Seconde Partie, ioy caufe que plus on rencontre de chofes rares qu’on admire, plus on s’accouftume à ccfTcr de les admirer, & à penfcr que toutes celles qui fe peuventprefenter par apres font vulgaires.Toutefois lors qu’elle eft exceffive,& qu’elle fait qu’on arrefte feulement fon attention fur la première image des objets qui fe font prefentez, fans en acquérir d’autre connoiflance, elle laide apres foy une habitude, qui difpofe l’ame à s’arrefter en melmc façon fur tous les autres objets qui feprcfentent; pourveu qu’ils luy paroif fent tant foit peu nouveaux. Et c’eft ce qui fait durer la maladie de ceux qui font aveuglement curieux, c’eft à dire, qui recherchent les raretez feulement pour les admirer, & non point pour les connoiftre: car ils deviencjit peu à peu fi admiratifs a que des chofes de nulle importance ne font pas moins capables de les arrefter, que v.; G 5 celles îoogk 106 Des Passions; celles dont la recherche eft plus utile.,.• • - y Article LXXIX.
• * Les définitions de C Amour & de U Haine.
T. 'Amour eft une émotion de l'ame, cauféc par le mouvement des elprits, qui l’incite à fe joindre de volonté aux objets qui paroiffentluy eftre convenables. Et la Haine eft une émotion, caufée par les elprits, qui incite lame à vouloir eftre feparée des objets qui fe prefentent à elle comme nuilibles. le dis que ces émotions font caufées par les efprits, afïîn de diftingucr l’Amour & la Haine, qui font des pallions &dependent du corps, tant des jugemens qui portent auffi Famé à fe joindre de volonté avec les chofes qu’elle eftime bonnes, & à fc fe parer de celles qu’elle eftime mauvaifes, que des emo* ' tions Seconde Partie. 107 tionsquecesfeulsjugemens excitent en l’ame.
Article LXXX.
Ce que cejl que Je joindre ou fefarer de volonté \ A V refte parle mot de volonté, je n’entens pas icy parler du defir qui efl: une paflion à part, & fe rapporte à l’avenir,mais du confentement par lequel on fe confidere des à prefent comme joint avcc ce qu’on aime: en forte qu’on imagine un tout 3 duquel on penfc eftre feulement une partie, & que la chofe aimée en eft une autre. Comme au contraire en la haine on fe confidere feul comme un tout 3 entierement feparé de la choie pour laquelle on a de l’averiïon.
ioS Des Passions * ■ r ♦ Article LXXXI.
Delà difiinclion qtion a confiante de faire entre t Amour de concupi - fcence & de bienveillance.
f~\ R on diftingue communcment deux fortes d’Amour, l’une desquelles eft nommée Amour de bienvucillance, c eft à dire > qui incite à vouloir du bien à ce qu’on aime; l’autre eft nommée Amour de concupifcence, c’eftà dire qui lait délirer la chofe qu’on aime. Mais il me lemble que cette diftinélion regarde feulement les effets de l’Amour, & non point fon effçnce. Car li toft qu’on s’eft joint de volonté à quelque objet > de quelle nature qu’il loit, on a pour luy de la bienvucillance, c’eft à dire on joint aufli à luy de volonté les chofes qu’on croit luy eftre convenables: ce qui eft un des principaux effe&s de l’Amour. Et fi on Seconde Partie. 109 fi on juge que ce foit un bien de le pofleder, ou d’eftre aflocié avec luy d’autre façon que de volonté, on le délire: ce qui eft aulïï l’un des plus ordinaires effets de l'amour.
Article LXXXIL Comment des p a fiions fort differentes convienent en ce quelles participent de l' Amour.
TL n’eftpas beioin aufli de diltingucr autant d’efpeces d’Amour qu’il y a de divers objets qu’on peur aymer. Car, par exemple, encore que les palfions qu’un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l’argent, un yvrongne pour le vin, un brutal pour une femme qu’il veut violer, un hom-, me d’honneurpour fbn ami ou pour fa maiftrelle, & un bon pere pour fes enfans, foient bien differentes entre elles, toutefois en ce quelles participent de rAmour,el- 1 1 o Des Passions les font femblables. Mais les quatre premiers n’ont de l’Amour que pour la polfeflion des objets ausquels fe rapporte leur paflion, & n’en ont point pour les objets mefme, pour lesquels ils ont feulement du defir > meflé avec d’autres paf* lions particulières. Au lieu que l’Amour qu’un bon pere a pour fes enfans eft fi pure, qu’il ne defire rien avoir d’eux, & ne veut point les pofifeder autrement qu’il fait, ny eftre joint à eux plus eftroitement qu’il eft déjà: mais les confiderant comme d’autres foy-mefme, il recherche leur bien comme le lien propre, ou mefme avec plus de loin, poureeque fe reprefentant que luy & eux font un tout,dont il n’eft pas la meilleure partie, il préféré fouvent leurs interefts aux liens, & ne craint pas de fe perdre pour les fauver. L’affetÜon que les gens d’honneur ont pour leurs amis eft de cette meûne naturc,bien qu'elle Seconde Partie. ïii le Toit rarement fi parfaite; & celle qu’ils ont pour leur maiftréfle en participe beaucoup, mais elle participe aufli un pes. de l’autre.
