SigPhi · Descartes

Les Passions de l'Ame

French

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uc famé à fe perfuader que ce quelle délire aviendra, laquelle eft caufée par un mouvement particulier des efprits, àfçavoir par celuy de la Ioye & du Delir niellez enlèmble. Et la Crainte cft une autre difpolition de l ame, qui luy perfuade qu’il n’aviendra pas. Et il eft à remarquer que bien que ces deux Pallions foient contraires, on les peut neantmoins avoir toutes deux enlemble, àfçavoir lors qu’on fe reprefente en mefme temps diverfes raifons, dont les unes font juger que l’accomplilTement du Delir elt facile, les autres le font paroiftre difficile.

130 Des Passions Article CLXYI.

De U Securité fr du Desej]?oir.

■p T jamais l’une de ces Pallions ^ n’accompagne le Defir, qu’elle ne laifie quelque place à l’autre. Car lors que l’Efperance eft li forte 3 qu’elle chalTe entièrement la Crainte, elle change de nature, &C fe nomme Securité ou Alïurance. Et quand on eft alluré que ce qu’on déliré av tendra, bien qu’on continue à vouloir qu’il aviene, on celle neantmoins d’eftre agité de la pafbon du Delir, qui en faifoit rechercher l’èvenement avec inquiétude. Tout demefmelors que la Crainte eft li extreme, qu’elle ofte tout lieu à l’Efperance,elle fe convertit en Desefpoir: & ce Desefpoir reprefentant la chofe comme impoftible,efteint entièrement le Delir, lequel ne fe porte qu’aux chofes polîibles.

A R- £ Troisiesme Partie. 231 Article CLXVII. - De U Inloufie.

T A Ialoufie eft une efpece de Crainte, qui fe rapporte au Defir qu’on a de fe conferver lat pofïeffion de quelque bien j & elle ne vient pas tant de la force des raifons,qui font juger qu’on le peut perdre, que de la grande eftime qu’on en fait, laquelle eft caufè qu’on examine jufques aux moindres fujets de foupçon, & qu’on les prend pour des raifons fort considérables.

Article CLXVIII.

En cjuoy cette Paffton peut ejlre honnejle.

■p T pource qu’on doit avoir plus ^ de foin de conferver les biens qui font fort grands, que ceux qui font moindres > cette Paffton peut P 4 eftrc i$i Des Passions eftre jufte & honnefte en quelques occafions. Ainfi par exemples un capitaine qui garde une place de grande importance, a droit d’en dire jaloux j c’eft à dire de fe defier de tous les moyens par lefquels elle pourroit eftre fiirprifç; ôc une honnefte femme n’eft pas blafmée d’eftre jaloufe de fon honneur, c’eft à dire de ne fe garder pas feulement de mal faire, mais aufli d’eviter jufques aux moindres fu^ jets de medifance.

deux, lors qu’il eft jaloux de fon trefor, c’eft à dire lors qu’il le couve des yeux, & ne s’en veut jamais éloigner, de peur qu’il luy foit dérobé: car l’argent ne vaut pas la peine d’eftre gardé avec tant de foin. Et on melprife un homme Article CLXIX.

En quoy elle ejl blafinable.

Vis on fe mocque d’un avari Troisiesme Partie. 233 qui eft jaloux de fa femme, pource que c’eft un tefmoignage qu’il ne l’ayme pas de la bonne forte, & qu’il a mauvaifo opinion de foy ou d’elle. le dis qu’il ne l’ayme pas de la bonne forte; car s’il avoit une vraye Amour pour elle, il n’auroic aucune inclination à s’en defier. -Mais ce n’eft pas proprement elle qu’il ayme, c’eft feulement le bien qu’il imagine confiftcràen avoir feul la pofleftion; & il ne craindroit pas de perdre ce bien, s’il ne jugeoit qu’il en eft indigne, ou bien que fa femme eft infidelle. Au relie cette Paflion ne fe rapporte qu’aux foupçons &c aux défiances: car ce n’cft pas proprement eftre jaloux, que de tafeher d’ éviter quelque mal, lors qu’on a jufte fujet de le craindre.

