3° La tolérance des écarts de régime; c'est la déli- nition même de la santé. Le degré de la santé ne se constate pas dans une vie régulière et sage; il faut un écart de régime pour la mettre à l'épreuve, et voir si elle est stable ou instable. Lorsqu'un sujet fait un excès de table ou de boisson, lorsqu'il est obligé de veiller toute une nuit sans un instant de repos, ou de faire une marche très longue et fatigante, on peut constater alors, i)ar la manière dont son organisme supporte cet écart de régime et le répare, quelle est la qualité de sa santé. Mais àl'état de régime ordinaire, cette qualité est fort difficile à apprécier, même pour un médecin; les signes objectifs font le plus souvent défaut; 4° La longévité. Elle paraît distincte, en quelque mesure, des qualités précédentes, et elle est géné_ 44 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS ralement la conséquence d'une influence héréditaire.
Par opposition à l'état de santé, la force physique résulte de deux ordres principaux de facteurs: le degré du développement corporel (taille, poids, autres mesures anatomiques) et la quantité de travail qu'un individu est capable de produire en un temps donné. Ici aussi, il faudrait faire des distinctions; dans la mo- tilité, on distinguerait l'adresse, la vitesse, l'élégance et la force; celle-ci à son tour doit être considérée à un double |)oint de vue: le maximum de force pou- vant être atteint à un moment donné; et d'autre part la prolongation de l'eiTort et l'endurance, c'est- à-dire la résistance à la fatigue.
Après avoir montré le nombre, la variété et la complexité des qualités que l'on comprend sous les noms de force ithysique, il est bon d'ajouter que, malgré notre analyse, il peut être utile en pratique de considérer cet état physique en bloc; car, en moyenne, lorsque les enfants sont grands, pesants de corps, vigoureux de leurs muscles, ils sont en bonne santé; et d'autre part, le moyen le plus sûr, le plus expéditif de mesurer l'état de santé d'un groupe d'en- fants est encore de mesurer leur état physique; le procédé serait à critiquer, si on l'appliquait à un en- fant particulier; il devient absolument légitime pour un groupe.
Nous donnerons les noms de vigueur et de chètivité à cet ensemble, suivant le degré où il se réalise.
Parlons d'abord de l'état de santé; nous n'en dirons que deux mots, car cette étude n'appartient pas au sujet de notre livre; nous ne faisons pas ici de médecine, mais de la pédagogie psychologique. L'étude de l'état de santé appartient non pas à l'instituteur, mais au médecin. Seulement, comme l'instituteur est toujours présent en classe, et tient les enfants sous une surveillance continue, il a l'occasion I LE CORPS DE l'enfant 45 (le faire bien des constatations qui échappent au mé- decin et dont il peut avertir ce dernier. D'une enquête laite avec la collaboration de M. l'Inspecteur Lacabe. sur l'état physique et intellectuel des élèves qui oc- cupent le dernier cinquième du classement dans les compositions, il résulte que nombreux sont les en- fants dont les insuccès scolaires s'e.\'[)liquent par la chétivité. Les correspondants de l'enquête ont envoyé souvent des notices ainsi conçues: « Cet enfant de huit ans est somnolent, endormi, atone; il n'a jamais répondu à une question posée; irréprochable au point de vue de la discipline, il est inerte pendant la récréation, triste et timide. Sa taille est en retard de quatre ans. il est chétif. maigre, sans forces. Sa famille est dans la misère, et ne porte au- cune attention à son travail, » « Cette petite fille de dix ans. en relard de deux ans...déploie une grande activité physique...mais elle possède un tempérament maladif. En six mois, elle a quatre-vingts absences. Milieu social: misère. » Lorsque l'on constate chez un enfant un état mala- dif, absence de forces, corps chétif, pas de disposition à jouer, maigreur, teint pâle, etc.. il est évident qu'on doit prendre vis-à-vis de lui une attitude bien spéciale; s'il montre de la paresse, de l'indolence, parfois même de l'insubordination, il ne faut pas le gronder, le ré- primander, ni surtout le punir pour des fautes dont il n'est pas responsable; il faut se dire que le vrai cou- pable, c'est un tube digestif qui digère mal ou qui est mal nourri, c'est un estomac dilaté, c'est un sang qui n'est pas assez riche, c'est un système nerveux qui est mal équilibré, c'est une respiration gênée par des végé- tations du fond de la gorge, c'est une période de for- mation qui produit une crise morale, ce sont peut- être aussi les premiers symptômes de cette maladie si grave qu'on appelle la démence précoce; il est évi- dent que si ces malaises d'origine physique peuvent 46 LES IDEES MODERNES SUR LES E\FAI\TS èlre amendés en |)artie par des encouragements mo- raux et une sug^^eslion raisonnable, les punitions consistant à priver l'enfant de récréation, de mouve- ment et d'air, ou h lui faire copier des lignes, ou à augmenter sa charge de devoirs, vont à l'encontre du but qu'on désire atteindre; ce n'est pas la punitioa scolaire qui modifie les sécrétions de l'estomac et corrige l'anémie du sang.
