venir de les avoir vus avant sa maladie. Elle les igné par leurs noms ou par ceux qu’elle leur a nés; mais elle les considère comme de nouvelles naissances et n’a aucune idée de leur parenté avec . Depuis sa maladie, elle n’a vu qu’une douzaine de s, et c’est pour elle tout ce qu’elle a jamais connu. Elle a appris de nouveau à lire; mais il a été né- saire de commencer par l’alphabet, car elle ne naissait plus une seule lettre. Elle a appris ensuite irmer des syllabes, des mots, et maintenant elle lit sablement. Ce qui l’a aidée dans cette réacquisition, it de chanter les paroles de certaines chansons qui (étaient familières et qu’on lui présentait imprimées ;dant qu’elle jouait du piano.
Pour apprendre à écrire, elle a commencé par les des les plus élémentaires, mais elle a fait des pro- Ib beaucoup plus rapides qu’une personne qui ne Irait jamais su.
Peu après être sortie de sa torpeur, elle a pu inter plusieurs de ses anciennes chansons et jouer üiano avec peu ou point d’aide. Quand elle chante, 1 a en général besoin d’être aidée pour les deux ou 13 premiers mots d’une ligne; elle achève le reste, mémoire à ce qu’il semble. Elle peut jouer, d’après D partition, plusieurs airs qu’elle n’avait jamais vus jaravant.
Elle a appris sans difficulté plusieurs jeux de car¬ is elle sait tricoter et faire divers ouvrages analogues.
Mais, je le répète, il est remarquable qu’elle ne sible pas avoir le plus léger souvenir d’avoir possédé B’efois tout cela; quoiqu’il soit évident qu’elle ait i<îrandement aidée dans son travail de réacquisition R ces connaissances antérieures dont elle n’a pas 68 LES MALADIES Dlî LA MEMOIRE conscience. Quand on lui a demandé où elle a app;, à, jouer un air en regardant la musique sur un livre, lie a répondu qu’elle ne pouvait pas le dire et elle;st étonnée que son interlocuteur ne pût en faire aulit, « A vrai dire, d’après diverses remarques qu’el; ai faites d’elle-œê.me par hasard, il semble qu’elle is-f sède plusieurs idées générales d’une nature plusDu moins complexe qu’elle n’a pas eu l’occasion d’acqi'ir depuis sa guérison *. » i Autant qu’on en peut juger d’après le rappori|ie Sharpey, cette rééducation ne dura pas plus de tiis! jmois. 11 ne faudrait pas croire d’ailleurs que ce fait ^it unique. « Un clergyman^ à la suite d’une commo|inl causée par une chute, reste plusieurs jours totalenjit inconscient. Revenu à lui, il était dans l’état d’un enlit intelligent. Quoique d’un âge mûr, il recommeial sous des maîtres ses études anglaises et classiques, u bout de quelques mois, sa mémoire revint gradi|- lement; si bien qu’en quelques semaines son esit recouvra sa vigueur et sa culture ancienne » Un autre homme, âgé de trente ans, fort instruit, i a suite d’une grave maladie, avait tout oublié, jusquu nom des objets les plus communs. Sa santé rétablidl recommença à tout apprendre comme un enfa < d’abord le nom des choses, puis à lire; puis il eu- mença à apprendre le latin. Ses progrès furent i- pides. Un jour, étudiant avec son frère qui lui ser\it de maître, il s’arrêta subitement et porta sa main à;n front. « J’éprouve, dit-il, dans la tête une sensationp’ ticulière, et il me semble maintenant que i’ai su td 1. Drain, avril 1879, p. i et suiv.
2. Forbes Winelow, ouv. cité, p. 317, 318.
LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 69 ela autrefois. » A partir de ce moment, il recouvra ra- idement ses facultés.
Je me contente, pour le moment, de mettre ces faits DUS les yeux du lecteur. Les remarques qu’ils suggè- ent trouveront mieux leur place ailleurs. Je termi- erai par un cas peu connu qui forme la transition aturelle vers le groupe des amnésies intermittentes, [ous allons voir en efl'et se former peu à peu une mé- ^oire provisoire, qui disparaîtra brusquement devant i mémoire primitive.