Article LXXXIII.
De U différence qui e/l entre U Jimple Ajfeciion, f Amitié, & U Dévotion: . N peut ce me femble avec meilleure raiion diftinguer ' l’amour, par l’eftimc qu’on fait de ce qu’on aime à comparailon de foy-mcfme. Car lors qu’on eftime l’objet de fon Amour moins quç foy, on n’a pour luy qu’une fimple Afle&ionflors qu’on l’cftime àl’esgal de foy, cela fe nomme Amitié, Hc lors qu’on l’eftime davantage, la paflion qu’on a peut cftre nommée Dévotion. Ainfi on peutavoir de l’affe&ion pour une fleur, pour un oifeau pour un cheval, mais à moins que d’avoir l’efprit fore fore 112 Des Passions fort déréglé, on ne peut avoir de l’Amitié que pour des hommes. Et ils font tellement l’objet de cet-, te paflion, qu’il niy a point d’homme fi imparfait, qu’on ne puifle avoir pour luy une amitié tres-parfaite, lors qu’on penfe qu’on en eft aymé, & qu’on a lame véritablement noble &genereufe: fuivant ce qui fera expliqué cy apres, en l’Art. 1 f 4. & i j 6. Pour ce qui eft de la Dévotion, fon principal objet eft fans doute la fouveraine divinité, à laquelle on ne fçauroit manquer d’eftre dévot, lors qu’on la connoift comme il faut, mais on peut aufli avoir de la Dévotion pour fon Prince, pour fon païs, pour fa ville, &: mefme pour un homme particulier, lors qu’on l’eftime beaucoup plus que foy. Or la différence qui eft entre ces trois fortes d’ Amours, paroift principalement par leurs cflets: car d’autant qu’en toutes on fe confidere comcom- Seconde Partie. ii$ comme joint & uni à la chofe aimée, on eft tousjours preft d’abandonner la moindre partie du tout qu’on compofè avec elle, pour confèrver l’autre. Ce qui fait qu’en la fimple affe&ion, l’on fe préféré tousjours à ce qu’on ayme; Et qu’au contraire en la Dévotion, Ton préféré tellement la chofe aimée à foy-mefmc, qu’on ne craint pas de mourir pour la confcrver. Dequoy on a vû fouvantdes exemples, en ceux qui fe font expofez à une mort certaine pour la defenfe de leur Prince, ou de leur ville, & mefme auffi quelques fois pour des perfonnes particulières aufquelles ils s’eftoient dévoué z.
Article LXXXIV.
J%uil ri y a pas tant d' ejfeces de Haine que d' Amour.
A V refte encore que la Hai- *^ne foit diredement oppofée à H l'Amour* H4 Des Passions l’Amour, on ne la diftingue pas toutefois en autant d’efpeces: à caufe qu’on ne remarque pas tant la différence qui eft entre les maux defquels on eft feparé de volonté, qu’on fait celle qui eft entre les biens aufquels on eft joint.
Article LXXXV.
De ÏAgréement & de l'Horreur.
