SigPhi · Alfred Binet

Les idées modernes sur les enfants

French

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Je veux. pour conclure sur la valeur du spiromètre, citer encore une expérience; comme la plupart de celles dont je parle, elle a été faite dans une école, et les conditions sont d'une si grande simplicité que 72 LES IDEES MODERNES SUR LES E.NFAMS chacun peut la répéter. Il y a quelque quinze ans. j'ai fait, avec divers collaborateurs, des recherches d'ensemble sur la force physique des écoliers, en employant tous les instruments, toutes les méthodes connues à cette époque, pour étudier soit les dimen- sions du corps, soit son rendement physique. On passa en revue, non seulement la taille, le poids, le tour de poitrine, la force musculaire au dynamo- mètre, mais aussi le travail à l'ergographe, et à divers ergographes, la rapidité de la course, la longueur du saut, l'ascension d'une corde, l'extinction d'une bougie à distance, la vitesse des temps de réaction, la vitesse des mouvements graphiques, etc. Tous les résultats obtenus dans chacune de ces épreuves étaient chiffrés, de sorte qu'il nous fut facile de dresser un classement des élèves par épreuves. iSaturellement, tous ces clas- sements ditTéraient un peu; les premiers à la course n'étaient pas les premiers au dynamomètre, et ceux qui montaient le plus vite à la corde lisse n'étaient pas les plus grands de taille.

Nous fîmes alors un classement global, synthétique, - dans lequel chaque épreuve comptait pour un; c'était un classement un peu analogue à celui (pi'on emploie - dans les lycées pour le prix d'excellence. Nous recher- châmes ensuite quelle était l'épreuve particulière qui se rapprochait le plus du classement global, et avait, ^ par conséquent, la valeur représentative la plus forte; ce fut, de beaucoup, l'épreuve du spiromètre. Ainsi se trouve démontrée encore une fois cette vérité im- portante: le spiromètre est l'instrument qui exprime le mieux l'ensemble des forces physiques d'un indi- vidu. Voulez-vous faire choix d'un être résistant à la fatigue, et capable de briller dans une épreuve d( fond; prenez celui qui a le plus de souflle.

On remarquera que les moyens d'étude ilont on se sert pour enregistrer le développement corporel son!

LE CORPS DE l'enfant 73 (le deux catégories bien différentes; les uns sont ana- tomiques, et se passent du concours de l'individu; que l'écolier le veuille ou non, il suffit de le faire mon- ter sur une bascule pour avoir son poids, et il ne peut rien pour le changer. Les autres procédés de mesure sont physiologiques; ils supposent une fonction en activité, et, comme cette fonction est semi-volontaire, il se trouve que la mensuration qui en est faite porte, non seulement sur un état physiologique, mais encore sur un élément moral.

Quand quelqu'un presse le dynamomètre, le chiffre qu'il donne dépend de trois facteurs combinés: 1° La force de ses muscles, c'est-à-dire la structure, le volume, et l'état histologique de ses libres muscu- laires; 2° L'habileté et l'apprentissage; la première fois qu'on prend l'instrument, on s'y adapte mal, on ne sait pas comment mettre les doigts, et, peu à peu, <i on s'exerce, sans permettre toutefois que la fatigue intervienne, on obtient des chiffres de pression en ordre croissant. On a débuté par 32 kilogr.; on re- commence, sans se presser, et on amène 36; on se repose un peu, on reprend, on amène 40. Il n'y a qu'un naïf qui pourrait croire que cette croissance atteste uniquement une augmentation de force due à l'exer- cice. On a surtout augmenté d'adresse. C'est même là, soit dit en passant, une notion importante qu'on néglige trop souvent en pratique.

3° La volonté; on veut plus ou moins serrer fort; on aura plus de volonté, si on est intéressé, excité, •mu, que si on est calme, indifférent, apathique, dis- trait, et, à l'appui, je citerai cet exemple joli: faites serrer un jeune homme quand il est seul, puis faites-le serrer devant une jolie femme, on peut être certain que la seconde fois le chiffre est supérieur; il l'est même sans que le sujet ait la conscience d'avoir donné un effort plus grand: c'est à son insu que sa force 7 74 LES IDÉES MODER.NES SUR LES ENFANTS augmente. Dans les écoles, j'ai mesuré cette augmen- tation artificielle de force physique: on faisait monter l'élève sur une estrade, dans le préau, et on lui adres- sait à haute voix un encouragement bien senti devant tous ses camarades réunis; avec cette excitation, la force augmente en moyenne d'un sixième.

