SigPhi · Descartes

Discours de la methode (avec La Dioptrique, Les Meteores, La Geometrie)

French

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garde, que pour la Logique Tes fyllogifmes, & la plus part de Tes autres inftru&ions feruent plutoft a expliquer a autruy les chofes qu’on fçait, ou mefme, comme 4'artdeLulle, a pafler fansiugement de celles quon ignore, qu’à les apprendre. Et bicnque elle contienc en effed beaucoup de préceptes très vrais & très bons, il y en a toutefois tant d’autres meflez parmi, qui font ou nuifiblesou fuperflus, qu’il eft prcfque aufly malayfë de lesenieparcr, que de tirer vne Diane ou vneMiuerue horsd'vn bloc de majbrequi n’eft point encore e^auchd. Puis pour l’Analyfe des anciens, & l’Algebrc des modernes, outre qu’elles ne s’eftendent tju’a des matières fort abltra&es, & qui ne femblent d’aucun vfage, La première eft toufiours fi aftrainte a la confideration des figures, qu’elle ne peut exercer l’entendement fans fatiguer beaucoup l’imagination, Et on s'eft tellement affuieti en la derniere acerraines reigles, & a certains chiffres, qu'on en a fait vnart confus & obfcur qui embarraffe l’efprit, au lieu d'vne fcience qui le cultiue. Ce qui fut caufe que ie penfay qu’il falloir chercher quelque autre Méthode, qui comprenant les auantages de ces trois, fuft exempte de leurs defaux. Et comme la multitude des loix fournift fouuent des exeufes aux vices; en forte qu’vn eftat eft bien mieux rcig!d,lorfque n’en ayant • que fort peu, elles y font fort eftroitement obfcruees: Aiûfi au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la Logique eft compofe’e, ie crcu que i’aurois affezdes quatre fuiuans, pourvûque ic prifïc vne ferme Sc confiante rcfolution de ne manquer pas vne feule fois a les obferuer.

c 2 2° Discours. * Le premier eftoit de ne receuoir jamais aucune choie pour vraye que ie ne la connufteeuidemmenteftrc telle: c’eft à dire, d'euiter foigneufementla Précipitation, & la Preuention; &de ne comprendre rien de’ plus en mes. jugempns, que ce qui fe prefenteroit fi clairement & fi diftin&ementa monefprit, que ien'euffe aucune occafio"n de le mettre en doute.

> Le fécond, de diuifer chafcune des difficultez que i'examinerois en autant de parcelles qu'il fe pourrit, & qu'il feroit requis pour /es mieux rjefoudre.

Le troifiefme de conduire par ordre mes penfées, en commenceanrpar les obicts les plus fimples, & les plus ayfèza connoiflre, pour monter peu a peu comme par degrez iu fques aia connoiflance des plus compofèz: Et fuppofànt mefme de l’ordre entre ceux qui ne le precedent point naturellement les vns les autres.

Et le dernier de faire partout des denombremens fi entiers, & des reueuës fi generales,que ie fufle allure de ne rien omettre.

Ces longues cbaifnes de rai/bns toutes fimples & faciles, dont les Geometresontcouftumede fe feruir, pour paruenir a leurs plus difficiles demonftrations,m’auoienc donne occafion dem’imaginer,que toutes les chofes qui.peuuent tomber fous la connoiflance des hommes s'entrefuiuent en mefme façon, & que pourvû1 feulement qu’on s’abftiene d’en reçeuoir aucune pour vraye qui ne le foit,& qu on garde toufiours l’ordre qu’il faut pour les déduire le s vnes des autres, il n’y eu peut auoirdefi efioignc'es aufquellesenfinonneparuiene, ny de fi cachées qu onnedëcouure, Etiene fus pas beaucoup en peine zr Db. La Méthode. peine de chercher par Iefquelles il eftoitb’efoin de commencer: car le fçauois défia que c’eftoit par les plus (impies & les plus ayfces a connoiftrej &confiderant qu’entre tous ceux qui ont cy deuant recherche’ la vcritc/ dans les fciences, il n y a eu que les feuls Mathématiciens qui ont pu trouuer quelques demonflrations, c'eA à dire quelques raifons certaines & euidentes, ie ne doutois point que ce ne fuit par les mefines qu’ils ont examinées; bienque ie n’en efperafle aucune autre vtilicc, fi- ' non quelles accouftumeroicnt monefprita fe repaiftre de veritez, & ne fe contenter point de faufies raifons.