254 Des Passions Article CLXX.

De t Irrefolntion. ’Irrefolution eft aufïï une cfpe ce de Crainte, qui retenant Pâme comme en balance, entre - plulieurs a&ions quelle peut faire, efteaufe quelle n’en execute au-* cune, &ainfi quelle a du temps pour choifir avant que de fe déterminer. En quoy véritablement elle a quelque ufage qui eft bon. Mais lors qu’elle dure plus qu’il ne faut, & qu’elle faut employer à délibérer le temps qui eft requis pour agir, elle eft fort mauvaise. Or je dis qu’elle eft une efpece de Crainte, nonobftant qu’il puifle arriver, lors qu’on a le choix de plufieurs chofes, dont la bonté paroift fort égale, qu’on demeure incertain & irrefolu, fans qu’on ait pour cela aucune Crainte. Car cette forte d’irrefolution vient feulement du fujec fujec Troisiesme Partie. 23 j fujct qui fe prefente, & non point d’aucune émotion des efprits; c’eft pourquoy elle n’eft pas une Paf. fion, fi ce n’eft que la Crainte qu’on a de manquer en Ton choix, en augmente l’incertitude. Mais cette Crainte eft fi ordinaire & fi forte en quelques uns, que fouvent encore qu’ils n’ayent point à choifir, & qu’ils ne voyent qu’une feule chofe à prendre ou à laif. fer, elle les retient, &: fait qu’ils s’arreftent inutilement à en chercher d’autres. Et alors c’eft un excès d’Irrefolution, qui vient d’un trop grand defir de bien faire, & d’une foiblefle de l’entendement, lequel n’ayant point de notions claires & diftin&es,en a feulement beaucoup de confufes. C’eft pourquoy le remedc contre cet excès, eft de s’accouftumer à former des jugemens certains & déterminez, touchant toutes les chofes qui fe prefentent, & à croire qu’on s’acquite Google ±36 Des Passions quite tousjours de fbn devoir, lors quon fait ce quon juge eftre le meilleur, encore que peut eftre on juge tres-mal.

Article CLXXI., Du Cour Age à* de la HardieJJè, T E Courage > lors que c’eft une ^ Paflion, &: non point une habitude ou inclination naturelle, eft une certaine chaleur ou agitation, qui difpofe lame à fe porter puiffamment à l’execution des choies qu’elle veut faire, de quelle nature qu elles foicnt. Et la Hardiefïe eft une efpece de Courage, qui difpofe l ame à l’execution des chofes qui font les plus dangereufes.

Article CLXXI L De L'Emulation.

T l’Emulation en eft aufïi une efpece, mais en un autre fcns.

Car E V » » Troisiesme Partie. 2,37 Car on peut confiderer le Courage comme un genre, qui fe divife en autant d’efpeces qu’il y a d’objets differens, & en autant d’autres qu’il a de caufes: en la première façon la Hardiefle en eft une elpece, en l’autre l’Emulation. Et cette derniere n’eft autre chofe qu’une chaleur, qui difpofe l’ame à entreprendre des chofes, quelle efpere luy pouvoir reüftir, pource quelle les voit reüftir à d’autres; & ainfi c’eft une efpece de courage, duquel la caufe externe eft 1 exemple. le dis la caufe externe, pource qu’il doit outre cela y en avoir tousjours une interne, qui confifte en ce qu’on a le corps tellement difpofé, que le Defir & l’Efperance ont plus de force à faire aller quantité de (an g vers le cœur, que la Crainte ou le Dcsefpoir à l’empefcher.

A R- 2,38 Des Passions Article CLXXIII.

• •* j ' Comment la HardieJJe dépend de fEJperance.

' Ar il eft à remarquer que bien ; que l’objet de la Hardieffe ' {bit la difficulté, de laquelle fuit ordinairement la Crainte, ou mefime le Desefpoir, en forte que c’eft dans les affaires les plus dangereufes & les plus desefperées, qu on employé le plus de Hardieffe & de Courages II eft befoin neantmoins qu’on efpere, ou mefme qu’on foit affuré, que la fin qu’on fe propofe < reüffira, pour s’oppofer avec vigeur aux difficultez qu’on rencontre. Mais cette fin eft differente de cet objeét. Car on ne fçauroit eftre affuré & desefperé d’une mefme chofe, en mefme temps. Ainft quand les Dccies fe jettoient au travers des ennemis, & couroient aune mort certaine, l’objet de leur Har- V Troisiesme Partie. 259 Hardieftc eftoit la difficulté de conforver leur vie pendant cette a&ion, pour laquelle difficulté ils n’avoient que du Desefpoir, car ils eftoient certains de mourir; mais leur fin eftoit d’animer leurs foldats par leur exemple, & de leur faire gaigner la vi&ôire, pour laquelle ils avoient de l’Efperance; ou bien auffi leur fin eftoit d’avoir de la gloire apres leur mort, de laquelle ils eftoient aflurez.

__ Article CLXXIV.

* A Lafcheté eft dirc&ement oppofée au Courage, & c’eft une langueur ou froideur, qui empefche l’ame de fe porter à l’execution des chofos qu’elle feroit, lï elle eftoit exempte de cette Paf. lion. Et la Peur ou l’Eipouvantc, qui eft contraire à la Hardieftc, n eft pas feulement une froideur > mais ,-rï' 240 Des Passions mais aufli un trouble & un eftonnement de l’ame, qui luy ofte le pouvoir de refifter aux maux quelle penfe eftre proches.

