SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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En effet, c'est une vérité généralement reconnue aujourd'hui que le plaisir n'accompagne ni les états de conscience qui sont trop intenses, ni ceux qui sont trop faibles. Il y a douleur quand l'activité fonctionnelle est insullisante; mais une activité excessive produit les mêmes effets ('). Certains physiologistes croient (•) Sprnccr, Psychologie, I, 283. — WuiuU, Psijcholoijie plnjsialogique, I, même que la tlouleur est liée à une vibration nerveuse trop intense ('). Le plaisir est donc situé entre ces deux extrêmes. Celte proposition est d'ailleurs un corollaire de la loi de Weber et de Feclmer. Si la formule mathématique que ces expérimentateurs en ont donnée est d'une exactitude contestable, il est un point du moins qu'ils ont mis hoi's de doute: c'est que les variations d'intensité par lesquelles peut passer une sensation sont comprises entre deux limites. Si l'excitant est trop faible, il n'est pas senti; mais s'il dépasse un certain degré, les accroissements qu'il reçoit produisent de moins en moins d'effet, jusqu'à ce (lu'ils cessent complètement d'être perrus. Or, cette loi est vraie également de celte qualité de la sensation qu'on appelle le plaisir. Elle a même été formulée pour le plaisir et pour la douleur longtemps avant qu'elle ne le fût pour les autres éléments de la sensation. Bernouilli l'appliqua tout de suite aux sentiments les plus complexes, et Laplace, l'interprétant dans le même sens, lui donna la forme d'une relation entre la fortune physique et la fortune morale (^). Le champ des variations que peut parcourir l'intensité d'un même plaisir est donc limité.

Il y a plus. Si les états de consciePiCe dont l'intensité est modérée sont généralement agréables, ils ne présentent pas tous des conditions également favorables cà la production du plaisir. Aux environs de la limite inférieure, les changements par lesquels passe l'activité agréable sont trop petits en valeur absolue pour déterminer des sentiments de plaisir d'une grande énergie. Inversement, quand elle est rapprochée du point d'indifférence, c'est-à-dire de son maximum, les grandeurs dont elle s'accroît ont une valeur relative trop faible. Un homme qui a un très petit capital ne peut pas l'augmenter facilement dans des proportions qui suffisent à changer sensiblement sa condition. Voilà (') lliclict. Voir son article Douleur dnua If Dictionnaire eHcyclopcduiae des sciences médicales.

ciiM'iir.!': I. — Divisinx uu liiWAii, r.r noNiiiaii. Srjll pourquoi les premières économies apporlenl avec elles si peu de joie: c'est qu'elles sont trop petites pour améliorer la situation. Les avantages insignifiants qu'elles procurent ne compensent pas les privations qu'elles ont coûté. De même, un homme dont la fortune est excessive ne trouve plus de plaisir qu'à des bénéfices exceptionnels, car il en mesure l'importance à ce qu'il possède déjà. Il en est tout autrement des fortunes moyennes. Ici, et la grandeur absolue et la grandeur relative des variations sont dans les meilleures conditions pour que le plaisir se produise, car elles sont facilement assez importantes, et pourtant il n'est pas néce.ssaire qu'elles soient extraordinaires pour être estimées à leur prix. Le point de repère qui sert à mesurer leur valeur n'est pas encore assez élevé pour qu'il en résulte une forte dépréciation. L'intensité d'un excitant agréable ne peut (]onc s'i\ccro\[ve ntilcinoit qn'enlve des limites encore plus rajiprocliées que nous ne disions tout d'abord, car il ne produit tout son elTet que dans l'intervalle qui correspond à la partie moyenne de l'activité agréable. En deçà et au delà, le pilaisir existe encore, mais il n'est pas en rapport avec la cause qui le produit, tandis que, dans cette zone tempérée, les moindres oscillations sont goûtées et appréciées. Rien n'est perdu de l'énergie de l'excitation qui se convertit toute en plaisir (').