■p T je ne trouve qu’une feule diftindion confiderable, qui foit. pareille en l’une àc en l’autre. Elle confifte en ce que les objets tant de l’Amour que de la Haine, peuvent eftre reprefentez à l’ame par les fens extérieurs, ou bien par les intérieurs & par fa propre raifon. Car nous appelions communemet bien, ou mal, ce que nos fens intérieurs ou noftre raifon nous font juger convenable, ou contraire à noftre nature; mais nous appelions beau ou laid, ce qui nous eft ainfi ainfi S E C O N D E P ART I E. Ilj ainfî reprefenté par nos fens extérieurs, principalement par celuy de la veuë, lequel feul eft plus confédéré que tous les autres. D’où naiffent deux efpeces d’Amour, à fçavoir, celle qu’on a pour les choies bonnes, & celle quon a pour les belles, à laquelle on peut donner le nom d’Agréement, affin de ne la pas confondre avec l’autre, ni aufïi avec le Defir auquel on attribue fouvant le nom d’Amour. Et de là naiffent en mefme façon deux efpeces de Haine, l’une defquelles fe rapporte aux chofes mauvaifes, l’autre à celles qui font laides j & cete derniere peut eftre appellée Horreur, ou Averfion, affin de la diflinguer. Mais ce qu’il yaicyde plus remarquable, c’cft que ces pallions d’Agréement & d Horreur, ont couftumc d’eftre plus violentes que les autres efpeces d Amour ou de Haine, à caufe que ce.qui vient à lame par les H z fens.
n6 Des Passions fens, la touche plus fort que ce qui luy etl reprefentc par fa raifon j & que toutefois elles ont ordinairement moins de vérité. En forte que de toutes les pallions ce font celles-cy qui trompent le plus, &: dont on doit le plus foigneufement fe garder.
Article LXXXVI.
La Définition du Defir.
,. v '. " * ‘ i L A paflion du Defir eft: une agitation de l’Ame caufée par les efprits, qui la difpofe à vouloir pour l’avenir les chofos quellefe xeprefente eftre convenables. Ainfl on ne defire pas foulement la prefence du bien abfent, mais aulii la confervation du prefent -, Et de plus l’abfence du mal 3 tant de celuy qu’on a déjà > que de celuy qu’on croit pouvoir recevoir au temps à venir.
Seconde Partie. 117 Article LXXXVII.
£>ne cefi une pajjion qui ri a point de contraire.
T E fçay bien que communément dans l’Efcole on oppofe la pa£ fion qui tend à la recherche du bien, laquelle feule on nomme Delîr, à celle qui tend à la fuite du mal, laquelle on nomme Averfion. Mais d’autant qu’il n’y a aucun bien, dont la privation ne foit un mal; ny aucun mal conlîderé comme une chofe pofitive, dont la privation ne foit un bien; & qu’en recherchant, par exemple, les richelfes, on fuit neceflairemcnt la 1 pauvreté, en fuyant les maladies on recherche la fanté, & ainfi des autresjll me femble que c’eft tousjours un mefme mouvement qui porte à la recherche du bien, 8 c enfemble à la fuite du mal qui luy eft contraire, l’y remarque feulç- H 3 ment H 3 ment 1 1 8 Des Passions ment cette différence, que le Delîr qu’on a lors qu’on tend vers quelque bien, eft accompagné ff Amour, 8c en fuite d’Efperance 8c de love -, au lieu que le mefmc Defir; lors qu’on tend à s’éloigner du mai contraire à ce bien, eft accompagné de Haine, de Crainte 8c de Trifteffe; ce qui eft caufe qu’on le juge contraire à foy mefme. Mais li on veut le conliderer lorsqu’il feraporte également en mefme temps à quelque bien pour le rechercher, 8c au mal oppofé pour l’eviter, on peut voir tres-evi- ' demment que ce n’eft qu’une feule paffion qui fait l’un & l’autre.
Article LXXXVIII.
Quelles! ont fis diverfes ejpeces.
TL y auroit plus de raifon de diftinguer le Defir en autant de diverfes elpeces, qu’il y a de divers objets qu’on recherche. Car par exem- Seconde Partie. 119 exemple la Curiofité qui n’eft autre chofe quun Defir de connoiftre, différé beaucoup du Defir de gloire, & cetuy-cy du Defir de vengeancc,&ainfi des autres.Mais il fuffit icy de fçavoir qu’il y en a autant que d’efpeces d’Amourou de Haine; & que les plus confiderables & les plus forts font ceux qui naiflent de l’Agréement &: de l’Horreur.
- Article LXXXIX.
guclejllc Defir qui naifi de F Horreur.