Article CLXXV.

De P ufage de la Lafcheté.

f\R encore que je ne me puifle perfuader que la nature ait donné aux hommes quelque Paf- • flon qui foit tousjours vitieufe, n’ait aucun ufage bon & loüable y j’ay toutefois bien de la peine a deviner à quoy ces deux peuvent 1ervir. Il me. femble feulement que la Lafcheté a quelque ufage lors qu’elle fait qu’on eft exempt des peines, qu’on pourroit eftre incité à prendre par des raifons vrayfemblables,fi d’autres raifons plus certaines, qui les ont fait juger inutiles, n’avoient excité cette Paffion. Car outre qu’elle exempte l’ame de ces peines, elle fert aufli alors ‘V Troisiesme Partie. 241 alors pour le corps, en ce que retardant le mouvement des efprits, elle empefehe quon ne diflipe Tes forces. Mais ordinairement elle eft tres-nuifible,à caufe qu’elle détourné la volonté des actions utiles. Et pource qu? elle ne vient que de ce qu’on n’a pas aflez d’Efperance ou de Defir, il ne faut qu’augmenter en foy ces deux Paillons, pour la corriger.

Article CLXXVI.

De P ufage de U Peur.

T) Our ce qui eft de la Peur ou de l’Efpouvante, je ne voy point qu’elle puifte jamais eftre loüable ny utile, auili n’eft ce pas une Pafi fion particulière, c’eft feulement un exces de Lafcheté,d’Eftonnement> & de Crainte, lequel eft tousjours vitieux; ainii que la Hardieife eft un exces de Courage, qui eft tousjouts bon, pourvu que la fin qu’on Qw & z/\.z Des Passions fe propofefoit bonne. Etpource que la principale caufe de la Peur eft la furprife, il n’y a rien de meilleur pour s’en exempter, que d’ufer de préméditation, & de fe préparer à tous les evenemens,la crainte defquels la peut caufer.

Article CLXXYII.

Du Remors.

T E Remors de confcience eft une efpece de Triftefte, qui vient du doute qu’on a qu’une chofe qu’on fait, ou qu’on a faite, n’eft pas bonne. Et il prefuppofc necefl'airement le doute. Car fi on eftoit entièrement affuré que ce qu’on fait fuft mauvais, on s’abftiendroit de le faire j d’autant que la volonté ne fe porte qu’aux chofesqui ont quelque apparence de bonté. Et fi on eftoit aftiiréque ce qu’on a desja fait fût mauvais, on en auroit du repentir, non pas [ Troisiesme Partie. 245 pas feulement du Remors. Or-l’ufage de cette Paflion, eft de fai* re qu’on examine filachofe dont on doute eft bonne ou non, de d’empefcher qu’on ne la face une autre fois, pendant qu’on n’eft pas afturé qu’elle foit bonne. Mais pource qu’elle prefuppofe le mal, le meilleur feroit quon n’euft jamais fujet de la (entir; de on la peut prévenir par les mefmcs moyens,.par lelquels on fe peut exempter de l’Irrefolution.

Article CLXXVIIL De la Moquerie.

T A Derifion ou Moquerie eft ■ une efpece de Ioye meflée de Haine, qui vient de ce qu’on aperçoit quelque petit mal en une perfonne, qu’on penfc en eftre digne. On a de la Haine pour ce mal, de on a de la Ioye de le voir en celuy qui en eft digne, de lors que cela CL* \ 244 Des Passions furvient inopinément, lafurprifo de l’Admiration eft caufe qu’on s’efclate de rire, fuivant ce qui a efté dit cy deffus de la nature du ris. Mais ce mal doit eftre petit: car s’il eft grand, on ne peut croire que celuy qui l’a en Toit digne, fi ce n’eft qu’on foit de fort mauvais naturel, ou qu’on luy porte beaucoup de Haine.

Article CLXXIX.

me d'ejlre les plut moqueurs. on voit que ceux qui ont des uefauts fort apparens, par ex- ■ emple qui font boiteux, borgnes, bofllis, ou qui ont receu quelque, affront en public, font particulièrement enclins à la moquerie. Car defirant voir tous les autres auffi difgraciez qu’eux, ils font bien ayfes des maux qui leur arrivent, àc ils les en eftiment dignes.

Pourquoy les plus imparfaits ont coujlu - A R- Troisiesme Partie. 245 Article CLXXX. Det'ufage de la Raillerie.