Une jeune femme, robuste, d’une bonne santé, tomba ar accident dans une rivière et fut presque noyée. Elle Bsta six heures insensible, puis reprit connaissance, ix jours plus tard, elle tomba dans une stupeur com- lète qui dura quatre heures. Quand elle rouvrit les pux, elle ne reconnaissait plus personne; elle était rivée de l’ouïe, de la parole, du goût et de l’odorat, ne lui restait que la vue et le toucher, qui était d’une lisibilité extrême. Ignorante de toute chose, incapable ;ir elle-même do remuer, elle ^^p.mhhiit à mi.nuIavaJ i’ivé de cerveau. Elle avait bon appétit; mais il fal- OaTriourrir, et elle mangeait tout indill'éreminent, lalant d’une manière purement automatique. — L’au- tmatisme était si bien la seule forme d’activité dont elle élit capable que, pendant des jours, sa seule occupa- In fut d’effiler, d’éplucher ou de couper en morceaux ïiiniment petits tout ce qui lui tombait sous la main: d; fleurs, du papier, des vêtements, un chapeau de P lie, etc., puis de disposer toutes ces bribes en dessins g'ssiers. — Plus tard, on lui donna tout ce qu’il fal- )( pour faire des raccommodages: après quelques Ions préparatoires, elle prit son aiguille et travailla ahs incessamment du matin au soir, ne faisant au- 70 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE Cime distinction entre le dimanche et les autres jon et ne pouvant même en saisir la différence. Elle ^ gardait aucun souvenir d’un jour à l’autre et chaqfe malin recommençait une besogne nouvelle. Gepi- dant, comme l’enfant, elle commençait à enregist;r quelques idées et à acquérir quelque expérience. Oni mit alors à un travail d’une nature plus élevée, à fap de la tapisserie. Elle paraissait prendre un grand plair cà regarder les patrons avec leurs fleurs et leur h-: monie de couleurs; mais, chaque jour, elle commençât un nouveau travail, oubliant celui de la veille, à raos qu’on ne le lui présentât.
Les idées, dérivées de son ancienne expérience,.i i paraissent s’êlre éveillées les premières, étaient li si, à deux sujets qui avaient fait sur elle une forte i->! pression: sa chute dans la rivière et une affaire d’amcv Quand on lui montrait un paysage où il y avait la' rivière ou la vue d’une mer agitée, elle était piei d’une grande excitation, suivie d’une attaque de ri-'l dité spasmodique avec insensibilité. Le sentiment e frayeur que lui causait l’eau, surtout en mouvemeU était si grande qu’elle tremblait lien qu’à en voir veiif d’un vase dans un autre. Enfin on remarqua que, le;* qu’elle se lavait les mains, elle les mettait simplemil dans l’eau, sans les remuer. a Dès la première période de sa maladie, la visite dnj jeune homme auquel elle était attachée lui causait nf plaisir évident, alors même qu’elle était insensibl^f tout le reste. Il venait régulièrement tous les soirs ■fie attendait régulièrement son arrivée. A une épo iej où elle ne se rappelait pas d’une heure à l’autriiiî! qu’elle avait fait, elle attendait anxieusement quilé, porte s’ouvrît à l’heure accoutumée, et, s’il ne veiii LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 71 I, elle était de mauvaise humeur toute la soirée, iqu’on l’emmenait à la campagne, elle devenait î.e, irritable et était souvent prise d’attaques. Si, au raire, le jeune homme restait près d’elle, l’amélio- pn physique, le retour des facultés intellectuelles e la mémoire étaient visibles.
3 retour, en effet, se faisait peu à peu. Un jour que nère avait un grand chagrin, elle s’écria subite- (t, après quelque hésitation: Qu’y a-t-il? A partir de ^noment, elle commença à articuler quelques pa¬ ls, mais sans appeler jamais les personnes ni les ,;es par leur vrai nom. Le pronom « ceci » était son tie favori; elle l’appliquait indistinctement à tout it, animé ou inanimé. Les premiers objets qu’elle ippelés par leur vrai nom sont des fleurs sauvages ,11e aimait beaucoup dans son enfance: et à ce mo- elle n’avait pas encore le plus léger souvenir des (oits ni des personnes familières à son enfance.