Ce que nous venons de dire de Tintensité de chaque irritant pourrait se répéter de leur nombre. Ils cessent d'être agréables quand ils sont trop ou trop peu nombreux, comme quand ils dépassent ou n'atteignent pas un certain degré de vivacité. Ce n'est pas sans raison que l'expérience humaine voit dans Ynurea mediocritas la condition du bonheur.

Si donc la division du ti-avail n'avait réellement progressé <iue pour accroître notre bonheur, il y a lùngtem])s qu'elle serait arrivée à sa limite extrême, ainsi que la civilisation qui en résulte, et que l'une et l'autre se seraient arrêtées. Car, pour (')Cr. Wuiiclt, loc. cit.

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mettre riiomme en état de mener cette existence modeste qui est la plus favorable au plaisir, il n'était pas nécessaire d'accumuler indéfiniment des excitants de toute sorte. Un développement modéré eût suffi pour assurer aux. individus toute la somme de jouissances dont ils sont capables. L'humanité serait rapidement parvenue à un état slationnaire d'où elle ne serait plus sortie. C'est ce qui est arrivé aux animaux: la plupart ne changent plus depuis des siècles, parce qu'ils sont arrivés à cet état d'équilibre.

D'autres considérations conduisent à la même conclusion.

On ne peut pas dire d'une manière absolue que tout état agréable est utile, que le plaisir et l'utilité varient toujours dans le même sens et le même rapport. Cependant, un organisme qui, en principe, se plairait à des choses qui lui nuisent, ne pourrait évidemment pas se maintenir. On peut donc accepter comme une vérité très générale que le plaisir n'est pas lié aux états nuisibles, c'est-à-dire qu'en gros le bonheur coïncide avec l'état de santé. Seuls, les êtres atteints de quelque perversion physiologique ou psychologique trouvent de la jouissance dans des états maladifs. Or, la santé consiste dans une activité moyenne. Elle implique en effet un développement harmonique de toutes les fonctions, et les fonctions ne peuvent se développer harmoniquement qu'à condition de se modérer les unes les autres, c'est-à-dire de se contenir mutuellement en deçà de certaines limites, au delà desquelles la maladie commence et le plaisir cesse. Quant à un accroi-ssement simultané de toutes les facultés, il n'est possible pour un être donné que dans une mesure très restreinte qui est marquée par l'état congénital de l'individu.

On comprend de cette manière ce qui limite le bonheur humain; c'est la constitution même de l'homme, pris à chaque moment de l'histoire. Étant donnés son tempérament, le degré de développement physique et moral auquel il est parvenu, il y a un maximum de bonheur comme un maximum d'activité qu'il ne CIlAPITIti: I. — DIVISION DU TnAVAH. KT DO.NIIF.LR. 2G1 peut pas dépasser. La proposiiioii n'est guère contestée tant qu'il ne s\igit que de Torganisme: tout le monde reconnaît que les besoins du corps sont limités et que, par suite, le plaisir physique ne peut pas s'accroître indéfiniment. Mais on a dit que les fonctions spirituelles faisaient exception. « Point de douleur pour châtier et réprimer...les élans les plus énergiques du dévouement et delà charité, la recherche passionnée et enthousiaste du vrai et du beau. On satisfait sa faim avec une quantité déterminée de nourriture; on ne satisfait pas sa raison avec une quantité déterminée de savoir ('). » C'est oublier que la conscience, comme l'organisme, est un système de fonctions qui se font équilibre et que, de plus, elle est liée à un substrat organique de l'état duquel elle dépend. On dit que s'il y a un degré de clarté que les yeux ne peuvent pas supporter, il n'y a jamais trop de clarté pour la raison. Cependant, trop de science ne peut être acquise que par un développement exagéré des centres nerveux supérieurs, qui lui-même ne peut se produire sans être accompagné de troubles douloureux. Il y a donc une limite maxima qui ne peut être dépassée impunément, et, comme elle varie avec le cerveau moyen, elle était particulièrement basse au début de l'humanité; par consé-. quent, elle eût été vile atteinte. De plus, l'entendement n'est qu'une de nos facultés. Elle ne peut donc s'accroitre au delà d'un certain point qu'au détriment des facullés pratiques, en ébranlant les sentiments, les croyances, les habitudes dont nous vivons, et une telle rupture d'équilibre ne peut aller sans malaise. Les sectateurs de la religion la plus grossière trouvent dans la cosmogonie et la philosophie rudimentairesqui leur sont enseignées un plaisir que nous leur enlèverions sans compensation possible si nous parvenions à les pénélrcr brusquement de nos doctrines scientifiques, quebjue incontestable qu'en soit la supf'M'iorité. A chaque niouicnl do l'iiislniro et dans la conscience de chaque individu, il y a pour les idées claires, les opinions réfléchies, en un mot pour la science, une place déterminée au delà de laquelle elle ne peut pas s'étendre normalement.