Our ce qui eft de la Raillerie modefte, qui reprenr utilement les vices en les faifant paroilire ridicules, fans toutefois qu’on en rie iby mcfme, ny qu’on tefmoigne aucune haine contre les per-Tonnes, elle n’eil pas une Paillon, mais une qualité d’honncfte homme, laquelle fait paroiftre la gayeté de ion humeur, & la tranquillité de fbn ame ^ qui font des marques de vertu j & fouvent auili l’adreife de fon eiprit, en ce qu’il fçait donner une apparence agréable aux chofes dont il fe moque.

Article CLXXXL De tuf âge du Ris en la raillerie.

T il n’eft pas deshonnefte de ■ rire lors qu’on entend les raileu lerics.

146 Des Passions leries d’un autre j mefme elles peuvent eftre telles, que ce ferait eftre chagrin de n’en rire pas. Mais lors quon raille foy mefme, il eft plus feant de s’en abftenir, âffin de ne fembler pas eftre furpris par les chofes qu’on dit, ny admirer l’adrelfe qu’on a de les inventer; Et cela fait qu’elles furprenenç d’autant plus ceux qui les oyent, », Article CLXXXII, De F Envie, E qu’on nomme communement Envie, eft un vicpqui confifte en une perverfité de nature, qui fait que certaines gens fe fafchent du bien qu’ils voyent arriver aux autres hommes. Mais je me fers icy de ce mot, pour lignifier une Paflion qui n’eft pas tousjours vicieufe. L’Envie donc entant qu’elle eft une Palfion, eft une çfpeçe de Triftelfe meflée de Haï- Troisiesme Partie. 147 ne > qui vient de ce qu’on voit arriver du bien à ceux qu’on penfe en eftre indignes. Ce qu’on ne peut penfer avec raifon, que des biens de fortune. Car pour ceux de l’ame, ou mefme du corps, entant qu’on les a de naiflance, c’eft allez en eftre digne, que de les avoir receus de Dieu avant qu’on fût capable de commetre aucun mal.

Article CLXXXIII. Comment elle p eut eftre jnfte ou injufte.

Xyf Ais lors que la fortune envoyé L des biens à quelqu’un, dont il cft véritablement indigne, &: que l’Envie n’eft excitée en nous, que pource qu’aymant naturellement la juftice, nous fommes fafehez qu’elle ne (bit pas obfervée en la diftribution de ces biens, c’eftun zelequi peut eftre excufable; principalement lors que le bien qu’on envie à d’autres, eft de 0.4. telle 0.4. telle 248 Des Passions telle nature qu’il fe peut convertir en mal entre leurs mains: comme fi c’eft quelque charge ou office, en l’exercice duquel ils fe puiffent mal comporter. Mefme lors qu’on defire pour foy le mefme bien, & qu’on eft empefché de l’avoir, par ce que d’autres qui en font moins dignes le poffedent, cela rend cetr te paffion plus violente j &: elle ne laide pas d’eftre excufable, pourvûque la haine qu’elle contient, fe rapporte feulement à la mauvaife diftribution du bien qu’on envie,^ non point aux pcrfonnes qui le poffedent, ou le diftribuent. Mais il y en a peu qui foient il juftes, ôc Ci genereux, que de n’avoir point de Haine pour ceux qui les previenent, en l’acquifition d’un bien qui n’eft pas communicable à plufieurs, &: qu’ils avoient defiré pour eux mefmes, bien que ceux qui font acquit en foient autant, ou pjus dignes, Et cç qyi eft ordir Troisiesme Partie. 24$ mirement le plus envié, c’eft la gloire. Car encore que celle des autres n’empcfche pas que nous n y puiffions afpirer, elle en rend toutefois l’accçs plus difficile, ôc en renchérit le prix.

Article CLXXXIV, D'où •vient que les Envieux font Jùjets à avoir le teint plombé.

A V refte il n’y a aucun vice qui nuife tant à la félicité des hommes, que celuy de f envie. Car outre que ceux qui en font entachez s’affligent eux mefmes, ils troublent auffi de tout leur pouvoir le plaifîr des autres. Et ils ont ordinairement le teint plombé, ç’eft à dire pale, méfié de jaune &c de noir, & comme de fang meurtri.d’où vient que l’Envie efl: nommée livor en latin. Ce qui s’accorde fort bien avec ce qui aeftédic cy deffus, des mouvemens du fang 0,5 «« î.p Des Passions en la Triftefle & en la Haine. Car celle cy fait que la bile jaune, qui vient de la partie inferieure du foye, & la noire qui vient delà rate, fe refpandent du cœur par les arteres en toutes les venes; & celle la fait que le fang des venes a moins de chaleur, & coule plus lentement qu a Tordinaire, ce qui fuffit pour rendre la couleur livide. Mais pource que la bile tant jaune que noire, peut auiïi eftre envoyée dans les venes par plufieurs autres caufes, & que 1* Envie ne les y poulie pas en allez grande quantité pour changer la couleur du teint, li ce n’eft quelle foit fort grande & de longue durée, on ne doit pas p enfer ‘que tous ceux en qui on voit cette couleur y foient enclins.

