SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

French

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Ce moment de la pleine jeune.sse est d'ailleurs celui où les hommes sont le plus impatients de tout frein et le plus avides de changement. La vie qui circule en eux n'a pas encore eu le temps de se liger, de prendre définitivement des formes déterminées, et elle est trop intense pour se laisser discipliner sans résistance. Ce besoin se satisfera donc d'autant plus facilement qu'il sera moins contenu du dehors, et il no peut se satisfaiie qu'aux dépens de la tradition. Celle-ci est plus battue en brèche au moment même où elle perd de ses forces. Une fois donné, ce germe de faiblesse ne peut que se développer avec chaque génération; car on transmet avec moins d'autorité des principes dont on.sent moins l'autorité.

. Une expérience caractéristique démontre celle inlluence de l'âge sur la force de la Iradilion.

Précisément parce que la population des grandes villes se recrute surtout p;ir immigration, elle.se compose essentiellement de gens (jui, une fois adultes, ont (piilté leurs foyers cl se sont soustraits à l'action des anciens. Au.><si le nombre des vieillards y est-il très faible, tandis qu'au contraire celui des hommes dans la force de Tâge y est très élevé. M. Cheysson a démontré que les courbes de la population à chaque groupe d'âge, pour Paris et pour la province, ne se rencontrent qu'aux âges de 15 à 20 ans et de 50 à 55 ans. Entre 20 et 50 la courbe parisienne est beaucoup plus élevée, au delà elle est plus basse ('). En 1881 on comptait à Paris 1,118 individus de 20 à 25 ans pour 874 dans le reste du pays {^). Pour le département de la Seine tout entier, on trouve sur 1,000 habitants 731 de 15 à GO ans et 76 seulement au delcà de cet âge, tandis que la province a 618 des premiers et 106 des seconds. En Norwège, d'après Jacques Bertillon, les rapports sont les suivants sur 1,000 habitants: Villes. Campagnes.

Ainsi, c'est dans les grandes villes que l'influence modératrice de l'âge est à son minimum; on constate en même temps que nulle part les traditions n'ont moins d'empire sur les esprits. En effet, les grandes villes sont les foyers incontestés du progrés; c'est en elles qu'idées, modes, mœurs, besoins nouveaux, s'élaborent pour se répandre ensuite sur le reste du pays. Quand la société change, c'est généralement à leur suite et à leur imitation. Les humeurs y sont tellement mobiles que tout ce qui vient du passé y est un peu suspect; au contraire, les nouveautés, quelles qu'elles soient, y jouissent d'un prestige presque égal à celui dont joui.ssaienl autrefois les coutumes des ancêtres. Les esprits y sont naturellement orientés vers l'avenir. Aussi la vie s'y Iransforme-t-elle avec une extraordinaire rapidité: croyances, goûts, passions y sont dans une perpétuelle évolution. Nul terrain n'est plus favorable aux évolutions de toute soite. C'est (jue la vie collective ne peut avoir de continuité là où les dilTé- (,') Im Question de lapoindutioi), \n Annales tf'Hii[i'iéne, 188i. ('-) Annales de la ville de Paris.

renies couches cPunilés sociales, appelées à se remplacer les unes les autres, sont à ce point discontinues.

Observant que, pendant la jeunesse des sociétés et surtout au moment de leur luatiirilé, le respect des traditions est beaucoup plus grand (lue pendant leur vieillesse, M. Tarde a cru pouvoir présenter le déclin du tradilionnalisme comme une phase simplement transitoire, une crise passagère de toute évolution sociale. «L'homme, dit-il, n'échappe au joug de la coutume que pour y retomber, c'est-à-dire pour lixer et consolider en y retombant les conquêtes dues à son émancipation temporaire ('). » Cette erreur lient, croyons-nous, à la méthode de comparaison suivie par fauteur et dont nous avons, plusieurs fois déjà, signalé les inconvénients. Sans doute, si Ton rapproche la lin d'une société des commencements de celle ({ui lui succède, on constate un retour du tradilionnalisme: seulement, celte phase, par laquelle débute tout type social, est toujours beaucoup moins violente qu'elle ne l'avait été chez le type immédiatement antérieur.