. Mais ie n eu pasdeflein pour cela de tafeher d'apprendre toutes ces fciences particulières qu’on nomme communément Mathématiques: & voyant qu’encore que leurs obiers foient differeos, elles ne laifTentpas de s accorder toutes, en ce quelles n’y confiderent autre chofe que les diuers ra ppors ou proportions qui s’y trouuent, iepenfay qu’il valoit mieux que i’examinafle feulement ces proportions en general, &fans lèsfuppofer que dans les fuiets qui feruiroient am’en rendre la connoififancc plus ayfée; meûne auffy fans les y aftreindre aucunement, affin de les pouuoir d’autant mieux appliquer apre's a tous les autres aufquels elles conuiendroiêt. Puis ayant pris garde que pour les connoiftre, i’aurois quelquefois befoin de les confiderer chafcune en particulier; & quelquefois feulement de les retenir, ou de les comprendre plufieurs enfcmble: ie penfay que pour les confiderer mieux en particulier, ie les deuois fuppofer en des lignes, à caufe que ie netrouuois rien de plus Jmple, ny que iepûfle plus diftin&ement reprefenter à * 3 12 ‘, Discours.

mon imagination & à mes fcnsj mais que pour les retenir, ou les comprendre plufieurs enfemble, il falloit que ie les expliquai par quelques chiffres les plus courts qu'il feroitpollible. Et que par ce moyen remprunterais tout le meilleur de l’Analyfe Géométrique, & de i* Algèbre, & corrigerais tous les defàus del'vne par l’autre.

Comme en effeéfc i’ofe dire, quei’exaéte obferuation de ce peu de préceptes que i’auois choifis,meJonna telle facilité ad emefler toutes lesqueftions aufquelles ces deux fciences s'eftendcat, qu’en deux ou trois mois que i’employay a les examiner, ayant commence' par les plus (impies & plus generales, & chafque vérité' que ie trouuois eftantvnereigle qui me feruoit après a en trouuer d’autres, non feulement ie vins a bout de plufieurs que i’auois iugées autrefois très difficiles, mais il me fembla aufîy verslafin que iepouuois déterminer, -en celles mefmequei’ignorois, par quels moyens, &iufquesoù, il eftoit poffible de les refoudre. En quoy ie ne vous paroiftray peuteftre pas eftrefort vain, fi vous confiderez que n’y ayant qu’vne vérité dç.chafqne chofe, quiconquela trouue-en fçait autant qu'on en peut fçauoir: Et que par exemple vn enfant inftruit en l'Arithmetique ayant fait vne addition fuiuant fes reiglcs, fe peut affurer d’auoirtrouué, touchant la fornme qu’il examinoir, tout ce que l’efprit Humain fçauroit trouuer. Car enfin la Méthode qui enfeiguc à fuiure le vray ordre, & à dénombrer exa&ement toutes les circonftances de ce qu’on cherche. Contient tout ce qui donne de la certitude aux teigles d’Arithmetique., ■.

De La Méthode. zy Maiscequimecontentoit le plusdecete Méthode** eftoit que par elle i’eftois afl’ure'd’vferen tout de maraifon,finon parfaitement, au moins le mieux qui fuft en mon pouuoir: outre que ie fentois en la prattiquant, que mon efprit s'açcouftumoit peu a peu à conceuoir plus netement & plus diftin&ement fes obiets & que ne l'ayant point affuiettie à aucune matière particulière, ie me promettois de l’appliquer aufly vtilement aux difficuitez de s autres fciences, que i’auois fai t a celles de l’ Algebre.N on que pour cela i ofafïè entreprendre d'abord d’examiner toutes celles qui le prefenteroient. car cela» njefraeeuft eftecontraire a l’ordre qu’elle preferit: Mais ayant pris garde que leurs principes deuoient tous eftre empruntez.de la Philofophie, en laquelle ie u’entrou^ uoispoint encore de certains, icpeufay qu’il faloit auant tout que ie tafehafle d’y en eftablir} & que cela eftant la chofè du monde la plus importante, & où la Précipitation & la Preuention eftoient le plus a craindre, ie ne deuois point entreprendre d’en venir a bout, que ie n’eufle attaint vn aage bien plus meur que celuy de vingt-trois ans que i’auois alors; Et que ie n’euffe auparauant em-* ployé beaucoup de teins a m’y préparée tant en dcraciiiantde mon elprit toutes les mauuaifes opinions quei’y, auoisreceuës auant ce tems là, qu’en faifant amas de plufieurs expériences, pour eftre après la matière de mes.