De la Pitié.

T A Pitié eft une efpecedeTri- ^ ftefTe, meflée d’ Amour ou de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons fouffrir quelqué mal, duquel nous les eftimons indignes, Ainfî elle eft contraire à l’Envie à raifon de Ton objet, & à la Moquerie, à caulè quelle le conlidere d’autre façon.

Article CLXXXVI.

J$ui font les fins pitoyables.

/^Eux qui Ce Tentent fort foibles, & fort fujets aux adverfitez de la fortune, femblent eftre plus enclins à cette Paflion que les autres, à caufe qu’ils fe reprefentent le mal d’autruy comme leur pouvant arriver; & ainfi ils font emeus à la Pitié, pluftoft par l’Amour qu’ils Ce M 2J2, Des Passions fe portent à eux mefmes, que par celle qu’ils ont pour les autres.

Article CLXXXVIh Comment les plus gener eux font touchez», de cette Pajfton.

’ Ai s neantmoins ceux qui font les plus genereux, & qui ont l’efprit le plus fort, en forte qu'ils ne craignent aucun mal pour eux, & fe tienent au delà dit pouvoir de la fortune, ne font pas exemts de Compaflion,lors qu’ils voyent l’infirmité des autres hommes, &c qu’ils entendent leurs plaintes. Car c’eft une partie de la Generofité, que d’avoir de la bonne volonté pour un chacun. Mais la Triftefle de cette Pitié n’eft pas amcre; & comme celle que causent les a&ions funeftes qu’on voit repreiènter fur un theatre, elle eft plus dans l’exterieur & dans le fens, que dans l’interieur de lame, laquelle Troisiesme Partie. 233 quelle a cependant la fatisfa&ion de penfer, qu’elle fait ce qui eft de fon devoir, en ce qu’elle compatit avec des affligez. Et il y a en cela de la différence, qu’au lieu que le vulgaire a compafflon de ceux qui fe plaignent, àcaufe qu’il penfe que les maux qu’ils (buffrent font fort fafeheux, le principal objet de la Pitié des plus grands hommes, eft la foibleffe de ceux • qu’ils voyent fe plaindre: à caufc qu’ils n’eftiment point qu’aucun accident qui puiffe arriver, foit un fi grand mal, qu’eft la Lafcheté de ceux qui ne le peuvent fouffrir avec conftance. & bien qu’ils haïffent les vices, ils ne haïffent point pour cela ceux qu’ils y voyent ftijets; ils ont feulement pour eux de Ja Pitié.

s.

< I ^ ES Passions Article CLXXXVIIL Jgui font ceux qui rien font foint touchez.

Xyf Ais il n’y a que les efprits malins & envieux, qui haïflent naturellement tousdes hommes, ou bien ceux qui font fi brutaux, àc tellement aveuglez par la bonne Fortune, ou desefperez par la mauvaifo, qu’ils ne penfent point qu’aucun mal leur puifle plus arriver, qui foientinfenfibles à la Pitié* Article CLXXXIX.

, Pourquoy cette Pajfton excite à fleurer.

A Y refte on pleure fort àyfoment en cette Paflion, à caufe que l’amour envoyant beaucoup de fong vers le cœur, fait qu’il fort beaucoup de vapeurs par les yeux; Sc que la froideur de la Triftefle, retardant l’agitation de ces vapeurs, i Troisiesme Partie, zyj peurs, fait qu’elles fe changent en larmes, fuivant ce qui aefté dit cy dcflus.

Article CXC.

Ve la Satisfaction de fey mefine.

A Satisfa&ion, qu’ont tousjours ceux qui fuivent conftamment la vertu, eft une habitude en leurame, quife nomme tranquillité & repos de confcience. Mais celle qu’on acquiert de nouveau, lors qu’on a franchement fait quelque aébion qu’on penfe bonne, eft une Paffion, à fçavoir une efpece de Ioye, laquelle je croy eftre la plus douce de toutes, pource que fa caufe ne dépend que de nous mefmes. Toutefois lors que cette caufe n’eft pas jufte, c’eft à dire lors que les a&ions dont on tire beaucoup de fatisfadion, ne font pas de grande importance, oumefme qu’elles font vicieufos.

elle elle Dës Passions elle eft ridicule, & ne fert qu a produire un orgueil & une arrogance impertinente. Ce qu on peut particulièrement remarquer en ceux, qui croyant eftre Dévots, font feulement Bigots &■ fuperftitieux > c’eft à dire qui fous ombre qu’ils vont fouvent à l’Eglifo, qu ils recitent force prières > qu’ils portent les cheveux courts, qu’ils jeufnent, qu’ils donnent l’aumofne, penfent eftre entièrement parfaits, & s’imaginent qu’ils font figransamis de Dieu, qu’ils ne fçauroient rien faire qui luy deplaife, que tout ce que leur di£te leur Paftïon eft un bon zele; bien quelle leur dicte quelquefois les plus grans crimes qui puiflent eftre commis par des hommes, comme de trahir des villes, de tuer des Princes, d’exterminer des peuples entiers, pour cela foui qu’ils ne fuivent pas leurs opinions.

