SigPhi · Descartes

Les Passions de l'Ame

French

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Q V elquefois au contraire il eft arrive que le corps a eu faute dc nourriture,& c’eftce qui doit av °ir fait fentir à l’ame fa première Tr iftelïe, au moins celle qui n’a point efté jointe à la Hayne. Cela mefme a fait aufli que les orifices du cœur fc font eftrecis, à caufe qu’ils ne recevoient que peu de fang; & qu’une allez notable partie de ce fang eft venue de la rate, a caule qu’elle eft comme le dernier refervoir qui lert à en fournir au cœur, lors qu’il ne luy en vient pas allez d’ailleurs. C’eft pourquoy les mouvemens des efprits & des nerfs, qui fervent à eftrecir ainlî les orifices du cœur, & à y conduire du fang de la rate, accompagnent tousjours la Triftelîe.

Au Dejir.

"P N fin tous les premiers Dcfirs ^ que l’ame peut avoir eus, lors quelle eftoit nouvellement jointe au corps, ont elle, de recevoir les chofes qui luy eftoient convenables, & de repoufler celles qui luy eftoient nuifibles. Et ça efté pour ces mefines effets, que les efprits ont commencé déslors à mouvoir tous les mufcles & tous les organes des fens, en toutes les façons qu’ils les peuvent mouvoir. Ce qui eft caufe que maintenant lors que l’ame defire quelque chofe, tout le corps devient plus agile & plus difpofé à fe mouvoir, qu’il n’a coultume d’eftre fans cela. Et lors qu’il arrive d’ailleurs que le corps eft ainfi difpofé, cela rend les d lîrs de l’ame plus forts & plus dens.

A R- Seconde Partie. 145) Article CXII.

guels font les fignes extérieurs de ces Pajftons.

E que j’ay mis icy, faitaflez entendre la caufe des différences du poulx > & de toutes les autres proprietez que j’ay cy deffus attribuées à ces pallions, fans qu’il foit befoin que je m’arefte à les expliquer davantage. Mais pource que / ay feulement remarqué en chacune, ce qui s’y peut obferver lors qu’elle eft feule, &qui fertà connoiftre les mouvemens du fang & des efpritsqui les produifent, il me relie encore à traiter de plulieurs fignes extérieurs, qui ont coullume de les accompagner, & qui fe remarquent bien mieux lors qu’elles font mcflées plulieurs enfemble, ainli qu’elles ontcoullu- I me d’ellre, que lors qu’elles font feparécs. Les principaux de ces K? fignes tjo Des Passions fignes font les a&ions des yeux & du vifage, les changemens de couleur, les tremblemens, la langeur, la pafmoifon, les ris, les larmes, les gemiftemens, & les foufpirs.

Article C X 1 1!• Des attions des yeux & du vifige.

T L n’y a aucune Paflion que quelque particulière action des yeux ne déclaré: &: cela eft fi manifefte en quelques unes, que mefme les valets les plus ftupides peuvent remarquer à l’œil de leur maiftre, s’il eft: fafché contre eux, ou s’il ne l’eft: pas. Mais encore qu’on aperçoive ayfement ces avions des yeux, & qu’onfçache ce qu’elles fignifient, il n’eft: pas ayfé pour cela de les deferire, à caufe que chacune eft: cômpofée de plufieurs changemens, qui arrivent au mouvement & en la figure de l’ôeil * lesquels font fi particuliets & fi pe^. - tits.

Seconde Partie, ij* tits, que chacun d’eux ne peutcftre aperceufeparement, bienque ce qui refulte de leur conjondion fbit fort ayfé à remarquer. On peut dire quafi le mefme des adions du vifage, qui accompagnent auffi les pallions: car bien qu’elles foient plus grandes que celles des yeux, il eft toutefois malayfé de les diftinguer; Et elles font û peu differentes, qu’il y a des hommes qui font prefque la mefme mine lors qu’ils pleurent, que les autres lors qu’ils rient. Il eft vray qu’il y en a quelques unes qui font alfez remarquables, comme font les rides du front en la colere, St certains mouvemcns du nez St des levres en l’indignation, Sc en la moquerie; mais elles ^ne fcmblent pas tant eftre naturelles que volontaires. Et généralement toutes les adions, tant du vifage que des yeux, peuvent eftre changées par l’ame, lors que voulant cacher K 4 fa xjz Des Passions fa palïion, elle en imagine fortement une contraire: en forte qu’on s’en peut aulfi bien fervir à dilfimuler Tes pallions, qua les déclarer.