raifonnemens, & en m’exerceant toufiours en la Méthode que ie m’ellois preferite, affin de m'y affermir de plus en plus. ^. Troifi* Et enfin comme ce n’eft pas affez, auant de commen- c{-me cerarebaftir le logis ou on demeure, que de l’abattre, & partie, .de -14 Discours.

défaire prouifionde matériaux &d'Archfte<ftes, ou s’exercer foymefme à l’Archite&ure, & outre cela d’en auoirfoigneulèment tracé de deflein j mais qu’il faut aufly s'eftre pourvû de quelque autre, où on puifle dire logé commodément pendant le tems qu'on y rrauaillera. Ainfi affin que ie ne demeurafle point irrefolu eu mes a&ions, pendant que la raifou m’obligeroit de l eftre en mes iugemens,& que ie ne laiflafle pas de viure dd lors le plus hureufement que ie pourrois, ie me formay vne morale par prouifion, qui ne confiftoit qu'en trois ou quatre maximes, dont ie veux bien vous faire part.

La première eftoit d’ofceir aux lois & aux couftumes de mon païs, retenant conftanment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d'eftre inftruit dés mon enfance, & me gouuernant en toute autre chofe fumant les opinions les plus moderces, & les plus efloignées de l'excès qui fuflfent communément receuës eu pratique, parles mieux fenlèz de ceux auec Icfquels i'aurois a viure. Carcommenceantdes lors a ne conter pour rien •les mienes propres, à caulê que ie les voulois remettre toutes a l'examen, i’eftois alluré de ne pouuoir mieux que de fuiure celles des mieux fenlèz. Et encore qu’il y enaitpeuteftred'aufly bien fenfez parmi les Perles on les Chinois que parmi nous, il me lèmbloit que le plus vtile eftoit de me regler félon ceux auec lefquels i'aurois a viure;Et que pour fçauoir quelles eftoient véritablement leurs opinions, ie deuoisplutoft prendre garde à ce qu'il prattiquoient qu’a cequ’ils difoientjnon feulement acaufe qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu.

De La Méthode. ay peu de gens qui vneilienc dire tout ce qu’ils croyentj mais aufly a caufe que plufieurs l’ignorent eux mefmes, ■carl’aétiou de la penféc par laquelle on croit vne chofe» eftant differente de celle par laquelle on connoift qu'on la croit, elles font fouuent l*vne fans l’autre.Et entre plufieurs opinions efgalemcnt receuës, ie ne choififfois que les plus modérées; tant a caufe que ce font toujours les plus commodes pour la prattique, & vrayfemblablcmcnt les meilleures, tous excès ayant couftume d’eftre mauvais* commé aufly affin de me détourner moins du vray chemin, en cas que ie faillifle, qpefi ayant choifii’vn de» extrêmes, c’euft eftë l’autre qu’il euft fallu fuiure. Et particulièrement ie mettois entre les excéSs toutes les promefles par lefquclles on retranche quelque chofe de fâ liberté: Non que ie defaprouuaflc les lois, qui pour remedier a l’inconftance des efprits foibles, permettent lorfqu’oa a quelque bon deflein, ou mefme pour la feuretédu commerce, quelque deflein qui neft qu’indifferent, qu’on face des vœux ou des contrats qui obligent a y perfeucrer: Mais a caufe que ie ne voyois au monde aucune chofe qui demeurait toufiours en mefme eftat, & que pour mon particulier ie me promettois de perfectionner d§ plus en plus mes iugemens, & non point de les rendre pires, i’eufle penfe' commettre vne grands faute contre lebonfèns, fi poureeque i’approuuois alors quelque chofe, ie me fuffe obligé de la prendre pour bonne encore apres lorfqu'elle auroit peuteftre cefle de l’eftre,ou que i’aurois ceffé de l’eftimer telle.

