En Grèce ('), à Uome (-), l'induslrie et le commei-ce étaient des carrières méprisées; chez les Kabyles, certains métiers comme ceux de boucher, de fabricant de chaussures, etc., sont flétris par l'opinion publiijue {^). La spécialisation ne peut donc pas se faire dans ces diverses directions. Enfin, même chez des peuples où la Nie économiiiuea déjà atloint un certain développement, comme chez nous au temps des anciennes corporations, les fonctions étaient réglementées de telle sorte que la division du travail no (') niisscliensctiiitz, liesitz iind Krwerl).
(') D'apiés Dciiys d'IIalitMiiiasse (IX, '25\ |iLMid;iiit les pifiniois temps do la Itépultlique, aucun Hoinaia ne pouvait se faire inaichand ou ailisan. — CicLTon paile enctuv de tout Iravail inerecnaiieconnnc d'un métier dt^radaul (') llanoleau et l.elnnnieux, /,(( Kuhijlif, II, •>).
pouvait progresser. Là où tout le monde était obligé de fabriquer de la même manière, toute variation individuelle était impossible (*).
Le même phénomène se produit dans la vie représentative des sociétés. La religion, cette forme éminente de la conscience commune, absorbe primitivement toutes les fonctions représentatives avec les fonctions pratiques. Les premières ne se dissocient des secondes que quand la philosophie apparaît. Or, elle n'est possible que quand la religion a pei'du un peu de son empire. Cette manière nouvelle de se représenter les choses heurte l'opinion collective qui résiste. On a dit parfois que c'est le libre examen qui fait régresser les croyances religieuses; mais il suppose à.son tour une régression préalable de ces mêmes croyances. Il ne peut se produire que si la foi commune le permet.
Le même antagonisme éclate chaque fois qu'une science nouvelle se fonde. Le christianisme lui-même, quoiqu'il ait fait tout de suite à la réllexion individuelle une plus large place qu'aucune autre religion, n'a pas pu échapper à cette loi. Sans doute, l'opposition fut moins vive tant que les savants bornèi'ent leurs éludes au monde matériel, puisqu'il était abandonné en principe à la dispute des hommes. Encore, comme cet abandon ne fut jamais complet, comme le Dieu chrétien n'est pas entièrement étranger aux choses de cette terre, arriva-t-il nécessairement que, sur plus d'un point, les sciences naturelles elles-mêmes ti'ouvèrent dans la foi un obstacle. Mais c'est surtout quand l'bomme devint un objet de science que la lésistance fut énergique. Le croyant, en effet, ne peut pas ne pas répugner à l'idée que l'homme soit étudié comme un être naturel, analogue aux autres, et les faits moi-aux comme des faits de nature; et Ton sait combien ces sentiments collectifs, sous les formes différentes qu'ils ont prises, ont gêné le développement de la psychologie et de la sociologie.
(') V. Levas.seur, Les Classes onvrithys en Ft'anre jiaqn'à la Révolutio», passiin.
On n"a donc pas complètement expliqué les progrès de la division du travail quand on a démontré qu'ils sont nécessaires par suite des changements survenus dans le milieu social; mais ils dépendent encore de fadeurs secondaires qui peuvent ou en facililer, ou en gêner, ou en entraver complètement le cours. Il ne faut pas oublier en elïct que la spécialisation n'est pas la seule solution possible à la lutte pour la vie: il y a aussi l'émigration, la colonisation, la résignation à une existence précaire et [lins disputée, enfin l'élimination totale des plus faibles par voie de suicide ou autrement. Puisque le résultat est dans une certaine mesure contingent et que les combattants ne sont pas nécessairement poussés vers Tune de ces issues à l'exclusion des autres, ils se portent vers celle qui est le plus à leur portée. Sans doute, si rien n'empêche la division du travail de se développer, ils se spécialisent. Mais si les circonstances rendent impossible ou trop difficile ce dénouement, il faudra bien recourir à quelque autre.
