner sur le Saint-Siège; jamais l'injustice et l'erreur ne pourront y prendre racine et tromper la foi au profit de l'ambition.
Quant aux hommes qui, par naissance ou par système, se trouvent hors du cercle catholique, s'ils m'adressent la même question: Qu est-ce qui arrêtera le Pape? je leur répondrai: Tout; les canons, les lois, les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribunaux, les assemblées nationales, la prescription, les représentations, les négociations, le devoir, la crainte, la prudence, et, par-dessus tout, l'opinion, reine du monde.
Ainsi, qu'on ne me fasse point dire que je veux DONC faire du Pape un monarque universel. Certes, je ne veux rien de pareil, quoique je m'attende bien à ce DONC, argument si commode au défaut d'autres. Mais comme les fautes épouvantables commises par certains princes contre la religion et contre son chef ne m'empêchent nullement de respecter autant que je le dois la monarchie temporelle, les fautes possibles d'un Pape contre cette même souveraineté ne m'empêcheraient point de le reconnaître pour ce qu'il est. Tous les pouvoirs de l'univers se limitent mutuellement pai nne résistance réciproque: Dieu n'a pas voulu étabL une plus grande perfection sur la terre, quoiqu'il aii mis d'un côté assez de caractères pour faire reconnaître sa main. Il n'y a pas dans le monde un seul pouvoir en état de supporter les suppositions possibles et arbitraires; et si on les juge par ce qu'ils peuvent faire (sans parler de ce qu'ils ont fait), il faut les abolir tous.
CHAPITRE XIX CHAPITRE XIX Continuation du même sujeN Éclaircissements ultérieurs sur rinlaillibilité.
Combien les hommes sont sujets à s'aveugler sur les idées les plus simples! L'essentiel pour chaque nation est de conserver sa discipline particulière, c'est-à-dire ces sortes d'usages qui, sans tenir au dogme, constituent cependant une partie de son droit public, et se sont amalgamés depuis longtemps avec le caractère et les lois de la nation, de manière qu'on ne saurait y toucher sans la troubler et lui déplaire sensiblement. Or, ces usages, ces lois particulières, c'est ce qu'elle peut défendre avec une respectueuse fermeté, si jamais (par une pure supposition) le Saint-Siège entreprenait d'y déroger, tout le monde étant d'accord que le Pape, et l'Église même réunie à lui, peuvent se tromper sur tout ce qui n'est pas dogme ou fait dogmatique; en sorte que, sur tout ce qui intéresse véritablement le patriotisme, les affec- LIVRE I, CHAPITRE XIX. 133 lions, les habitudes, et, pour tout dire enfin, l'orgueil national, nulle nation ne doit redouter l'infaillibilité pontificale, qui ne s'applique qu'à des objets d'un ordre supérieur.
Quant au dogme proprement dit, c'est précisément sur ce point que nous n'avons aucun intérêt de mettreen question l'infaillibilité du Pape. Qu'il se présente une de ces questions de métaphysique divine qu'il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême: notre intérêt n'est point qu'elle soit décidée de telle ou telle manière, mais qu'elle le soit sans retard et sans appel. Dans l'affaire célèbre de Fénelon, sur vingt examinateurs romains, dix furent pour lui et dix contre. Dans un concile universel, cinq ou six cents évêques auraient pu se partager de même. Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu'en multipliant les voix délibérantes on diminue le doute connaissent peu l'homme, et n'ont jamais siégé au sein d'un corps délibérant. Les Papes ont condamné plusieurs hérésies pendant le cours de dix-huit siècles. Quand est-ce qu'ils ont été contredits par un concile universel? On n'en citera pas un seul exemple. Jamais leurs bulles dogmatiques n'ont été contredites que par ceux qu'elles condamnaient.
Le janséniste ne manque pas de nommer celle qui le frappa, lameuse bulle Unigenitus, comme Luther trouva sans doute trop lameuse la bulle Exurge^ Domine. Souvent on nous a dit que les conciles généraux sont inutiles, puisque jamais ils n'ont ramené personne. C'est par cette observation que Scarpi débute au commencement de son Histoire du concile de Trente. La remarque porte à faux sans doute, car le but principal des conciles n'est point du tout de ramener les novateurs, dont l'éternelle obstination ne fut jamais ignorée; mais bien de les mettre dans leur tort. La résipiscence des dissidents est une conséquence plus que douteuse, que l'Église désire ardemment sans trop l'espérer. Cependant j'admets l'objection, et je dis: Puisque les conciles généraux ne sont utiles ni à nous qui croyons,, ni aux novateurs qui refusent de croire, pourquoi les assembler?