Ma féconde maxime eftoit d’eftre le plus ferme 9c le plus refolu en mes aéfcions que ie pourrais; & de ne fuiure d pas x 6 Discours pas moins conftanment les opinions les plus donteufes, lorfque ie m’y ferois vne fois déterminé, que fi elles euflfeut eftetresaffurées. Imitant en cecy les voyafgeurs qui fe trouuant efgarez en quelque foreft ne doiuent pas errer en tournoyant tantoft d’vn cofté' tantoft d'vn autre, ny encore moins s’arefter en vne place, mais mar.

cher toufiours le plus droit qu’ils peuuent vers vn met me cofté, & ne le changer point pour de foibles raifons, encore que ce n’ait peuteftre efté' au commencement que le hafàrd feul qui les ait determineza lechoifir: car parce moyeas’ils ne vont iuftement où ils défirent, ils arriueront au moins à la*fm quelque part, où vrayfemblablementils feront mieux que dans le milieu d’ vne foreft. Et ainfi les avions de la vie ne fouffrant fouuent aucun delay,c'eft vne vérité très certaine, que Iorfqu’il n’eft pas en noftre pouuoir de difeerner les plus vrayes opinions, nous deuons fuiurc les plus probables, Et met me qu’encore que nous ne remarquions point d'auantagc de probabilité aux vues qu’aux autres^, nous deuons neanmoins nous déterminera quelques vncs, Et les confiderer apre's non plus comme douteufês, en tant quelles fe rapportent à la prattique, mais comme très vrayes & très certaines, à caufè que la railbn <^i nous y a fait déterminer fctrouue telle. Et cecy fut capable dés lors demedéliurerde tous les repentirs & les remors, qui ont couftume d’agiter les consciences de ces efpris foibles & chancelaus, qui fè lai fient aller inconftanment à prattiqùer comme bonnes, les chofes qu'ils iugenc après eftre mauuaifes* Matroifiefme maxime eftoit de tafeher toufiours plutoft De La Méthode. *7 plutoft à me vaincre que la fortune, & à changer mes de* firs que l’ordre du monde: Et generalement de m accoutumer à croire qu’il ny a rien 'qui foit entièrement en noftre pouuoir que nos penfees, enforteqfu’aprds que nous auons fait noftre mieux touchant les choies qui nous font extérieures, tout ce qui manque de nous reuffir eft au regard de nous ablolument impoffible. Et cecy feul mefembloiteftrefuffilànt pourm’empefeherde rien délirera l'auenirque ie n’acquiflc, & ainfi pour me rendre content: Car noftre volonté' ne fe portant naturellement a defirer que les choies que noftre entendement luy reprefente en quelque façon comme poftibles, il eft certain que li nous confiderons tous les biens qui font hors de nous comme elgalement efloignez de noftre pouuoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui femblent eft re deus a noftre naiflance, lorfque nous en ferons priuez fans noftre faute, que nous auons de ne pofteder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique: & que fâifant,comrae on dit, de neceffité vertd) nous ne délirerons pas d auantage d’eftre fains eftant malades, ou d’eftre libres eftant en prifon, que nous faifonf maintenant d’auoir des cors d’vne matière aulfy peu corruptible que les diamans, ou des ailes pour voler comme les oifeaux. Mais i’auouc qu’il eft belbin d'vn long exercice, & d'vue méditation louuent reïterée, pours’accouftumer a regarder de ce biais toutes les chofes: Et ie croy que c’eft principalement en cecy, que confiftoit le fecret de ces Philofophes, qui ont pû autrefois fe fouftraire de l’empire de la Fortune, & malgré les douleurs & lapauureté', difputer de la felicitc’auec leurs >. / d x Dieux.