Article CXIV.

Des changemens de couleur.

ne peut pas fi facilement s’empefcher, de rougir ou de pâlir, lors que quelque paflion y difpofe: pourceq^ue ces changemens ne dépendent pas des nerfs & des mufclës, ainfi que les précédais; & qu’ils vienent plus immédiatement du cœur, lequel on peut nommer la fource des pallions, entant qu’il préparé le fang & les cfprits à les produire. Or il eft certain que la couleur du vifage ne vient que du fang, lequel coulant continuellement du cœur parles arteres en toutes les veines, & de toutes les veines dans le cœur, colore Seconde Partie, i ^ lorc plus ou moins le vifage, félon qu’il remplit plus ou moins les petites veines qui font vers fa fuperficie.

Article C X Y.

Comment la loye fait rougir.

vive oc plus vermeille, pourcc qu’en ouvrant les efelufes du cœuf, elle fait que le fàng coule plus vifte en toutes les veines; & que devenant plus chaud & plus fubtil, il enfle mçdiocrement toutes les parties du vifage, ce qui en rend l’air plus riant & plus gay.

Article CXVI.

Comment laTrifteJfe fait falir.

A Triftefle au contraire, enctreciflant les orifices du cœur, fait que le fang coule plus lentement dans les veines, & que devejoye rend la couleur plus nant j j4 Des Passions nant plus froid 8c plus efpais, il à befoin d’y occuper moins de place; en forte que fe retirant dans les plus larges, qui font les plus proches du cœur, il quitte les plus éloignées: dont les plus apparentes eftant celles du vifage, cela le fait paroiftre pale 8c décharné: principalement lors que la Trifteffe cft grande, ou quelle furvient promptement, comme on voit en l’Efpouvante, dontlafur T prife augmente f adion qui ferre le cœur.

Article CXVII.

Comment on rougit fiuvunt ejlant trtjîe.

Xyj' Ais il arrive fouvant quon ne pâlit point eftant trifte, &: qu’au contraire on devient rouge. Ce qui doit eftre attribué aux autres pallions qui fe joignent à la Triftefte, à feavoir, àl Amour, ou Seconde Partie, ijy au Defir, & quelquefois aufft à la Haine. Car ces pallions efchauffane ou agitant le fang qui vient du foyc, des inteftins, & des autres parties intérieures, le pouffent vers le cœur, & de là par la grande artere vers les veines du vifage,fans que la Trifteffe qui ferre de part &c d’autre les orifices du cœur le pui£ fê empefeher, excepté lors quelle eft fort exccffive. Mais encore quelle ne foit que médiocre, elle empefehe ayfement que le fang ainfi venu dans les venes du vifage né defeende vers le cœur, pen-* dant que l’Amour, le Defir, ou la Haine y en pouffent d’autre des: parties intérieures. C’eft pourquoy ce fang eftant àrrefté autour de la face, il la rend rouge; Etmefme plus rouge que pendant la Ioye, à caufe que la couleur du fang paroift d’autant mieux qu’il coule moins vifte, & aufïi à caufe qu’il s'en peut ainfi affembler davantai $6 Des P a s s i on s ge dans les veines de la face, que lors que les orifices du cœur font plus ouverts. Cecy paroift principalement en la Honte, laquelle eft compofée de l'Amour de foy-met me, & d’un Defir preflant d'éviter l’infamie prefente; ce qui fait venir le fangdes parties intérieures vers le cœur, puis de là par les artères vers la face; Et avec cela d'une médiocre Triftefle, qui empêche ce fang de retourner vers le cœur. Lemcfine paroift aulïi ordinairement lors qu’on pleure; car comme je diray cy apres, c’eft l’Amour jointe à la Triftefte qui caufe la plus part des larmes. Et le mefme paroift en Ta colere, ou fouvant un prompt Defir de vengeance eft méfié avec l’Amour, la Haine, & la Triftefte.