Le despotisme sur la pensée, tant reproché aux Papes, est une pure chimère. Supposons qu'on demande de nos jours, dans l'Église, s'il y a une ou deux natures, une ou deux personnes dans VHomme-Dieu; si son corps est contenu dans Veucharistie par transsubstantiation ou par impanation, etc., où est donc le despotisme qui dit oui ou non sur ces questions? Le concile qui les déciderait n'imposerait-il pas, comme le Pape, un joug sur la pensée? L'indépendance se plaindra toujours de l'un comme de l'autre. Tous les appels aux conciles ne sont que des inventions de l'esprit de révolte, qui ne cesse d'invoquer le concile contre le Pape, pour se moquer ensuite du concile dès qu'il aura parlé comme le Pape (1).
Tout nous ramène aux grandes vérités établies. Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité; et ce dernier privilège est si absolument nécessaire, qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité, même dans les souverainetés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Ëglise ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait 1. « Nous croyons qu'il est permis d'appeler du Pape au futur concile, nou-« obstant les bulles de Pie II et de Jules II, qui Tout défendu; mais ces appel-« lations doivent être très rares H pour des causes très graves. « (Fleury, Noiiv. Opusc, p. 52.) Voilà d'abord \xnI^ous dont l'Eglise catholique doit très peu s'embarrasser; et d'ailleurs, qu'est-ce qu'une occasion très grave? Quel tribunal en jugera? et, en atlendant, que faudra-t-il faire ou croire? Les conciles devront être établis comme un tribunal réglé et ordinaire, au-dessus du Pape, contre ce que dit le même Fleury, à la même page. C'est une chose bien étrange que de voir sur un point de cette importance, Fleury réfuté par Mosheim [sup.. p. 19), comme nous avons vu un Bossuet sur le point d'être mis dans la droite route par les centwiateurs de Magdebourg [sup., p. 94). Voilà oii l'on est conduit par l'envie de dire Nous, Ce prénom est terrible en théologie.
LIVRE I, CHAPITRE XIX. 135 au-dessus d'elles une immense supériorité, puisque l'infaillibilité est d'un côté humainement supposée, et de l'autre divinement promise. Cette suprématie indispensable ne peut être exercée que par un organe unique; la diviser, c'est la détruire. Quand ces vérités seraient moins incontestables, il le serait toujours que toute décision dogmatique du Saint-Père doit faire loi, jusqu'à ce qu'il y ait opposition de la part de l'Église. Quand ce phénomène se montrera, nous verrons ce qu'il faudra faire; en attendant, on devra s'en tenir au jugement de Rome. Cette nécessité est invincible, parce qu'elle tient à la nature des choses et à l'essence même de la souveraineté. L'Ëglise gallicane a présenté plus d'un exemple précieux dans ce genre. Amenée quelquefois par de fausses théories et par certaines circonstances locales à se mettre dans une attitude d'opposition apparente avec le Saint-Siège, bientôt la force des choses la ramenait dans les sentiers antiques. Naguère encore, quelques-uns de ses chefs, dont je fais profession de respecter infiniment les noms, la doctrine, les vertus et les nobles souffrances, firent retentir l'Europe de leurs plaintes contre le pilote qu'ils accusaient d'avoir manœuvré dans un coup de vent, sans leur demander conseil. Un instant ils purent effrayer le timide fidèle, Res est soUiciti plena timoris amor: mais lorsqu'on est venu enfin à prendre un parti décisif, l'esprit immortel de cette grande Eglise survivant, suivant l'ordre, à la dissolution du corps, a plané sur la tête de ces illustres mécontents, et tout a fini par le silence et la soumission.
CHAPITRE XX Dernirre explication sur la discipline, et digression sur la langue latine.
J'ai dit qu'aucune nation catholique n'avait à craindre pour ses usages particuliers et légitimes de cette suprématie présentée sous d'aussi fausses couleurs. Mais si les Papes doivent une condescendance paternelle à ces usages marqués du sceau de la vénérable antiquité, les nations à leur tour doivent se souvenir que les différences locales sont presque toujours plus ou moins mauvaises toutes les fois qu'elles ne sont pas rigoureusement nécessaires, parce qu'elles tiennent au cantonnement et à l'esprit particulier, deux choses insupportables dans notre système. Comme la démarche, les gestes, le langage, et jusqu'aux habits d'un homme sage, annoncent son caractère, il faut aussi que l'extérieur de l'Église catholique annonce son caractère d'éternelle invariabilité. Et qui donc lui imprimera ce caractère, si elle n'obéit pas à la main d'un chef souverain, et si chaque Église peut se livrer à ses caprices particuliers?