Discoors Dieux. Car s'occupant fans ccfiè a confidèrer les bornes qui leur eftoientprefcrites par la Nature, ils fe perfuadoient fi parfaitement que rien n'eftoiten leur pou. uoir que leurs penfees, que cela feuleftoit fuiSfant pour les empefcher d’auoir aucune affe&ion pour d’autres chofeSi & ils chfpofoient d’elles fi abfolument, qu'ils auoient en cela quelque raifonde s'eftiraer plus riches, & pins puiflans, & plus libres, &plushureux, qu’aucun des autres hommes, qui n'ayant point cete Philofophie,. tant fauorifez de la Nature & de la Fortune qu'ils puif. fent eftre, ne difpofent iamais ainfi de tout ce qu’ils veulent.

Enfin pourconclufion de cete Morale ie m'auilày dé faire vnereueue fur les diuerfes occupations qu’ont les hommes en cete vie, pour taicher à faire chois delàmeilleure, & fans que ie vueille rien dire de celles des autres, ie penfay que ie ne pouuois mieux que de continuer en celle lamefmeou ie me trouuois, c’eft à dire, que d'employer toute ma vie à cultiuer ma raifon,& m’auancer autant que ie pourrois en la connoiflance de la vérité fuiuant la Méthode que ie m'eftois preferite. I’auoiscf^rouuc de fi extremes contentemës depuis que i'Æbois commence' à meferuir de cete Méthode, que ie ne croyois pas qu'on en puftreçeuoirde plus doux, ny de plus innocens, en cete vie: Et defcouurant tous les iours par fon moyen quelques veritez, qui me fèmbloient afifez importantes, & communément ignorées des autres hommes, lafatisfa&ionquei'enauois rempliifoit tellement mon elprit que tout le refte ne me touchoit point. Outre que les^ trois maximes precedentes nettoient fondées.

De La Méthode.

fondèss, que fur le deflein que i'auois de continuer à m’inftruire: Car Dieu nous ayant donne a chafcun quelque lumière pour difeereer le vray d'auec le faux, ie n’eufle pas creu me deuoir contenter des opinions d’autruy vnfeul moment, fi ie ne me fufle propofe' d’employer mon prope jugement a les examiner lorfqu’il lè« roittems: Etie n’eufle fccu m'exemter de fcrupule en les fuiuant,fiie n’eufle efperé de ne perdre pourcela aucune occafion d’en trouuer de meilleures, en cas qu’il y * en euft; Et enfin ie n’eufle feeu borner mes defirs ny eftre content,fi ie n’eufle fuiui vn chemin par lequel pendant eftre afluré de l’acquifition de toutes les connoiflànces dontie ferais capable, iele penfois eftre par mefme moyen de celle de tous les vrais biens qui feroient jamais en mon pouuoir: d’autantque, noftre volonté ne fe portant a fuiure ny a fuir aucune chofe, que félon que noftre entendement luy reprefente bonne ou mauuaifè, il fuffit de bien iuger pour bien faire, & deiuger le mieux qu’on puifle, pour faire aufly tout fbn mieux, c’eft a dire,. pour acquérir toutes les vertus, & enfemble tous les au. très biens,• qu’on puifle acquérir t & lorfqu'on eft certain que celaelt, on ne fçauroit manquer d’eftre content.

Après m'eftre ainfi alfuré de ces maximes, Saies auoir mifèsa part, auec les veritez delà foy, qui ont toufiourseftéles premières en ma creance, ic iugay que pour tout le refte de mes opinions ie pouuois librement entreprendre de m en défaire. Et d'autant que i'efperois en pouuoir mieux vfenir a bout en conuerfitnt auec les hommes, qu'en demeurant plus long tems renfermé dans le poifle. d 5 ou $0 Discours.

