SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

French

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Mais la crainte d'une disette, est-ce là la véritable cause de la rancune de M. Proudhon? Non. Il en veut tout bonnement aux contre-maîtres de Bolton, parce qu'ils déterminent la valeur par Yoffre et la demande, et qu'ils ne se soucient guère de la valeur constituée^ de la valeur passée à l'état de constitution, de la constitution de la valeur, y compris Véchangeabilité permanente et toutes les autres proportionnalités de rapports et rapports de proportionnalité^ flanqués de la Providence.

« La grève des ouvriers est illégale, et ce n'est pas seulement le code pénal, qui dit cela, c'est le système économique, c'est la nécessité de l'ordre établi...Que chaque ouvrier individuellement ait la libre disposition de sa personne et de ses bras, cela peut se tolérer: mais que les ouvriers entreprennent par des coalitions de faire violence au monopole, c'est ce que la société ne peut permettre. )) (Tome I^r, p. 23; et 235).

M. Proudhon prétend faire passer un article du code pénal pour un résultat nécessaire et général des rapports de la production bourgeoise.

En Angleterre les coalitions sont autorisées par un acte de parlement et c'est le système économique, qui a forcé le parlement à donner cette autorisation de par la loi. En 1825, lorsque sous le ministre Huskisson le parlement dut modifier la 238 MISÈRE DE L.\ PHILOSOPHIE législature, pour la mettre de plus en plus d'accord avec un état de choses résultant de la libre concurrence, il lui fallut nécessairement abolir toutes les lois qui interdisaient les coalitions des ouvriers. Plus l'industrie moderne et la concurrence se développent, plus il y a des éléments qui provoquent et secondent les coalisations, et aussitôt que les coalisations sont devenues un fait économique, prenant de jour en jour plus de consistance, elles ne peuvent pas tarder à devenir un fait légal.

Ainsi l'article du code pénal prouve tout au plus que l'industrie moderne et la concurrence n'étaient pas encore bien développées sous l'Assemblée constituante et sous l'Empire.

Les économistes et les socialistes sont d'accord sur un seul point: c'est de condamner les coalitions. Seulement ils motivent différemment leur acte de condamnation.

Les économistes disent aux ouvriers: Ne vous coalisez pas. Hln vous coalisant, vous entravez la marche régulière de l'industrie, vous empêchez les fabricants de satisfaire aux commandes, vous troublez le commerce et vous précipitez l'envahissement des machines, qui, en rendant votre travail en partie inutile, vous forcent d'accepter un salaire encore abaissé. D'ailleurs vous avez beau faire, votre salaire sera toujours déterminé par le rapport des bras demandés avec les bras offerts, et c'est un eiïort aussi ridicule que dange- MISÈRE DK I.A PlirLOSOPlIIE 539 reux, que de vous mettre en révolte contre les lois éternelles de l'économie politique.

Les socialistes disent aux ouvriers: Ne vous coalisez pas, car au bout du compte, qu'est-ce vous y gagneriez? Une hausse de salaires? Les économistes vous prouveront jusqu'à l'évidence, que les quelques sous que vous pourriez y gagner en cas de réussite, pour quelques moments, seront suivis d'une baisse pour toujours. D'habiles calculateurs vous prouveront qu'il vous faudrait des années pour vous rattraper seulement sur l'augmentation des salaires, des frais qu'il vous a fallu faire pour organiser et entretenir les coalitions. Et nous, nous vous dirons, en notre qualité de socialiste, qu'à part cette question d'argent, vous n'en serez pas moins les ouvriers, et les maîtres seront toujours les maîtres, avant comme après. Ainsi pas de coalitions, pas de politique, car faire des coalitions, n'est-ce pas faire de la politique?

Les économistes veulent que les ouvriers restent dans la société, telle qu'elle est formée et telle qu'ils l'ont consignée et scellée dans leurs manuels.

Les socialistes veulent qu'ils laissent là la société ancienne, pour pouvoir mieux entrer dans la société nouvelle, qu'ils leur ont préparée avec tant de prévoyance.