(La manière dont elle recouvra sa mémoire est ex- I ement remarquable. La santé et la force parais- ;it complètement revenues, son vocabulaire s’éten- i sa capacité mentale augmentait, lorsqu’elle ap - ique son amant courtisait une autre femme. Cette 5 excita sa jalousie, qui, dans une certaine occasion, tii intense qu’elle tomba dans un état d’insensibilité ilpar la durée et l’intensité, ressemblait à sa pre- ^3 attaque. Et cependant ce fut son retour à la li. Son insensibilité passée, le voile de l’oubli se cjira, et, comme si elle se réveillait d’un long som- . de douze mois.. elle se retrouva entourée de son i-père, de sa grand’mère, de leurs vieux amis la vieille maison de Soreham. Elle s’éveilla en ;ssion de ses facultés naturelles et de ses connaist 1 72 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE sances antérieures, mais sans le moindre souver(]i>' ce qui s’était passé pendant l’intervalle d'une aiée, depuis sa première attaque jusqu’à ce moment c iv. tour. Elle parlait, mais n’entendait pas: elle taii. encore sourde; mais, pouvant lire et écrire ccrnio autrefois, elle n’était plus privée de communicjon avec ses semblables. A partir de ce moment, ses ro* grès furent rapides, quoiqu’elle soit restée sirde quelque temps encore. Elle comprenait aux mive^i ments des lèvres ce que disait sa mère (mais sa èr« seulement), et elles conversaient ensemble rapideenj et facilement. Elle n’avait aucune idée du change enl' qui s’était produit chez son amant pendant son ét de- A seconde conscience ». Une explication péniblM nécessaire. Elle la supporta bien. Depuis, elle a.,mj jglètement recouvré sa santé physique et intiec-! tuelle *. » I Nous verrons plus tard, après avoir parcouru )uij l’ensemble des faits, quelles conclusions généralesut) le mécanisme de la mémoire ressortent de sa pa o-' logie. Pour le moment, nous nous bornerons à csk ques remarques que suggèrent les cas précédents, a Il faut d’abord observer que, quoiqu’ils soient la*' fondus par les médecins sous le titre commun d'n> nésies totales, ils appartiennent en réalité, aupoirde vue psychologique, à deux types morbides différd# Le premier type (représenté par les cas de Vilb,^ Laycock, Mortimer Grenville, etc., etc.) est de bu- coup le plus fréquent. Si nous n’en avons donné qin; petit nombre d’exemples, c’est pour ne pas fatigud^ 1. Dunn, in the Lanott, 1845, oovember 16-29, ap. Carpe ir, LES AMNÉSIES GÉNÉRALES 73 3Cteur par une répétition monotone et sans profit. Ce ui le caractérise psychologiquement, c’est que l’am- ésic ne porte que sur les formes les moins automatiques t les moins organisées de la mémoire. Dans les cas qui ppartiennent à ce groupe morbide, on ne voit clispa- lître ni les habitudes, ni l’aptitude à un métier ma- uel, à coudre, à broder, ni la faculté de lire, d’écrire, e parler sa langue ou d’autres langues: en un mot, i mémoire sous sa forme organisée ou semi-organisée ;ste indemne. La destruction pathologique est limitée jx formes les plus élevées et les plus instables de la émoire, à celles qui ont un caractère personnel e' li, accompagnées de conscience et de localisation ins le temps, constituent ce que nous avons appelé, iins le précédent chapitre, la mémoire psychique pro- [•ement dite. — De plus, on doit remaïquer aussi que i.mnésie porte sur les faits les plus récents; que, par¬ lât du présent, elle s’étend en arrière sur une période t durée variable *. Au premier abord, ce fait peut irprendre, parce que rien ne paraît plus vif et plus (’t que nos souvenirs récents. En réalité, ce résultat logique, la stabilité d’un souvenir étant en raison ;-ecte de son degré d’organisation. Je n’insiste pas i’ ce point, qui sera longuement examiné ailleurs.