Seconde Partie. 157 s tremblemens ont deux diverfès caufes: Tune eft qu’il vient quelquefois trop peu d’efprits du cerveau dans les nerfs, & l’autre qu’il y en vient quelquefois trop, pour pouvoir fermer bien juftement les petits partages des mufcles, qui mivant cequiaefté dit en l’article x 1, doivent eftre fermez pour déterminer les mouvemens des membres. La première caufe paroift en la triftclfe & en la peur; comme aufli lors qu’on tremble de froid. Car ces Partions peuvent aufli bien que la froideur de l’air, tellement épaifl'er le fang, qu’il ne fournit pas aflez d’efprits au cerveau, pour en envoyer dans * les nerfs. L’autre caufe paroift fou-. vant en ceux qui défirent ardem- ' ment quelque chofe, & en ceux Article CXVIII. Des Tremblemens.

qui -jr ij8 Des Passions qui font fort- emeus de colere; comme auili en ceux qui font yvres: Car ces deux paillons, aulfi bien que le" vin, font aller quelquefois tant d’efprits dans le cerveau, qu’ils ne peuvent pas eftre reglement conduits de là dans les rpufcles.

Article C X I X.

u. îcuucher & eftre fans mouvement, quieftfentie en tous les membres. Elle vient, ainfi que le tremblement, de ce qu’il ne va pas affez d’efprits dans les nerfs j mais d’une façon differente, car la caufe du tremblement eft qu’il n’y en a pas aftez dans le cerveau, pour obeïr aux déterminations de la glande, lors quelle les poulie vers quelque mufcle; au lieu que la langueur vientdc ce que la glan- De la Langeur.

De la Langeur.

*eur eft une dilpolition à de Seconde Partie., if<> de ne les détermine point à aller vers aucuns mufcles, pluftoft que vers d’autres.

Article CXX.

Comment elle efi caujee far l'Amour & far le Dejir.

117 T la Paffion qui caufè le plus '^•^ordinairement cet effeét cft l’Amour; jointe au Defir d’une chofe dont l’acquifîtion n’eftpas imaginée comme poflible pour le temps prefent. Car l’Amour occupe tellement l’ame à confiderer l’objet aymé, qu’elle employé tous les cfprits qui font dans le cerveau à luy en reprefenter l’image, & arrefte tous les mouvemens de la glande qui ne fervent point à cet effeét. Et il faut remarquer touchant le defir, que la propriété que je luy ay attribuée de rendre tout le corps plus mobile, ne luy convient que lors qu’on imagine l’objet I 160 Des Passions l’objet defiré eftre tel, qu’on peut des ce temps là faire quelque chofequiferveà l’acquérir. Car fi au contraire on imagine qu’il eft impoffible pour lors de rien faire qui y foit utile, toute l’agitation du Defir demeure dans le cerveau, fans pafler aucunement dans les nerfs; & eftant entièrement employée à y fortifier l’idée de l’objet defiré, elle lailfe le relie du corps languilfant.

Article CXXI.

Quelle peut aujfi ejlre caufe'e par d'autres Pafftons.

TL eft vray que la Haine, laTri- * fteffe, & mefme la Ioye, peuvent caufer aufti quelque langueur, lors qu elles font fort violentes; à caufe qu elles occupent entièrement lame à confiderer leur objet; principalement lors que le Defir d’une chofe, à l’acquiûtion de laquelle Seconde Partie. quelle on ne peut rien contribuer au temps prefent, eft joint avec elles. Mais pource qu’on s’arrefte bien plus à conlîderer les objets qu’on joint à foy de volonté, que ceux qu’on en fepare, &r qu’aucuns autres j & que la langueur ne dépend point d’une furprife, mais a befoin de quelque temps pour étre formée, elle fe rencontre bien plus en l’Amour qu’en toutes les autres pallions.

Article CXXII.

De U Fajmoifev.

T A Palmoilon n’eft pas fort c- ^ loignée de la mort. car on meurt lors que le feu qui eft dans le cœur s’efteint tout à fait: & on tombe feulement en pafmoifon, lors qu’il eft étouffé en telle forte qu’il demeure encore quelques relies de chaleur, qui peuvent par apres le rallumer. Or il y a plu- L fieurs L fieurs léz Des Passions ficurs indifpofitions du corps, qui peuvent faire qu’on tombe airçfi en défaillance j mais entre les paffions il n’y a que l’extreme Ioye, qu’on remarque en avoir le pouvoir. Et la façon dont je croy qu’elle caufc cet cffett, eft qu’ouvrant extraordinairement les orifices du cœur, le fang des venes y entre fi à coup, &enfi grande quantité, qu’il n’y peut eftre raréfié parla chaleur affez promptement, pour lever les petites peaux qui ferment les entrées de ces venes; au moyen de quoy il étouffe le feu; lequel il a couftume d'entretenir, lors qu’il n’entre dans le cœur que par mefure. f Article CXX1II.