R encore que ce ne foit qu’un * mefme Defir qui tend à la recherche d’un bien, & à la fuite du mal qui luy eft contraire, ainfi qu’il a efté dit: Le Defir qui naift de l’Agréementne laifle pasd’eftre fort different de celuy qui naift de l’Horreur. Car cet Agréeraient & cete Horreur, qui verita- H 4 bleno Des Passions blement font contraires, ne font pas le bien & le mal, qui fervent d’objets à ces Defirs, mais feulement deux émotions de lame, qui la difpofent à rechercher deux chofes fort differentes. A fçavoir l’Horreur eft inftituée de la Nature pour reprefenter à l’ame une mort fubite & inopinée: en forte que, bien'quc ce ne foit quelque fois que l’attouchement d’unvermiffeau, ou le bruit d’une feüillc tremblante, ou fbn ombre, qui fait avoir de l’Horreur, on fent d’abord autant d’emotion, que fi un péril de mort tres-evident s’olfroitaux fens. Ce qui fait fubitement naiftre l’agitation, qui porte l’ame à employer toutes fes forces pour éviter un mal fiprefent. Etc’eft cete efpece de Defir, qu’on appelle communément la Fuite ou l’Averfion.
A R- Seconde Partie, izi Article XC.
J^uel ejl celuy qui naijl de V Agrécment.
A V contraire l’Agréemcnt eft -^particulièrement inftitué de la Nature pour reprefenter lajouïf- Tance de ce qui agrée, comme le plus grand de tous les biens qui apartienent à l’homme: ce qui fait qu’on defire tres-ardemment ccte jouïflance. Il eft vray qu’il y a diverfes fortes d’Agréemens, &c que les Defîrs qui en naiflent ne font pas tous egalement puiflans. Car par exemple, la beauté des fleurs nous incite feulement à ley regarder, & celle des fruits à les manger. Mais le principal eft celuy qui vient des perfe&ions qu’on imagine en une perfonne, qu’on penfe pouvoir devenir un autre foy-mefme: car avec la différence du fexe, que la Nature a mife dans H 5 les >gk H 5 les >gk izi Des Passions les hommes,ainfi que dans les animaux fans raifon, elle a mis aufli certaines imprefïions dans le cerveau, qui font qu’en certain âge & en certain temps on fe confidere comme defe&ueux > & comme (i on n’eftoit que la moitié d’un tout, dont une perfonne de l’autre fexe doit eftre l’autre moitié: en forte que l’acquifition de cete moitié cft confufement reprefentée par la Nature, comme le plus grand de tous les biens imaginables. Et encore qu’on voye plufieurs perfomnes de cet autre fexe, on n’en fouhaite pas pour cela plufieurs en mefme temps, d’autant que la Nature ne fait point imaginer qu’on ait befoin de plus d’une moitié. Mais lors qu’on remarque quelque chofe en une, qui agrée davantage que ce qu’on remarque au mefme temps dans les autres, cela détermine l’ame à fentir pour celle la feule, toute l’inclination que la Natu- Seconde Partié. 12; Nature luy donne à rechercher le bien, qu’elle luy reprefente comme le plus grand qu’on puifle pof* feder. Et cette inclination ou ce Defir qui naift ainfi dé l’Agrécment,eftappcllé du nom d’ Amour, plus ordinairement que la Paflion d’ Amour, quiacydeflus eftédeferite. Audi a-t’il de plus cftranges efte&s, & ceft luy qui fert de principale matière aux faifeurs de Romans & aux Poètes.
Article XCI., La définition de la Ioye.
T A Ioye ëft une agréable emo- ■^tion de lame, en laquelle confifte la jouïflance quelle a du bien, que les impreflions du cerveau luy reprefentent comme lien. le dis que ceft en cete émotion que confifte la jouïflànce du bien: car en effe&l’ame ne reçoit aucun autre fruit de tous les biens quelle pofledc H4 Des Passions de; &: pendant quelle n’en a aucune Ioye, on peut dire qu’elle n’en joüit pas plus que fi elle ne les po£ fedoit point. I’adjoufte auiïi, que c’eft du bien que les impreflions du cerveau luy reprefentent comme fien, affin de ne pas confondre cette joye qui eft une paillon, avec la joye purement intellectuelle, qui vient en l’ame par la feule action de lame, & qu’on peut dire eftre une agréable émotion excitée en elle par elle mefme, en laquelle conufte la jouïflance quelle a du bien que ion entendement luy reprefente comme fien. Il eft vray que pendant que l’ame eft jointe au corps, cette joye intellectuelle ne peut gueres manquer, d’eftre accompagnée de celle qui eft une paillon. Car fi toft que noftre entendement s’aperçoit que nous poiïedons quelque bien, encore que ce bien puiife eftre fi dif-, ferent de tout ce qui apartientau, * corps* Seconde Partie, iaj corps, qu’il ne Toit point du tout imaginable, l’imagination ne laiffe pas de faire incontinent quelque impreflion dans le cerveau, de laquelle fuit le mouvement des efprits, qui excite la pafliondela Ioye.
