L'Italie, née d'hier, est encore quelque peu protégée, mais elle perd de son immunité à mesure qu'elle progresse. L'Angleterre seule fait exception; encore sommes-nous mal renseignés sur le degré exact de son aptitude au suicide. A l'intérieur de chaque pays, on constate le même rapport. Partout le suicide sévit plus fortement sur les villes que sur les campagnes. La civilisation se concentre dans les grandes villes; le suicide fait de même. On pourrait presque y voir une sorte de maladie contagieuse qui aurait pour foyers d'irradiation les capitales et les villes importantes et qui, de là, se répandrait sur le reste du pays. Enfin, dans toute l'Euiope, la Norvège exceptée, le chillVe des suicides augmente régulièrement depuis un siècle ('). D'après un calcul, il aurait triplé de 18:21 à 1880 ('). La marche de la civilisation (1) V. les T;ibles de Moisolli.
ne peut pas être mesurée avec la môme précision, mais on sait assez combien elle a été rapide pendant ce temps.
On pourrait multiplier les preuves. Les classes de la population fournissent au suicide un contingent proportionné à leur degré de civilisation. Partout, ce sont les professions libérales qui sont le plus frappées et Tagiiculture qui est le plus épargnée. Il en est de même des sexes. La femme est moins mêlée que l'homme au mouvement civilisateur; elle y participe moins et en relire moins de profit; elle rappelle davantage certains traits des natures primitives (^); aussi se tue-t-elle environ quatre fois moins que l'homme.
Mais, objectera-t-on, si la marche ascensionnelle des suicides indique que le malheur progresse sur certains points, ne pourrait-il pas se faire qu'en même temps le bonheur augmentât sur d'autres? Dans ce cas, cet accroissement de bénéfices suffirait peut-être à compenser les déficits subis ailleurs. C'est ainsi que, dans certaines sociétés, le nombre des pauvres augmente sans que la fortune publique diminue. Elle est seulement concentrée en un plus petit nombre de mains.
Mais cette hypothèse elle-même n'est guère plus favorable à notre civilisation. Car, à supposer que de telles compensations existassent, on n'en pourrait rien conclure sinon que le bonheur moyen est resté à peu près stationnaire. Ou bien, s'il avait augmenté, ce serait seulement de très petites quantités qui, étant sans rapport avec la grandeur de l'effort qu'a coûté le progrès, ne pourraient pas en rendre compte. Mais l'hypothèse même est sans fondement.
En effet, quand on dit d'une société qu'elle est plus ou moins heureuse qu'une autre, c'est du bonheur moyen qu'on entend parler, c'est-à-dire de celui dont jouit la moyenne des membres de cette société. Comme ils sont placés dans des conditions d'existence similaires en tant qu'ils sont soumis à l'action d'un CHAPITliE I. — DIVISION DU TRAVAIL ET DONHEUR. 273 même milieu physique et social, il y a nécessairement une certaine manière d'être et, par conséquent, une certaine manière d'être lieureux qui leur est commune. Si du bonheur des individus on retire tout ce qui est dû à des causes individuelles ou locales, pour ne retenir que le produit des causes générales et communes, le résidu ainsi obtenu constitue précisément ce que nous appelons le bonheur moyen. C'est donc une grandeur abstraite, mais absolument une et qui ne peut pas varier dans deux sens contraires à la fois. Elle peut ou croitre, ou décroître, mais il est impossible qu'elle croisse et qu'elle décroisse simultnnémenl. Elle a la même unité et la même réalité que le type moyen de la société, l'homme moyen de Quételet; car elle représente le bonheur dont est censé jouir cet être idéal. Par conséquent, de même qu'il ne peut pas devenir au même moment plus grand et plus petit, plus moral et plus immoral, il ne peut pas davantage devenir en même temps plus heureux et plus malheureux.