Four quoy on ne pafine point de Trijtejjè.

T L femble qu’une grande Triftef. fe qui furvient inopinement,doit tel- Seconde Partie, ktj tellement ferrer les orifices du cœur, quelle en peut aufïï efteindre le feu j mais neantmoins on n’obferve point que ce.a arrive, ou s’il arrive, c’eft tres-rarement: dont je croy que la raifon eft, qu’il ne peut gueres y avoir fi peu de fàng dans le cœur, qu’il ne fuffife pour en entretenir la chaleur, lors que fes orifices font prefque fermez.

Article CXXIV.

Du Ris. * E Ris confifte en ce que le fang qui vient de la cavité droite du cœur par la vene arterieufe, enflant les poumons fubitement & à diverfes reprifes,fait que l’air qu’ils contienent, eft contraint d’en fortir avec impetuofité par lefifflet, ou il forme une voix inarticulée SC efclatanre; & tant les poumons en s’enflant, que cet air en fôrtant, pouffent tous les mufcles du dia- L z phrai^4 Des Passions phragmc, de la poitrine, &dela ‘ gorge; au moyen de quoy ils font mouvoir ceux du vifage qui ont quelque connexion avec eux. Et ce n’eft que cette a&ion du vifage, avec cette voix inarticulée &efdatante, qu’on nomme le Ris.

Article CXXV.

Tour quoy il ri accompagne point les plus grandes Ioyes.

/^R encore qu’il fembleque le Ris foit un des principaux lignes de la Ioye, elle ne peut toutefois le caufer que lors qu elle eft feulement médiocre, & qu’il y a quelque admiration ou quelque haine mellée avec elle. Car on trouve par expérience, que lors qu’on eft extraordinairement joyeux, jamais le fujet de cette joye ne fait qu’on efclate de rire; & mcfme on ne peut pas li ayfement y cftre invité par quelque autre.

caufe y Seconde Partie- itff caufe, que lors qu’on eft trifte. Dont la raifon eft, que dans les grandes joyes le poulmon eft tousjours fi plein de fang, quil ne peut eftre davantage enflé par reprifes.

% Article CXXVI.

p T je ne puis remarquer que deux caufes, qui facent ainft enfler fubitement le poumon. La première eft la furprife de l’Admiration, laquelle eftant jointe à la joye, peut ouvrir fl promptement les orifices du cœur, qu’une grande abondance de fang, entrant tout à coup en Ton cofté droit par la vene cave, s’y raréfié, & paflant de là par la vene arterieufe, enfle le poumon. L’autre eft le meflange de quelque liqueur qui augmente la rarefa&ion du fang. Et je n’en trouve point de propre à cela, que la plus coulante partie de celuy L 5 qui L 5 qui .jéà Des Passions qui vient de la rate, laquelle pai> tie du fang eftant poufféc vers le cœur, par quelque legere émotion de Haine, aydée par la furprife de l’Admiration, & s’y méfiant avec le lang^qui vient des autres endroits du corps, lequel la joye y fait entrer en abondance, peut faire que ce fang s’y dilate beaucoup plus qu’à T ordinaire. En mefme façon qu’on voit quantité d’autres liqueurs, s’enfler tout à coup eftant fur le feu, lors qu’on jette un peu de vinaigre dans le vaifïeau où elles font. Car la plus coulante partie du fang qui vient de la rate, eft de nature femblable au vinaigre. L’experience aufli nous fait voir, qu’en toutes les rencontres qui peuvent produire ce Ris efclatant, qui vient du poumon, il y a tousjours quelque petit fujet de Haine, ou du moins d’ Admiration. Et ceux dont la ratp n’eft pas bien faine, font fujets à eftre Seconde Partie. eftre non feulement plus triftes, mais aulfi par intervalles plus gays & plus difpofez à rire que les autres j (fautant que la rate envoyé deux fortes de fang vers le cœur, l’un fort épais & groflïer, qui caufe la Triftefle, l’autre fort fluide & fubtil 3 qui caufe la Ioye. Et fouvent apres avoir beaucoup rit, on fe fent naturellement enclin à la Triftefle, pource que la plus fluide partie du fong de la rate eftantefpuifée, l’autre plus groffiere la fuit vers le cœur.

• « Article CXXVII.