Le premier de ces facteurs consiste dans une indépendance plus grande des individus par rapport au groupe, leur permettant de varier en liberté. La division du travail physiologique est soumise à la même condition. « Même rapprochés les uns des autres, dit M. Périer, les éléments anatomiques conservent respectivement toute leur individualité. Quel que soit leur nombre, aussi bien dans les organismes les plus élevés que dans les plus humbles, ils se nourrissent, s'accroissent et se reproduisent sans souci do leurs voisins. C'est en cela que consiste la loi (rinilépendance des éléments anatomiques, devenue si féconde entre les mains des physiologistes. Cette indépendance doit être considérée comme la condition nécessaire au libre exercice d'une faculté plus générale des plastides, la variabilité sous l'action des circonstances extérieures ou même de certaines forces immanentes aux pi-otoplasmes. Grâce à leur aptitude à vai-ier et à leur indépendance réciproque, les élémenls nés les uns des autres et priniiiivcnieiit tous semblables entre eux ont pu se modifier dans des sens différents, prendre des formes diverses, acquérir des fonctions et des propriétés nouvelles ('). » Contrairement à ce qui se passe dans les organismes, cette indépendance n'est pas dans les sociétés un fait primitif, puisqu'à rorigine l'individu est absorbé dans le groupe. Mais nous <avons vu qu'elle apparaît ensuite et progresse régulièrement en même temps que la division du travail, par suite de la régression de la conscience collective. Il reste à cliercher comment cette condition utile de la division du travail social se réalise à mesure qu'elle est nécessaire. Sans doute, c'est qu'elle dépend ellemême des causes qui ont déterminé les progrès de la spécialisalion. Mais comment l'accroissement des sociétés en volume et en densité peut-il avoir ce résultat?
Dans une petite société, comme tout le monde est placé sensiblement dans les mêmes conditions d'existence, le milieu collectif est essentiellement concret. Il est fait des êtres de toute sorte qui remplissent l'borizon social. Les états de conscience qui le représentent ont donc le même caractère. D'abord, ils se rapportent à des objets précis, comme cet animal, cet arbre, cette i)lante, cette force naturelle, etc. Puis, comme tout le monde est situé de la même manièi'e par rapport à ces choses, elles affectent de la même façon toutes les consciences. Toute la tribu, si elle n'est pas trop étendue, jouit ou souffre également des avantages ou des inconvénients du soleil ou de la pluie, du cbaud ou du froid, de tel ileuve, de telle source, etc. Les impressions collectives qui résultent de la fusion de toutes ces impressions individuelles, sont donc déterminées dans leur forme aussi bien que dons leurs objets et, par suite, la conscience commune a un caractère ilélini. Mais elle change de nature à mesure que les sociétés deviennent plus volumineuses. Parce que ces dernières se répandent sur une plus vaste surface, elle est ellemême obligée de s'élever au-dessus de toutes les diversités locales, de dominer davantage l'espace et, par conséquent, de devenir plus abstraite. Car il n'y a guère que des choses générales qui puissent être communes à tous ces milieux diveis. Ce n'est plus tel animal, mais telle espèce; telle source, mais les sources; telle forêt, mais la forêt in absfraclo.
D'autre part, parce que les conditions de la vie ne sont plus partout les mêmes, ces ol>jels communs, quels (|u'ils soient, ne peuvent plus déterminer partout des sentiments aussi parfaitement identiques. Les lésultantes collectives n'ont donc plus la môme netteté, et cela d'autant plus que les éléments composants sont plus dissemblables. Plus il y a de ditïérences entre les portraits individuels qui ont servi à faire un poitrait composite, plus celui-ci est indécis. Il est vrai que les consciences collectives locales peuvent garder leur individualité au sein de la conscience collective générale et que, comme elles embrassent de moindres ho:izons, elles restent plus facilement concrètes. Mais nous savons qu'elles viennent peu à peu s'évanouir au sein de la première, à mesure que s'effacent les segments sociaux auxquels elles correspondent.