Or, les causes dont dépend le progrés du suicide chez les peuples civilisés ont un caractère certain de généralité. En effet, ils ne se produisent pas sur des points isolés, dans de certaines parties de la société à l'exclusion des autres: on les observe partout. Selon les régions, la marche ascendante est plus rapide ou plus lente, mais elle est sans exception. L'agriculture est moins éprouvée que l'industrie, mais le contingent qu'elle fournit au suicide va toujours croissant. Nous sommes donc en présence d'un phénomène qui est lié, non à telles ou telles circonstances locales et particulières, mais à un état général du milieu social. Cet état est diversement réfracté par les milieux spéciaux (provinces, professions, confessions religieuses, etc.) — c'est pourquoi son action ne se fait pas sentir partout avec la même intensité — mais il ne change pas pour cela de nature.
C'est dire que le bonheur dont le développement du suicide atteste la régression est le bonheur moyen. Ce que prouve la marée montante des morts volontaires, ce n'est pas seulement 27't Liviti: II. — CAUSES et conditions.
iju'il y a un plus grand nombre crindividiis trop malheureux pour supporter la vie, — ce qui ne préjugerait rien pour les autres qui sont pourtant la majorité, — mais c'est que le bonheur général do la société diminue. Par conséquent, puisque ce bonheur ne peut pas augmenter et diminuer en même temps, il est impossible qu'il augmente, de quelque manière que ce puisse être, quand les suicides se multiplient; en d'autres termes, le déficit croissant dont ils révèlent l'existence n'est compensé par rien. Les causes dont ils dépendent n'épuisent qu'une partie de leur énergie sous forme de suicides; l'influence qu'elles exercent est bien plus étendue. Là où elles ne déterminent pas l'homme à se tuer, en supprimant totalement le bonheur, du moins elles réduisent dans des proportions variables l'excédent normal des plaisirs sur les douleurs. Sans doute, il peut arriver par des combinaisons de circonstances particulières que, dans certains cas, leur action soit neutralisée de manière à rendre possible même' un accroissement de bonheur; mais ces variations accidentelles et privées sont sans effet sur le bonheur social. Quel statisticien d'ailleurs hésiterait à voir dans les progrés de la mortalité générale au sein d'une société déterminée un symptôme certain de l'affaiblissement de la santé publique?
Est-ce à dire qu'il faille imputer au progrès lui-môme et à la division du travail qui en est la condition ces tristes résultats? Celte conclusion décourageante ne découle pas nécessairement des faits qui précédent. Il est au contraire très vraisemblable (jue ces deux ordres de faits sont simplement concomitants. Mais cette concomitance sulTit à prouver (jue le progrès n'accroit pas beaucoup notre bonheur, puisque celui-ci décroit, et dans i\e?, proportions ti'ès graves, au moment même où la division du travail se développe avec une énergie et une rapidité que Ton n'avait jamais connues. S'il n'y a pas de raison d'admettre qu'elle ait effectiveiui'ut diminué notre capacité de jouissance, il est plus impo.ssiblc encore de croire qu'elle l'ait sensiblement augmentée.
En définitive, tout ce que nous venons de dire n"esl (ju'iine nppiicalion parliculière de celle vérilé générale que le plaisir est, comme la douleur, chose essenliellemenl relative. Il n'y a pas un bonheur absolu, objectivement déterminable, dont les hommes se rapprochent à mesure qu'ils progressent; mais de même (jue, suivant le mol de Pascal, le bonheur de l'homme n'est pas celui de la femme, celui des sociétés inférieures ne saurait être le nôtre, et réciproquement. Cependant, Tun n'est pas plus grand que l'autre. Car on ne peut en mesurer l'inlensilé relative que par la force avec laquelle il nous attache à la vie, en général, et à notre genre de vie, en particulier. Or, les peuples les plus primitifs tiennent tout autant à Texistence et à leur existence que nous à la noire. Ils y renoncent même moins facilement Ç). Il n'y a donc aucun rapport entre les variations du bonheur et les progrès de la division du travail.