Quelle efl fa caufe en l'Indignation.

"D Our le Ris qui accompagne quelquefois l’Indignation, il eft. ordinairement artificiel & feint. Mais lors qu’il efl: naturel, il femble venir de la Ioye qu’on, a, de ce qu’on voit ne pouvoir eftre offencé par le mal dont on cft indigné, L 4 & avec r ts8 Des Passions & avec cela de ce qu’on Ce trouvé furpris parla nouveauté ou par la rencontre inopinée de ce mal. de façon que la Ioye, la Haine SC l’Admiration y contribuent. Toutefois je veux croire qu’il peut auffi eftre produit fans aucune joye, par • le feul mouvement de l’Averfion, qui envoyé du fang de la rate vers le cœur, où il eft raréfié, & pouffé de là dans le poumon, lequel il enfle facilement, lors qu’il le rencontre prefque vuide. Et généralement tout ce qui peut enfler fubitement le poumon en cette façon, caufe l’a&ion extérieure du Ris* excepté lors que la Trifleffe la change en celle des gemiffemens & des cris qui accompagnent les larmes. A propos de quoy Vives ^ ^ ( - eferit de foy mefme, que lors qu’il n ' i 1 r 1 avoir elte long temps fans manger, les premiers morceaux qu’il mettoit en fa bouche l’obligeoient à rire: ce qui pouvoit venir de ce que nima. cap. de Ri >.

Seconde Partie. '169 que fon poumon vüide de fàngpar faute de nourriture, eftoit promptement enflé parle premier fuc qui pafloit de fon cftomac vers le cœur, & que la feule imagination de manger y pouvait conduire, avant mefme que celuy des viandes qu’il mangeoit y fuft parvenu.

Article CXXVIII.

De £ origine des Larmes.

Omme le Ris n’efl: jamais caufé par les plus grandes Ioyes, ainfi les larmes ne vienent point d’une extrême Triftcflc, mais feulement de celle qui eft médiocre, & accompagnée ou fuivie de quelque fentiment d’ Amour, ou aufli de Ioye. Et pour bien entendre leur origine, il faut remarquer que bien quil forte continuellement quantité de vapeurs de toutes les parties de noftrc corps, il n’y en a toutefois aucune dont il en forte L s tant . r:;. * 1 7© Des Passions tant que des yeux, àcaufe delà grandeur des nerfs optiques, & de la multitude des petites arteres par où elles y vicncnt j Et que comme la fueur n’eft compofée que des vapeurs, quifortant des autres parties le convertilTent en eau fur leur fu perfide, ainfi les larmes fe font des vapeurs qui fbrtent des yeux.

Article CXXIX.

Te la façon que les vapeurs fi changent en eau.

R comme j’ay eferit dans les Meteores, en expliquant en quelle façon les vapeurs de l’air fe convertirent en pluye, que cela vient de ce qu’elles font moins agitées, ou plus abondantes qu’à l’ordinaire; ainfi je croy que lors que celles qui fortent du corps font beaucoup moins agitées que de couftume, encore qu’elles ne foient Seconde Partie. 17* (oient pas fi abondantes, elles ne laiflent pas de fe convertir en eau: ce qui caufè les Tueurs froides qui vienent quelquefois de foiblefle, quand on eft malade. Et je croy que lors qu’elles font beaucoup plus abondantes, pourvu qu’elles ne foient point avec cela plus agitées, elles fe convertiflent aufli en eau. ce qui eft caufe de la fueur qui vient quand on fait quelque exercice. Mais alors les yeux ne fuent point, pource que pendant les exercices du corps, la plus part des efprits allans dans les mufcles qui fervent à le mouvoir, il en va moins par le nerf optique vers les yeux. Et ce n’eft qu’une mefme matière qui compofe le fang, pendant qu’elle eft dans les venes, ou dans les arteres; &: les efprits, lors qu’elle eft dans le cerveau, dans les nerfs, ou dans les mufcles j & ' les vapeurs lors qu’elle en fort en forme d’air; & enfin la fueur ou rjyi Des Passions les larmes, lors qu elle s’efpaiffit eii eau fur la fuperficie du corps ou des yeux.

Article C X X X.

Comment ce qui fait de la douleur à Fœilt excite à fleurer.