Malgré les uns et les autres, malgré les manuels et les utopies, les coalitions n'ont pas cessé un instant de marcher et de grandir avec le développement et l'agrandissement de l'industrie moderne. C'est à tel point maintenant, que le degré où est arrivée la coalition dans un pays, marque nettement le degré qu'il occupe dans la hiérarchie du marché de l'univers. L'Angleterre, où l'industrie a atteint le plus haut degré de développement, a les coalitions les plus vastes et les mieux organisées.

En Angleterre on ne s'en est pas tenu à des coalitions partielles, qui n'avaient pas d'autre but qu'une grève passagère, et qui disparaissaient avec elle. On a formé des coalitions permanentes, des tradeS'Unions, qui servent de rempart aux ouvriers dans leurs luttes avec les entrepreneurs. Et à l'heure qu'il est, toutes ces trades-unions locales trouvent un point d'union dans la National Association of United Trades, dont le comité central est à Londres, et qui compte déjà 80,000 membres. La formation de ces grèves, coalitions, trades-unions marcha simultanément avec les luttes politiques des ouvriers, qui constituent maintenant un grand parti politique, sous le nom de Char lis tes.

C'est sous la forme des coalitions qu'ont toujours lieu les premiers essais des travailleurs pour s'associer entre eux.

La grande industrie agglomère dans un seul endroit une foule de gens inconnus les uns aux r autres. La concurence les divise d'intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu'ils ont contre leur maître, les réunit dans une mêmje pensée de résistance — coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n'a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d'abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l'association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Gela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu'en faveur du salaire. Dans cette lutte — véritable guerre civile — se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point là, l'association prend un caractère politique.

Les conditions économiques avaient d'abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n'avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en 24â MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE classe pour elle-même. Les intérêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.

Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer: celle pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime de la féodalité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà constituée en classe, elle renversa la féodalité et la monarchie, pour faire de la société une société bourgeoise. La première de ces phases fut la plus longue et nécessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coalitions partielles contre les seigneurs féodaux.

On a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jusqu'à sa constitution comme classe.

Mais quand il s'agit de se rendre un compte exact des grèves, des coalitions et des autres formes dans lesquelles les prolétaires effectuent devant nos yeux leur organisation comme classe, les uns sont saisis d'une crainte réelle, les autres affichent un dédain transccndental.

Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l'antagonisme des classes. L'affranchissement de la classe opprimée implique donc nécesairement la création d'une société nouvelle. Pour que la classe opprimée puisse s'affranchir, il faut que les pouvoirs productifs déjà acquis et les rapports sociaux existants ne puis- MISÈRE DD LA PHILOSOPHIE 243 sent plus exister les uns à côté des autres. De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif c'est la classe révolutionnaire elle-même. L'organisation des éléments révolutionnaires comme classe suppose l'existence de toutes les forces productives qui pouvaient s'engendrer dans le sein de la société ancienne.

Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique? Non.

La condition d'affranchissement de la classe laborieuse c'est l'abolition de toute classe, de même que la condition d'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois fut l'abolition de tous les états et de tous les ordres.

La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'}^ aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile.

Enattendant, l'antagûnismeentre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société, fondée sur V opposition des classes, aboutisse à la contradictioji brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement?

Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps.

Ce n'est que dans un ordre de choses, où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d'être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours: Le combat ou la mort; la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée.

George Sand.

FI N APPENDICE I PROUDHON JUGE PAR KARL MARX Londres, le 24 janvier 1865.

Monsieur, Vous me demandez une critique détaillée des travaux de Proudhon. Je regrette que le temps me manque pour répondre à votre désir. Et puis je n'ai sous la main aucun de ses écrits. Cependant, pour faire preuve de bonne volonté, je vous envoie, à la hâte, ces quelques notes.

Je ne me souviens pas des premiers essais de Proudhon. Son œuvre d'écolier sur la langue uni- (i) Extrait du Social-Demokrat, numéros des 16, 17 et 18 janvier 1865.

24G PROUDIION JUGli PAR MARX verselle témoigne du sans-gêne avec lequel il s'attaqua à des problèmes pour la solution desquels les connaissances les plus élémentaires lui faisaient défaut.

