A V refte encore que cette Pa£ fîon foit utile, pour nous donner de la vigueur à repouffer les injures, il n’y en a toutefois aucune, dont on doive éviter ks exces avec plus de foin; pource que troublant le jugement, ils font fbuvcnt commettre des fautes, dont on a par apres du repentir, & mefme que quelquefois ils empefchent qu on ne repouffe fi bien ces injures, qu’on Troïsiesme Partie. quon pourroit faire, fi on avoit moins d’emotion. Mais comme il n y a rien qui la rende plus exceffive que l’orgueil, ainfi je croy que la Generofîré eft le meilleur réméré qu’on puifle trouver contré fés exces: pource que faifant quoiï eftimefort peu tous lesbiens qui * peuvent eftre oftez, & qu’au contraire on eftime beaucoup la liberté, & l’empire, abfolu fur foy mefme, qu’on celle d’avoir lors qu^oii peut eftre ofïbnfé par quelcun, elle fait qu’on n’a que du mefpris, ou tout au plus de l’indignation, pou* les injures dont les autres ont couftume de s’offenfen Article CCIV.
De la Gloire.
**’• # • que /appelé icy du nom dô ; Gloire, eft une efpece de Ioye^ • fondée fur l’Amour qu’on a poui? fby rnefme, & qui vient de ropi- S nion 0T 274 Des Passions nion ou de l’efperance quon a d'elire lotie par quelques autres. Ainlï elle effc differente de la fatisfaétion intérieure, qui vient de l'opinion qu'on a d’avoir fait quelque bonne action. Car on eft quelquefois loüé pour des chofes qu'on ne croit point eftre bonnes, & blafmé pour celles qu’on croit eftre * meilleures. Mais elles font l’une &: l’autre des efpeçes de l’eftime qu’on fait de foy mefme, aufli bien que des efpeces de lôye. Car c'eft un fujet pour s'eftimer, que de voir qu’on eft eftimé par les autres.
Article C C_V.
Delà Honte.
T A Honte au contraire eft une efpece de Triftefle, fondée aufli fur l'Amour de foy mefme, &: qui vient de l’opinion ou de la crainte qu’on a d’eftre blafmé. Elle eft outre cela une efpece de mo« deftie Troisiesme Partie. 275 deftie ou d’Humilité, & de fiance de (b y mefme. Car lors qu’on s’e- ^ ftime fi fort, qu’on ne fe peut imaginer d’eftre mefprifé par perfonne, on ne peut pas ayfement eftre honteux.
Article CCVI.
De P ufige de ces deux Pajjiow.
/^R la Gloire & la Honte ont mefme ufage, en ce qu’elles nous incitent à la vertu, l’une par l’efperance, l’autre par la crainte. Il eft feulement befoin d’inftruire Ton jugement, touchant ce qui eft: véritablement digne de blaftnc ou de louange, affin de n’ eftre pas hônteux de bien faire, &ne tirer point de vanité de fes vices, ainfi qu’il arrive à plufieurs.Mais il n’eft pas bon de fe dépouiller entière-. ment de ces Pallions, ainfi que' faifoicnt autrefois les Cyniques. Car encore que le peuple juge tres- S 2 mal.
2,y6 Des Passions mal, toutefois à caufe que nous ne pouvons vivre fans luy, & qu’il nous importe d’en eftre eftimez, nous devons fouvent fuivre {es opinions, pluftoft que les noftres, touchant l’exterieur de nos •avions,.
Article 'CCYII* Del Impudence.