'P T je ne puis remarquer que ^ deux caufes qui facent que les vapeurs qui fortent des yeux fe changent en larmes. La première eft quand la figure des pores par où elles paflenteft changée, par quelque accident que ce puififc eftre: car cela retardant le mouvement de ces vapeurs, & changeant leur ordre, peut faire quelles fe convertiflent en eau. Ainfi il ne faut qu’un feftu qui tombe dans l’œil, pour en tirer quelques larmes: à caufc qu’en y excitant de la douleur, il change la difpofition de fes pores: en forte que quelques uns devenant plus eftroits,les petites Seconde Partie. 17$ tes parties des vapeurs y paflent moins vifte;& qu’au lieu quelles en fortoient auparavant elgalcment diftantes les unes des autres, & ainfi demeuroient feparées, elles vienent à fe rencontrer, à caufe que l’ordre de ces pores cft troublé, au moyen de quoy elles fe joignent, & ainû fe convertirent en larmes.

Article CXXXI.

« Comment on fleure de Trifiejfe.

T ’ Autre caufe eft la Triftcfîe, üuivie d’ Amour, ou de loye, ou generalement de quelque caufe qui fait que le cœur poulie beaucoup de fang par les arteres. La Triltefle y elt requife, à caufe que refroidiflànt tout le fang, elle érrecit les pores des yeux. Mais pourcequ’à mefure quelle les étrecit, elle diminué aulîi la quantité des vapeurs > aufquelles ils doivent donner 174 Des Passions donner partage, cela ne fuffit pas pour produire des larmes, fi la quantité de ces vapeurs n’eft à me£ me temps augmentée par quelque autre caufe. Et il n’y a rien qui l’augmente davantage, que le fang qui eft envoyé vers le cœur en la paflion de l’Amour. Auffi voyons nous que ceux qui font triftes, ne jettent pas continuellement des larmes, mais feulement par inter- ' valles,lors qu’ils font quelque nouvelle reflexion fur les objets qu’ils affe&ionent.

■. •*' Article CXXXII.

Des gemijfemens qui accompagnent les larmes.

’C' T alors les poulmons font aufli -^quelquefois enflez tout à coup par l’abondance du fang qui entre dedans, &: qui en chafle l’air qu’ils contcnoient, lequel fortant par le fifflet engendre les gemiflemens &C les Seconde Partie. 175les cris, qui ont couftume Raccompagner les larmes. Et ces cris font ordinairement plus aigus,qu C 1 ceux qui accompagnent le ris bien qu’ils foient produits quafi en mefme façon: dont la raifon eft que les nerfs, qui fervent à eflargir ou eftrecir les organes de la voix, pour la rendre plus greffe ou plus aiguë, eftans joins avec ceux qui ouvrent les orifices du cœur pendant la Ioye, & les étreciffent pendant la Triftcfle, ils font que ces organes s’élargiffent ou s etreciffent au mefme temps.

Article CXXXIII.

Pottrcjuoy les en fans & les 'vieillards fleurent ayfement.

J Es enfans &: les vieillards font plus enclins à pleurer, que ceux de moyen aage, mais c’eftpour di- ■ verfes raifons. Les vieillards pleurent fouvent d’affe&ion & de joye; I car L i y 6 Des Passions car ces deux pallions jointes enfemble, envoyent beaucoup de fan g à leur cœur, & delà beaucoup de vapeurs à leurs yeux j & l’agitation dé ces vapeurs eft tellement retardée parla froideur de leur naturel, qu’elles Ce convertirent ayfement en larmes, encore qu’aucune TriftelTe n’ait précédé. Que Ci quelques vieillards pleurent aufli fort ayfement de fàfcherie, ce n’efl pas tant le tempérament de leur corps, que celuy de leur efprit, qui les y difpofe. Et cela n’arrive qu’à ceux qui font fi foibles, qu’ils Ce laiffent entièrement furmonter par de petits fujets de douleur, de crainte, ou de pitié. Le mefme arrive aux enfans, lefquels ne pleurent gueres de Ioye, mais bien plus de TriftefTe, mefme quand elle n’eft point accompagnée d’ Amour, car ils ont tousjours afTez defang pour produire beaucoup de vapeurs, le mou- Seconde Partie. 177 mouvement defquelles eftant retardé par la TriftelTe, elles Ce convertilfent en larmes.

.Article CXXXIV.

Tourquoy quelques enfans falijfent, au lieu de fleurer.