oui’auois eu toutes ces penfcfes, l’hyuern’eftoit pas encore bien acheue que ie me remis a voyafger. Et en tontes les neuf années fuiuantes ie ne fi autre chofe que rouler çà & là dans le monde, tafehant d’y eftre fpedateur pluroft qu’adeur en toutes les Comédies qui s’y iouent; Et faifantparticuliercmêtreflexion enchafque matière fur ce qui la pouuoit rendre fufpede, & nous donner occafion de nous mefprendrc, ieddracinois cependant de mon efprit toutes les erreurs qui s’y ‘eftoient pû gliflèr auparauant. Non que i’imitafle pour cela les Sceptiques,.qui ne doutent que pour douter, & affedent d’eftre toufiours irrefolus: Car au contraire tout mon deflein ne tendoit qu’a m’aflurer, & a rcietter la terre mouuante & le fable, pour trouuer le roc ou l’argile. Ce quimereuffifToitcemefembleaftez bien, d'-aatanrque talchant adefcouurir la fàufletc'ou l’incertitude des propofitionsquei’examinois, non par de foibles coniedures, mais par des raifbnuemens clairs & aflurez, ie n’en rencontrois point de fi douteufes,quc ie n’en tirade toufiours quelque conclufion aflez certaine, quand ce n’euft efte que cela mefme qu’elle necontenoit rien de certain.

Et comme en abatant vn vieux logis, on en referue ordinairement les démolitions, pour ièruir à en baftir vn nouuedi: ainfi en détruiiânt toutes celles de mes opinions queieiugeois eftre mal fondées, iefaifois diuerfes obferuations, &acqueroisplufieurs expériences, qui m’ont ferui depuis à en eftablir déplus certaines. Et de plus ie continuois a m’exercer en la Méthode que ie m’eftois prefcritc. car outre que i’auoisfom de conduire généralement toutes mes penfées félon fes reigles, ie De La Méthode. • * y» me referuoiide teins en tems quelques heures que i’employois particulieremct a la prattiquer en des difficultez de Mathématique, ou mefme aufly en quelques autres que iepouuois rendre quafi femblablesacelles des Mathématiques, en les détachant de tous les principes des autres fciences que ie ne trouuois pas aflèz fermes, comme vous verres que iay fait en plufieurs qui font expliquées en ce volume. Et ainfi fans viure d’autre façon en apparence, que ceux qui n'ayant aucun employ qu’a pa£ fer vne vie douce 6c innocente, s’eftudient a feparcr les plaifirs des vicesj& qui pour iouir de leur loyfir fans s’ennuyer, vfent de tous les diuertifiemens qui font honneftes, le ne laiflois pas de pourlûiure en mon deflein, 8c de profiter en la connoifiance de la vérité, peuteftre plus, que fi ie n’eulfe fait que lire desliurcs, ou fréquenter des gens de lettres.

Toutefois ces neuf ans s’efcoulérent anant que i*eufie encore pris aucun parti touchant les difficultés qui ont couftume d’eftre™ifputces entre les do<ftes,*ny com*. mencéa chercher les fondemens d’aucune Philofophie ^>lus certaine que la vulgaire. Et l’exemple dé plufieurs excelensefpris, quien ayant eu cy deuant le defieinme fembloienr nyauoirpas reuffi, m’y faifoit imaginer tant de difficulté^ que ie n’eulTe peuteftre pas encore fitofi: ofé renyeprendre, fi ie n’eufle vû que quelques vns faifoient défia courre le bruit que i’en eftois venu a bout. le ne fçaurois pas dire fur quoy ils fondoient cete opinion; & fi i’y ay contribué quelque chofe par mes difeours, ce doitauoir efte' en confefTant plus ingenuëmentçe que fignorois que n’ont couftume de faire ceux qui ont vn peu » - > Quatri / elcne partie.

• Discours.

peu eftudié, &peuteftreauflÿen faifant voiries rations que i’auois de douter de beaucoup de chofcs que les autres eftiment certaines; plutofi qu’eu me vantant d'aucune do&rine. Mais ayant le cœur aflfez bon pour ne vouloir point qu'on me prift pour autre que ie n’eftois, ie penfay qu'il faloit que ie tafchafle par tous moyens à me rendre digne de la réputation qu'on me donnoit: Et il y aiuftement huit ans que ce defir me fit' refoudre à m'efloigner de tous les lieux ou ie pouuois auoir des connoiffances, & à me retirer icy en vn pais où la longue durée de la guerre a fait eftablir de tels ordres, que les armées qu’on y entretient ne femblent feruir qu'a faite qu'on y iouïfle des fruits de la paix auec d’autant plus de feuretc; & où parmi la foule d’vn grand peujtle fort aéfcif, & plusfoigncux de fes propres affaires, que curieux de celles d’autruy, fans manquer d’aucune des commoditez qui font dans les villes les plus fréquentées, i'ay pû viureauflyfolitaire & retire’ que dans les defers les plus elcartez.