Il en est de même de la moralité. Chaque peuple a sa morale, qui est déterminée par les conditions dans lesquelles il vit. On ne peut donc lui en inculquer une autre, si élevée qu'elle soit, sans le désorganiser, et de tels troubles ne peuvent pas ne pas être douloureusement ressentis par les particuliers. Mais la morale de chaque société, prise en elle-même, ne comporte-t-elle pas un développement indéfini des vertus qu'elle recommande? Nullement. Agir moralement, c'est faire son devoir, et tout devoir est défini. Il est limité par les autres devoirs: on ne peut se donner trop complètement à autrui sans s'abandonner soimême; on ne peut développer à l'excès sa personnalité sans tomber dans l'égoïsme. D'autre part,, l'ensemble de nos devoirs est lui-même limité par les autres exigences de notre nature.

S'il est nécessaire que certaines formes de la conduite soient soumises à celte réglementation impérative qui est caractéristique de la moralité, il en est d'autres, au contraire, qui y sont naturellement réfractaires et qui pourtant sont essentielles. La morale ne peut régenter outre mesure les fonctions industrielles, commerciales, etc., sans les paralyser, et cependant elles sont vitales; ainsi, considérer la richesse comme immorale n'est pas une erreur moins funeste que de voir dans la richesse le bien par excellence. Il peut donc y avoir des excès de morale, dont la morale d'ailleurs est la première à souflrir; car, comme elle a pour objet immédiat de régler noire vie temporelle, elle ne peut nous en détourner sans tarir elle-même la matière à laquelle elle s'applique.

Il est vrai que l'activité eslhético-morale, parce qu'elle n"esl n'est pas réglée, parait alïi'anchie de tout fi-ein et de toute limitation. Mais, en réalité, elle est élroilement circonscrite par Taclivité proprement morale; car elle ne peut dépasser une certaine mesure qu'au détriment de la moralité. Si nous dépen- CIIAIMIUK I. — DIVISION DU TItAV.V.I. El li'JNilKl lî. 2G3 sons trop de nos forces pour le superllu, il ii"en l'esle plus assez pour le nécessaire. Quand on fait trop grande la place de Timaginalion en morale, les lâches obligaloii-es sont nécessairement négligées. Toute discipline même parait intolérable quand on a trop pris Tliabitude d'agir sans autres règles que celles qu'on se fait à soi-même. Trop d'idéalisme et d'élévation morale font souvent que l'homme n'a plus de goût à remplir ses devoirs quotidiens.

On en peut dire autant de toute activité esthétique d'ane manière générale; elle n'est saine que si elle est modérée. Le besoin de jouer, d'agir sans but et pour le plaisir d'agir, ne peut être développé au delà d'un certain point sans qu'on se déprenne de la vie sérieuse. Une trop grande sensibilité artistique est un phénomène maladif qui ne peut pas se généraliser sans danger pour la société. La limite au delà de laquelle l'excès commence est d'ailleurs variable, suivant les peuples ou les milieux sociaux: elle commence d'autant plus tôt que la société est moins avancée ou le milieu moins cultivé. Le laboureur, s'il est en harmonie avec ses conditions d'existence, est et doit être fermé à des plaisirs esthétiques qui sont normaux chez le lettré, et il en est de même du sauvage par rapport au civilisé.