Celte proposition est fort impoiianle. Il en résulte en effet que, pour expliquer les transformations par lesquelles ont passé les sociétés, il ne faut pas chercher quelle inlluence elles exercent sur le bonheur des hommes, puisque ce n'est pas celte influence qui les a déterminées. La science sociale doit renoncer résolument à ces comparaisons utilitaires dans lesquelles elle s'est liop souvent complu. D'ailleuis, do telles considérations sont nécessairement subjectives; car, toutes les fois qu'on compare des plaisirs ou des intérêts, comme tout critère objectif fait défaut, on ne peut pas ne pas jeter dans la balance ses idées et ses préférences propres et on donne pour une vérilé scientifique ce qui n'est qu'un sentiment personnel. C'est un principe que Comte avait déjà très nettement formulé. « L'esprit essentiellement relatif, dit-il, dans lequel doivent êti-e nécessairement conçues les notions quelconques de la polili(iiie positive, do,il d'abord nous faire ici écarler comme aussi vaine qu'oiseuse la (1) Hormis les cas où l'instinct de conservation est neutralisé par des sentiments ndigicux, patriotiques, etc., sans qn'il soit pour cela plus faible.
276 LIVUE II. — CAUSES ET CONDITIONS.
vague controverse métaphysique sur l'accroissement du bonlieur de l'homme aux. divers âges de la civilisation...Puisque le bonheur de chacun exige une suffisante harmonie entre Tensemble du développement de ses différentes facultés et le système total des circonstances quelconques qui dominent sa vie, et puisque, d'une autre part, un tel équilibre tend toujours spontanément à un certain degré, il ne saurait y avoir lieu à comparer positivement ni par aucun sentiment direct, ni par aucune voie rationnelle, quant au bonheur individuel, des situations sociales dont l'entier rapprochement est absolument impossible ('). » Mais le désir de devenir plus heureux est le seul mobile individuel qui eût pu rendre compte du progrès; si on l'écarté, il n'en reste pas d'autre. Pour quelle raison l'individu susciterait-il de lui-même des changements qui lui coûtent toujours quelque peine s'il n'en retire pas plu> de bonheur? C'est donc en dehors de lui, c'est-à-dire dans le milieu qui l'entoure, que se trouvent les causes déterminantes de l'évolution sociale. Si les sociétés changent et s'il change, c'est que ce milieu change. D'autre part, comme le miUeu physique est relativement constant, il ne peut pas expliquer cette suite ininterrompue de changements. Par conséquent, c'est dans le milieu social qu'il faut aller en chercher les conditions originelles. Ce sont les variations qui s'y produisent qui provoquent celles par lesquelles passent les sociétés et les individus. Voilà une règle de méthode que nous aurons l'occasion d'appliquer et de confii'mer dans la suite.
III On pourrait se demander cependant si certaines variations que subit le plaisir, par le fait seul qu'il dure, n'ont pas pour effet d'inciter spontanément l'homme à varier, et si, par conséquent, (') Cours de plàlosoiihie posillvc, 2'-' cdit., IV, 273.
CIIAPITUI' I. — DIVISION DU TI'.WAIi. KT RONIIKIR. 277 les progrés de la division du travail ne peuvent pas s'expliquer de celte manière. Voici comment on pourrait concevoir cette explication.
Si le plaisir n"est pas le bonheur, c'en est i»oni'tant un élément. Or il perd de son intensité en se réprinnt: si même il devient trop continu, il disparait complètement. Le temps suiïlt à rompre Tèquilibre qui tend à s'établir, et à créer de nouvelles conditions d'existence auxquelles l'Iionime ne peut s'adapter qu'en changeant. A mesure que nous prenons rimbiludc d"un certain bonheur, il nous fuit, et nous sommes obligés de nous lancer dans de nouvell-^s entreprises pour le retrouver. Il nous faut ranimer ce plaisir qui s'éteint au moyen d'excitants plus énergiques, c'est-à-diro multiplier ou rendre plus intenses ceux dont nous disposons. Mais cela n'est possible que si le travail devient plus productif et, par conséquent, se divise davantage. Ainsi, chaque progrès réalisé dans l'art, dans la science, dans l'industrie, nous obligerait à des progrés nouveaux, uniquement pour ne pas perdre les fruits du précédent. On exprKjuerait donc encore le développement de la division du travail par un jeu de mobiles tout individuels et sans faire intervenir aucune cause sociale. Sans doute, dirait-on, si nous nous spécialisons, ce n'est pas pour acquérir des plaisirs nouveaux, mais c'est pour réparer, au fur et à mesure qu'elle se produit, l'influence corrosive que le temps exerce sur les plaisirs acquis.