Sa première œuvre: Qii'cst-ce que la Propric'tc? est de beaucoup sa meilleure. EUe fait époque, si ce n'est par la nouveauté de ce qu'il dit, du moins par la manière neuve et hardie de tout dire. Les socialistes français, dont il connaissait les écrits, avaient naturellement non seulement critiqué de divers points de vue la propriété^ mais encore l'avaient utopiquement supprimée. Dans son livre, Proudhon est à Saint-Simon et à Fourier à peu près ce que Feuerbach est à Hegel. Comparé à Hegel, Feuerbach est bien pauvre. Pourtant, après Hegel, il lit époque, parce qu'il accentuait des points désagréables pour la conscience chrétienne et importants pour le progrès de la critique philosophique, mais laissés par Hegel dans un clair obscur mystique.

Le style de cet écrit de Proudhon est encore, si je puis dire, fortement musclé, et c'est le style qui, à mon avis, en fait le grand mérite. On voit que lors même qu'il reproduit, Proudhon découvre, que ce qu'il dit est neuf pour lui et qu'il le sert pour tel.

L'audace provoquante avec laquelle il porte la main sur le sanctuaire économique, les paradoxes spirituels avec lesquels il se moque du plat sens commun bourgeois, sa critique corrosive, son P;iOUDIION JLGli: PAR, MARX 247 amère ironie, avec ça et là un sentiment de révolte profond et vrai contre les infamies de Tordre des choses établi, son esprit révolutionnaire, voilà ce qui électrisa les lecteurs de Qu'est-ce que la Propricte\ et imprima une puissante impulsion dès rapparition du liv^e. Dans une histoire rigoureusement scientifique de l'économie politique, cet écrit mériterait à peine une mention. Mais ces livres sensationnels jouent un rôle dans les sciences tout aussi bien que dans la littérature. Prenez, par exemple, l'essai sur la Population de Malthus. La première édition est tout bonnement un pamphlet « sensationnel » et, par dessus le marché, un plagiat d'un bout à l'autre. Et pourtant quelle impulsion cette pasquinade n'a-t-elle pas donnée au genre huinaiji!

Si j'avais sous les yeux le livre de Proudhon, il me serait facile par quelques exemples de montrer sa première manière. Dans les chapitres que lui-même considérait les meilleurs, il imite la méthode antinomique de Kant, le seul philosophe allemand qu'il connaissait alors par des traductions, et il laisse une forte impression que pour lui^ comme pour Kant, les antinomies ne se résolvent qu' « au delà » de l'entendement humain, c'est-à-dire que son entendement à lui est incapable de les résoudre.

Mais en dépit de ses allures d'iconoclaste, déjà dans ce premier ouvrage, on trouve cette contradiction que Proudhon, d'un côté, fait le procès à 248 PROUDIION JUGÉ PAR, MARX la société du point de vue et avec les yeux du petit paysan (plus tard du petit bourgeois) français, et de l'autre côté, lui applique l'étalon que lui ont transmis les socialistes.

D'ailleurs, le titre même du livre en indiquait l'insuffisance. La question était trop mal posée pour qu'on y répondît correctement. La propriété gréco-romaine avait été remplacée par la propriété féodale, celle-ci par la propriété bourgeoise. L'histoire elle-même s'était chargée de la sorte de la critique des rapports de propriété du passé. Ce qu'il s'agissait pour Proudhon de traiter, c'étaient les rapports de la propriété moderne bourgeoise. A la demande quels étaient ces rapports, on ne pouvait répondre que par une analyse critique de téconomie politique, embrassant l'ensemble de ces rapports de propriété.^ non pas dans leur expression juridique de rapports de volonté, mais dans leur forme réelle de rapports de la production matérielle. Comme Proudhon subordonne l'ensemble de ces rapports économiques à la notion juridique de la propriété, il ne pouvait aller au delà de la réponse donnée déjà par Brissot avant 1789 dans les mêmes termes: « La Propriété c'est le vol» (i).

(i) Brissot de Warville, Recherclies sur le droit de propriété et sur le vol, etc., Berlin, 1782. (Dans^ le VI« vol. de la Bibliothèque pliilosopliique du législateur^ par Brissot de Warville.)