Jamais, chez nous, les mœurs des ancêtres n'ont été l'objet du culte superstitieux qui leur était voué à Rome; jamais il n'y eut à Rome une institution analogue à la \'pyL^r, Txpzviy.wv du droit athénien, s'opposant à toute innovation (-); même au temps d'Aristote, c'était encore en Grèce une question de savoir s'il était bon de changer les lois établies pour les améliorer, et le philosophe ne se prononce pour l'anirmative qu'avec la plus grande circonspection {^). Enfin, chez les Juifs, toute déviation de la règle traditionnelle était encore plus complètement impossible, puisque c'était une impiété. Or, pour juger de la marche des événements sociauN, il ne faut pas mettre bout à bout les sociétés qui se succèdent, mais ne les comparer qu'à la période correspondante de leui' cairiére. Si ibiMi- il est biiMi vi'.ii (|uo toute vie sociale tond à se n\eret à devenir coutnmière. la fornu^ qu'elle prend devient (*) V. sur cctitj Ypx;pr, MoiiT t-l Stlioiiinnii. Itcr nH'ixche Process.

330 Livni': ii. — calsrs et coxniTio.xs.

toujours moins résistante, plus accessible aux changements; en d'autres termes, Tautorilé de la coutume diminue d'une manière continue. Il est d'ailleurs impossible qu'il en soit. autrement, puisque cet affaiblissement dépend des conditions mêmes qui dominent le développement historique.

D'autre part, puisque les croyances et les pratiques communes tirent en grande partie leur force de la force de la tradition, il est évident qu'elles sont de moins en moins en état de gêner la libre expansion des variations individuelles.

III Enfin, à mesure que la société s'étend et se concentre, elle enveloppe de moins près l'individu et. par conséquent, peut moins bien contenir les tendances divergentes qui se font jour.

11 suffit pour s'en assurer de compai-er les grandes villes aux petites. Cliez ces dernières, quiconque cherche à s'émanciper des usages reçus se heurte à des résistances qui sont parfois très vives. Toute tentative d'indépendance est un objet de scandale public, et la réprobation générale qui s'y attaclie est de nature à décourager les imitateurs. Au contraire, dans les grandes cités, l'individu est beaucoup plus aiïranchi du joug collectif; c'est un fait d'expérience qui ne peut être contesté. C'est que nous dépendons d'autant plus étroitement de l'opinion commune qu'elle surveille de plus prés toutes nos démarches. Quand l'attention de tous est constamment fixée sur ce que fait chacun, le moindre écart est aperçu et aussitôt réprimé; inversement, chacun a d'autant plus de facilités pour suivre son sens jtropre qu'il est plus aisé d'échapper à ce contrôle. Or, comme dit un proverbe, on n'est nulle part aussi bien caché que dans une foule. Plus un groupe est étendu et dense, plus l'attention collective, dispersée sur une large surface, est incapable de suivie les mouvemenis de chaque individu; car elle ne devient pas plus forle alors qu'ils deviennent plus nombreux. Elle porte sur trop de points à la fois pour pouvoir se conceiitier sur aucun. La surveillance se fait moins bien parce qu'il y a Inq) de gens et de choses à surveiller.

De plus, le grand ressort de Tatlention, à savoir rintérél, fait plus ou moins complètement défaut. Nous ne désirons connaître les faits et gestes d'une personne que si son image réveille en nous des souvenirs et des émotions qui y sont liés, et ce désir est d'autant plus actif que les étals de conscience ainsi réveillés sont plus nombreux et plus forts ('). Si, au contraire, il s'agit de quelqu'un que nous n'apercevons que de loin en loin et en passant, ce qui le concerne, ne déterminant en nous aucun écho, nous lais.se froids et par conséquent nous ne sommes incités ni à nous renseigner sur ce qui lui arrive, ni à observer ce (lu'il fait. La curiosité collective est donc d'autant plus vive que les relations personnelles entre les individus sont plus continues et plus fréquentes; d'autre part, il est clair qu'elles sont d'autant plus rares et plus courtes que clia<iue individu est en rapports avec un plus grand nombre d'autres.