Tout ce que le maître peut faire, c'est d'intervenir avec douceur pour épargner à l'enfant de trop grandes fatigues, pour l'exciter à prendre un j)eu d'exercice, le faire jouer avec des camarades au caractère doux, lui faire faire quelquefois des mouvements respira- toires, encourager ses moindres elforts. lui en tenir grand compte et ainsi de suite. Le rôle principal dans cette affaire est celui du médecin scolaire.
C'est un rôle qui, jusqu'ici, a été bien réduit; on fait de lui le médecin des bâtiments; et it ne s'inté- resse à la santé des enfants que s'ils sont atteints d'une maladie épidémique. Récemment, des méde- cins hygiénistes ont projjosé toute une extension, très importante, du service médical scolaire. Ils désirent que le médecin suive l'état de croissance et l'état de santé de chaque enfant; il fera sur cet enfant tous les trois mois, ou tous les six mois, des mesures de taille, poids, circonférence de poitrine; il examinera le fonctionnement de la vision et de l'audition; il constatera l'état du système nerveux, du tube digestif, du poumon, du système osseux, de la peau; et toutes ses mensurations et constatations seront écrites par lui sur un carnet individuel consacré à chaque enfant. Voilà bien de la paperasserie, et des examens bien longs, si le médecin doit examiner lun après l'autre, à chaque trimestre, les trois cents à six cents enfants d'une école primaire. Nous avons montré ailleurs ({u'on pourrait en tout cas épargner du temps en: chargeant l'instituteur de tout ce qui est mensuration LE CORPS DE L E\FA\T et examoii des organes des sens. Mais j)eii importe ce détail, qui n'est que secondaire; ce qu'il faut surtout mettre en relief, c'est l'idée que les médecins se font des services que le carnet sanitaire rendra aux enfants. Pour que ces services ne soient pas purement fictifs, il faudrait que les attributions du médecin scolaire fussent conçues autrement qu'on ne les con- çoit actuellement.
Actuellement, on veut en etTet que le médecin sco- laire, après avoir examiné un enfant malade ou pré- disposé, et si cet enfant n'a point une maladie conta- gieuse, ne prescrive aucune sorte de traitement; on veut même qu'il ne formule aucun diagnostic, et qu'il se contente de faire signaler aux familles que leur enfant a besoin de soins médicaux, sans ajouter un seul mot. Cette réserve est imposée par le désir de res- pecter les droits des médecins non scolaires, et de ne pas leur faii-e une concurrence très sérieuse. Ceux-ci en effet perdraient tous leurs clients si les médecins scolaires les soignaient gratuitement.