S'il en est ainsi du luxe de l'esprit, à plus forte raison en estil de même du luxe matériel. Il y a donc une intensité normale de tous nos besoins, intellectuels, moraux, aussi bien (jue physiques, qui ne peut être outrepassée. A chaque moment de l'histoire, notre soif de science, d'art, de bien-être est définie comme nos appétits, et tout ce qui va au delà de celte mesui'O nous laisse indilTérents ou nous fait soulTrir. Voilà ce (|u'on oublie trop quand on compare le bonheur de nos pères avec le nôtre. On raisonne comme si tous nos plaisirs avaient pu êire leurs; alors, en songeant à tous ces raffinements de la civilis.iiinii (Imii nous jouissons et qu'ils ne connaissaient pas, on se sent enclin à plaindre leur sort. Ou oublie ([u'ils n'étaient pas aptes à les goûter. Si donc ils se sont tant tourmentés pour accroître la puissance productive du travail, ce n'était pas pour conquérir des biens qui étaient pour eux sans valeur. Pour les apprécier, il leur eût fallu d'abord contracter des goùls et des habitudes qu'ils n'avaient pas, c'est-à-dire changer leur nature.

C'est en effet ce qu'ils ont fait, comme le montre l'histoire des transformations par lesquelles a passé l'humanité. Pour que le besoin d'un plus grand bonheur put rendre compte du développement de la division du travail, il faudrait donc qu'il fût aussi la cause des changements qui se sont progressivement accomplis dans la nature humaine, que les hommes se fussent transformés afin de devenir plus heureux.

Mais, à supposer même que ces transformations aient eu finalement un tel résultat, il est impossible qu'elles se soient produites dans ce but, et, par conséquent, elles dépendent d'une autre cause.

En effet, un changement d'existence, qu'il soit brusque ou préparé, constitue toujours une crise douloureuse, car il fait violence à des instincts acquis qui résistent. Tout le passé nous retient en ari'iére, alors même que les plus belles perspectives nous attirent en avant. C'est une opération toujours laborieuse que de déraciner des habitudes que le temps a fixées et organisées en nous. Il est possible que la vie sédentaire offre plus de chances de bonheur que la vie nomade; mais quand, depuis des siècles, on n'en a pas mené d'autre que cette dernière, on ne s'en défait pas aisément. Aussi, pour peu que de telles transformations soient profondes, une vie individuelle ne suffît pas à les accomplir. Ce n'est pas assez d'une génération pour défaiio l'œuvre des générations, pour mettre un homme nouveau à la place de l'ancien. Dans l'état actuel de nos sociétés, le tiavail n'est pas seulement utile, il est nécessaire; tout le monde le sent bien, et voilà longtemps déjà que celte nécessité est ressentie. Cependant, ils sont encore relativement rares ceux qui trouvent leur plaisir dans un travail régulier et persistant. Pour la piupai't des hommes, c'est encore une servitude insupportable; (.iiAi>in;i: i. — division du tiiavail kt domieur. 2G5 l'oisivelé des lemps primitifs n'a pas perdu pour eux. ses anciens attraits. Ces métamorphoses coûtent donc beaucoup pendant très longtemps sans rien rapporter. Les générations qui les inauguient n"en recueillent pas les fruits, s'il y en a, parce qu'ils viennent trop tardivement. Elles n"en ont i\ue la peine. Par conséquent, ce n'est pas l'attente d'un plus grand bonheur qui les entraîne dans de telles entreprises.

Mais, en fait, est-il vrai que le bonheur de l'individu s'accroisse à mesure que l'homme progresse? Rien n'est plus douteux.

II Assurément, il y a bien des plaisirs auxquels nous sommes ouveris aujourd'hui et que des natures plus simples ne connaissent pas. Mais, en revanche, nous sommes exposés à bien des soulTrances qui leur sont épargnées, et il n'est pas sur du tout que la balance se solde à notie profit. La pensée est sans doute une source de joies, et qui peuvent être très vives; mais, en même temps, que de joies elle trouble! Pour un problème résolu, que de questions soulevées qui restent «-ans réponse! Pour un doute éclairci, que de mystères aperçus qui nous déconcertent! De même, si le sauvage ne connaît pas les plaisirs que procure une vie très active, en retour, il est inaccessible à l'ennui, ce tourment des esprits cultivés; il laisse doucement couler sa vie sans éprouver perpétuellement le besoin d'en renii)lir les trop courts instants de faits nombreux et pressés. N'oublions pas d'ailleurs que le travail n'est encore pour la plupart des hommes qu'une peine et qu'un fardeau.