Les mêmes influences s'observent quand on fait usage <lu spiromètre; ce que l'instrument enregistre, ce n'est pas une cjuantité d'air qui dépend uniquement de la capacité des poumons; c'est, en outre, l'effort que l'on fait pour inspirer et expirer, l'habileté avec laquelle on retient son souflle pour l'expulser ensuite, et surtout l'énergie morale qu'on met dans l'épreuve. Ici encore, il suffit de convoquer à l'expérience un témoin d'un autre sexe pourvoir une augmentation sensible des quantités d'air expirées.

Il est donc incontestable que. dans l'appréciation de toutes les fonctions que nous venons de passer en revue, le chiffre qu'on enregistre n'exprime pas seule- ment une force physique, mais une puissance du vouloir. Il serait chimérique de séparer l'individu moral de l'individu physique. Du reste, une telle dis- tinction présenterait-elle une utilité quelconque? Serait- ' elle même légitime? Ce que nous valons physiquement ne dépend j)as seulement de notre poids, de nos muscles, mais de notre énergie morale. C'est notre énergie morale qui commande nos muscles, les oblige encore à se contracter lorsqu'ils sont engourdis et endoloris par la fatigue, c'est elle qui fixe les limites pratiques de notre résistance. Ce ne sont pas des limites fixes, invariables; elles varient au contraire dans la plus large mesure, suivant notre puissance de vouloir, qui est comme l'intense foyer, le centre de notre j)ersonnalilé.

Si nous ])uuvons iournirunc étape énorme ou rester sur notre bicyclette et continuer à pédaler contre le vent et les montées, ce n'est pas toujours parce que LE CORPS DE l'enfant 75 nous avons beaucoup de muscle^ et une larjjre poi- trine et que nous sommes exempts d'une foule de tares; c'est parce que « nous le voulons bien ». Il est donc juste et scientifîquem<?nt exact que la volonté de chacun de nous soit comptée parmi les facteurs de sa force physique.

Dernière question. Comment apprécier la force phy- sique d'un écolier?

A la fin d'une séance d'exploration physique, l'opé- rateur se trouve avoir recueilli toute une cobection de chiffres qui couvrent ses cahiers de notes: chiffres de taille. chiffres de poids, chiffres de largeur d'épaules, chiffres de pression dynamométri([ue. et ainsi de suite. Que signifie tout cet ensemble rébar- batif de chitïres qui ressemblent si peu à la l'éalité vivante qu'on vient de mesurer? Voilà une question que nous aurons souvent à nous poser, car la i)lupart de nos investigations, même les plus psychologiques, tendent aujourd'hui à se résumer dans une quantité mesurable. Après avoir étudié les capacités mentales d'un sujet, nous arrivons à ce résultat de jiouvoir dire: pour la mémoire, tel chiffre; ])our l'attention, tel autre. Il importe donc de se rendre compte que, malgré sa grande apparence de précision, le chitTre n'est qu'un résultat brut dont on ne peut se servir qu'après avoir établi non seulement sa signification, mais encore son interprétation, et comme il y a là une question très générale que nous devons rencon- trer à chaque instant dans ce livre, résolvons-la en une fois et de manière à n'y plus revenir.

Un jeune garçon de dix ans vient de nous être amené. A la suite de nos opérations d'anthropométrie nous avons pris des notes pour ex])rimer ce que cet enfant « vaut physiquement ». Voici le relevé de son bulletin: 76 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS Taille l'°,20.

Poids 26 kilogr.

Spiromètre...1600 litres., Dynamomètre...17 kilogr.

Rien ne montre mieux que ces chiffres combien les résultats numériques ont besoin d'un commentaire pour être compris. Ce commentaire est surtout une appréciation. Mis en présence d'un fait biologique quelconque, nous ne le connaissons que si nous arri- vons à l'apprécier, à juger sa valeur. On nous dit que Paul a i'",20 de taille. Quand on nous annonce ce chif- fre, nous cherchons surtout à savoir si c'est là une taille grande ou petite et si, puisqu'il s'agit d'un enfant, cet enfant est grand ou petit pour son âge. On le voit, l'appréciation d'une telle valeur suppose un point de repère fourni par une moyenne à laquelle on compare la donnée individuelle. De là la nécessité d'avoir à sa disposition un tableau de moyennes.

Nous donnons ci-après ce tableau, qui a été dressé par nous et par nos collaborateurs, à la suite de nom- breuses recherches dans les écoles.

