Pour nous résumer: Dans l'état actuel de la société, qu'est-ce donc que le libre échange? C'est la liberté du capital. Quand vous aurez fait tomber les quelques entraves nationales qui enchainent encore la marche du capital, vous n'aurez fait qu'en affranchir entièrement l'action. Tant que vous laissez subsister le rapport du travail salarié au capital, l'échange des marchandises entre elles aura beau se faire dans les conditions les plus favorables, il y aura toujours une classe qui exploitera, et une classe qui sera exploitée. On a véritablement de la peine à comprendre la prétention des libre-échangistes, qui s'imaginent que l'emploi plus avantageux du capital fera disparaître l'antagonisme entre les capitalistes industriels et les travailleurs salariés. Tout au contraire, tout ce qui en résultera, c'est que l'oposition de ces deux classes se dessinera plus nettement encore.
Admettez un instant qu'il n'y ait plus de lois céréales, plus de douane, plus d'octroi, enfin que toutes les circonstances accidentelles, auxquelles l'ouvrier peut encore s'en prendre, comme étant les causes de sa situation misérable, aient entièrement disparu, et vous aurez déchiré autant de voiles qui dérobent à ses yeux son véritable ennemi.
Il verra que le capital devenu libre, ne le rend pas moins esclave que le capital vexé par les douanes.
Messieurs, ne vous laissez pas en imposer par le mot abstrait de liberté'. Liberté de qui? Ce n'est pas la liberté d'un simple individu, en présence d'un autre individu. C'est la liberté qu'a le capital d'écraser le travailleur.
Comment voulez-vous encore sanctionner la libre concurrence par cette idée de liberté quand cette liberté n'est que le produit d'un état de choses basé sur la libre concurrence?
Nous avons fait voir ce que c'est que la fraternité que le libre échange fait naître entre les différentes classes d'une seule et même nation. La fraternité que le libre échange établirait entre les différentes nations de la terre, ne serait guère plus fraternelle. Désigner par le nom de fraternité universelle l'exploitation à son état cosmopolite, c'est une idée qui ne pouvait prendre origine que dans le sein de la bourgeoisie. Tous les phénomènes destructeurs que la libre concurrence fait naître dans l'intérieur d'un pays se reproduisent dans des proportions plus gigantesques sur le marché de l'univers. Nous n'avons pas besoin de nous arrêter plus longuement aux sophismes que débitent à ce sujet les libres-échangistes, et qui valent bien les arguments de nos trois lauréats, Messieurs Hope, Morse et Gregg.
On nous dit, par exemple, que le libre échange ferait naître une division internationale du travail qui assignerait à chaque pays une production en harmonie avec ses avantages naturels.
Vous pensez peut être, Messieurs, que la production du café et du sucre, c'est la destinée naturelle des Indes Occidentales.
Deux siècles auparavant la nature qui ne se LE L115RE ECHANGE 289 mêle guère du commerce, n'y avait mis ni caféier ni canne à sucre.
Et il ne se passsera peut-être pas un demi-siècle que vous n'y trouverez plus ni café ni sucre, car les Indes Orientales, par la production à meilleur marché, ont déjà victorieusement combattu cette prétendue destinée naturelle des Indes Occidentales. Et ces Indes Occidentales avec leurs dons naturels sont déjà pour les anglais un fardeau aussi lourd que les tisserands de Dacca, qui, eux aussi, étaient destinés depuis l'origine des temps à tisser à la main.
Une chose encore qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que de même que tout est devenu monopole, il y a aussi de nos jours quelques branches industrielles qui dominent toutes les autres et qui assurent aux peuples qui les exploitent le plus, l'empire sur le marché de l'univers. C'est ainsi que dans le commerce international le coton à lui seul a une plusgrande valeur commerciale que toutes les autres matières premières employées pour la fabrication des vêtements prises ensemble. Et il est véritablement risible de voir les libre échangistes faire ressortir les quelques spécialités dans chaque branche industrielle pour les mettre en balance avec les produits de commun usage, qui se produisent à meilleur marché dans les pays où l'industrie est la plus développée.
Si les libre-échangistes ne peuvent pas comprendre comment un pays peut s'enrichir aux dépens de l'autre, nous ne devons pas en être étonnés, puisque ces mêmes messieurs ne veulent pas non plus comprendre comment dans l'intérieur d'un pays, une classe peut s'enrichir aux dépens d'une autre classe.
Ne croyez pas, Messieurs, qu^en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l'intention de défendre le système protectionniste.
On se dit ennemi du régime constitutionnel, on ne se dit pas pour cela ami de l'ancien régime.
D'ailleurs, lesystème protectionniste n'estqu'un moyen d'établir chez un peuple la grande industrie, c'est-à-dire de le faire dépendre du marché de l'univers, et du moment qu'on dépend du marché de l'univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l'intérieur d'un pays. C'est pourquoi nous voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droits protecteurs. Ce sont pour elles des armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c'est pour elle un moyen de concentrer ses forces de réaliser le libre échange dans l'intérieur du même pays.
Mais en général de nos jours le système du libre échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le sytème de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C'est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre échange.
TABLE DES MATIÈRES Pages CHAPITRE PREMIER.— Une découverte scientifique 37 § I^"". Opposition entre la valeur d'utilité et la valeur d'échange Ib.
§ II. La valeur constituée 55 I III. Application de la loi de proportionnalité 107 A) La monnaie Ib.
CHAPITRE II. — La métaphysique de l'économie POLITIQUE 142 § Ie^ La méthode Ib.
% II. La division du travail et les machines...176 §111. La concurrence et le monopole 201 I IV. La propriété ou la rente foncière...214 I V. Les grèves et les coalitions des ouvriers.. 231 Appendice I. — Proudhon jugé par Karl Marx.., 245 Appendice IL — John Gray et sa théorie des bons de travail 259 Appendice III. — Discours sur la question du libre échange 265 MM^'r^v'm'