T Impudence ou l’Effronterie > ■*— ' qui eft un mefpriy de honte* Se fouvent aufh de gloire, n eft pas unePaffion, pource qu’il ny a ert nous aucun mouvement particulier des efprits qui l’excite: mais c’eft un vice oppofé à la Honte, de aufh à la Gloire, entant que l’une Se l’autre font bonnes: ainfî que l’Ingratitude eft oppofée à la reconnoiftance; Se la cruanté à la Pitié. Et la principale caufe de l’effronterie, vient de ce qu’on a reeeu plufieurs fois de grans afr,, frons* î ^ — \ ) î ^ — \ ) Troisiesme Partie. Z77 frons. Car il n’y a perfonnc qui ne s’imagine eftant jeune, que la louange eft un bien, &: l’infamie un mal, beaucoup plus important à la vie qu’on ne trouve par expe- ' riçncç qu’ils font, lors qu’ayant reçeu quelques affrons ftgnalez, on fe voit entièrement privé d’honneur, & mefprifé par un chacun, c’eftpourquoy ceux la devienent effrontez, qui ne mefurant le bien & le mal que par les commoditez du corps, voyent qu’ils en jouïflent apres cçs afïrons, toutaufli bien qu’auparavant, ou mefme quelquefois beaucoup mieux, à caufe qu’ils font déchargez de plufteurs contraintes, aufquelles l’honneur les obligeoit; & que Ci la perte des biens eft jointe à leur diigracej il fe trouve des perfonnes chanta^ blés qui leur en donnent.
Vu Vegouft.
T E Degouft eft une efpece de ^ Triftefl'e, qui vient de la mefme caufe dont la Ioye eft venue auparavant. Car nous fommes tellement cômpofez, que la plus part des chofes dont nous jouïflbns, ne font bonnes à noftre egard que pour un temps, de devienent par apres incommodes. Ce qui paroift principalement au boire de au manger, qui ne font utiles que pendant qu’on a de l’appetit, de i qui font nuifibles lors qu’on n’en a plus; & pource qu’elles ceflent alors d’eftre agréables au gouft, on a nommé cette Paflion le Degouft.
Du Regret.
T E Regret eft auffi une efpece ^ de Trifteffe, laquelle a une particulière amertume, en ce qu’elle eft: tousjours jointe à quelque Desefpoir, & à la mémoire du plaifir que nous a donné la Iouïffance. Car nous ne regretons jamais que les biens dont nous avons joüy, & qui font tellement perdus, que nous n’avons aucune efperance de les recouvrer au temps & en la façon que nous les regretons.
Article C C X.
De r Allegrejfe.
"Tp Nfm ce que je nomme Alle- ^ greffe, eft: une efpece de Ioye, en laquelle il y a cela de particulier, que fa douceur eft augmentée par la fouvenance des maux qu’on S 4 a foufjr < \ i 280 Des Passions a foufferts, & defquels on fe fcnt allégé, en mefme façon que fi on fe fentoit déchargé de quelque pefant fardeau, quon euft long temps porté fur fes efpaules. Et je ne vay tien de fort retnarquable en ces trois pallions; aufli ne les ay-je mifes icy, que pour fuivre l’ordre du dénombrement que j’ay fait cy deffus. Mais il me femble que ce de- * nombrement a efté utile, pour faire voir que nous n’enometions aucune qui fufl: digne de quelque particulière çonfideration.
Article CCXI.
Vn remede general contre les Pa fftons.