Il y a là un bel exemple de fraternité profession- nelle, et nous l'admirerions de tout cœur, si la santé des enfants n'en faisait les frais. C'est peut-être cette partie de la question qu'on oublie trop; et notre avis est que si ce sont les malades qui font vivre le médecin, il n'en résulte pas que les malades soient faits pour le médecin. En restreignant outre mesure l'initiative du médecin scolaire, on rend sa fonction bien ])eu importante; quand l'écolier malade ou maladif a])partient à un milieu aisé, sa famille, dans la [tlupart des cas. aura son médecin traitant, et saura déjà à quoi s'en tenir sur la santé de l'éco- lier; l'avertissement du médecin scolaire ne lui ap- lirendra rien de très nouveau. Quand, au contraire, il s'agit d'un enfant qui appartient à un milieu l)auvre. il y a des chances pour que les parents n'aient jamais consulté de médecin; et il y a des chances 48 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS aussi pour que ces parents continuent à n'en pas consulter, afin de ne pas payer le prix de la consul- tation et du traitement, et même afin d'éviter le dérangement d'une visite. C'est donc surtout aux enfants des classes jiauvres qu'il faudrait assurer à l'école une consultation médicale gratuite; l'intérêt des enfants le demande; et cet intérêt est vraiment assez grand pour faire négliger toute autre considé- ration.
Nous avons envisagé les cas vraiment graves où l'état physique des enfants révèle un état de maladie chronique ou aiguë; ce sont là des cas exceptionnels. Ceux-là mis à part, il faut se préoccuper de savoir si le développement corporel d'un enfant se fait ou non d'une manière normale; c'est une {lartie de la question qui est moins médicale, et qui intéresse davantage la pédagogie proprement dite: elle est aussi plus accessible à l'expérimentation et à des conclusions précises, car l'état de développement corporel se juge mieux que l'état de santé. Voici les raisons pour lesquelles un maître doit se préoc- cuper du développement corporel de ses écoliers, et voici les conditions où cet examen physique doit surtout se faire.
Tout d'abord, l'âge d'un enfant est lié à son dévelop- pement. 11 faut distinguer entre deux sortes d'âges: l'un est l'âge chronologique, qui résulte de la date inscrite sur l'acte de naissance; l'autre est l'âge ana- tomique et physiologique, qui est exprimé par la hau- teur de la taille, par le poids, par la force musculaire, le développement de la dentition et du système pileux, le timbre de la voix, et tous les autres signes révélateurs de la maturité. Normalement, ces deux âges, le chronologique et le physiologique, se cor- respondent; mais ils se corresjtondent avec de nom- breuses exceptions. Il n'est pas rare de rencontrer i LE CORPS DE l'enfant 49 (les enfants qui sont plus âgés ou moins âgés que leur âge légal; et l'avance ou le retard s'élève parfois à deux ans, à trois ans, l'arement à plus. Comment faut-il juger l'âge de l'enfant dans ces cas de désac- cord? On a souvent à prendre en considération l'âge d'un enfant, par exemple pour la classe où on le place, ou pour les examens auxquels on lui permet de se présenter; les règlements fixent même pour certains examens des limites d'âge. Il paraît naturel de tenir surtout compte de l'âge physiologique, car c'est bien l'âge réel, effectivement vécu; l'autre n'est (ju'une fiction.
Autre question: il est important de connaître et de mesurer les forces physiques d'un individu pour savoir quel est l'entraînement ])hysique dont il a besoin, quels sont les exercices qui sont appropriés à son corps, et à quelle dose il faut lui distribuer les leçons de gymnastique. Ces leçons sont de divers ordre; et malgré la suppression générale des agrès, qui est de mode aujourd'hui, il reste toute une série d'exercices qui n'exigent pas la même quantité d'effort, et n'entraînent pas la même quantité de fatigue. La culture physique doit évidemment s'adap- ter à la valeur physiologique de chaque individu; ce ([ui est bon pour l'un peut être mauvais pour un autre. Il est absurde de soumettre au même travail musculaire des sujets qui se distinguent par d'énormes différences de développement physique; c'est absurde et dangereux. Il est un certain degré de fatigue qu'il ne faut pas craindre de rechercher, car elle est salutaire pour le corps, elle en chasse les déchets, et elle se répare vite; mais lorsque la fatigue dépasse une certaine limite, l'organisme a de la peine à se réparer, il y a du surmenage, de l'épuisement et de l'intoxication. Par conséquent, si on ne tient i)as compte de l'état des forces des individus, si on 50 50 LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS confond les Torts et les faibles dans une même escouade, on risque de leur demander un travail qui sera insuffisant pour exercer les uns, excessif et débilitant pour les autres. Ce que nous disons là de la gymnastique s'applique à plus forte raison aux jeux ordinaires, dont l'effet, quand ils sont bien gradués, est excellent. On ne saurait applaudir sans réserve aux programmes de certaines écoles nouvelles, par cela seul qu'elles font une part immense à la vie ])hysique des écoliers. Le surmenage physique est tout autant à éviter qde le surmenage intellectuel.