Mais, si réelles que soient ces variations du plaisii-, elles ne peuvent pas jouer le rôle qu'on leur attribue. En ed'et, elles se produisent partout où il y a du plaisir, c'est-à-dire partout où il y a des hommes. Il n'y a pas de société où cette loi psychologique ne s'appliipie: or, il y en a où la division du travail no progresse pas. Nous avons vu en effet qu'un très grand nombre de peuples primitifs vivent dans un état stationnaire d'où ils ne songent mémo pas à sortir. Ils n'aspirent à rien do nouveau. Copeiidanl lour buiiIiiMir est soumis à la loi commune. Il on osl (h' iiumiio dans les campagnes chez les peuples civilisés. La division du travail n'y progresse que très lentement et le goût du changement n'y est que très faiblement ressenti. Enfin, au sein d'une même société, la division du travail se développe plus bu moins vile suivant les siècles; or, l'influence du temps sur les plaisirs est toujours la même. Ce n'est donc pas elle qui détermine ce développement.
On ne voit pas en effet comment elle pourrait avoir un tel résu'tat. On ne peut rétablir l'équilibre que le temps détruit et maintenir le bonheur à un niveau constant sans des effoits qui sont d'autant plus pénibles qu'on se rapproche davantage de la limite supérieure du plaisir; car, dans la région qui avoisine le point maximum, les accroissements qu'il reçoit sont de plus en plus inférieurs à ceux de l'excitation correspondante. Il faut se donner plus de peine pour le même prix. Ce qu'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre et l'on n'évite une perle qu'en faisant des dépenses nouvelles. Par conséquent, pour que l'opération fût profitable, il faudrait tout au moins que c^tte perte fût importante et le besoin de la réparer fortement ressenti.
Or, en fait, il n'a qu'une très médiocre énergie, parce que la simple répétition n'enlève rien d'essentiel au plaisir. H ne faut pas confondre en eflel le charme de la variété avec celui de la nouveauté. Le premier est la condition nécessaire du plaisir, ]iuisqu'une jouissance ininterrompue disparaît ou se change en douleur. Mais le temps, à lui seul, ne supprime pas la variété; il faut que la continuité.s'y ajoute. Un état qui se répèle souvent, unis d'une manière discontinue, peut resler agréable; car, si la continuité détruit le plaisir, c'est ou parce qu'elle le rend inconscient, ou parce que le jeu de toute fonction exige une dépense qui, prolongée sans interruption, épuise et devient douloureuse. Si donc Pacte, tout en étant habituel, ne revient qu'à des intervalles assez espacés les uns des autres, il continuera à être senti et la dépense faite jiourra être réparée entre-temps.
(".IIAI'ITl;!: I. — lilViSluN liL illAVAII. Il liOMliail. 27!)
Yoilà pourquoi un adulte sain t'in'ouve toujours le même plaisir à boire, à manger, à dormir. (luoiijuMl dorme, boive et mange tous les jours. Il en est de même des besoins de l'esprit, qui sont, eux aussi, périodiques comme les fondions psychiques auxquelles ils correspondent. Les plaisirs que nous procurent la musiiiue, les beaiix-arls, la science se maintiennent intégralement pourvu qu'ils alternent.