On olijeclera que, chez les peuples civilisés, la vie est plus variée et (juc la variété est nécessaire au plaisir. Mais, en même temps qu'une niobililé plus grande, la civilisation apjiorle avec elle plus d'unifurmité; cai" c'est elle (jui a imposé à l'homme le travail monotone et cunlinu. Le sauvage va d'une occupation à 2C0 LIVFK ir. — C.VLSES ET CONDITIONS.

l'autre, suivant les circonstances et les besoins qui le poussent; riiomrae civilisé se donne tout entier à une tâche, toujours la même, et qui ofïre d'autant moins de variété qu'elle, est plus restreinte. L'organisation implique nécessairement une absolue régularité dans les liabitudes, car un changement ne peut pas avoir lieu dans la manière dont fonctionne un organe sans que, par contre-coup, tout l'organisme en soit affecté. Par ce côté, notre vie offre à l'imprévu une moindre part, en même temps que, par son instabilité plus grande, elle enlève à la jouissance une partie de la sécurité dont elle a besoin.

Il est vrai que notre système nerveux, devenu plus délicat, est accessible à de faibles excitations qui ne touchaient pas celui de nos pères, parce qu'il était trop grossier. Mais aussi, bien des irritants qui étaient agréables sont devenus trop forts pour nous et, par conséquent, douloureux. Si nous sommes sensibles à plus de plaisirs, nous le sommes aussi à plus de douleurs. D'autre part, s'il est vrai que, toutes choses égales, la souffrance produit dans l'organisme un retentissement plus profond que la joie ('), qu'un excitant désagréable nous affecte plus douloureusement qu'un excitant agréable de même intensité ne nous cause de plaisir, cette plus grande sensibilité pourrait bien être plus contraire que favorable au bonheur. En fait, les systèmes nerveux très afTinés vivent dans la douleur et finissent même par s'y attacher. N'est-il pas très remarquable que le culte fondamental des religions les plus civilisées soit celui de la souffrance humaine? Sans doute, jiour (lue la vie puisse se maintenir, il faut, aujourd'hui comme aulrefois, que, dans la moyenne des cas, les plaisirs l'empoilent sur les douleurs. Mais il n'est pas certain que cet excédent soit devenu plus considérable.

Enfin et surtout, il n'est pas prouvé que cet excédent donne jamais la mesure du bonheur. Sans doute, en ces questions obscures et encore mal étudiées, on ne peut rien alfirmer avec cei'tiliule; cependanl il ]Kirail liicii «iiio le boiiliciir est autre chose qif une somme do plaisirs. C'est un état général et constant qui accompagne le jeu régulier de toutes nos fonctions organiques et psychiques. Ainsi, les activités continues, comme celles de la respiration et de la circulation, ne pi'ocui-ent pas de jouissances positives; pourtant c'est d'elles surtout que dépendent notre bonne humeur et notre entrain. Tout plaisir est une sorte de crise: il nait, dure un moment et meurt; la vie, au contraire, est continue. Ce qui en fait le charme fondamental doit être continu comme elle. Le plaisir est local: c'est une allection limitée à un point de l'organisme ou de la conscience; la vie ne réside ni ici ni là, mais elle est partout. Notre attachement pour elle doit donc tenir à qucliiue cause également générale. En un mol, ce qu'exprime le bonheur, c'est, non l'état momentané de telle fonction particulière, mais la santé de la vie physique et morale dans son ensemble. Comme le plaisir accompagne l'exercice normal des fonctions intermittentes, il est bien un élément du bonheur, et d'autant plus important que ces fonctions ont plus de place dans la vie. Mais il n'est pas le bonheur; il n'en peut même faire varier le niveau ([ne dans des proportions restreintes. Car il tient à des causes éphémères; le bonheur a des dispositions permanentes. Pour que des accidents locauv puissent afTe€ler profondément celte base fondamentale de notre sensibilité, il faut qu'ils se répètent avec une fréquence et une suite exceptionnelles. Le plus souvent, au contraire, c'est le plaisii- qui dépend du bonheur: suivant ([iie nous sommes heureux ou malheureux, tout nous rit ou nous attriste. On a eu bien raison de dire que nous portons notre bonheur avec nous-mêmes.