Article XCII.
La définition de la Triftefjè.
T A Triftefle eft une langueur désagréable, en laquelle confifte l’incommodité que lame reçoit du mal, ou du defaut, que les impreflions du cerveau luy reprefentent comme luy apartenant. Et il y a aufli une Triftefle intelle&uclle, qui n’eft pas la paflion,mais qui ne manque gueres d’en eftre accompagnée.
A R- 1 2.6 Des Passions Article XCIIL Quelles font les coufes de ces deux P offrons, R lors que la Ioye ou la Triftefle intellectuelle excite ainfi celle qui eft une paflion, leur caufe eft allez évidente; Et on voit de leurs définitions, que la Ioyc vient de l’opinion qu’on a de poffcder quelque bien, & la Triftelïc de l’opinion qu’on a d’avoir quelque mal ou quelque defaut. Mais il arrive louvent qu’on fe fent trifte ou joyeux, fans qu’on puiflèainli diftinCtement remarquer le bien ou le mal qui en font les caufes; à fçavoir lors que ce bien ou ce mal font leurs imprelïions dans le cerveau fans l’entremife de lame, quelquefois à caufe qu’ils n’apartienent qu’au corps, & quelquefois aulli encore qu’ils apartienent à l’ame, à caufe qu’elle ne les confidere % % Seconde Partie. 127 fidere pas comme bien & mal, mais fous quelque autre forme, dont l’impreffion eft jointe avec celle du bien de du mal dans le cerveau.
Article XCIV.
Comment ces pajfions font excite'es par des biens & des maux qui ne regardent que le corps: & en quoy confia fie Le chatouillement & la douleur » A Infi lors qu’on eft en pleine fànté & que le temps eft plus ferain que de couftume,on fent en foy une gayeté qui ne vient d’aucune fonction de l’entendement, mais feulement des impreflions que le mouvement des efprits fait dans le cerveau; Etonfe fenttrifte en mefme façon lors que le corps eft indiipofé, encore qu’on ne fçache point qu’il le foit. Ainfi le chatouillement des fens eft fuivy de li près par la loye, & la douleur par la Triftefle, que la pluspart n8 Des Passions part des hommes ne les diftinguent point. Toutefois ils different fi fort 3 qu’on peut quelquefois fbuffrir des douleurs avec Ioyç, & recevoir des chatoüillemens qui déplaifent. Mais la caufc qui fait que pour l’ordinaire laloye fuit du chatoüillement, eft que tout cc qu’on nomme chatoüillement pu fentiment agréable, confifte en ce que les objets des fens excitent quelque mouvement dans les nerfs, qui feroit capable de leur nuire s’ils n’avoient pas affez de force pour luy refifter, ou que le corps ne fuft pas bien difpofé. ce qui fait une impreffion dans le cerveau, laquelle eftant inftituée de la Nature pour témoigner cette bonne difpofition &: cette force, la reprefentc à l’ame comme un bien, qui luy apartient, entant qu’elle eft unie avec le corps, & ainfi excite en elle la Ioye. C’efl: presque la mefme raifon qui fait qu’on prend i prend i Seconde Partie. 125? prend naturellement plaifir à Ce fèntir émouvoir à toutes fortes de Partions, mefme à la Triftefle, 6c à la Haine, lors que ces partions ne font caufées que par Jes avantures eftranges qu’on voit reprcfenter fur un theatre, ou par d’autres pareils fujets, qui ne pouvant nous nuire en aucune façon, femblent chatoüiller noftre ame en la touchant. Et la caufe qui fait que la douleur produit ordinairement la Trifteffe, eft que le fentiment qu’on nomme douleur, vient tousjours de quelque aébion rt violente qu’elle oftenfe les nerfs; en forte qu’cftant inftitué de la nature pour lignifier à l’ame le dommage que reçoit le corps par cette aétion, 6c fa foibleffe en ce qu’il ne lu y a pu refifter, il luy reprefente l’un 6c l’autre comme des maux qui luy font tousjours defagreablcs, excepté lors qu’ils caufent quelques biens quelle eitime plus qu’eux.
Comment elles peuvent aujjt ejlre excitées par des biens & des maux c[ue V ame ne remarque point, encore qu'ils luy appartienent. Comme font le plaifir quon prend a fe hafarder ou à fe fouvenir du mal pajje'.