le ne fçay fi ie doy vous entretenir des premières meditatiôs que i'yay faites, car elles font fiMetaphyfiques &• fi peu communes, qu’elles ne feront peuteftre pas au gouft de tout le monde; Et toutefois affin quon puifie iuger fi les fondemens que i’ay pris font aifez fermes, ie me trouue en quelq; façon contraint d en parler. 1 auois des long tems remarqué que pour les meurs il eft befoin quelquefois de fuiure des opinions qu on fçait eftre fort incertaines, tout de mefmequefi elles eftoient indubitables,ainfi qu'il a elfe' dit cy deflus: mais pourcequ’alors ie defirois vacquer feulement a la recherche de la vente, ie De La Methodi. j$ té, ic pénfây qu’ilgfàloit que ie fi4Te tout le contraire, & que ie reiettafle comme ablblument faux tout ce en quoy ie pourrois imaginer le moindre doute, affin de f „ voir s'il ne refteroit point apros cela quelque chofe en ma creance qui fuft entièrement indubitable. Ainfi a caufe que nos fens nous trompent quelquefois, ie voulu fuppofer qu’il n’y auoit aucune chofe qui fuft telle qu’ils nous là font imaginer: Et poureequ’il y a des hommes qui fc méprenenten raifonnant, mefme touchant les plus fimplcs matières de Geometrie, & y font des Paralogifmes, iugeqnt que ieftois fuiet a faillir autant qu'aucun autre, ie reiettay comme faufles toutes les raifons que i’auois prifes auparauant pour Demonftratio^: Et enfin confiderant que toutes les mefraes penfees que nous aùons eftant efueillez, nous pcuuent aufTy venir quand nous dormons fans qu’il y en ait aucune pour lors qui foit vraye,ie merefolu de feindre que toutes les chofes qui m’eftoient iamais entrées en l’efprit n’eftoient no plus vrayes que les illufions le mes fohges- Mais anfTytoft apres ie pris garde, que pendant que ic voulois ainfi penfer que tout eftoit faux, il falloit necefTairement que moy qui le penfois fuffe quelque chofe: Et remarquant que cetc v entête p enfe t donc icfuu, eftoitfi ferme & fi al%ée que toutes les plus extrauagantes fuppofitions * des Sceptiques n'eftoieut pascapables del’esbranfler, io iugayqiie ie pouuois la.receuoir fans fcrupule pour le premier principe de laPhilofophie que ie cherchois.

Puis examinant auec attention ce que i’eftois, & voyant que ie pouuois feindre que ie n’auois aucun pors & qu’il n’y auoit aucun monde ny aucun lieu ou ie fuflej 1 ’ e mais $4 Disc au r*.

mais que ie ne pouuois pas feindre pour cela que ie n’eftois point; & qu’aucontraire decelamefme que ie penlois a douter ide la veritc'des autres chofes, il fuiuoit très cuidenment & très certainement que i’eftois: au lieu que fi i’eufle feulement cefie de penfèr, encore que que tout le refte’dé ce quei'auois iamais imagine euft cftévray, ie n'auois aucune raifon de croire que ieufle efte": le connû de là que i’eftois vne fubftance dont toutel’eflenceoula nature n’eft que de penfèr, & qui* pour eftre n'abefoin d'aucun lieu nyne dépend d'aucune choie materielle, En forte que ce Moy, ceft a dire, l’Ame par laquelle ie fuis ce que ie fuis, eft entièrement diftin&e du cors, &mefme quelle elt plus aifoe a connoiftre que luy, & qu'encore qu'il ne fuit point elle ne lairroi t pas d’eftre tout ce qu’elle elt..