jp T maintenant que nous les connoidons toutes, nous avons beaucoup moins de lujet de les craindre, que nous n’avions auparavant. Car nous voyons quelles font toutes bonnes de leur nature, & que nous n’ayons rien à,. cvitçr Troisiesme Partie. *a8r éviter que leurs mauvais ufages,ou leurs excès; contre lefquels les remedcs que j’ay expliquez pourroient fuffire, fi chacun avoir aflez de loin de les pratiquer. Mais pource que j’ay mifc entre ces remedes la préméditation, & l’induftrie par laquelle on peut corriger les defauts de fbn naturel, en s’exerçant à feparer en foy les mouvemens du fang & des elprits, d’avec les penfées aulquelles ils ont couftume d’eftre joins. I’avouë qu’il y a peu de perfonnesqui fe foient aflez préparez en cette façon, contre toutes fortes de rencontres; & que ces mouvemens excitez dans le fang, par les objets des Paflions, fuivent d’abord fi promptement des fei^les impreffions qui fe font dans le cerveau, & de la diipofition des organes, encore que l’ame n’y contribue en aucune façon, qu’il n’y a point de fogefle humaine qui ioic capable S y dç S y dç i$i Des P a s s ion s de leur rcfifter, lors qu’on n’y eft pas aflez préparé. Ainfi plufieurs ne fçauroient s’abftenir de rire eftant chatouillez, encore qu’ils n’y prenent point de plaifir. Car l’imprelïion de la Ioye &c de la furprife, qui les a fait rire autrefois pour mefme fujet, eftant reveillée en leur fantaifie, fait que leur poumon eft fubitement enflé malgré eux, par lefang que lecœurluy envoyé. Ainfi ceux qui font fort portez de leur naturel aux émotions de la Ioye, ou de la Pitié, ou de la Peur, ou de la Colere,ne peuvent s’empefcher de pafmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d’avoir le fàng tout emcu, en mefme façon que s’ils avoient la fièvre, lors que leur phantafie eft fortement touchée par l’objet de quelcune de ces Paffions. Mais ce qu’on peut tousjours faire en telle occafion, & que je penfe pouvoir mettre icv comme le remede le 0 4 plus % Digttized by.( Troisiesme Partie. *8$ plus general, & le plus ayfé à pratiquer, contre tous les exces des Pallions, c’eft que lors qu’on fe fenc le fang ainiï emeu, on doit eftre averti, & fe fouvenir que tout ce qui fe prefente à l’imagination, > tend à tromper l’ame, & à luy faire paroiftre les raifons, qui fervent à perfuader l’objet de fa Paifion, beaucoup plus fortes quelles ne font, & celles qui fervent à la diffuader, beaucoup plus foibles. Et lors que la Paillon ne perfuade que des chofes, dont l’execution fouffre quelque delay, il faut s’abftenir d’en porter fur l’heure aucun jugement j & fe divertir par d’autres penfées, jufques à ce que le temps & le repos ait entièrement appaifé l’emotion qui eft dans le fang. Et enfin lors quelle incite à des aftions, touchant lefquelles il eft neceflaire qu’on prene refolution fur le champ, il faut que la volonté fe porte principalement à coniidcrcr 284 Des Passions derer & à fuivre, les raifons qui font contraires à celles que la Paf- £on reprefente, encore qu elles paroiflent moins fortes. Comrrfe lors qu’on eft inopinément atta r qué par quelque ennemi, l’occalion ne permet pas qu’on employé aucun temps à délibérer; mais ce qu’il me femble que ceux qui font accouftumez à faire reflexion fur leurs a&ions peuvent tousjours, c ’efl: que lors qu’ils fe fendront faifisde la Peur, ils tafcheront à de-t tourner leur penfée de la confideration du danger, en fe reprefentant les raifons pour lefquelles il y a beaucoup plus de feureté & plus d’honneur, en la reflftance qu’en la fuite; Et au contraire lors qu’ils fendront que le Defir de vengcançe & la çolere les incite,, à courir inconfiderement vers ceux qui les attaquent, ils fe fouviendront de penfer, quec’efl: imprudence de fe perdre, quand on peut fans des- Troisiêsme Partie. i&j honneur Te fauves & que fi la partie eft fort inégalé, il vaut mieux faire une honnefte retraite ou E rendre quartier, que s’expofei* rutalement à une mort certaine!.
Article CCXII.
J$ue cejl d'elles feules que dépend tout le bien & le mal de cette vie.
A Vrefte famé peu t avoir fesplai- "^firs à part: Mais pour ceux qui luy font communs avec le.£orps, ils dépendent entièrement des Pa£ fions, en forte que les hommes qu elles peuvent le plus émouvoir, font capables de goufter le plus de douceur en cette vie. Il eft vray qu’ils y peuvent aufli' trouver le plus d’amertume, lors qu’ils ne les içavent pas bien employer, & que la fortune leur eft contraire. Mais la Sagefle eft principalement utile en ce point, quelle enfeigne à s’en ( - i Des Pass* Trois. Part. s'en rendre tellement maiftre, & à les mefnager avec tant d’adrefle, que les maux qu elles caufent fcmt fort fupportables, & mefme qu'on tire de la Ioye de tous..
F, I N.