A Infi le plaifir que prcnent fou- ***• vent les jeunes gens à entreprendre des chofes difficiles, & à s’expofer à des grands périls, encore mefme qu’ils n’enefperent aucun profit, ny aucune gloire, vient en eux de ce que la pcnfée qu’ils ont que ce qu’ils entreprencnt eft difficile, fait une impreffion dans leur cerveau, qui eftant jointe avec celle qu’ils pourroient former, s’ils penfoient que c’eft un bien de fe fentir affez courageux, allez heureux, affez adroit, ou affez fort, pour ofer fe hafarder à tel point, eft caufe qu’ils y prencnt plaifir.
Et Seconde Partie, iji Et le contentement qu’ont les vieillards, lors qu’ils fe fouvienent des maux qu’ils ont foufferts, vient de ce qu’ils fe reprefentent que c’eft un bien, d’avoir pû non obftant cela fubrtfter.
Article XCVI.
Quels font les mouvemens du fmgfa des ejprits, qui caufent les cinq pajjions precedentes.
Es cinq partions que j’ay icy commencé à expliquer, font tellement jointes ou oppofées les unes aux autres, qu’il eft plus ayfé de les confiderer toutes enfemble, que de traiter (eparement de chacune, ainfi qu’il a efté traité de l’Admiration. Et leur caufe n’efl: pas comme la fiene dans le cerveau feul, mais aufli dans le cœur, dans la rate, dans le foye, & dans toutes les autres parties du corps, entant qu’elles fervent à la produ- 1 z thon iji Des Passions dion du fang, &: en fuite des efprits. Car encore que toutes les venes conduifcntle fang qu’elles contienent vers le cœur, il arrive neantmoins quelquefois que celuy de quelques unes y eft poufle avec plus de force que celuy des autres; & il arrive auff que les ouvertures par où il entre dans le cœur, ou bien celles par où il en fort, font plus élargies ou plus referrées une fois que l’autre.
Article, XCVII.
Les principales expériences qui fervent à connoijlre ces mouvemens en l'Amour.
R en confiderant les diverfes alterations que l’ expérience fait voir dans noftre corps, pendant que noftre ame eft agiteè de diverfes pallions, je remarque en l’Amour quand elle eft feule, c’effc à dire, quand elle n’eft accompagnée Seconde Partie. 133 gnée d’aucune forte Ioye, ou Defir, ou TriftefTe, que le battement du poulx eft égal, & beaucoup plus grand & plus fort que de couftume, quon fent une douce chaleur dans la poitrine, & que la digeftion des viandes fc fait fort promptement dans l’cftomac; en forte que cette Palfion eft utile pour la fanté.
Article XCVIII.
En la Haine.
remarque au contraire en la Haine, que le poulx eft inégal, & plus petit j & fouvent plus vifte, qu’on fent des froideurs entremêlées de je ne fçay quelle chaleur afpre & picquante dans la poitrine, que l’eftomac cefte de faire fon of> fice, & eft enclin à vomir, & rejeter les viandes qu’on a mangées * ou du moins à les corrompre & convertir en mauvaifes humeurs.
«..
. En U Ioye, N la Ioye,que le poulx efl: égal & plus vifte qu’à l’ordinaire, mais qu’il n’eft pas fi fort ou fi grand qu’en l’Amour, & qu’on fent une chaleur agreable,qui n’eft pas feulement en la poitrine, mais qui fe répand aufïi en toutes les parties extérieures du corps, avec le fang qu’on voit y venir en abondance; & que cependant on perd quelquefois l’appetit, à caufe que la digeftion fe fait moins que de couftume.
Article C.
• • ' **■ ' En la 'îrijlejjè, T7 N la Triftefïè, que le poulx eft ^foible & lent, & qu’on fent comme des liens autour du cœur, qui le ferrent, & des glaçons qui le Seconde Partie. 13^ le gelent, & communiquent leur froideur au relie du corps; & que cependant on ne laifle pas d’avoir quelquefois bon appétit, & de fentir que 1 ’eftomac ne manque point à faire fon devoir, pourvu qu’il n’y ait point de Haine melléeavecla TriftelTe.
Article CI.
Au Defir.
"C N fin je remarque cela de par- ■^ticulier dans le Defir, qu’il agite le cœur plus violemment qu’aucune des autres Pallions, & fournit au cerveau plus d’efprits j le£ quels paflans de là dans les mufcles, rendent tous les fens plus aigus, & toutes les parties du corps plus mobiles.
Article CIL Le mouvement du fing & des ejprit en l'Amour.