Le fait qui, peut-être, manifeste le mieux celte tendance croissante de la conscience commune, c'est la transcendance parallèle du plus essentiel de ses éléments, je veux parler de la notion de la divinité. A l'origine, les dieux ne sont i)as distincts de l'univers; mais tous les êtres naturels qui sont susceptibles d'avoir quelque inlluencc sur la vie sociale, d'éveiller les craintes ou les espérances collectives, sont divinisés. Ce caractère no leur est d'ailleurs pas communiiiué du dehors, il leur est intrinsèque. Ils no sont pas divins paice qu'un dieu h d)ite en eux; ils sont eux-mêmes les dieux. C'est à ce stade de l'évolution 320 LIVRIl h. — CAUSES ET COMilTIONS.
religieuse que l'on a donné le nom de naturisme. Mais peu à peu les dieux se détachent des choses avec lesquelles ils se confondaient. Ils deviennent des esprits qui, s'ils résident ici ou là de préférence, existent cependant en dehors des formes concrètes sous lesquelles ils s'incarnent; c'est le règne de V animisme {^).
Peu importe qu'ils soient multiples ou qu'ils aient été, comme chez les Juifs, ramenés à l'unité: dans un cas comme dans l'autre, le degré d'immanence est le môme. S'ils sont en partie séparés des choses, ils sont toujours dans l'espace. Ils restent donc tout prés de nous, constamment mêlés à notre vie. Le polythéisme greco-Iatin, qui est une forme plus élevée et mieux organisée de Tanimisme, marque un progrés nouveau dans le sens de la transcendance. La résidence des dieux devient plus nettement distincte de celles des hommes. Retirés sur les hauteurs mystérieuses de TOlympe ou dans les profondeurs de la terre, ils n'interviennent plus personnellement dans les affaires humaines que d'une manière assez intermittente. Enfin, avec le christianisme, Dieu sort définitivement de l'espace; son royaume n'est plus de ce monde; la dissociation entre la nature et le divin est môme si complète qu'elle dégénère en antagonisme. En même temps, la notion de la divinité devient plus générale et plus ahslraite; car elle est formée non de sensations, comme dans le principe, mais d'idées. Le Dieu de l'humanité a nécessairement moins do compréhension que ceux de la cité ou du clan.
D'ailleurs, en même temps que la religion, les règles du droit s'universalisent, ainsi que celles de la morale. Liées d'ahord à des circonstances locales, à des particularités ethniques, climatériques, etc., elles s'en aiïranchissent peu à peu et, du même coup, deviennent plus générales. Ce qui rend sensible cet accroissement de généralité, c'est le déclin ininterrompu du formalisme. Dans les sociétés inférieures, la forme même extérieure de la conduite est prédéterminée jusque dans ses détails. La (') V. Ri'ville, Rcligiiins des; peuples )ion ch'tlisJs, l, G7 et siiiv.; 11,230 et suiv.
façon dont riioinme doit se nourrir, se v<Mir en chaque circonstance, les gestes qu'il doit faire, les formules qu'il doit prononcer sont (i.vées avec précision. Au contraire, plus on sYdoigne du point de départ, plus les prescriptions morales et juridiques perdent de leur netteté et de leur précision. Elles ne réglementent jihis que les formes les plus générales de la conduite et les réglementent d'une manière très générale, disant ce qui doit être fait, non comment cela doit être fait. Or, tout ce qui est défini s'exprime sous une forme définie. Si les sentiments collectifs avaient la même détermination qu'autrefois, ils ne s'exprimeraient pas d'une manière moins déterminée. Si les détails concrets de l'action et de la pensée étaient aussi uniformes, lisseraient aussi obligatoires. On a souvent remarqué que la civilisation avait une tendance à devenir plus rationnelle et i)lus logique; on voit maintenant quelle en est la cause. Cela seul est rationnel qui est universel. Ce qui déroule Pentendement, c'est le particulier et le concret.