I Troisiesme Partie. 257 Article CXCI.

Du Repentir.

Repentir eft dire&emenc contraire à la Satisfa&ion de fo y mefrae; & c’eft une efpece de TriftefTe, qui vient de ce qu’on croit avoir fait quelque mauvaife a£lion; & elle eft* tresamere, pource que faveaufe ne vient que de nous. Ce qui n’empefche pas neantmoins qu’elle ne {oit fort utile, lors qu’il eft vray que l’a&ion dont nous nous repentons eft mauvaife, & que nous en avons une connoiftance certaine, pource qu’elle nous incite à mieux faire une autre fois. Mais il arrive fouvent, que les efprits foibles fe repentent des chofcs qu’ils ont faites, fans fçavoir afluremenr qu’elles foient mauvaifesi ilsfeleperfuadent feulement à caufe qu’ils le craignent, & s’ils avoient fait le t R con- 258 Des Passions contraire, ils s’en repentiroient en mefme façon: ce qui eft en eux une imperfection cligne de Pitié. Et les remedes contre ce defaut, font les mefmes qui fervent à ofter l’Irrefolution.

; Article CXCII.

De la Faveur.

T A Faveur eft proprement un ' Defir de voir arriver du bien à quelqu’un, pour qui on a de la bonne volonté: mais je me fers icy de ce mot, pour fignifier cette volonté, entant qu’elle eft excitée en nous, par quelque bonne aétion de ccluy pour qui nous 1 avons. Car nous fommes naturellement portez à aymer ceux, qui font des chofes que nous eftimons bonnes, encore qu’il ne nous en reviene aucun bien. La Faveur en cette lignification eft une efpece d’Ainour, non point de Defir, encore que Troisiesme Partir. que le Defir de voir arriver du bien à celuy qu’on favorife, l’accompagne tousjours. Et elle eft ordinairement jointe à la Pitié, à caufe que les difgraces que nous voyons arriver aux malheureux/ont caufe * que nous faifons plus de reflexion fur leurs mérités.

Article CXGIII.

De U Reconnoifjmce.

TA Reconnoiflance eft aufli une e/pece d’ Amour, excitée en nous par quelque aélion de celuy pour qui nous l’avons, & par laquelle nous croyons qu’il nous a fait quelque bien, ou du moins qu’il en a eu intention. Ainfi elle contient tout le mefme que la Faveur, & cela de plus qu’elle eft fondée fur une a&ion qui nous touche, & dont rçous avons Defir de nous revancher.C’eftpoürquoy elle a beaucoup plus de force, R z prinz 6 o Des Passions principalement dans les âmes tant foie peu nobles de Genereufes.

Article CXCIV.

De P Ingratitude.

P Our l’Ingratitude, elle n’eft pas une Paflion; car la nature n’a mis en nous aucun mouvement des efprits qui l’excite: mais ellç eft feulement un vice directement oppofé à la reconnoiflance, en tant que celle cy eft tousjours vertueufe, de l’un des principaux liens de la focieté humaine. C’eft pourquoy ce vice n’appartient qu’aux hommes brutaux', &fottcment arrogans, qui penfent que toutes chofes leur font deuës; ou aux ftupides j qui ne font aucune reflexion fur les bienfaits qu’ils reçoivent; ou aux foibles de abjets, qui (entant leur infirmité de leur befoin, recherchent baflement le fecours des autres, de apres qu’ils l’ont Troisiesme Partie. 161 l’ont receu ils les haïflent; pource que n’ayant pas la volonté de leur rendre la pareille 3 du desefpc-, rant de le pouvoir, s’imaginant que tout le monde eft mercenaire comme eux, & qu’on ne fait aucun bien qu’avec efpcrance d’en eftrc recompenfé } ils penfent les avoir trompez.

Article CXCV.

De /’ Indignation.