Développement physique des jeunes garçons.

Écoles primaires de Paris pour les chiffres de 4 ans et au-dessus.

Taille Poids D. biacr.

Spiromèlre.

Dynani omètre Age.

en cent.

en kgr.

en cent.

en cm' m. dr.

Naissance 50 » » » » 1 an 70 » » » » 3 ans 85 12 » » » » 4 98 15 » » » 5 17 23 » » » 6 18 24 » » » 7 20 8 23 27 9 26 28 10 28 14 11 29 12 33 30 13 35 31 14 » » » » » LE CORPS DE L ENFANT 77 Mais ce n'est pas tout. Ce tableau des moyennes ne nous sert qu'à une chose, c'est à déterminer si pour une certaine fonction notre sujet est égal à la moyenne ou au-dessus, ou bien au-dessous; donnée importante mais trèsvague, car il reste encore à savoir dans quelle mesure se présente cet écart avec la moyenne. L'éco- lier qui nous sert d'exemple a une taille de 1™.20, alors que la taille moyenne des enfants de son âge est de 1™,30; nous dirons donc qu'il est petit pour son âge; nous ajouterons même, étant donné cet écart de 10 centimètres, qu'il est très petit. Nous ne pouvons guère aller au delà.

Pour avoir plus de précision et surtout plus de clarté dans les appréciations, j'ai proposé un moyen de notation qui consiste à remplacer les écarts de taille en centimètres par des écarts en âge.

Reprenons notre exemple. Notre écolier de dix ans a une taille de 1°'.20; un coup d'oeil sur le tableau des moyennes nous apprend que c'est la taille de huit ans. Nous dirons donc que. pour la taille, cet enfant est en retard de deux ans. ce qu'on écrit ainsi: — 2. Cela est clair, précis; on comprend tout de suite l'impor- tance du retard. En appliquant cette notation aux autres mesures, on les transforme de la manière sui- vante: Taille — 2 ans.

Poids — 1 an.

Capacité respiratoire. -|-1.

Ainsi, notre enfant a la taille très courte; étant donné que sa taille est plus petite que la moyenne, son poids est relativement plus élevé; ce n'est pas un enfant maigre. Il a les épaules d'une largeur suffisante; il a une excellente capacité respiratoire et son état muscu- laire est très bon; c'est un enfant petit et râblé, sur 7.

78 LES IDEES MODERNES SUR LES ENFANTS lequel on peut l'aire fond. Voilà ce qu'il vaut physi- quement.

Nous souhaitons qu'il existe bientôt des écoles où ces méthodes d'anthropométrie seront introduites et appliquées régulièrement, puisqu'elles servent à tant de fins utiles: expliquer certaines défaillances de l'at- tention et de l'intelligence; permettre de doser l'en- traînement physique et la gymnastique suivant les forces de l'écolier; faire un emploi réellement équitable des ressources de l'assistance, et enlîn juger la valeur comparée de plusieurs méthodes de gymnastique actuellement en conflit, juger la valeur des écoles de plein air, jugerles bénéllces réels obtenus, au moyen des colonies de vacances, etc. Toute l'édu- cation physique a pour critérium la toise, la balance, le dynamomètre et le spiromètre. Si on n'emploie pas ce critérium, on ne fait que du travail aveugle, c'est- à-dire du mauvais travail ou du charlatanisme.

CHAPITRE IV Vision et Audition.

LA VISION Lorsqu'on s'occupe pour la première l'ois de l'état de la vision et de l'audition chez les écoliers, on éprouve bien des surprises. D'abord, on suppose que l'examen de l'état où sont leurs organes des sens doit être une allaire dont les maîtres comprennent l'im- portance, car tout l'enseignement qui se donne en classe est visuel ou auditif, et par conséquent un maître averti doit savoir si les enfants ({u'il instruit sont capables de voir à distance ce qu'il leur montre et ce qu'il écrit pour eux au tableau noir; il doit aussi savoir si les enfants entendent distinctement tout ce qu'il leur explique.

Or, en fait, les ouvrages de pédagogie, même les plus récents, passent entièrement sous silence ce sujet; il n'y a pas une seule page, pas une seule ligne consacrée à l'étude des organes des sens chez les écoliers; ou, si l'cfuteur du traité s'est occupé des organes des sens, c'est pour en faire l'histoire naturelle, en raconter le développement, ou pour rap- 80 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS porter des observations d'histologie sur la forme que les cellules nerveuses affectent dans le sens visuel cortical. Tout cela est sans doute bien instructif, mais ne rend aucun service au professeur pour faire sa classe, ni pour reconnaître les enfants myopes ou les enfants sourds.