Mais, s'il en est ainsi, il n'y a plus à se demander si le bonheur s'accroit avec la civilisation. Il est l'indice de l'état de santé. Or. la santé d'une espèce n'est pas plus eomplèle parce que celle espèce est d'un type supérieur. Un mainmiféi-e sain ne se porto pas mieux qu'un protozoaire également siiin. Il en doit donc être 268 LIVRE H. — CAUSES ET CONDITIONS.

de même du bonheur. Il ne devient pas plus grand parce que l'activité devient plus riche, mais il est le même partout où elle est saine. L'être le plus simple et l'être le plus complexe goûtent un même bonheur, s'ils réalisent également leur nature. Le sauvage normal peut être tout aussi heureux que le civilisé normal.

Aussi les sauvages sont-ils tout aussi contents de leur sort que nous pouvons l'être du nôtre. Ce parfait contentement est même un des traits distinctifs de leur caractère. Ils ne désirent rien de plus que ce qu'ils ont et n'ont aucune envie de changer de condition. « L'habitant du Nord, dit Waitz, ne recherche pas le Sud pour améliorer sa position, et l'habitant d'un pays chaud et malsain n'aspire pas davantage à le quitter pour un climat plus favorable. Malgré les nombreuses maladies et les maux de toute sorte auxquels est exposé l'habitant de Darfour, il aime sa patrie, et non seulement il ne peut pas émigrer, mais il lui tarde de rentrer s'il se trouve à l'étranger...En règle générale, quelle que soit la misère matérielle dans laquelle vit un peuple, il ne laisse pas de tenir son pays pour le meilleur du monde, son genre de vie pour le plus fécond en plaisirs qu'il y ait, et il se regarde lui-même comme le premier de tous les peuples. Cette conviction paraît régner généralement chez les peuples de nègres ('). » Aussi, dans les pays qui, comme tant de contrées de l'Amérique, ont été exploités par les Européens, les indigènes croient fermement que les blancs n'ont quitté leur patrie que pour venir chercher le bonheur en Amérique. On cite bien l'exemple de quelques jeunes sauvages qu'une inquiétude maladive poussa hors de chez eux à la recherche du bonheur; mais ce sont des exceptions très rares.

Il est vrai que des observateurs nous ont parfois dépeint la vie des sociétés inférieures sous un tout autre aspect. Mais c'est qu'ils ont pris leurs propres impressions pour celles des indigènes. Or, une existence (jui nous paraît intolérable peut être douce pour des hommes d'une autre constitution physique et morale. Par exemple, quand, dès l'enfance, on est habitué à exposer sa vie à chaque instant et, par conséquent, à ne la compter pour rien, qu'est-ce que la mort? Pour nous apitoyer sur le sort des peuples primitifs, il ne suffît donc pas d'établir que Thygiéne y est mal observée, que la police y est mal faite. L'individu seul est compétent pour apprécier son bonheur: il est heureux, s'il se sent heureux. Or, « de l'habitant de la Terre de Feu jusqu'au Hottentot, l'homme, à l'état naturel, vit satisfait de lui-même et de son sort (•). j> Combien ce contentement est plus rare en Europe! Ces faits expliquent qu'un homme d'expérience ait pu dire: « Il y a des situations où l'homme qui pense se sent inférieur à celui que la nature seule a élevé, où il se demande si ses convictions les plus solides valent mieux que les préjugés étroits, mais doux au cœur(-j. » Mais voici une preuve plus objective.