Nous ne pensons bien que le généial. Par conséquent, plus la conscience commune est proche des choses particulières, plus elle en porte exactement l'empreinte, plus aussi elle est inintelligible. Voilà d'oii vient l'ellet que nous font les civilisations primitives. Ne pouvant les ramener à des principes logiques, nous sommes portés à n'y voir que des combinaisons bizarres et fortuites d'éléments hétéiogènes. En réalité, elles n'ont rien d'artificiel; seulement, il faut en chercher les causes déterminantes dans des sensations et des mouvements de la sensibilité, non dans des concepts, et s'il en est ainsi, c'est que le milieu social pour lequel elles sont faites n'est passufiîsamment étendu. Au contraire, quand la civilisation se développe sur un champ d'action plus vaste, quand elle s'appliijue à jilus de gens et de choses, les idées générales apparaissent nécessairement et y deviennent prédominantes. La notion d'homme, par exemple, remplace dans le droit, dans la morale, dans la religion celle du Komain, qui, plus concrète, est jdus réfractaire à la science. C'est donc l'accroissement de volume des sociétés cl leur condensalion plus grande qui expliquent celte grande transformation.
Or, plus la conscience commune devient générale, plus elle laisse de place aux variations individuelles. Quand Dieu est loin des choses et des hommes, son action n'est plus de tous les instants et ne s'étend plus à tout. Il n'y a plus de fixe que des règles abstraites qui peuvent être librement appliquées de manières très différentes. Encore n"ont- elles plus ni le même ascendant ni la môme force de résistance. En efl'et, si les praliques et les formules, quand elles sont précises, déterminent la jjensée et les mouvements avec une nécessité analogue à celle des réflexes, au contraire, ces principes généraux ne peuvent passer dans les faits qu'avec le concours de l'intelligence. Or, une fois que la réflexion est éveillée, il n'est pas facile de la contenir. Quand elle a pris des forces, elle se développe spontanément au delà des limites qu'on lui avait assignées. On commence par mettre quelques articles de foi au-dessus de la discussion; puis la discussion s'étend jusqu'à eux. On veut s'en rendre compte, on leur demande leurs raisons d'être, et, de quelque manière qu'ils subissent cette épreuve, ils y laissent une partie de leur force. Car des idées réfléchies n'ont jamais la même puissance contraignante que des instincts; c'est ainsi que des mouvements qui ont été délibérés n'ont pas l'instantanéité des mouvements involontaires. Parce qu'elle devient plus rationnelle, la conscience collective devient donc moins impérative, et, pour cette raison encore, elle gêne moins le libre développement des variétés individuelles.
II Mais cette cause n'est pas celle qui contribue le plus à produire ce résultat.
Ce qui (ait la force des états collectifs, ce n'est \k\s seulement <ju'ils sont communs à la génération présente, mais c'est surtout qu'ils sont, pour In plupart, un legs des générations antérieures. La conscience commune ne se constitue en elîel que très lentement et se modifie de même. Il faut du temps pour qu'une forme de conduite ou une croyance arrive à ce degré do généralité et de cristallisation; du temps aussi pour qu'elle le perde. Elle est donc presque tout entière un produit du passé. Or, ce (|ui vient du passé est généralement Tobjet d"un respect tout [larliculier. Une pratique à laquelle tout le monde unanimement se conforme a sans doute un grand prestige; mais si elle est forte en outre de l'assentiment des ancêtres, on ose encore bien moins y déroger. L'autorité de la conscience collective est donc faite en grande partie de l'autorité de la tradition. Nous allons voir que celle-ci diminue nécessairement à mesure que le type segmentaire s'efTace.