On supposera donc volontiers que le silence des traités de pédagogie tient à cette raison toute natu- relle que les maîtres savent faire l'examen des organes des sens et n'ont aucun besoin qu'on le leur apprenne. C'est encore une erreur. J'ai visité bien des classes et causé avec beaucoup de maîtres, tant à Paris qu'en province; ils avaient les notions les plus vagues sur ce chapitre. Quelques-uns pouvaient nous signaler deux ou trois de leurs élèves qui avaient une vue particulièrement mauvaise; mais ils n'avaient pas eu le mérite d'en faire la découverte; ils avaient été renseignés soit par l'enfant soit par la famille. La plupart des maîtres non seulement sont complètement ignorants de ces choses, mais encore ils supposent qu'elles ne sont pas de leur compétence. Ils nous ont dit qu'ils se sentent incapables de déterminer l'acuité visuelle ou auditive d'un individu. Ils ajoutent que ce n'est par leur affaire, c'est l'affaiz'e du médecin. Si on consulte les médecins à ce propos, ils donnent entiè- rement raison aux instituteurs; ils affirment que l'examen de la vision suppose l'emploi d'appareils compliqués, et des connaissances extrêmement abs- truses de physiologie, de pathologie que les médecins sont seuls à posséder. Cela n'est pas très encourageant. Il y a même mieux. Je me rappelle qu'il y a quatre ans, j'avais fait faire des examens de vision par des instituteurs d'école. On l'apprit; et aussitôt une société de médecins inspecteurs s'émut de cette atteinte à ses prérogatives; elle nomma une délégation, qui porta ses plaintes devant le Directeur de l'ensei- gnement.

VISION ET AUDITION 81 Je n'ai pour ma part aucun parti pris; peu m'im- porte, au fond, que l'examen de la vision soit fait par les instituteurs ou par les médecins; l'essentiel est qu'il soit fait. C'est l'intérêt des enfants qui l'exige. En elfet, les troubles visuels qu'on peut relever chez les écoliers ne sont point en quantité négligeable. Si on consulte les statistiques qui ont été publiées en divers pays, et notamment en Allemagne, on est surpris des chiffres élevés d'anormaux de la vision qui ont été constatés. Les auteurs sont arrivés à établir des pro- portions d'enfants à vision anormale qui s'élèvent, d'après Mottais, à 46 %, et d'après Cohn, à 61 "/o- Ce dernier nombre est à remarquer en passant. Si on le prenait à la lettre, on supposerait que les visions anor- males constituent la majorité. Et d'autres considéra- tions encore aggravent les conclusions à tirer de ces statistiques. Les chiffres semblent tous démontrer que les déficiences de la vue sont en augmentation régu- lière avec l'âge; il existerait plus de troubles visuels, plus de myopies, soit dit en particulier, chez les en- fants de quinze à seize ans, que chez les enfants de huit à dix ans; les statistiques sont très éloquentes sur ce point. Ainsi, Mottais nous détaille les propor- tions suivantes: Nombre de myopes dans les classes inférieures: 0 Tous les autres auteurs sans exception ont publié des chiffres analogues; la valeur absolue du pourcen- tage peut varier, mais l'accroissement des nombres avec l'âge se constate partout régulièrement. On a conclu que la myopie., en particulier, parce qu'elle présente cet accroissement de manière très démons- trative, se développe à l'école et par l'école, et que l'école en porte la responsabilité.

Autre considération qui plaide dans le même sens: 82 LES IDEES MODERAES SIR LES ENFANTS on a fait la statistique de la myopie chez les gens de ville, comparés aux habitants des campagnes; et aussi dans les différentes professions où l'usage de la lecture est inégal; et toujours on a constaté une su- périorité du nombre des myopes dans les professions où on lit le plus; de sorte qu'on a conclu que c'est l'usage immodéré de la lecture qui est la cause prin- cipale de la myopie.