Si même la continuité peut ce que la réjiétilion ne peut pas, elle ne nous inspire pas pour cela un besoin d'excitations nouvelles et imprévues. Car, si elle abolit totalement la conscience de l'état agréable, nous ne pouvons pas nous apercevoir que le plaisir qui y ét;iil attaché s'est en même temps évanoui; il est d'ailleurs remplacé par celle sensation générale de bien-être qui accompagne l'exercice régulier des fonctions normalement continues, et qui n'a pas un moindre prix. Nous ne regrettons donc rien. Qui de nous a jamais eu envie de sentir battre son cœuiou fonctionner ses poumons? Si, au contraire, il y a douleur, nous aspirons simplement à un état qui diffère de celui qui nous fatigue. Mais, ])our faire cesser cette souffrance, il n'est pas nécessaire de nous ingénier. Un objet connu, qui d'ordinaire nous laisse froid, jieut même dans ce cas nous causer un vif lilaisir s'il fait contraste avec celui qui nous lasse. Il n'y a donc rien dans la manière dont le temps affecte l'élément fondamental du plaisir (jui puisse nous pi'ovoquer à un progrés quelconque.
11 est vrai qu'il en est autrement de la nouveauté, dont l'attrail n'est pas durable. Mais si elle donne plus de fraîcheur au plaisir, elle ne le constitue pas. C'en est seulement une qualité secondaire et accessoire, sans laquelle il peut liés bien exister, quoi-• lu'il risque alors d'être moins savoureux. Oiiaïul dune ellf s'elface, le vide qui en résulte n'est pas très sensible ni le besoin de le combler très intense.
Ce qui en diminue encore l'intensité. c'o>[ qu'il est neutialisc par un sentiment contraire ipii est beaiicniip plus fort et jilus fortement enraciné en nous: c'e.-t le besoin de la stabilité dans nos jouissances et de la régularilé dans nos plaisirs. En même temps que nous aimons à clianger, nous nous attachons à ce que nous aimons et nous ne pouvons pas nous en séparer sans peine. 11 est d'ailleurs nécessaire qu'il en soit ainsi pour que la vie puisse se maintenir: car, si elle n'est pas possible sans changement, si même elle est d'autant plus (lexible qu'elle est plus complexe, cependant elle est avant tout un système de fonctions stables et régulières. 11 y a, il est vrai, des individus chez qui le besoin du nouveau atteint une intensité exceptionnelle. Rien de ce qui existe ne les satisfait; ils ont soif de choses impossibles; ils voudraient mettre une autre réalité à la place de celle qui leur est imposée. Mais ces mécontents incorrigibles sont des malades, et le caractère pathologique de leur cas ne fait que confirmer ce que nous venons de dire.
Enfin, il ne faut pas perdre de vue que ce besoin est de sa nature très indéterminé. Il ne nous attache à rien de précis, puisque c'est un besoin de quelque chose qui n'est pas. Il n'est donc qu'à demi constitué; car un besoin complet comprend deux termes: une tension de la volonté et un objet certain. Comme Fobjet n'est pas donné au dehors, il ne peut avoir d'autre réalité que celle que lui prête l'imagination. Ce processus est à demi représentatif. Il consiste plutôt dans des combinaisons d'images, dans une sorte de poésie intime que dans un mouvement effectif de la volonté. Il ne nous fait pas sortir de nous-mome; ce n'est guère qu'une agitation interne qui cherche une voie vers le dehors, mais ne l'a pas encore trouvée. Nous rêvons de sensations nouvelles, mais c'est une aspiration indécise qui se disperse sans prendre corps. Par conséquent, là même où elle est le plus énergique, elle ne peut avoir la force de besoins fermes et définis qui, dirigeant toujours la volonté dans le même sens et par des voies toutes frayées, la stimulent d'autant plus impérieusement qu'ils ne lai.ssent do place ni aux tâtonnements ni aux délibérations.
En un mol. on ne peut admettre que le progrès ne soit qu'un elTel de l'ennui ('). Celle refonle périodique et même, à certains égards, continue de la nature humaine, a été une œuvre laborieuse qui s'est poursuivie dans la soulFrance. Il est impossible que l'humanité se soit imposé tant de peine uniquement pour pouvoir varier un peu ses plaisirs et leur garder leur fraîcheur Itreniiére.