En efTet, quand il est très prononcé, les segments forment autant de petites sociétés plus ou moins fermées les unes aux autres. Là où ils ont une base familiale, il est aussi difïicile d'en changer que de changer de famille, et si, quand ils n'ont plus qu'une base territoriale, les barrières qui les séparent sont moins infranchissables, elles persistent cependant. Au moyen Age, il était encore difTicile à un ouvrier de trouver du travail dans une autre ville que la sienne ('); les douanes intérieures formaient d'ailleurs autour de chaque compartiment social une ceinture qui le protégeait contre les inliltrations d'éléments étrangers. Dans ces conditions, l'individu est retenu au sol où il est né et par les liens qui l'y attachent et parce qu'il est repoussé d'ailleurs; la rareté des voles de communication et de transmission est une preuve de celle occlusion de chaque segment. Par contre-coup, les causes qui maintiennent l'homme dans son milieu natal le li\ent dans son milieu domestique. D'abord, à l'origine, les deux se confondent, et si i)lus laid ils se distinguent, on ne peut pas s'éloigner beaucoup du second 324 LlVFtK II. — CAUSES ET CONDITIONS.
quand on ne peut pas dépasser le premier. La force d'atlraclion (jui résulle de la consanguinité exerce donc son action avec son maximum d'intensité, puisque chacun reste toute sa vie placé tout près de la source même de cette force. C'est en effet une loi sans exception que, jtlus la structure sociale est de nature segmentaire, plus les familles forment de grandes masses compacte>, indivises, ramassées sur elles-mêmes (').
Au contraire, à mesure que les lignes de démarcation qui séparent les diiférents segments s'effacent, il est inévitable (pie cet équilibre se rompe. Comme les individus ne sont plus contenus dans leurs lieux d'origine et que ces espaces libres, qui s'ouvrent devant eux, les attirent, ils ne peuvent manquer de s'y répandre. Les enfants ne restent plus immuablement attachés au pays de leurs parents, mais s'en vont tenter fortune dans toutes les directions. Les populations se mélangent, et c'est ce qui fait que leurs différences oiigiiielles achèvent de se perdre. La statistique ne nous permet malbeureusement pas de suivre dans l'histoire la marclie de ces migrations intérieures; mais il est un fait qui suffit à établir leur importance croissante, c'est la formation et le développement des villes. Les villes en effet ne se forment pas par une sorte de croissance spontanée, mais par immigration. Bien loin qu'elles doivent leur existence et leurs progrès à l'excédent normal des naissances sur les décès, elles présentent à ce point de vue un déficit général. C'est donc du deliors qu'elles reçoivent les éléments dont elles s'accroissent journellement. Selon Dunanl (-), le croit annuel do l'ensemble de la population des trente et une grandes villes d'Europe emprunte 784,0 pour mille à l'immigi-ation.En Fi-ance, le recensement de 1881 accusait sur celui de i87G une augmentation de 760,000 habitants; le département de la Seine et les quarante- (') Lo lecteur voit de lui-même les faits qui vérifient cette loi dont nous ne pouvons donner ici une démonstration expresse. Elle résulte de reclierclies que nous avons faites sur la famille el que nous espérons publier prochainement.
(*; Cité par Layet, Hijijlcnc ths luujsans, dernier cliapilre.
cini| villes n\,nU plus de 30,000 habitants « absorbaient sur le oliilTi-e tle l'accroissemenl quinijnenna! plus de 061,000 iiabilanLs, en laissant seulement 10'). 000 à rt'partir entre les villes moyennes, les petites villes et les campagnes ('). » Ce n"est pas seulement vers les grandes villes que se portent ces grands mouvements migrateurs; ils rayonnent dans les régions avoisinantes. M. Bertillon a calculé que pendant l'année 1880, tandis (pie dans la moyenne de la France sur lOO habitants 11,25 seulement étaient nés en dehors du département, dans le département do la Seine il y en avait Si, 67. Cette proportion des étrangers est d'autant plus élevée que les villes que compte le département sont plus populeuses. Elle est de 31,47 dans le Uhùne, de 26,29 dans les Houches-du-Rhône, de 20,41 dans la Seine-et-Oise (-), de 1U,46 dans le Nord, de 17,62 dans la Gironde (^). Ce phénomène n'est pas particulier au\ grandes villes: il se produit également, quoique avec une moindre intensité, dans les petites villes, dans les bourgs. « Tou'es ces agglomérations augmentent constamment aux dépens des communes plus petites, de sorte que l'on voit à chaque recensement le nombre des villes do chaque catégorie s'augmenter de quelques unités (*j. » Or, la mobilité plus grande des unités sociales (|ue supposent ces phénomènes de migration, détermine un affaiblissement de toutes les traditions.