Ce n'est pas tout encore. En envisageant un autre côté de la question, on s'aperçoit combien elle a de gravité. On a constaté en elTet que la myopie et les autres troubles visuels sont une cause évidente de retard dans les études. D'une part, parmi les anormaux de la vision on trouve un nombre d'arriérés scolaires bien supérieur à la moyenne, et d'autre part, parmi les arriérés scolaires on trouve un nombre de mau- vaises vues bien supérieur à la moyenne. Il y a là deux démonstrations qui se confirment. Pour moi, elles se confirment d'autant plus que toutes les fois que j'ai fait faire des statistiques analogues par mes collabo- rateurs, elles ont abouti à des conclusions concor- dantes. Je citerai notamment le recensement qui a été fait, à ma demande, dans les écoles primaires de Bor- deaux; je citerai aussi une étude toute récente de M. Yaney sur cette même question. Cette étude a porté sur un petit nombre d'enfants, mais eu revanche, elle a été très soigneusement surveillée par un péda- gogue qui connaissait individuellement chacun n'eux. Il est donc incontestable que si un enfant est atteint dans sa vision, il profite très mal de l'enseignement visuel donné en classe, et toutes ses études sont en soulTrance.

Cela se comprend. Une bonne fiartie de l'ensei- gnement s'adresse à la vue, soit que le professeur montre des objets, des gravures, par exemple, soit qu'il explique une carte, soit qu'il écrive ou dessine sur le tableau noir. Tout cet enseignement de nature visuelle VISION ET AUDITION 83 est plus OU moins compromis pour les enfants à vision anormale; ils y restent étrangers, ou bien ils le com- prennent mal, ou bien encore, ils prennent l'habitude fâcheuse de copier sur leurs camarades.

Pourquoi ne se plaignent-ils pas? Par timidité, sou- vent; souvent aussi par ignorance, inconscience, parce qu'ils ne se doutent pas qu'ils voient mal. plus mal que les autres. On me citait dernièrement un jeune homme qui était arrivé jusqu'en rhétorique sans s'apercevoir de sa myopie. Cela paraît tout à fait étrange, et cependant je ne puis pas douter du renseignement, je le tiens de première main. Parfois, l'enfant masque à son maître sa faiblesse de vision par une sorte de ruse inconsciente. Un très intelligent professeur m'a rapporté qu'un de ses élèves faisait souvent des fautes c|onsidérables en copiant les énoncés écrits au tableau noir; le maître était surpris de ces fautes, il n'hésitait pas à les attribuer à une étourderie persistante du jeune enfant, qui avait pour- tant l'air fort appliqué; et il le punissait chaque fois. Ayant appris plus tard à faire l'examen de la vision, ce professeur constata que son jeune élève était atteint d'une myopie accentuée et ne pouvait pas lire ce qui était écrit au tableau noir. Il ne lisait pas. mais il cherchait à interpréter, il devinait. En me rapportant cette histoire, le professeur avait le remords des punitions nombreuses qu'il avait infligées à cet inno- cent. Evidemment, ce qu'il fallait à cet enfant, ce n'était pas des punitions, mais une bonne paire de lunettes 1.

Ces constatations, ces statistiques, ces raisonnements sont certes assez impressionnants pour qu'on se donné la peine d'examiner la question de près. J'ai entrepris une recherche à ce sujet, il y a cinq ou six ans, avec l..louRDi;. Une expérionoo indispensable. Bullelin de la Soc. de r Enfant, IDOC), n» 31.

84 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS le D*" Simon dans les écoles primaires de Paris; et' voici ce que nous avons constaté ^.

Etant données la profondeur des classes et leur obs- curité, il existe beaucoup de bancs d'où il est difllcile. de voir ce qui est écrit sur le tableau noir; et en fait, ', certains enfants ont une vue assez courte pour ne pas apercevoir l'écriture tracée au tableau noir,i quand ils occupent ces places défectueuses. Or, cesi enfants à vision anormale ne sont pas connus des professeurs; et en général, les professeurs rangent les élèves dans la classe sans tenir aucun compte des mauvaises visions. Dans certaines écoles, le classe- ment se fait au hasard; dans d'autres, par ordre alphn- bétique; dans d'autres, par un roulement, afin de suivre l'ordre de la.dernière composition; les premieis élèves ont l'honneur de s'asseoir sur les premiers bancs, et les derniers élèves sont relégués tout au fond de la classe. Il est évident que cet ordre de clas- sement n'a rien à faire avec un classement par mau- vaise vue; ou plutôt, je me trompe, ce sont là deux classements d'ordre inverse; les derniers de la com- position ont beaucoup de chances pour avoir dr- visions mauvaises.