La raison physiologique des amnésies de ce groupe ipeut donner lieu qu’à des hypothèses, et il est pro¬ nie qu’elle varie suivant les cas. D’abord (observaii de Laycock en particulier), la faculté d’enregistrer I Je dois cepeodant menlionner im fait rapporté par Brown toard, d’après lequel un malade à la suite d’une attaque l'Oplexie aurait perdu la mémoire de cinq années de sa vie.
( cinq ans, qui comprenaient l’époque de son mariage, finis- int juste six mois avant la date de son attaque. ° ItiuoT. — Mémoire.
5 74 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE les expériences nouvelles est suspendue temporal i-: muit: à mesure qu’ils paraissent, les états de cr- science disparaissent sans laisser de trace. Mais is | souvenirs précédemment enregistrés pendant des - j mailles, des mois, des années, que deviennent- ils? s ■ ont duré, ils ont été conservés et rappelés; ils sei- 1 blaient une acquisition stable, et cependant, à lijî place, il ne reste qu’un vide. Le malade ne le corne, que par artifice et indirectement, à l’aide du térri- gnage d’autrui et de ses réflexions personnelles li'i rattachent tant bien que mal son présent à ce qui li. reste de son passé. Les observations ne dirent pas q il i comble jamais ce vide par une réminiscence diieô. ^ On peut dès lors faire également deux suppositior O ou bien que l’enregistrement des états antérieurs it effacé; ou bien que, la conservation des états an- rieurs persistant, leur aptitude à être ravivés par 'Si associations avec le présent est anéantie. Nous somrsi hors d’état de décider pertinemment entre les docj hypothèses.
Le deuxième type morbide, peu fréquent, est repie senté par les cas de Sharpey et de Winslow (l’obs -i vation de Dunn forme une transition vers le groie’ des amnésies intermittentes). Ici, le travail de destr;-j tion est complet; la mémoire sous toutes ses formes - organisée, semi-organisée, consciente — est abol;t c’est l’amnésie complète. Nous avons vu que les a-» leurs qui l’ont décrite comparent le malade à un enfltj et son esprit à une table rase. Cependant ces expr(-i sions ne doivent pas être prises au sens rigoureux. L cas de rééducation que nous avons relatés montrit^ que, si toute l’expérience antérieure est anéantie,! I reste cependant dans le cerveau quelques aptitucs'É LES AMNESIES GÉNÉRALES 75 : latentes. L’extrême rapidité de la nouvelle éducation, 1 surtout dans les derniers temps, ne s’expliquerait pas 1 sans cela. Les faits portent invinciblement à croire que ; ce retour, qui paraît l’œuvre de l’art, est surtout l’œu¬ vre de la nature. La mémoire revient parce qu’aux I éléments nerveux atrophiés succèdent avec le temps d’autres éléments qui ont les mêmes propriétés pri- ' mitives et acquises que ceux qu’ils remplacent. Ceci démontrerait encore la relation qui existe entre la j mémoire et la nutrition.
[ Enfin, car toutes les observations d’amnésie ne se laissent pas réduire à une seule formule, dans les cas f où la perte et le retour de la mémoire sont brusques, il ' est difficile de ne pas voir l’analogue de ces phéno- 1 mènes d’arrêt de fonction ou d’ « inhibition » que la physiologie étudie actuellement avec ardeur et dont ion sait si peu de chose.
Nous n’indiquons ces conclusions qu’en passant. 11 serait prématuré de nous y arrêter maintenant. Conti¬ nuons notre revue des faits, en étudiant les amnésies périodiques.
U L’étude des [^mnésies à /orme périodiqué est bien plus propre à mettre en lumière la nature du moi et Eles conditions d’existence de la personne consciente qu’à nous montrer le mécanisme de la mémoire sous un aspect nouveau. Elle constitue un chapitre intéres- tsant d’un travail qui n’a jamais été fait sous sa forme ^complète et auquel on pourrait donner pour titre: Des maladies et des aberrations de la personnalité. Il nous 76 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE sera très difficile de ne pas glisser à chaque instan dans ce sujet. J’essaj^crai de n’en dire que ce qui es indispensable pour la clarté de l’exposition. * Je serai sobre de faits: ils sont assez connus. L’étud des cas appelés « de double conscience » est fort à 1 mode. L’observation si détaillée et si instructive d D'’ Azam, en particulier, a fait comprendre au publi mieux que toute définition en quoi consiste l’amnési périodique. Je me bornerai donc à passer en revue le r cas principaux, en allant de la forme la plus parfait d’amnésie périodique aux formes qui n’en sont guôr < que l’ébauche.