(1) Cotait la théorie de Georges Leroy; nous ne la connaissons que par ce qu'en dit Comte dans son Cours de pliUos- poslt., t. IV, p. 4i9.
CHAPITRE ][ LES CAUSES C'est donc dans cerlaines variations du milieu social qu'il faut aller chercher la cause qui explique les progrès de la division du travail. Les résultats du livre précédent nous permettent d'induire tout de suite en quoi elles consistent.
Nous avons vu en etïet que la structure organisée et, par conséquent, la division du travail se développent régulièrement à mesure que la structure segmentaire s'elTace. C'est donc que cet effacement est la cause de ce développement ou que le second est la cause du premier. Cette dernière hypothèse est inadmissihle, car nous savons que l'arrangement segmentaire est pour la division du ti'avail un ohstacle insurmontahlo qui doit avoir disjiaru, au moins partiellement, pour qu'elle puisse apparaître. Elle ne peut cire que dans la mesure où il a cessé d'être. Sans doute, une fois qu'elle existe, elle peut contribuer à en accéléier la régression; mais elle ne se montre qu'après qu'il a régressé. L'effet réagit sur la cause, mais ne perd pas pour cela la qualité d'effet; la réaction (ju'il exerce est par conséquent secondaire. L'accroissement de la division du travail est donc dû à ce fait que les segments sociaux perdent de leur individualité, que les cloisons qui les séparent deviennent plus perméables, en lin mot (]M'il s'offoctuo onliv eux une coalesccncc qui rend la matière sociale libre pour entrer dans des combinaisons nouvelles.
Mais la disparition de ce type ne peut avoir cette conséquence ijue pour une seule raison. C'est (|u il on résulte un rapprochement entre des individus qui étaient séparés ou, tout au moins, un rapprochement plus intime qu'il n'était; par suite, des mouvements s%?changent entre des parties de la masse sociale qui, jusque-là, ne s'alTectaienl mutuellement jias. Plus le.système alvéolaire est développé, plus au.«;si les relations dans lesquelles chacun de nous est engagé se renfeiment dans les limites de Talvéole à laquelle nous appartenons. Il y a comme des vides moraux, entre les divei"s segments. Au contraire, ces vides se comblent ii mesure ({ue ce système se nivelle. La vie sociale, au lieu de se concentrer en une multitude de petits foyers distincts et semblables, se généralise. Les rapports sociaux. — on dirait plus exactement intra-sociaux — deviennent par conséquent plus nondjreu\, juiisque de tous côtés ils s'étendent au d^Mà de leurs limites primitives. La division du travail progresse donc d'autant plus qu'il y a plus d'individus qui sont suffisamment en contact pour pouvoir agir et réagir les uns sur les autres. Si nous convenons d\appeler densité dynamiiiue ou morale ce rapprochement et le commerce actif qui en i-ésulte, nous pourrons dire que les progi'és de la division du travail sont en raison directe de la densité morale ou dynamique de la société.
Mais ce rapprochement moi-al ne peut produire son eiïet que si la distance réelle entre les individus a elle-même diminué, de quebpie manière que ce soit. La densité morale ne peut donc s'accroilre sans que la densité matérielle s'accroisse en môme temps, et celle-ci peut servir à mesurer celle-là. Il est d'ailleurs inutile de reclierchei- laquelle des deux a déteiininé l'autre; il suffit de constater qu'elles sont inséparables.
La condensation progressive des sociétés au couis du développement liistorii|ue se jirodiiit df linis iiianiéri s |irincipales: 284 LIVRE H. — CAUSES ET CONDITIONS.