PROUDllON JUGÉ TAR MARX 249 La conclusion que l'on peut tirer de tout ceci, c'est que les notions juridiques du bourgeois sur le vol s'appliquent tout aussi bien à ses profits honnêtes. D'un autre côté, comme le z'o/, en tant que violation de la propriété, présuppose la propriété., Proudhon s'embrouille dans toutes sortes de notions confuses et fantasques sur la vraie propriété bourgeoise.

Pendant mon séjour à Paris, en 1844, j'entrai en relations personnelles avec Proudhon. Je rappelle cette circonstance parce que jusqu'à un certain point je suis responsable de sa «sophistication », mot qu'emploient les Anglais pour désigner la falsification d'une marchandise. Dans de longues discussions, souvent prolongées toute la nuit, je l'infestais de hégélianisme — à son grand préjudice, puisque ne sachant pas l'allemand, il ne pouvait pas étudier la chose à fond. Ce que j'avais commencé, M. Karl Griin, après mon expulsion de France, le continua. Et encore ce professeur de philosophie allemande avait sur moi cet avantage de ne rien entendre à ce qu'il enseignait.

Peu de temps avant la publication de son second ouvrage important: la Philosophie de la Misère., etc., Proudhon me l'annonça dans une lettre très détaillée, où entre autres choses se trouvent ces paroles: « J'attends votre férule critique. » Mais bientôt celle-ci tomba sur lui (dans ma Mi" 250 PROUDIION JUGÉ PAR MARX sère de la Philosophie^ etc., Paris, 1847) de façon à briser à tout jamais notre amitié.

De ce qui précède, vous pouvez voir que la Philosophie de la misère ou système des conlradictions économiques devait, enfin, donner la réponse à la question: Qii'est-ce que la Propriété? En effet, Proudhon n'avait commencé ses études économiques qu'après la publication de ce premier livre; il avait découvert que, pour résoudre la question posée par lui, il fallait répondre non par des invectives, mais par une analyse de l'économie politique moderne. En même temps, il essaya d'établir le système des catégories économiques au mo3^en de la dialectique. La contradiction hégélienne devait remplacer l'insoluble antinomie de Kant, comme moyen de développement.

Pour la critique de ces deux gros volumes je dois vous renvoyer à ma réplique. J'y ai montré, entre autre, combien peu Proudhon avait pénétré le mystère de la dialectique scientifique, combien, d'autre part, il partage les illusions de la philosophie « spéculative »: au lieu de considérer les catégories économiques comme des expressions théoriques de rapports de production historiques correspondant à un degré déterminé du déreloppement de la production matérielle, son imagination les tranforme en idées éternelles^ préexistantes à toute réalité, et de cette manière, par un l'ROUDHON JUGÉ PAR MARX 2ol détour il se retrouve à son point de départ, le point de vue de l'économie bourgeoise (i).

Puis je montre combien défectueuse et rudimentaire est sa connaissance de Vécoyiomie politique dont il entreprenait cependant la critique, et comment avec les utopistes il se met à la recherche d'une prétendue « science », qui doit lui fournir une formule toute prête pour la « solution de la question sociale », au lieu de puiser la science dans la connaissance critique du mouvement historique, mouvement qui doit lui-même produire les conditions matérielles de l'émancipation sociale. Ce que je démontre surtout, c'est que Proudhon n'a que des idées imparfaites, confuses et fausses sur la base de toute économie politique, la valeur échangeable, circonstance qui l'amène à voir les fondements d'une nouvelle science dans une interprétation utopique de la théorie de la valeur de Ricardo. Enfin je résume mon jugement général sur son point de vue en ces mots: (i) 0 En disant que les rapports actuels, — les rapports de la production bourgeoise, — sont naturels, les économistes font entendre que ce sont des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc ces rapports sont eux-mêmes des lois naturelles indépendantes de l'influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus. » — [Misère de la philosophie).