/^Es obfervations, & pluficuî autres qui feroient trop loi gucs à efcrire, m’ont donné fuj« déjuger que, lors que l’entend ment fe reprefente quelque obj d’ Amour, l’impreflion que cet penfée fait dans le cerveau, coi duit les efprits animaux par il nerfs de la lixiefme paire, vers 1 mufcles qui font autour des in' flins de de l’eftomac, en la faç qui eft requife pour faire que fuc des viandes, qui feconve en nouveau fang, pafle promp ment vers le cœur, fans s’arrel dans le foye, de qu’y eftant pou avec plus de force, que celuy qui cft dans les autres parties du corps, il y entre en plus grande abondance, de y excite une chaleur plus for-. te, Seconde Partie. 137 te, à caufe qu’il eft plus groflier, que celuy qui a déjà efté raréfié plufieurs fois, en partant & repartant par le cœur, ce qui fait qu’il envoyé aufli des efprits vers le cerveau, dont les parties font plus grofles plus agitées qu a l’ordinaire: & ces efprits fortifians l’imprertion que la première penfée de l’objet aymable y a faite, obligent lame à s’arrefter fur cette penfée. & c eft en cela que confifte la paflion d’ Amour.
Article C 1 1 1.
En la Haine, A V contraire en la Haine, la première penfée de l’objet qui donne de l’averfion, conduit tellement les efprits qui font dans le cerveau vers les mufcles de l’eftomac & des inteftins, qu’ils empeA chent que le flic des viandes ne Ce mefle avec le fang, en referrant I 5 toutes 138 Des Passions toutes les ouvertures par où il a éouftume d’y couler -, &: elle les conduit aufli tellement vers les petits nerfs de la rate, & de la partie inferieure dufoye, où eft le réceptacle de la bile, que les parties du fang qui ont couftume d’eftre rejetées vers ces endroits là, en fortent, & coulent* avec celuy qui eft dans les rameaux de la vene cave, vers le cœur, ce qui caufe beaucoup d’inégalitez en fa chaleur; d’autant que le fang qui vient de la rate ne s’échauffe &: fe raréfié qu’à peine, & qu’au contraire celuy qui vient de la partie inferieure du foye, où eft tousjours le fiel, s’embrafe &fe dilate fort promptement. En fuite de quoy les efprits qui vont au cerveau, ont auffi des parties fort inégales, &C des mouvemens fort extraordinaires; D’où vient qu’ils y fortifient les idées de Haine qui s’y trouvent déjà imprimées, &. difpofcnt lame * à des Seconde Partie. 13$ à des penfées qui font pleines d’aigreur & d’amertume.
Article CIV.
En la Ioye, P N la Ioye ce ne font pas tant les nerfs de la rate, du foye, de l’eftomac, ou des inteftins, qui agifTent, que ceux qui font en tout lerefte du corps; & particulièrement celuy qui eft autour des orifices du cœur, lequel ouvrant & élargilfant ces orifices,donne moyen au fang, que les autres nerfs chaffent des venesvers le cœur, d’y entrer & d’en fortir en plus grande quantité que de couftume. Et pource que le fang qui entre alors dans le cœur, y a déjà pafle ôc repalfé plufieurs fois, cftant venu des arteres dans les venes, il fe dilate fort ayfement, & produit des efprits, dont les parties eftant fort égales &fubtiles, elles font propres ■'Vi 140 Des Passions près à former &: fortifier les imprcflions du cerveau, qui donnent à famé des penfées gayes & tranquilles.
Article CV.
En U TrtfieJJe.
V contraire en la Trifteflfe, les ouvertures du cœur font fort rétrécies parle petit nerf qui les environne, & le fang des venes n’eft aucunement agité: ce qui fait qu’il en va fort peu vers le cœur. & cependant les paflages par où le fuc des viandes coule de l’eftomac & des inteftins vers le foye, demeurent ouverts; ce qui fait que l’appetit ne diminue point, excepté lors que la Haine, laquelle eft fouvent jointe à la trilteffe, les ferme.
À R- Seconde Partie. 141- Article CYI.
Au Defir.
p N fin la Paillon du Defir a ce-' la de propre, que la volonté qu’on a d’obtenir quelque bien, ou de fuir quelque mal, envoyé promptement les efprits du cerveau vers toutes les parties du corps, qui peuvent fervir aux aétions requifes pour cet effect j & particulièrement vers le cœur, & les parties qui luy fourniflent le plus de fang, affin qu’en recevant plus grande abondance que de couftume, il envoyé plus grande quantité d’elprits vers le cerveau, tant pour y entretenir & fortifier l’idée de cette volonté, que pour palier de là dans tous les organes des fens, & tous les mufcles qui peuvent eftre employez pour obtenir ce qu’on déliré.