En effet, ce qui fait surtout la force de la tr.ulition, c'est le caractère des personnes qui la transmettent et l'inculquent, je veu\ dii'e les anciens. Ils en sont l'exin-ession vivante: eux seuls ont été témoins de ce que faisaient les ancêtres. Ils sont runi(|ue intermédiaire entre le pré.sent et le passé. D'autre part, ils joui.s.senl auprès des générations qui ont été élevées sous leurs 0) Diinioiit, l)('i)iii>iilation ri Civilisnlion, ITÔ.
P) Dii'liiiii>i(tiri' l'iicijcloi). ilcs Scicnvi'n mcidr., ait. Miijraliiiii.
326 I IVlilî II. — CAUSES liT CONDITIONS.
yeux et sous leur direclion, d'un prestige que rien ne peut remplacer. L'enfant, en effet, a conscience de son infériorité vis-à-vis des personnes plus âi,rées qui l'entourent et il sent qu'il dépend d'elles. Le respect révérentiel qu'il a pour elles se communique naturellement à tout ce qui en vient, à tout ce qu'elles disent et à tout ce qu'elles font. C'est donc l'autorité de l'âge qui fait en grande partie celle de la tradition. Par conséquent, tout ce qui peut contribuer à prolonger celle influence au delà de l'enfance ne peut que fortifier les croyances et les pratiques traditionnelles. C'est ce qui arrive quand l'homme fait continue à vivre dans le milieu où il a été élevé; car il reste alors en rapports avec les personnes qui l'ont connu enfant, et soumis à leur action. Le sentiment qu'il a pour elles subsiste et, par conséquent, produit les mêmes effets, c'est-à-dire contient les velléités d'innovation.
Pour qu'il se produise des nouveautés dans la vie sociale, il ne suffît pas que des générations nouvelles arrivent à la lumière: il faut encore qu'elles ne soient pas trop fortement entraînées à suivre les errements de leurs devancières. Plus l'influence de ces dernières est profonde — et elle est d'autant plus profonde qu'elle dure davantage — plus il y a d'obstacles aux changements. Auguste Comte avait raison de dire que si la vie humaine était décuplée, sans que la proportion respective des âges fut pour cela modifiée, il en lésulterait «un ralentissement inévitable, quoique impossible à mesurer, de notre développement Mais c'est l'inverse qui se produit si l'homme, au sortir de l'adolescence, est transplanté dans un nouveau milieu. Sans doute, il y trouve aussi des hommes plus âgés que lui; mais ce n'est pas ceux dont il a, pendant l'enfance, subi l'action. Le respect qu'il a pour eux est donc moindre et de nature plus conventionnelle, car il ne correspond à aucune réalité ni actuelle, ni passée. Il n'en dépend i)as et n"en a jamais dépendu; il ne peut donc les (') Cours de }) Il il. pus., IV, 451.
respecter que par analogie. C'est (railleurs un fait connu ([uo le culte de l'i^ge va en s'a lïaib lissant avec la civilisation. Si développé jadis, il se réduit aujourd'hui à quelques pratiques de politesse, inspirées par une sorte de pitié. On plaint les vieillards jilus qu'on ne les craint. Les âges sont nivelés. Tous les hommes (jui sont arrivés à la maturité se traitent à peu près en égaux. Par suite de ce nivellement, les mœurs des ancêtres perdent de leur ascendant; car elles n'ont plus auprès de l'adulte de représentants autorisés. On est plus libre vis-à-vis d'elles parce qu'on est plus libre vis-à-vis de ceux qui l'incarnent. La solidarité des temps est moins sensible parce ({u'elle n'a plus son expression matérielle dans le contact continu des générations successives. Sans doute, les elTets de l'éducation première continuent à se faire sentir, mais avec moins de force, parce qu'ils ne sont pas entretenus.