252 PROUDHON JUGÉ PAR MARX « Chaque rapport économique a un bon et un mauvaiscôté:c'estleseul point surlequel M. Proudhon ne se dément pas. Le bon côté, il le voit exposé par les économistes 5 le mauvais côté, il le voit dénoncé par les socialistes. 11 emprunte aux économistes la nécessité des rapports éternels, il emprunte aux socialistes l'illusion de ne voir dans la misère que la misère. Il est d'accord avec les uns et les autres en voulant s'en référer à l'autorité de la science. La science, pour lui, se réduit aux mincesproportionsd'uneformulescientirîque 5 il est l'homme à la recherche des formules. C'est ainsi que M. Proudhon se flatte d'avoir donné la critique et de l'économie politique et du communisme: il est au-dessous de l'une et de l'autre. Audessous des économistes, puisque comme philosophe, qui a sous la main une formule magique, il a cru pouvoir-ee dispenser d'entrer dans les détailspurementéconomiques; au-dessous des socialistes, puisqu'il n'a ni assez de courage, ni assez de lumières pour s'élever, ne serait-ce que spéculativement, au-dessus de l'horizon bourgeois.

((...Il veut planeren homme de science au-dessus des bourgeois, et des prolétaires; il n'est que le petit bourgeois, ballotté constamment entre le capital et le travail, entre l'économie politique et le communisme ».

Quelque dur que paraisse ce jugement, je suis obligé de le maintenir encore aujourd'hui, mot PROUDIION JUGÉ PAR MARX 253 pour mot. Mais il importe de ne pas oublier qu'au moment où je déclarai et prouvai théoriquement que le livre de Proudhon n'était que le code du socialisme petit bourgeois, ce même Proudhon fut anathématisé comme archi-révolutionnaire à la fois par les économistes et les socialistes d'alors. C'est pourquoi plus tard je n'ai jamais mêlé ma voix à ceux qui jetaient les hauts cris sur sa « trahison » de la révolution. Ce n'était pas sa faute si, mal compris tout d'abord par d'autres comme par lui-même, il n'a pas répondu à des espérances que rien ne justifiait.

La Philosophie de la Misère, mise en regard de Qii est-ce que la Propriété? fait ressortir très défavorablement tous les défauts de la manière d'exposer de Proudhon. Le style est souvent ce que les Français appellent ampoulé. Un galimatias prétentieux et « spéculatif », qui se dpnne pour de la philosophie allemande, se rencontre partout où la perspicacité gauloise fait défaut. Ce qu'il vous corne aux oreilles, sur un ton de saltimbanque et de fanfaron, ce sont ses propres louanges, un ennuyeux radotage et d'éternelles rodomontades sur sa prétendue science. A la place de la chaleur vraie et naturelle qui éclaire son premier livre, ici en maint endroit Proudhon déclame systématiquement, et s'échauffe à froid. Ajoutez à cela le gauche et désagréable pédantisme de l'autodidacte qui fait l'érudit, de l'exouvrier qui a perdu sa fierté de se savoir penseur 2t)4 PROUDHON JUGE PAR PROUDHON indépendant et original, et qui maintenant, en parvenu de la science, croit devoir se pavaner et se vanter de ce qu'il n'est pas et de ce qu'il n'a pas. Puis ses sentiments de petit épicier qui le poussent à attaquer d'une manière inconvenante et brutale, mais qui n'est ni pénétrante, ni profonde, ni même juste, un homme tel que Cabet, toujours respectable à cause de son rôle politique au milieu du prolétariat, tandis qu'il fait l'aimable avec un Dunoyer (conseiller d'Etat, il est vrai) qui n'a de l'importance que pour avoir prêché avec un sérieux comique tout le long de trois gros volumes insupportablement ennuyeux, un rigorisme ainsi caractérisé par Helvetius: « On veut que les malheureux soient parfaits. » De fait la révolution de Février survint fort mal à propos pour Proudhon qui, peu de semaines auparavant, venait précisément de prouver de façon irréfutable que « l'ère des révolutions » était passée à jamais. Cependant son attitude dans l'Assemblée nationale ne mérite que des éloges, bien qu'elle prouve son peu d'intelligence de la situation. Après l'insurrection de Juin cette attitude était un acte de grand courage. Elle eut de plus cette conséquence heureuse que M. Thiers, dans sa réponse aux propositions de Proudhon, publiée par la suite sous forme de livre, dévoila le piètre piédestal d'enfant sur lequel se dressait ce pilier intellectuel de la bourgeoisie française.

PROUDHON JUGÉ PAR MARX 255 Opposé à Thiers, Proudhon prit en effet les proportions d'un colosse antédiluvien.