Quelle ejl la caufe de ces mouvemens en F Amour, X7 T je déduis les raiibns de tout cecy, de ce qui a elté dit cy defliis, qu’il y a telle liaiion entre noftre ame &: noftre corps, que lors que nous avons une fois joint quelque aétion corporelle avec quelque penfée, l’une des deux ne fe prefente point à nous par apres, que l’autre ne s’y prefente aufli. Comme on voit en ceux qui ont pris avec grande averfion quelque breuvage eftans malades, qu’ils ne peuvent rien boire ou manger par apres, qui en approche du gouft, fans avoir derechef la mefme averfion; Et pareillement qu’ils ne peuvent penfer àl’averfion qu’on a des médecines, que le mefme gouft ne leur reviene en la penfée. Car il me femble que les \ \ premières pallions Seconde Partie. 145 partions que noftre ame a eues, lors quelle a commencé d’eftre jointe à noftre corps, ont deu eftre, que quelquefois le fang, ou autre fuc qui entroit dans le cœur, eftoit un aliment plus convenable que l’ordinaire, pour'y entretenir la chaleur qui eft le principe de la vie; ce qui eftoit caufè que rame joignoit à foy de volonté cet aliment, c’eft à dire, l’aymoit; & en mefme temps les efprits couloient du cerveau vers les mufcles, qui pouvoient prefler ou agiter les parties d’où il eftoit venu vers le cœur, pour faire qu’elles luy en envoyaffent d’avantage; & ces parties ctoient l’eftomac & les inteftins, dont l’agitation augmente l’appetit, ou bien aulîi le foye & lepoulmon, que les mufcles du diaphragme peuvent prefler. C’eft pourquoy ce mefme mouvement des efprits, a tousjours accompagné depuis la pafllon d’Amour.
. A Rr «, ^ 144 Des Passions Article CVIII.
En la Haine.
^\Velqucfois au contraire ilvcv -£noit quelque fuc eftranger vers le cœur, qui n’eftoit pas propre à en entretenir la chaleur, ou mefme qui la pouvoir efteindre: ce qui eftoit caufe que les efprits, qui montoient du cœur au cerveau, excitoient en Famé la paffion de la Haine. Et en meîme temps auffi ces efprits alloientdu cerveau vers les nerfs, qui pouvoient pouffer du fàng de la rate, & des petites venes du foye,vers le ■cœur, pour empefcher ce fuc nuifible d’y entrer; & de plus vers ceux qui pouvoient repouffer ce mefme fuc vers les intcftins, &: vers l’eftomac, ou auffi quelquefois obliger leftomac aie vomir. D’où vient que ces mefmes mouvemens ont couftume d’accompa- - \ gner Seconde Partie, i^y gner la paftion de la Haine. Et on peut voir à l’œil qu’il y a dans le foye quantité de venes, ou conduits, aftez larges > par où le fuc des viandes peut palier de la veine porte en la veine cave, & de là an cœur, fans s’arrefter aucunement au foye j mais qu’il y en a auffi une infinité d’autres plus petites ou il peut s’arrefter, & qui contienent tous jours du faftg de referve, ainll que faitaufii la rate; lequel fang eftant plus groflierque celuyqui eft dans les autres parties du corps, peut mieux fervir d’aliment au feu qui eft dans le cœur, quand l’eftomac & les inteftins manquent de luy en fournir.
Article CIX.
En la Ioyci TLeftaufïï quelquefois arrivé au commencement de noftre vie, que le fang contenu dans les vein es ■ K eftoit 146 Des Passions eftoit un aliment affez convenable pour entretenir la chaleur du cœur, &: quelles en contenoient en telle quantité, qu’il n’ avoir point befoin de tirer aucune nourriture d’ailleurs. Ce qui a excité en l’ame laPaffionde laloye; & a fait en mefme temps que les orifices du cœur fe font plus ouverts que de couftume; & que les efprits coulans abondamment du cerveau, non feulement dans les nerfs qui fervent à ouvrir ces orifices, mais aufli generalement en tous les autres qui pouffent le fang des veines vers le cœur, empefehent qu’il n’y en viene de nouveau du foye, delà rate, des inteftins & de l’cftomac. C’eft pourquoy ces mefmes mouvemens accompagnent la Ioyé.
EnlaTriJleJJè.