Ce n'est pas seulement la gymnastique qu'il faut doser, c'est aussi les sports. Aujourd'hui, le goût des sports est très répandu dans la jeunesse; c'est même une des marques les plus curieuses de notre temps, et les plus heureuses -, la bicyclette, l'aviron, le foot- ball, et tous ces autres jeux de pelouse que nous avons empruntés aux Anglais, sont extrêmement en faveur; le petit écolier chétif. à lunettes, le fort en thème du temj)s jadis est presque devenu un mythe; en tout cas, il est beaucoup moins considéré, imité, envié. Tous les physiologistes ont applaudi à ce mouvement général, ils y ont vu un moyen de régénération pour la race; les patriotes se sont émus, ils ont été per- suadés que cette culture physique intensive nous donnerait de meilleurs soldats. Malgré toutes ces raisons, on commence à remarquer que les excès de sport ne sont ])oint. comme on l'a cru naïvement, toujours favorables à la santé, bien au contraire.
Dans les collèges et lycées, où la vie sportive est adoptée avec le plus de ferveur, le niveau des études a baissé. C'est là une application d'une règle qu'on peut considérer comme générale; une certaine dose d'exercice physique est excellente pour l'entretien de' la santé et peut influer aussi, par contre-coup, et très légèrement, sur le développement de l'intelligence; mais, quand celte dose est dépassée, il se produit LE CORPS DE l'enfant 51 dans l'organisme ce qu'on remarque dans tout budget: une dépense sur un chapitre entraine une économie nécessaire sur un autre; en d'autres termes. tro|» d'exercice physique nuit à la culture intellectuelle. C'est une raison i)Our regarder de très près quels sont les enfants qui prennent [)art aux exercices les plus fatigants et les plus violents; c'est une raison surtout pour que les maîtres et les parents jugent sans faiblesse l'état des forces de leurs enfants et ne jtermettent à ceux-ci que des exercices ne dépassant jias leurs pouvoirs physiques réels, et ne nuisant pas à leurs études.
L'examen des forces physiques a aussi son utilité, lorsqu'on se décide à envoyer un enfant dans une école de plein air. ou dans ces colonies scolaires de la camjtagne ou du bord de la mer, qui sont destinées à tonilier. par une vie physique bien saine, les enfants anémiés des grandes villes. La balance et la toise pourraient être utilisées, au départ des enfants et au moment de leur retour, pour vérifier dans quelle mesure ils ont profité du séjour dans la colonie de vacances, et pour savoir, par suite, si le régime adopté était meilleur ou moins bon qu'un autre. (Jn procède très souvent aujourd'hui à ces mensurations; mais elles sont faites dans un tel esprit d'optimisme et de réclame qu'elles nous paraissent suspectes. Ceux qui les font ne savent pas le premier mot des pi'é- cautions qui sont absolument indispensables pour assurer la sincérité des opérations; ces précautions, nous les signalerons tout à l'heure.
Lorsque les enfants sont devenus des jeunes gens et quittent le milieu scolaire pour entrer dans la vie, à ce moment-là encore une cote de leurs (pialités physiques serait bien utile à prendre; elle donnerait M l'élève et à ses parents des renseignements précieux sur les professions et métiers pour lesquels ce sujet <'st If [ilus apte: et. du même coup, l'élève a]»pren- O- LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS drait h no pas faire fausse route, en s'engageant dans des occupations où la demande est supérieure à ses forces physiques. Chaque métier, peut-on remarquer, exige une dépense physique différente; l'ouvrier doit être plus fort que l'employé; le manœuvre dépense plus de ses muscles que l'ouvrier d'art; et. dans le métier du bâtiment, le travail du fer réclame des sujets plus résistants que le travail du bois; le peintre en bâti- ments n'a pas besoin d'être aussi robuste que le ma- çon. Le mineur, qui vit sous terre, doit avoir plus de résistance que celui qui travaille à l'air libre. Que d'in- fortunes, que de déboires on éviterait, si le maître pouvait discrètement instruire chaque élève de ses capacités, et lui montrer le chemin où il peut s'enga- ger sans péril! Il y aurait moins de déclassés, moins de mécontents, moins de révolutionnaires; il y aurait surtout moins de mortalité.