T' Outefois il y en a quelques uns A qui paliflent, au lieu de pleurer, quand ils font fafehez: ce qui peut tefmoigner en eux un jugement, & un courage extraordinaire; à fçavoir lors que cela vient de ce qu’ils conliderent la grandeur du mal, & Ce préparent à une forte reliftance, en meûne façon que ceux qui font plus âgez. Mais c’eft plus ordinairement une marque de mauvais naturel: à fçavoir lors que cela vient de ce qu’ils font enclins à la Haine, ou à la Peur; car ce font des pallions qui diminuent la matière des larmes. Et on voit au contraire que ceux qui M pieuïyS Des Passions pleurent fort ayfement,• font enclins à l’Amour, & à la Pitié.

Article CXXXY.

' • i Des Soupirs.

T A caufe des Soupirs, èft fort ' differente de celle des larmes, encore qu’ils prefuppofent comme elles la Trifteffe. Car au lieu qu’on eft incité à pleurer quand les poumons font pleins de fang j on eft incité à foupircr quand ils en font prefque vuides, & que quelque imagination d’efperanceou de joy e ouvre l’orifice de l’artere veneufe, que la Trifteffe avoir étréci; Pource qu’alors le peu de fang qui refte dans les poumons, tombant tout à coup dans le cofté gauche du cœur par cette artere veneufe, y eftant pouffé par le Defir de parvenir à cette Ioye, lequel agite en mefme temps tous les mufcles du diaphragme & de la poitrine, l’air Seconde Partie. 179 eft pouffé promptement par la bouche dans les poumons, pour y remplir la place que laide ce fàng. Et c’efl: cela qu’on nomme foupirer.^ Article CXXXVI.

D’oit vienent les effets des Partons qui font particuliers à certains hommes.

A V refte affin de fupleer icy en peu de mots, à tout ce qui pourroit y eftre adjoufté touchant les divers effets, ou les diverfes caufes des pallions, je me contenteray de repeter le principe fur lequel tout ce que j’en ay efcriteft appuyé: à fçavoir qu’il y a telle liaifbn entre noftre ame &c noftre corps, que lors que nous avons une fois joint quelque adion corporelle avec quelque penfée, l’une des deux ne fe prefente point à nous par apres, que l’autre ne s’y M z pre* M z pre* 180 Des Passions prefente auflî *, &: que ce ne font pas tousjours les mefmes actions qu’on joint aux mefmes penfées. Car cela fufRt pour rendre raifon de tout ce qu’un chacun peut remarquer de particulier, en foy ou en d’autres, touchant cette matière, qui n’a point efté icy expliqué. Et, pour exemple, il eft ayfé de penfer, que les eftranges averfions de quelques uns, qui les cmpefehent de fouffrir l’ odeur des rofès, ou la prefence d’un chat, ou chofes femblables, ne vienent que de ce qu’au commencement de leur vie ils ont efté fort offenfez par quelques pareils objets, ou bien qu’ils ont compati au fentiment ' de leur mere qui en a efté offenfée eftant grofle. Car il eft certain qu’il y a du rapport entre tous les mouvemens de la mere, & ceux de l’enfant qui eft en fon ventre, en forte que ce qui eft contraire à l’un nuit à l’autre. Et l’odeur des ro fes Seconde Partie. 181 rofes peut avoir caufé un grand mal de telle à un enfant, lors qu’il eftoit encore au berceau; ou bien un chat le peut avoir fort efpouvanté, fans que perfonne y ait pris garde, ny qu’il en ait eu apres aucune mémoire; bien que l’idée de l’Averfion qu’il avoit alors pour ces rofes, ou pour ce chat, demeure imprimée en fon cerveau juf* ques à la fin de fa vie.

Article CXXXVII.

Article CXXXVII.

Ve tu fige des cinq PaJJtons icy explires avoir donné les définitions de l’Amour, de la Haine, du Defir, de la Ioye, de la Triftefïe; & traité de tous les mouvemens corporels qui les caufent ou les accompagnent, nous n’avons plus içy à confiderer que leur ulàge. Touchant quoy il elt à remarèfitées, en tant quelles fi rapportent au corps.