Les derniers faits et gestes économiques de Proudhon furent sa découverte du « Crédit gratuit )) et de la « Banque du Peuple » qui devait le réaliser. Dans mon écrit Zur Krilik der Tolitischen Oekoiiomie (critique de l'Economie Politique) Berlin, 1859, (p. 59-64), on trouve la preuve que ces idées proudhoniennes sont fondées sur une complète ignorance des premiers éléments de l'économie politique bourgeoise: le rapport entre la marchandise et l'argent; tandis que leur réalisation pratique n'était que la reproduction de projets bien antérieurs et bien mieux élaborés. Il n'est pas douteux, il est même de toute évidence que le développement du crédit qui a servi en Angleterre au commencement du dix-huitième et, plus récemment de notre siècle, à transférer les richesses d'une classe à une autre, pourrait servir aussi, dans certaines conditions politiques et économiques, à accélérer l'émancipation de la classe ouvrière. Mais considérer le capital portant intérêts comme forme principale du capital, mais vouloir faire d'une application particulière du crédit, de l'abolition prétendue du taux de l'intérêt, la base de la transformation sociale — voilà une fantaisie tout ce qu'il y a de plus épicier. Aussi la trouve-t-on déjà élucubrée con amore, chez les porte-parole de la petite bourgeoisie anglaise du xvii° siècle. La polémique de 2o6 PROUDHON JUGÉ PAR MARX Proudhon contre Bastiat à Toccasion du capital portant intérêts (1850) est de beaucoup au-dessous de la Philosophie de la Miscre. Il réussit à se faire battre même par Bastiat et crie et tempête d'une manière burlesque toutes les fois que son adversaire lui porte un coup.

Il y a quelques années Proudhon écrivit une thèse sur les impôts, mis au concours à ce que je crois par le «gouvernement du canton de Vaud. Ici s'évanouit la dernière lueur de génie: il ne reste que le petit bourgeois tout pur.

Les écrits politiques et philosophiques de Proudhon ont tous le même caractère double et contradictoire que nous avons trouvé dans ses travaux économiques. De plus, ils n'ont qu'une importance locale limitée à la France. Toutefois ses attaques contre la religion et l'Eglise avaient un grand mérite local à une époque où les socialistes français se targuaient de leurs sentiments religieux comme d'une supériorité sur le voltairianisme du xv!!!** siècle et sur l'athéisme allemand du xix° siècle. Si Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie, Proudhon Ht de son mieux pour terrasser la phrase française par la phrase.

Ce que l'on ne peut plus considérer comme de mauvais écrits seulement, mais tout bonnement comme des vilenies, — qui cependant étaient en parfait accord avec le sentiment épicier — ce sont le livre sur le coup d'Etat, où il coquette avec PROUDIION JUGÉ PAR MARX 257 L. Bonaparte et s'efforce de le rendre acceptable aux ouvriers français, et celui contre la Pologne, qu'en l'honneur du Czar il traite avec un cynisme de crétin.

On a souvent comparé Proudhon àJ.-J. Rousseau. Rien ne peut être plus faux. 11 ressemble plutôt à Nicolas Linguet^ dont la « Théorie des Lois Civiles » est d'ailleurs une œuvre de génie.

La nature de Proudhon le portail à la dialectique. Mais n'ayant jamais compris la dialectique scientifique il ne parvint qu'au sophisme. En fait, cela découlait de son point de vue petit bourgeois. Le petit bourgeois, tout comme notre historien Raumer, dit toujours, d'un côté et de l'autre côté. Deux courants opposés, contradictoires, dominent ses intérêts matériels et par conséquent ses vues religieuses, scientifiques et artistiques, sa morale, enfin son être tout entier. Il est la contradiction vivante. S'il est, de plus, comme Proudhon, un homm.e d'esprit, il saura bientôt jongler avec ses propres contradictions et les élaborer selon les circonstances en paradoxes frappants, tapageurs, parfois brillants. Charlatanisme scientifique et accommodements politiques sont inséparables d'un pareil point de vue. Il ne reste plus qu'un seul mobile, la vanité dQ l'individu, et comme pour tous les vaniteux, il ne s'agit plus que de l'effet du moment, du succès du jour. De la sorte se perd nécessairement le simple tact moral qui préserva un Rousseau, par 258 PROUDHON JUGÉ PAR MARX exemple, de toute compromission, même apparente, avec les pouvoirs existants.