C'est ainsi que. pour peu qu'on y réfléchisse, on s'aperçoit avec étonnement qu'il y a un nombre considérable de problèmes d'éducation qui pourraient se résoudre de la manière la plus satisfaisante par l'examen physique des élèves. Et nous ne sommes pas encore au bout de notre énumération. Nous cite- rons encore deux questions.
La première de ces questions, c'est la valeur com- parative de deux systèmes de gymnastique, l'ancienne gymnastique française, avec exercices d'agrès pour les membres supérieurs, et la gymnastique suédoise. C'est cette dernière qui triomphe aujourd'hui. La discussion a été purement théorique; aucune expé- rience, aucun contrôle n'est intervenu; on n'y a même pas songé, tant on aime peu réfléchir, tant on préfère l'engouement et la mode. Il serait cepen- dant bien simple de rechercher sur deux groupes suffisamment nombreux d'élèves quel est le mode de gymnastique qui profite le plus à leur corps.
Dernière question, l'internat. Est- il exact quef LE CORPS DE l'enfant 53 rinternat-prison. qui a attristé la jeunesse de tant d'iiommes de notre génération, soit aussi malsain pour le développement corporel que pour le déve- loppement de l'esprit? Il est encore facile de le savoir, en comparant le développement corporel moyen des internes et des externes. L'influence néfaste produite par les concours, par le surmenage, par l'insalubrité des bâtiments, par les erreurs du régime alimen- taire, tout cela peut se doser avec l'examen physique, bien mieux que par tout autre procédé. Du moment qu'une collection de sujets, placés dans certaines conditions, montrent des signes de déficience phy- sique, de chétivité, il est incontestable que ces condi- tions ne sont point bonnes. Un exemjde à l'appui. Il y a dix ans. je faisais des contrôles de ce genre dans les écoles normales d'instituteurs et d'institu- trices. Je me rappelle encore quelques-unes de mes constatations. Il y eut des écoles où je fus effrayé par la maigreur et la chétivité des élèves que je pesais; on m'apprit que ces élèves, des jeunes fdles, étaient surmenées par un concours dans lequel elles n'arrivaient que dans la proportion d'une sur vingt. On ajouta que les bâtiments de l'école étaient étroits, vieux et insalubres. C'était la confirmation et l'expli- cation de ce que me racontait la balance.
II II LE RAPPORT ENTRE L'INTELLIGENCE ET LE DEVELOPPEMENT PHYSIQUE.
Dans les pages précédentes, nous avons insisté sur un certain nombre de circonstances où il y a un grand intérêt pour les écoliers, pour les familles, pour la société, à ce que la force physique des écoliers soit attentivement mesurée. Nous voulons 5.
54 LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS maintenant examiner une question un peu différente, celle des rapports qui existent entre rintelli;rîence d'un enfant et sa force corporelle. En examinant cette question, qui présente déjà par elle-même un grand intérêt, nous seront amenés à prendre en considéra- tion certains phénomènes sociaux qui sont en train de se produire, sans que personne y fasse grande atten- tion, et qui. un jour ou l'autre, auront une influence énorme sur l'existence de la société.
Commençons par une question toute simple et d'in- térêt purement psychologique.