•1° Tandis que les sociétés inférieures se répandent sur des aires immenses relativement au nombre des individus qui les composent, chez les peuples plus avancés, la population va toujours en se concentrant. « Opposons, dit M. Spencer, la populosité des régions habitées par des tribus sauvages avec celle des régions d'une égale étendue en Europe; ou bien, opposons la densité de la population en Angleterre sous Theptarchie avec la densité qu'elle présente aujourd'hui, et nous reconnaîtrons que la croissance produite par union de groupes s'accompagne aussi d'une croissance interstitielle (^). » Les changements qui se sont successivement effectués dans la vie industrielle des nations démontrent la généralité de cette transformation. L'industrie des nomades, chasseurs ou pasteurs, implique en effet l'absence de toute concentration, la dispersion sur une surface aussi grande que possible. L'agriculture, parce qu'elle nécessite une vie sédentaire, suppose déjà un certain resserrement des tissus sociaux, mais encore bien incomplet, puisque entre chaque famille il y a des étendues de terre interposées (-). Dans la cité, quoique la condensation y fût plus grande, cependant les maisons n'étaient pas contiguës, car la mitoyenneté n'était pas connue du droit romain (•^'i. Elle est née sur noli-e sol et atteste que la trame sociale y est devenue moins lâche (^). D'autre paît, depuis leurs origines, les sociétés européennes ont vu leur densité s'accroître d'une manière continue, malgré quelques cas de régression passagère {^').
(1) Sociologie, II, 31.
(^) « Colunt divevsi ac discreti, dit Tacite des Germains, siia))i quianue cfomum spatio circumdat. » (Gorinan., -1(1.)
(') V. dans Accarias, P>v/cis, I, (540, la liste des servitudes urbaines. Cf. Fustel, La Cilë ant., p. o5.
(*) En raisonnant ainsi, nous n'enlniduns pas dire (pie les progrès de la densité résultent des changements économiques. Les deu\ faits se condilionncnt mutuellement, et cela suflit pour ([ue la présence de l'un atteste celle de l'autre.
(^) V. Levasseur, Lu Poimlalion française, passim.
2° La formalion des villes et leur développement est un autre sjmptùiiie, plus caraclôristique encore, du même phénomène. L'accroissement de la densité moyenne peut être uniquement dû à l'augmentation matérielle de la natalité et, par conséquent, peut se concilier avec une concentration très faible, un maintien très marqué du type segmentaire. Mais les villes résultent toujours du besoin qui pousse les individus à se tenir d'une manière constante en contact aussi intime que possible les uns avec les autres; elles sont comme autant de points où la masse sociale se contracte plus fortement qu'ailleurs. Elles ne peuvent donc se multiplier et s'étendre que si la densité morale s'élève. Nous verrons du reste qu'elles se recrutent surtout par voie d'immigration, ce qui n'est possible que dans la mesure où la fusion des segments sociaux est avancée.
Tant que l'organisation sociale est essentiellement segmentaire, la ville n'existe pas. Il n'y en a pas dans les sociétés inférieures; on n'en rencontre ni chez les Iroijuois, ni chez les anciens Germains ('). Il en fut de même des populations primitives de l'Italie. « Les peuples d'Italie, dit Marquardt, habitaient primitivement non dans des villes, mais en communautés familiales ou villages (pagi), dans lesquels les fermes {cici, ct'y.c.) étaient disséminées {-). » Mais, au bout d'un temps assez court, la ville y fait son apparition. Athènes, Rome sont ou deviennent des villes, et la même transformation s'accomplit dans toute l'Italie. Dans nos sociétés chrétiennes, la ville se montre dès l'origine, car celles qu'avait laissées l'empire romain ne disparurent pas avec lui. Depuis, elles n'ont fait que s'accroître et se multiplier. La tendance des campagnes à afiluer vers les villes, si générale dans le monde civilisé O, n'est qu'une suite de ce mouvement; or, (1) Y. Tacite, (irnn., iti. — Sohm: Uehcr die Enslclinnfj <ler Slacdlc. (*) Roemische AUerlhùvier, IV, 3.