Le seul fait expérimental qui démontre que la vie est généralement bonne, c'est que la très grande généralité des hommes la préfère à la mort. Pour qu'il en soit ainsi, il faut que, dans la moyenne des existences, le bonheur l'emporte sur le malheur. Si le rapport était renversé, on ne comprendrait ni d'où pourrait provenir l'attachement des hommes pour la vie, ni surtout comment il aurait pu se maintenir, froissé à chaque instant par les faits. Il est vrai que les pessimistes expliquent la persistance de ce phénomène par les illusions de l'e-spérance. Suivant eux, si, malgré les déceptions de Texpérience, nous tenons encore à la vie, c'est que nous espérons à tort que l'avenir rachètera le passé. Mais, en admettant même que l'espérance suffise à expliquer l'amour de la vie, elle ne s'explique pas elle-même. Elle n'est pas miraculeusement tombée du ciel dans nos cœurs: mais 270 LIVftt: H. — CAUSES KT CONDITIONS.

elle a dû, comme tous les sentiments, se former sous racllon des faits. Si donc les hommes ont appris à espérer, si, sous le coup du malheur, ils ont pris l'habitude de tourner leurs regards vers l'avenir et d'en attendre des compensations à leurs soutïrances actuelles, c'est qu'ils se sont aperçus que ces compensations étaient fréquentes, que l'organisme humain était à la fois trop souple et trop résistant pour être aisément abattu, que les moments où le malheur l'emportait étaient exceptionnels et que, généralement, la balance finissait par se rétablir. Par conséquent, quelle que soit la part de l'espérance dans la genèse de l'instinct de conservation, celui-ci est un témoignage probant de la bonté relative de la vie. Pour la même raison, là où il perd soit de son énergie, soit de sa généralité, on peut être certain que la vie elle-même perd de ses attraits, que le mal augmente, soit que les causes de souffrance se multiplient, soit que la force de résistance des individus diminue. Si donc nous possédions un fait objectif et mesurable qui traduise les variations d'intensité par lesquelles passe ce sentiment suivant les sociétés, nous pourrions du même coup mesurer celles du malheur moyen dans ces mêmes milieux. Ce fait, c'est le nombre des suicides. De même que la rareté relative des morts volontaires est la meilleure preuve de la puissance et de l'universalité de cet instinct, le fait qu'ils s'accroissent démontre qu'il perd du terrain.

Or, le suicide n'apparait guère qu'avec la civilisation. Il est très rare dans les sociétés inforieures, ou du moins le seul qu'on y observe parfois à l'état chronique présente des caractères très particuliers qui en font un type spécial dont la valeur symptoma tique n'est pas la même. C'est un acte non de désespoir, mais d'abnégation. Si chez les anciens Danois, chez les Celtes, chez les Thracee, le vieillard arrivé à un âge avancé met fin à ses jours, c'est qu'il est de son devoir de débarrasser ses compagnons d'une bouche inutile; si la veuve de l'hide ne survit pas à son maii, ni le Gaulois au chef de son clan, si le boudhiste se fait écraser sous les roues du cliar qui poile son idole, c'est que des prescriptions morales ou religieuses V\ obligent. Dans tous ces cas, l'homme se tue, non parce qu'il juge la vie mauvaise, mais parce que l'idéal auquel il est allaclié exige ce sacrifice. Ces morts volontaires ne sont donc pas plus des suicides, au sens vulgaire du mot, que la mort du soldat ou du médecin qui s'expose sciemment pour faire son devoir.

Au contraire, le vrai suicide, le suicide triste, est à l'état endémique chez les peuples civilisés. Il se distribue même géographiquement comme la civilisation. Sur les cartes du suicide, on voit que toute la région centrale de l'Europe est occupée par une vaste tache sombre qui est comprise entre le 47*^ et le 57<= degré de latitude et entre le 20« et le 40« degré de longitude. Cet espace est le lieu de prédilection du suicide; suivant l'expression de Morselli, c'est la zone suicidogène de l'Europe. C'est là aussi que se trouvent les pays où l'activité scientifique, artistique, économique est portée à son maximum: l'Allemagne et la France. Au contraire, l'Espagne, le Portugal, la Russie, les peuples slaves du Sud sont relativement indemnes.