Peut-on constater une relation quelconque entre l'intelligence d'un écolier et son développement cor- corporel? Beaucoup d'éducateurs, de philosophes, de médecins croient à l'existence de cette relation, qui s'exprime en langue vulgaire par l'aphorisme banal: 7nens sana m corpore sano. Mais si on consulte les résultats de mensurations précises qui ont été faites en divers pays, on s'aperçoit qu'il est bien diflicile de connaitre la vérité. Pour certains auteurs, les enfants les plus intelligents d'une classe ont le plus de vigueur physique, et ils le prouvent avec des chiffres et des statistiques. Pour les autres, ce sont, au con- traire, les derniers élèves, les queues de classe, les cancres, qui montrent le plus beau développement physique, et cela s'atteste également avec des chiffres et dés statistiques. Puis, viennent d'autres auteurs qui démontrent de la même manière que le rai)port cherché entre l'intelligence et le développement physique n'existe pas. Devant ces contradictions, on s'étonne, on hésite, et finalement on devient scep- tique, on se range de l'avis des derniers auteurs, et on conclut que décidément l'intelligence n'a rien à faire avec la force corporelle.
Mais, si on analyse de près tous ces travaux, en se ren- dant compte des méthodes employées, on s'explique assez bien leurs contradictions. Des auteurs, comme LE CORPS DE l'enfant 55 (iilbert'. Boas-, West^. pour juger de rintellijjreuce des enfants, s'en sont remis à Tappréciation des maîtres et ont demandé à ceux-ci de diviser tous les élèves de leur classe en trois frroupes: les plus intelligents, les moyens, les moins intelligents. C'est grâce à cette méthode que ces auteurs ont trouvé un rapport inverse entre le développement corporel et le développement intellectuel, et on comprend bien l'erreur commise. Dabord. les maîtres peuvent se tromper dans leur classement, et. surtout, ils ont tendance à ne pas tenir compte des âges différents des enfants; de là bien des conséquences. Je préfère de beaucoup la méthode adoptée par l'anthropologistç américain Porter, qui, pour apprécier l'intelligence, ne tient compte que du degré d'instruction et décide qu'à éga- lité d'âge, l'enfant le ]»lus intelligent est celui qui occupe la classe la plus avancée. En employant cette méthode, Porter a trouvé que les enfants les plus in- telligents ont sur les autres une supériorité de poids et de taille*.
Voulant me faire là-dessus une opinion personnelle, j'ai pris la peine de mesurer le développement phy- sique de six cents enfants environ d'école primaire; iuis, pour opérer leur classement intellectuel, j'ai employé concurremment deux méthodes. La première, à laquelle il vient d'être fait allusion, pourrait prendre le nom de méthode subjective; elle résulte de l'appréciation des maîtres. La seconde méthode, plus savante, tient compte de la combinaison de deux données: l'âge des enfants et leur degré d'instruc- tion. A égalité d'âge, celui-là est jugé le plus intel- ligent qui est le plus instruit. Comme on sait exacte- 1. Yale Sludies, vol. IL 2. Science, New Séries, vol. I, p. 22.5.
3. Science, New Séries, vol. IV, p. 156 4. Transactions of the Saint-Louis Academy of Science, 56 LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS ment on combien d'années les enfants d'école qui ont une évolution normale doivent parcourir tout le cycle des études, on peut déterminer, pour chacun d'eux s'il est régulier ou s'il est en retard, ou s'il est en avance; o,n peut même savoir si ce retard ou cette avance sont seulement d'un an, ou de deux ans, ou de trois, ou davantage. Ainsi, un enfant de dix ans, qui est à l'école primaire, se trouvera dans le cours moyen, deuxième division, s'il est régulier; si on le rencontre dans le cours élémentaire, deuxième divi- sion, c'est qu'il est en retard de deux ans; si, au contraire, il s'est déjà élevé dans le cours supérieur, il est en avance d'un an. Une notation analogue peut être appliquée aux lycées, aux collèges, à tous les établissements qui présentent un cours d'étude régu- lier. Il suffit de transformer le degré d'instruction par rapport à l'âge en degré d'intelligence pour avoir un classement très intéressant, qui ne résulte point d'une appréciation subjective et toujours un peu arbi- traire des maîtres, mais qui traduit tout un ensemble de résultats, toute la somme d'efforts, d'actes d'at- tention, de mémoire et de jugement que suppose l'ins- truction scolaire. Il est tout naturel de juger l'intel- ligence d'un enfant d'après ses succès scolaires. C'est pour la même raison qu'on juge l'intelligence d'un adulte d'après sa réussite dans la vie.