M 3 quer, 182, Des Passions quer, que félon l’in ftitution delà Nature elles fe rapportent toutes au corps, & ne font données à famé qu’entant qu’elle eft jointe avec luy: en forte que leur ufage naturel eft d’inciter l’ame, à confentir & contribuer aux a&ions qui peuvent fervir à conferverle torps, ou à lerendîe en quelque façon plus parfait. Et en ce fens la Triftefle &: la Ioye font les deux premières qui font employées. Car l’ame n’eft immédiatement avertie des chofes quinuifent au corps, que par le fentiment qu’elle a de la douleur, lequel produit en elle premièrement la paffiondc laTriftefle, puis en fuite la Haine de ce qui caufe cette douleur, & en troifiefmc lieu le Dcfir de s’en délivrer. Comme auffi l’ame n’eft immédiatement avertie des chofes utiles au corps, que par quelque forte de chatouillement, qui excitant en elle de la Ioye, fait en fuite naiftre naiftre Seconde Partie. 185 naiftre l’amour de ce qu’on croit en eftre la caufe 3 & en fin le defir d’acquérir ce qui peut faire qu’on continue en cette Ioye, ou bien qu’on jouïfiè encore apres d’une femblablc. Ce qui fait voir qu’elles font toutes cinq tres-utiles au regard du corps j‘ & mefme que > la Trifteffe eft en quelque façon première & plus neceflaire que la Ioye, & la Haine que l’Amour: à caufe qu’il importe davantage de • repoulfer lés chofcs qui nuifent & peuvent deftruire, qued’acquc-. rir celles qui adjouftent quelque perfe&ion fans laquelle on peut > fubfifter.

Article CXXXVIII.

, leurs defauts & des moyens de les corriger.

* * Ais encore que cet ufàge des palfions foit le plus naturel qu’elles puiflent avoir, & que tous M 4 les e r L 184 Des Passions' ' les animaux fans raifon ne conduifent leur vie que par des mouvemens corporels, femblables à ceux qui ont couftume en nous de les fuivre, & aufcjuels elles incitent noftre ame à confentir. Il n’eft pas neantmoins tousjours bon, doutant qu’il y a plufieurs chofes nuifïbles au corps, qui ne caufent au commencement aucune Triftefle, ou mcfme qui donnent de la Ioye; & d’autres qui luy font utiles, bienque d’abord elles foient incommodes. Et outre cela elles font paroiftre prefque tousjours, tant les Jbiens que les maux qu’elles reprefentent, beaucoup plus grands & plus importans qu’ils ne font j en forte qu’elles nous incitent à rechercher les uns & fuir les autres, avec plus d’ardeur & plus de foin qu’il n’eft convenable.comme nç>us voyons aufli que les beftes font fouvent trompées par les apas, & que pour éviter de petits maux, elles Seconde Partie. i8f fe précipitent en de plus grands. C’eft pourquoy nous devons nous fervir de l’experience & de la raifon, pour diftinguec le bien d’avec le mal, & connoiftre leur jufte valeur, affin de ne prendre pas l’un pour l’autre, & de ne nous porter a rien avec exces.

Article CXXXIX.

De Vufage des me fine s Pajfiôns, entant quelles app amènent à tame j & premièrement de C Amour.

/^E qui fuffiroit, fi nous n’avions en nous que le corps, ou qu’il fût noftre meilleure partie; mais d’autant qu’il n’eft que la moindre, nous devons principalement confiderer les Pâmons entant quelles appartienent à lame, au regard de laquelle l’Amour & la Haine vienent delà connoiflance > & precedent la Ioye & la Triftefle \ ex- M 5 cepte L Des Passions ceptélors que ces deux dernieres tienent le lieu de la connoiflance, dont elles font des efpeces. Et lors que cett;e connoiflance eft vraye, c’eft adiré que leschofes qu'elle nous porte à aymer font véritablement bonnes, & celles qu’elle nous porte à haïr font véritablement mauvaifes, l’Amour efl: incomparablement meilleure que la Haine, elle ne fçauroit eftre trop grande j & elle ne manque jamais de produire la Ioye. le dis que cette Amour efl: extrêmement bonne, pource que joignant à nous de vrays biens, elle nous perfe-’ âionne d’autant. le dis aufli qu’elle ne fçauroit eftre trop grande; car tout ce que la plus exceflive peut faire, ceft de nous joindre fi parfaitement à ces biens, que l’Amour que nous avons particulièrement pour nous mefmes n’y mette aucune diftin&ion; ce que je croy ne pouvoir jamais eftre mau- Seconde Partie. 187 mauvais. Et elle eft neceftairement fuivie delà Ioye, à caufe qu’elle nous reprefente ce que nous aymons, comme un bien qui nous appartient.

Article CXL.