I. Le cas le plus net, le plus franc, le plus comple d’amnésie périodique est celui qui a été rapporté pa ■d Macnisli dans sa Philos'ophy ofsleep et qui depuis a ét il souvent cité. « Une jeune dame américaine, au bou H d’un sommeil prolongé, perdit le souvenir de tout c (J| qu’elle avait appris. Sa mémoire était devenue un' ■ table rase. 11 fallut tout lui rapprendre. Elle fut obli J gée d’acquérir de nouveau l’habitude d’épeler, de lire d’écrire, de calculer, de connaître les objets et les per i sonnes qui l’entouraient. Quelques mois après, elle fu il reprise d’un profond sommeil, et, quand elle s’éveilla J elle se retrouva telle qu’elle avait été avant son preinie •! sommeil, ayant toutes ses connaissances et tous le;.i souvenirs de sa jeunesse, par contre ayant complète: ' ment oublié ce qui s’était passé entre ses deux accès Pendant quatre années et au delà, elle a passé périodi ^uement d’un état à l’autre, toujours à la suite d’uri long et profond sommeil. Elle a aussi peu con ■ acience de son double personnage que deux personne:; LES AMNÉSIES GÉNÉBALES 77 distinctes en ont de leurs natures respectives. Par exemple, dans l’ancien état, elle possède toutes ses connaissances primitives. Dans le nouvel état, elle a seulement celles qu’elle a pu acquérir depuis sa ma¬ ladie. Dans l’ancien état, elle a une belle écriture. Dans le nouveau, elle n’a qu’une pauvre écriture ma¬ ladroite, ayant eu trop peu de temps pour s’exercer. Si des personnes lui sont présentées dans un des deux états, cela ne suffit pas; elle doit, pour les conurîlre d’une manière suffisante, les voir dans les deux états. Il en est de même des autres choses *. » En laissant de côté, pour le moment, ce qui con¬ cerne l’alternance des deux personnalités, il faut re* marquer qu’il s’est formé ici deux mémoires complètes et absolument indépendantes l’une de l’autre. Ce n’est pas seulement la mémoire des faits personnels, la mé¬ moire pleinement consciente qui est coupée en deux parties qui ne se mêlent jamais et s’ignorent récipro¬ quement: c’est même cette mémoire semi-organique, semi-consciente qui permet de parler, de lire et d’écrire. L''observation ne nous apprend pas si cette scission de la mémoire s’est étendue même aux formes purement organiques, aux habitudes; si la malade a été obligée, par exemple, de rapprendre à se servir de ses mains pour les besognes les plus vulgaires (manger, s’ha¬ biller, etc.). Même en supposant que ce groupe d’ac¬ quisitions soit resté intact, la séparation en deux groupes tranchés et indépendants est encore aussi complète qu’un observateur difficile peut le souhai- er.
l.Macnish, dans Taine. De V Intelligence, t. I, p. 165, et dans ilombe, System of Vhrenology, p. 173.