T Indignation eft une efpece dé ^ Haine ou d’averfion, qu’on a naturellement contre ceux qui font quelque mal, de quelle nature qu’il foit. Et elle eft fouvent meflée avec l’envie, ou avec la pi-* tié j mais elle a neantmoins un objet tout different. Car on n’eft indigné que contre ceux qui font du bien, ou du mal, aux perfonnes qui n’en font pas dignes > mais on porte envie à ceux qui reçoivent R 3.ce i 6 z Des Passions ce bien,8c on a Pitié de ceux qui reçoivent ce mal. Il eft vray que c’eft en quelque façon faire du mal, que de pofteder un bien dont on n’cft pas digne. Ce qui peut elire la caufe pourquoy Ariftote, &c fes fuivans, fuppofant que l’Envie eft tousjours un vice, ont appelé du nom d’indignation celle qui n’eft pas vitieufe.

Article CXCVI.

Potirquoy elle ejl quelquefois jointe a la, Pitié 3 & quelquefois à la Moquerie.

/^’Eft aufli en quelqüè façon r ècevoir du mal, que d’en faire: d’ou vient que quelques uns joignent à leur Indignation la Pitié; & quelques autres la Moquerie; félon qu’ils font portez de bonne ou de mauvaife volonté, envers ceux aulquelsils voyent commette des fautes. Et c’eft ainfï que le • ris Troisiesme Partie. 16 $ ris de Democrire, & les pleurs d’Heraclite, ont pu procéder de mefme caufe.

Article CXCVII.

Quelle ejl feuvent accompagnée d' Admiration -, & n ' e ft pM incompatible avec la Ioye, T Indignation eft fouvent aulli ^ accompagnée d’ Admiration. Car nous ayons couftutnede fuppofer que toutes chofes feront Faites, en la façon que nous jugeons quelles doivent eftre, c eft à dire en la façon: que nous cftimons bonne, c’eft pourquoy lors qu’il eti arrive autrement, cela nous furprent, & nous l’admirons. Elle n’eft pas incoinpàtiblé âitfli avec la Ioye, bien qu’elle foit plus ordU nairemcnt jointe à laTriîtefle.Car lors que le mal dont nous fommes indignez ne nous peut nuire, Zt que nous confiderons que nous R 4 n’en i<j4 Des Passions n’en voudrions pas faire de fèmblable, cela nous donne quelque plaifir; &: c’eft peut eftre lune des caufes du ris, qui accompagne quelquefois cette Paillon.

Article CXCVIII.

Defonufage.

A V refte l’Indignation fe rcmar- “*■ ^ que bien plus en ceux qui veulent paroiftre vertueux, quen ceux qui le font véritablement. Car bien que ceux qui aymentla ver-? tu, nepuiflent voir fans..quelque averfion les vices des autres, ils ne fepaffionent que contre les plus grands &: extrordinaires. C’eft: eftre difficile &: chagrin, que d’avoir beaucoup d’indignation pour des chofes de peu d’importance; c’eft eftre injufte, que d’en avoir pour celles qui ne font point blafmables 3 & c’eft eftre impertinent & abfurd, de ne reftreindre pas cette Troisiesme Partie. 26$ cette Paflion aux actions des hommes, & de l’eftendre julques aux œuvres de Dieu, ou de la Nature: ainfi que font ceux, qui n’eftant jamais contans de leur condition ny de leur fortune, ofent trouver à redire en la conduite du monde* & auxfecrets de la Providence.

Article CXCIX.

De U Colere.

T A Colere eft aufli une cfpecc de Haine ou d’averfion, que nous avons contre ceux qui ont fait quelque mal, ou qui ont tafehé de nuire, non pas indifféremment à qui que ce foit, mais particulièrement à nous. Ainfi elle contient tout le mefme que flndignation, &: cela de plus qu’elle eft fondée fur une action qui nous touche, 6 c dont nous avons Defir de nous vanger. Car ce Defir l’accompagne prefque tousjours, Scelle eft R 5 direz 66 Des Passions dire&cment oppofée à la. Reconnoiftance, comme l’Indignation à la Faveur. Mais elle eft incompa^ rablement plus violente que ces trois autres Pallions, à caufe que le Deûr de repoufter les chofes nuifibles,& de fe vanger, eft le pius preflant de tous. C’eft ce Delir* joint à l'Amour qu’on a pour foy mefme, qui fournit à la Colere toute l’agitation du fang, que le Courage & la Hardiefle peuvent caufer; & la Haine fait que c’eft principalement le fang bilieux qui vient de la rate, &.des petites veillés du foy6j qui reçoit cétte agitation y &c entré dans le cœur j oit à caufe de fon abondance, & de la nature de là bile dont il eft meflé, il excite ühe chaleur plus afpre & plus ardtnte, que n’eft celle qui peut y eftre excitée par l’Amour > ou par la Ioye.

Troîsiesme Partie. 267 Article CC.