J'ai employé comparativement ces deux méthodes pour savoir si le degré d'intelligence des élèves est en quelque relation avec leur développement physique. La première méthode, celle qui consiste à utiliser l'appréciation des maîtres, ne m'a absolument rien donné; au contraire, avec la méthode du degré d'ins- truction, je me suis aperçu tout de suite que la rela- tion cherchée devient très claire et très nette. Il a fallu, pour gagner une certitude, étendre beaucoup les recherches, les multiplier dans diverses écoles; heu- LE CORPS DE LENFAXT O I reiisement. j'avais avec moi des collaborateurs coura- fjreux et consciencieux, le docteur Simon, M. Vaney, qui m'ont vaillamment secondé. Nous passons sur les détails des opérations qui ont consisté à prendre en considération le poids, la taille, la largeur des épaules, etc., etc.. mais nous voulons tout au moins citer quelques chitïres qui préciseront les idées. Ceux-ci sont relatifs à deux écoles de garçons: ENFANTS DE DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL DE DÉVELOPPEMENT PHYSIQUE Avancc. Régulier. Relardé, Un court commentaire suffira pour expliquer le sens de ces chiffres. Prenons la première colonne de gauche. Nous y voyons que parmi les enfants avancés de l'intelligence, il y en a 33 qui sont avancés comme développement corporel, 35 réguliers, et 22 retardés. Cette distribution est curieuse; elle montre que les avancés intellectuels sont plus nombreux parmi les avancés physiques que parmi les retardés physiques; mais c'est une règle qui souffre bien des exceptions puisque 22°/o d'élèves à brillante intelligence sont ]»armi les chétifs.
Ainsi, la relation cherchée existe certainement, mais elle n'apparaît que dans les grands nombres; et elle se trouve démentie dans une minorité si imposante de cas qu'elle ne pourrait servir à aucun diagnostic individuel. Si un enfant de douze ans a la taille, le poids, la force musculaire d'un enfant de dix ans, s'il a par conséquent deux ans de retard phy- sique, on n'a le droit de rien en conclure en ce qui concerne son intelligence. Peut-être son intelligence est-elle en retard comme son corps; peut-être est-elle 58 LES IDÉES MODERNES SLR LES ENFANTS d'une force moyenne; ])eut-ètre même est-elle extraor- dinairement précoce.
Nous rencontrons ici. ]iour la première fois, l'occa- sion de signaler une distinction très importante entre les vérités de moyenne et les vérités d'application -Mt individuelle. Certaines dispositions physiques et mo- " raies ne se constatent que par des épreuves répétées sur un grand nombre d'individus; elles ne peuvent servir qu'à des conclusions de grou[)e. Nous en ver- rons bientôt maint exem])le. En voici déjà un très net. fourni par l'étude du développement physique. Cer- taines autres dispositions ont l'intérêt de se prêter à des applications individuelles, parce qu'elles sont le signe d'une qualité qui ne manque jamais. Ainsi le râle sous-crépitant. en médecine, n'est pas un signe générique: c'est un signe certain de ])neumonie. De même, en psychologie, nous trouverons beaucoup de ces signes précieux qui permettent de juger et de ranger un individu.
Pourquoi donc est-ce que la mensuration corpa- relle d'un écolier ne nous renseigne pas avec préci- sion sur sa capacité d'intelligence? Il y a là un défaut de rapport qui choque. Est-ce que l'intelligence n'a pas besoin d'un substratum anatomique? Est-ce (ju'elle n'est pas sous la dépendance d'un cerveau bien conformé, bien irrigué, bien nourri? Est-ce que le cerveau, à son tour, ne dépend ]ias des autres organes, du cœur, de l'estomac, du rein, et aussi du système musculaire et du système osseux? Est-ce qu'il n'y a pas un lien de dépendance entre toutes les jiarties d'un organisme? Et. par conséquent, si l'être j)hysique d'un écolier est vigoureux, est-ce qu'on ne devrait jias trouver la même vigueur dans son être moral?
Sans doute, ces corrélations existent, mais il faut croire qu'elles sont moins simples que notre imagi- nation ne les conçoit; en tout cas. elles sont influen- LE CORPS DE l'eNFA\T 59