78 les maladies de la mémoire Le D’' Azam a relaté un fait qui se rapproche du précédent, quoique beaucoup moins net. La mémoire normale disparaît et reparaît périodiquement. Dans l’intervalle, il ne se forme pas une mémoire nouvelle; mais le malade conserve quelques faibles débris de l’ancienne. C’est du moins ce que l’on peut inférer d’une observation dont les détails psychologiques ne sont pas toujours précis *. Il s’agit d’un adolescent qui, à la suite d'accidents hystériques ou choréiques, perd complètement la mémoire du passé, a oublié tout ce qu’on lui a enseigné, ne sait plus lire, ni écrire, ni compter, et ne reconnaît plus les personnes qui l’en¬ tourent, sauf son père, sa mère et la religieuse qui le soigne. On voit cependant que, tant que dure cette amnésie (et elle dure d’ordinaire un mois), le jeune homme peut monter à cheval, conduire une voiture, vivre de la vie ordinaire et dire très régulièrement ses prières au moment convenable. La mémoire revient < en général brusquement. Autant qu’on en peut juger, q ce qui se produit ici, c'est une suspension périodique I de la mémoire sous ses formes instables et demi-sta- i blés ou, si l’on préfère, conscientes et demi-conscientes t (la conscience étant en général en raison inverse de la i stabilité). Mais tout ce qui est mémoire organisée, ij routine, n’est pas entamé: les dernières assises de la i mémoire tiennent bon. Je ne veux d’ailleurs pas in- | sister sur une observation qui est trop écourtée pour,i l’interprétation psychologique.
1. Bevue scientifique, 2i décembre 1877. Il est dit par exemple «j que, pendant un de ses accès, le malade « peut causer avec in | telligence et vivacité, sans avoir cependant recouvré la mé- 79 LES AMNÉSIES GÉNÉRALES II, Une deuxième forme, moins complète et plus fré- uente de l’amnésie périodique est celle dont le D^Azain ous a donné une description si intéressante dans le îs de Félida X...et dont le Dufay a rencontré analogue chez l’une de ses malades. Ges cas sont si Dnnus et les documents originaux sont si faciles à con- jlter qu’il suffira de les résumer en quelques mots. Une femme, hystérique, est atteinte depuis 185G d’un ngulier mal qui la fait vivre d’une double vie, passer Iternativement par deux états que M. Azam désigne DUS les noms de « condition première » et « condition Dconde ». Si nous prenons cette femme dans son état ormal ou condition première, elle est sérieuse, grave, éservée, laborieuse. Subitement, elle paraît prise de ommeil, elle perd la conscience, et, quand elle revient elle, nous la trouvons en condition seconde. Dans ce ouvel état, son caractère a changé: elle est devenue aie, turbulente, imaginative, coquette. « Elle se sou- ient parfaitement de tout ce qui s’est passé pendant ;s autres états semblables qui ont précédé pendant T, vie novmale. » Puis, après une période plus ou moins Dngue, elle est de nouveau prise de torpeur. Quand lie en sort, elle se retrouve dans sa condition pre¬ mière. Mais, dans cet état, elle a oublié tout ce qui 'est passé dans sa condition seconde; elle ne se sou- ient que des périodes normales antérieures. Ajoutons ue, à mesure que la malade avance en âge, les périodes 'état normal (condition première) deviennent de plus n plus courtes et rares et que la transition d’un état l’autre qui durait autrefois dix minutes se fait main- enant avec une rapidité insaisissable.
Tels sont les traits essentiels de cette observation, n vue de notre étude spéciale, elle peut se résumer I Il 80 lES MALADIliS DE LA MÉMOIRE \ ' en quelques mots. La malade passe alternativeme, par deux états: dans l’un, elle a toute sa mémoire; da: i l’autre, elle n’a qu’une mémoire partielle, formée » ^ tous les états de même nature qui se soudent ei| ^ tre eux. i Le cas de la malade de Blois rapporté par. ( D' Dufay est analogue. Pendant la période qui correi i pond à la « condition seconde » de Félida, la malac h « se rappelle les plus petits faits, qu’ils aient eu lieu ' •1. l’état normal ou pendant l’état de somnambulisme., « 11 y a aussi le même changement du caractère, et,pei dant sa période de mémoire complète, la malade que f lifie son état normal « d’état bête » < Il importe de remarquer que, dans cette forme d 1 l’amnésie périodique, il y a une partie de la mémoir l qui n’est jamais atteinte, qui subsiste dans un éta • comme dans l’autre. « Dans ces deux états, dit 1' I D'‘ Azam, la malade sait parfaitement lire, écrire ^ compter, tailler, coudre. » Il n’y a pas ici, commi: dans le cas de Macnish, une scission complète. Le formes demi-conscientes de la mémoire coopèrent éga^ ' lement aux deux formes de la vie mentale.