Vourquoy ceux qu'elle fait rougir, font moins à craindre, que ceux les lignes extérieurs de cettè îalfion font difterens, félon les divers temperamens des per- Tonnes, de la diverlîté des autres Pallions, qui la cômpôfènt ou le joignent à elle. Aihlî on eh voit qui palilTent, ou qui tremblent, lors qu’ils fe mettent en colere; de on en voit d’autres qui rougilfent, ou mefme qui pleurent. Et on jugé ordinairement que la Colere de ceux qui palilTent eft plus à craindre, que n’eft la Colere de ceux qui roügiïTenf. Dont là railôft eft, que lors qu’on ne veut, ou qu’on ne peut, fe vanger autrement que de mine de de paroles, on employé toute fa chaleur de toute fa force des le commencement qu’on eft quelle fait pallir.

emeu, 2.68 Des Passions cmeu; ce qui eftcaufe qu’on devient rouge: outre que quelquefois le regret &: la pitié qu’on a de * foy mefme> pource qu’on ne peut fe venger d’autre façon j eft caufc qu’on pleure. Et au contraire ceux qui fc refervent &£ fe déterminent à une plus grande vengeance, dcvicnent triftes, de ce qu’ils penfent y eftre obligez par l’adion qui les met en colere; & ils ont aufli quelquefois de la crainte 3 des maux qui peuvent fuivre delarefolution qu’ils ont prife; ce qui les * rend d’abord pales, froids 3 ôc tremblans. Mais quand ils vienent apres à executer lpur vengeance, ils fe rechauffent d’autant plus > qu’ils ont efté plus froids au commencement: ainfi qu’on voit que les heures qui commencent par froid, ont couftume deftre les plus fortes.

££nily a deux fortes de Colere, & que ceux qui ont le plus de bonté' font les plus fujets à la première.

/^Ecy nous avertit qu’on peut diftinguer deux efpeccs de Colere; lune qui eft fort prompte, & femanifefte fort à l’extcrieur, mais neantmoins qui a peu d’effed, &peut facilement eftre appaifée; l’autre qui ne paroift pas tant à l’abord, mais qui ronge davantage le cœur & qui a des effets plus dangereux. Ceux qui ont beaucoup de bonté & beaucoup d’Amour, font les plus fujets à la première. Car elle ne vient pas d’une profonde Haine,mais d’une prompte averfion qui les furprent, à caufe qu’eftant portez à imaginer, que toutes chofes doivent aller en la façon qu’ils jugent eftre la meilleure.

.Des Passions leure, fi toft qu’il en arrive autrement ils l’admirent, & s’en offençent, fouvent mefme fans que la chofe les touche en leur particulier, à caufe qu’ayant beaucoup d’affe&ion, ils s’intereffent pour ceux qu’ils ayment, en mefme façon que pour eux mefmes. Ainfi ce qui ne fèroit qu’un fujet d’indignation pour un autre, eft pour eux un fujet de Colere. Et pourçe que l’inclination qu’ils ont à * aymer, fait qu’ils ont tousjours beaucoup de chaleur & beaucoup de fang dans le cceur 3 l’ayerfion qui les furprend ne peut y pouffer fi peu de bile, que cela ne caufe d’abord une grande- émotion dans ce fang. Mais cette émotion ne dure gueres, à caufe que la force de la furprife ne continue pas, que fi toft qu’ils s’aperçoivent, que le fujet qui les a fafehez ne les devoit pas tant émouvoir, ils s’en repentent.

- ( • A R- Troisiesme Partie. iyi Haï: Article CCII.

Sue ce fini les âmes foibles & bajfis, qui fi laijfint le fins emporter k £ autre.

( Autre efpece de Colere, en laquelle predoipine la Haine & la Triftefle, n’eft pas fi apparente d’abord, finon peut eftre en ce quelle fait pâlir le vifage. Mais fit force eft: augmentée peu à peu, pat 1 agitation qu’un ardent Defir de fe vanger excite dans le fang, lequel citant méfié avec la bile qui eil pouilée vers le cœur, de la partie inferieure du foye & de la rate, y excite une chaleur fort afpre êc fort piquante. Et comme ce font les âmes les plus genereufes qui ont le plus de reconnoifiance, ainfi ce font celles qui ont le plus d’orgueil,& qui font les plus baffes & les plus infirmes, qui fe laiflent le plus emporter à cette efpece de Ço- / k 27 i Des Passions Colere. Car les injures paroiffent d’autant plus grandes, que 1 orgueil fait qu’on s’eftime davantage; & aufïi d’autant qu’on eftime davantage les biens qu elles o fient, lefquels on eftime d’autant plus qu’on a lame plus foible & plus baffe, à caufe qu’ils dépendent: d’autruy.

' Article CCIII.

JÇue h Gencrofité fert de remede contre fis exces.