Peut-être la postérité dira, pour caractériser cette plus récente phase de l'histoire française, que Louis Bonaparte en fut le Napoléon et Proudhon le Rousseau-Voltaire.

Votre tout dévoué, Karl Marx.

[Traduit de l'allemand par F. Engels).

APPENDICE II (Extrait de l'ouvrage de Marx Zur Kritik der politischen Œkonomic^ Berlin, 1859, p. 61-64).

La théorie du temps de travail comme unité de mesure directe de la monnaie a été développée d'une manière systématique pour la première fois par John Gray (i).

Une banque centrale nationale, à l'aide de ses (i) John Gray. The social system, etc. Treatise on the pyiyiciple of exchange. Edinburg, 1831. Comp. du même auteur, Lectureson tlie nature and use of money. Edinburgh, 1848. Après la révolution de février, Gray envoya au gouvernement provisoire un mémoire dans lequel il leur fait savoir que ce n'est pas d'une « organisation du travail » dont la France a besoin mais d'une « organisation de l'échange », dont le plan complètement élaboré se trouve dans le système de monnaie qu'il a découvert. Le brave John ne se doutait pas que 16 ans après la publication du Social System un brevet serait pris pour la même découverte par' Proudhon, cet esprit fertile en invention.

succursales, certifie le temps de travail employé pour la production des diftérentes marchandises. En échange de sa marchandise le producteur reçoit un certificat officiel de la valeur, c'est-à-dire un reçu du temps de travail contenu dans sa marchandise (0 ^^ ^^^ bons d'une semaine de travail, d'un jour de travail, d'une heure de travail représentent l'équivalent de ce qu'on peut recevoir de toutes les autres marchandises qui se trouvent dans les magasins de la banque (2). C'est là le principe fondamental, qu'il a développé avec soin jusque dans ses détails en l'appuyant sur les institutions anglaises existantes. Avec ce système, dit Gray, « il serait à tout moment aussi facile de vendre contre de la monnaie qu'il l'est maintenant d'acheter avec de la monnaie; la production serait la source uniforme et jamais tarissante de la demande » (3). Les métaux précieux perdraient (i) Gray. The social System, etc. p. 63. « Money should be merely a receipt, an évidence that tbe holder of it has either contributed certain value to the national stock of wealth, or that he has acquired a right to the same value from some one who has contributed to it ».

(2) An estimated value being previously put upon produce let it be lodged in a bank, and drawn out again, whenever it is required merely stipulating, bj commonconsent, that he who lodges any kind of property in the proposed National Bank, may take out ofit anequal value of whatever it may contain instead of being obliged to draw out the self same thing that he put in. Loc. cit., p. 68.

le « privilège » qu'ils ont sur les autres marchandises et a prendraient la place qui leur appartient sur le marché à côté du beurre, des œufs, du drap, du calicot, et leur valeur ne nous intéresserait pas plus que celle des diamants » (i). Devons-nous conserver notre mesure artificielle des valeurs, Tor, et entraver ainsi les forces productives du pays, ou devons-nous nous servir de la mesure naturelle des valeurs, du travail, et délivrer les forces productives du pays (2).

Puisque le temps de travail est la mesure immanente des valeurs, pourquoi à côté d'elle une autre valeur extrinsèque? Pourquoi la valeur d'échange se transforme-t-elle en prix? Pourquoi toutes les marchandises évaluent-elles leur valeur dans une seule marchandise, qui devient ainsi adéquate à la valeur d'échange, en monnaie? C'était là le problème que Gray avait à résoudre. Au lieu de le résoudre, il s'imagine que les marchandises peuvent se comporter directement l'une à l'égard de l'autre comme des produits du travail social. Mais elles ne peuvent se comporter l'une à l'égard de l'autre autrement qu'elles ne le font. Les marchandises sont des produits immédiats de travaux individuels, indépendants et isolés, qui doivent s'affirmer comme du travail (i) Grav. Lectures on money, etc. pag. iSo.