III. Pour terminer notre exposé des divers modes (Faran.ésie périodique, mentionnons certains cas qu n’en donnent que l’ébauche: ils se rencontrent ^^5 J le somnambulisme naturel ou provoqué. Générale- 1 ment, les somnambules, leur accès passé, n’ont aucun 3 souvenir de ce qu’ils ont dit ou fait; mais chaque crise > 1. Pour les détails, voir Azam. Revue scientifique, IBIQ, 20 mai, < G septembre; 1877, 10 novembre; 1879,8 mars; et Dufay, ibid., LES AMNÉSIES GÉNÉnALES 81 ramène le souvenir des crises précédentes. Il y a des exceptions à cette loi; mais elles sont rares. On a sou¬ vent cité, d’après Macario, l’histoire de cette fdle qui lut violée pendant un accès et n’en avait aucune con¬ naissance au réveil, mais qui, dans l’accès suivant, révéla le fait à sa mère. Le D’’ Mesnet a été témoin d’une tentative de suicide poursuivie avec beaucoup de hicidité par une malade pendant deux accès consé¬ cutifs Une jeune servante, pendant trois mois, croyait tous les soirs être un évêque, parlait et agis¬ sait en conséquence (Combe), et Hamilton nous parle d’un pauvre apprenti qui, dès qu’il s’endormait, se croyait père de famille, riche, sénateur, reprenait chaque nuit son histoire très régulièrement, la racon¬ tait tout haut, très distinctement et reniait son état d'apprenti, quand on l’interpellait à cet égard. 11 est inutile de multiplier des exemples qui se trouvent par¬ tout et dont la conclusion évidente, c’est qu’à côté de la mémoire normale il se forme pendant les accès une mémoire partielle, temporaire et parasite.
En résumant les caractères généraux des amnésies périodiques tels q'ue ces faits nous les montrent, nous .pouvons d’abord la constitution de deux mémoires.
, Dans les cas complets (Macnish), les deux mémoires 'ioTTr^exclusivès l’une de l’autre; quand l’une paraît, ’autre disparaît. Chacune se suffit; chacune réclame oour ainsi dire son matériel complet. Cette mémoire irganisée, qui permet de parler, de lire, d’écrire, n’est oas un fonds commun aux deux états. 1) se forme pour îhacun une mémoire distincte des mots, des signes graphiques, des mouvements pour les tracer.
5.
82 LES MALADIES DE LA MÉMOIRE Dans les cas incomplets (Azam, Dufay, somnambu¬ lisme), avec la mémoire normale alterne une mémoire partielle. La première embrasse la totalité des états de conscience; la seconde, un groupe restreint d’états qui par un triage naturel se séparent des autres et forment dans la vie de l’individu une suite de tron¬ çons qui se rejoignent. Mais elles gardent un fonds commun constitué par les formes les moins stables, les moins conscientes de la mémoire qui entrent indif¬ féremment dans les deux groupes.
Le résultat de cette scission de la mémoire, c’est que l’individu s’apparaît à lui-même — ou du moins ’ aux autres — comme ayant une double vie. Illusion naturelle, le moi consistant (ou paraissant consister) dans la possibilité d'associer aux états présents des i états qui sont reconnus, c’est-à-dire localisés dans le passé, suivant un mécanisme que nous avons essayé de décrire précédemment. Il y a ici deux centres distincts « d’association et d’attraction. Chacun attire un groupe 4 d’états et reste sans influence sur les autres. * Il est évident que cette formation de deux mémoires o dont chacune exclut l’autre en totalité ou en partie fl ne peut pas être un fait primitif; c’est le symptôme 1 d’un processus morbide; c’est l’expression psychique < d’un désordre qui reste à déterminer. Ceci nous con- i duit, à notre grand regret, à traiter en passant une grosse question: celle des conditions de la person- < nalité.
Laissons d’abord de côté l’idée d’un moi conçu i comme une entité distincte des états de concience. i C’est une hypothèse inutile et contradictoire; c’est! une explication digne d’une psychologie à l’état d’en* i fance, qui prend pour simple ce qui paraît simple, qui ■ 83 LES AMNÉSIES GÉNÉUALES