A la suite de ces recherches, nous étant convaincus de la gravité du mal qu'il fallait combattre, nous avons mis en train ce que nous avons appelé un exa- men pédagogique de la vision; nous avons compo>i'' une échelle optométrique. qui a été tirée à plusieurs milliers d'exemplaires, et qui a été distribuée gra- tuitement par la Société libre pour Vétude de Venfant à tous les instituteurs de la Seine et de plusieurs départements. Nous allons donc expliquer maintenant par le menu comment un instituteur ou un parent peuvent faire la mesure de l'acuité visuelle d un 1. Pour les détails techniques, voir Année Psychologùjuc, VISION ET AUDITION 85 enfant, et quelles sont les conclusions (l'inl«''rèt pra- tique à tirer de cet examen.

Il fallait d'abord faire une simplification; nous avons proposé, avec le D'' Simon, que Ton considérât un examen de la vision comme formé de deux parties bien distinctes: une partie pédagogicfue, qui peut être exécutée par tout instituteur ou par tout parent; et une partie médicale, qui sera réservée au médecin oculiste.

La partie pédagogique est fort simple; de quoi s'a- git-il? De déterminer avec précision à quelle distance maximum une personne peut lire des caractères impri- més d'une grandeur déterminée. C'est en cela que consiste la mesure de l'acuité visuelle d'une per- sonne. Eh bien, nous le demandons, quel est le maître qui ne peut pas faire cette observation sur ses élèves, lorsqu'on l'a averti de quelques causes d'er- reur qu'il doit éviter? Faire cette mesure, c'est exé- cuter la partie pédagogique du travail; ce ne sont pas seulement les maîtres, ce sont tous les parents qui en sont capables.

Reste la partie médicale, celle qui ne regarde pas l'instituteur, mais l'oculiste. En quoi consiste-t-elle "? Elle consiste, une fois qu'il est constaté que tel enfant n^a pas une vision normale, à rechercher les causes de cette défectuosité visuelle. Le médecin nous dira, par exemple, après un examen de l'œil à l'ophtal- moscope, ou après des épreuves variées, qu'il existe une opacité des milieux de l'œil, ou une malforma- tion du cristallin, ou une lésion du fond de l'œil. Il nous dira: voici de la myopie, voilà de l'astig- matisme, etc. Constatations délicates, puisqu'elles ne peuvent être faites que par un spécialiste; constata- tions importantes, puisqu'elles dictent le traitement. Mais c'est un travail qui est tout à fait indépendant de celui de l'instituteur. Ce dernier, je le répète, n'a qu'une chose à faire, c'est de déterminer quels sont s 86 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS ceux dv ses élèves dont la vision n'est pas normale.

Cette question de principe une fois tranchée, décri- vons exactement la méthode à suivre. Elle consiste à placer en pleine lumière, mais en lumière diffuse, à hauteur d'oeil, contre un mur de préau découvert, un tableau contenant des lettres de différentes grandeurs. On appelle échelle optométrique le tableau contenant de ces lettres^. Si nous prescrivons de suspendre l'échelle en plein air, c'est parce que les changements de lumière y sont moins accusés que dans une pièce fermée. On opère de préférence entre 10 heures et 2 heures, et on évite les temps couverts.

L'échelle optométrique contient plusieurs rangées de lettres, ayant des dimensions différentes. Les lettres ne forment pas des mots; on a évité cette formation, afin d'empêcher les examinés de deviner les lettres par l'aspect général d'un mot connu. Il faut donc perce- voir les lettres une à une.

Quelle est la grandeur de lettres qu'on doit pouvoir lire pour avoir une vision normale? Il faut — et tout l'essentiel de la méthode se trouve dans la phrase suivante — pouvoir lire correctement trois lettres sur sept, quand les lettres en caractère d'imprimerie ont 0^,007 de hauteur, et qu'on est placé à une distance de 5 mètres. Voilà, dira-t-on. une règle bien précise; et. ajoutera-t-on, bien arbitraii-e.

Pourquoi tolérons-nous quatre erreurs sur sept lettres? Pourquoi demandons-nous ces 5 mètres de distance? Pourquoi faut-il que les caractères aient O-^.OOT de hauteur, etnon pas 0".008 ou O^.OOe? Nous répondrons point par point. D'abord, il est bon que l'examen de la vision soit enveloppé d'un certain for- malisme, afin d'éviter qu'il s'exécute avec négligence; si l'on permettait à un maître de montrer indifîérem- 1. Il en existe dans le commerce diQérenls types. Celui que nous employons est fourni au prix coûtant par ia Société libre pour l'étude de Venfant.

VISION ET AUDITION 87