(3) V. sur ce point DuiHDiit, Déiwi)ulnlion cl Cicilisation, Paris, Ib'UO, cil. VllI, et Ootliiiijeii, MorahlcUistik, i>. 273 et suiv.
elle ne date pas d'aujourdliui: dès le xvii® siècle, elle préoccupait les hommes d'État (').
Parce que les sociétés commencent généralement par une période agricole, on a parfois été tenté de regarder le développement des centres urbains comme un signe de vieillesse et de décadence {-). Mais il ne faut pas perdre de vue que celte pliase agricole est d'autant plus courte que les sociétés sont d'un type plus élevé. Tandis qu'en Germanie, chez les Indiens de l'Amérique et chez tous les peuples primitifs, elle dure autant que ces peuples eux.-mémes, à Rome, h Athènes, elle cesse assez tôt, et, chez nous, on peut dire qu'elle n'a jamais existé sans mélange. Inversement, la vie urbaine commence plus tôt et, par conséquent, prend plus d'extension. L'accélération régulièrement plus rapide de ce développement démontre que, loin de constituer une sorte de phénomène pathologique, il dérive de la nature même des espèces sociales supérieures. A supposer donc que ce mouvement ait atteint aujourd'hui des proportions menaçantes pour nos sociétés, qui- n'ont peut-être plus la souplesse suffisante pour s'y adapter, il ne laissera pas de se poursuivre soit par elles, soit après elles, et les types sociaux qui se formeront après les nôtres se distingueront vraisembkiblement par une régre.ssion plus rapide et plus complète encore de la civihsalion agricole.
.3" Enfin, il y a le nombre et la rapidité des voies de communication et de transmission. En supprimant ou en diminuant les vides qui séparent les segments sociaux, elles accroissent la densité de la société. D'autre part, il n'est pas nécessaire de démontrer qu'elles sont d'autant plus nombreuses et plus perfectionnées que les sociétés sont d'un type plus élevé.
Puisque ce symbole visible et mesurable rellôle les variations (') Il lions semble qiii^ c'est l'opinion do M. Tarie dans ses Lois de Viniitallon.
de ce que nous avons nppelé la densité moi-ale ('), nous pouvons le subsliluor à celle dernière dans la formule que nous avons proposée. Nous devons d'ailleurs répélor ici ce que nous disions plus haul. Si la société, en se condensant, détermine le développement do la division du travail, celui-ci. à son tour, accroît la condensation de la société. Mais il n'importe; car la division du travail reste le fait dérivé, et, par conséquent, les progrés par lesquels elle passe sont dus au\ progrès parallèles de la densité sociale, quelles que soient les causes de ces derniers. C'est tout ce que nous voulions établir.
Mais ce facteur n'est pas le seul.
Si la condensation de la société produit ce résultai, c'est qu'elle multiplie les relations intra-sociales. xMais celles-ci seront encore plus nombreuses si, en outre, le chiffre total des membres de la société devient plus considérable. Si elle comprend plus d'individus en même temps qu'ils sont plus intimement en contact, l'effet sera nécessairement renforcé. Le volume social a donc sur la division du travail la môme influence que la densité.
En fait, les sociétés sont généralement d'autant plus volumineuses qu'elles sont plus avancées et, par conséquent, que le travail y est plus drisé. « Les sociétés comme les corps vivants, dit M. Spencer, commencent sous forme de germes, naissent de masses extrêmement ténues en comparaison de celles anxtiuelles elles finissent par arriver. De petites lioinles errantes, telles que celles des races inférieures, sont sorties les plus grandes sociétés: c'est une conclusion qu'on ne saurait nier(-). » Ce que nous avons dit sur la constitution segmentaire rend cette vérité indiscut;ible. Nous savons en effet que les sociétés sont formées par (') Toutefois, il y a des cas particuliers, cxcoptionnols, où la donsitr- malériello et la densité morale ne sont peut-être pas tout ù fait en rapport. Voiiplus bas, cil. III, iiot(; finale.
288 LIVRE H. — CAUSES ET CONDITIONS.