Voilà pourquoi la pression de l'opinion se fait sentir avec moins de force dans les grands centres. C'est que TaUenlion de chacun est distraite dans trop de directions différentes et que, de plus, on se connait moins. Même les voisins et les membres d'une même famille sont moins souvent et moins régulièrement en contact, séparés qu'ils sont à clia(|iie instant par la masse des affaires et des personnes intercurrentes. Sans doute, si la {lopulation est plus nombreu.se qu'elle n'est dense, il peut arriver que la vie, dispersée sur une plus grande étendue, soit moindre sur cliaque point. La grande ville se lésout alors en un certain (') Il est \r;ii (|iic, (l;iiis iiiit- potiti! \ illc. ri'tr;m;.'i'i-, rincniimi n'est p:is r<ilijct ■ l'iirit; iii<)iii(j|-i; surViiillaïK-i- qur rii:iliil:iiit; iiiiiis c'est (|iil' l'inia;{(! (|iii le i-e|ir<''Sênte l'sl reiiilui! très vive par un (ïfl'et de cniitr.-iste, |iarce (\n"\\ est ri;xi't;pti()il. Il n'en est pas dt^ lileliie dans une;;i;intle ville, on il est la lè;j!k', tuiit le monde, pour ainsi diie, (''tant incoiuiii.

nombre de petites villes, et par conséquent les observations précédentes ne s'appliquent pas exactement (^). Mais partout où la densité de raggloméralion est en rapport avec son volume, les liens personnels sont rares et faibles; on perd plus facilement les autres de vue, même ceux, qui vous entourent de très près et, dans la nuMiie mesure, on s'en désintéresFe.

Comme cette mutuelle indifférence a pour effet de rekàcber la surveillance collective, la sphère d'action libre de chaque individu s'étend en fait et, peu à peu, le fait devient un droit. Nous savons en effet que la conscience commune ne garde sa force qu'<à la condition de ne pas tolérer les contradictions; or, par suite de celte diminution du contrôle social, des actes se commettent journellement qui la contredisent, sans que pourtant elle réagisse. Si donc il en est qui se répètent avec assez de fréquence et d'uniformité, ils finissent par énerver le sentiment collectif qu'ils froissent. Une règle ne parait plus aussi respectable, quand elle cesse d'être respectée et cela impunément; on ne trouve plus la même évidence à un article de foi qu'on a li'op laissé contester. D'autre part, une fois que nous avons usé d'une liberté, nous en contractons le besoin; elle nous devient aussi nécessaire et nous paraît aussi sacrée que les autres. Nous jugeons intolérable un contrôle dont nous avons perdu l'habilude. Un droit acquis à une plus grande autonomie se fonde. C'est ainsi que leseiupiélemenls que commet la personnalité individuelle, quand elle est moins fortement contenue du dehors, (inissent par recevoir la consécration des mœurs.

Or, si ce fait est plus mar(|ué dans les grandes villes, il ne leur est pas spécial; il se produit aussi dans les autres, suivant leur impoi'tance. Puisque donc l'effacement du type segmenlaire entraîne un développement toujours plus considérable des centres urbains, voilà une première raison ([ui fait que ce phénomène doit aller en se généralisant. Mais de jjIus, à me>ure que la tlensilé morale de la sociélé s'élève, elle devient elle-même semblable à une grande cité qui contiemliail dans ses murs le peuple tout entier.

En elïet, comme la distance matérielle et morale entre les dillV'renles régions (end à s'évanonii-, elles sont les unes par l'apport au\ autres dans une situation toujoui-s plus analogue à celle des dilïérents quartiers d'une même ville. La cause qui, dans les grandes villes, détermine un alïaiblissemenl de la conscience commune doit donc produire son ellet dans toute l'étendue de la société. Tant que les divers segments, gardant leur individualité, restent fermés les uns aux autres, chacun d'eux limite étroitement l'horizon social des particuliers. Séparés du reste de la société par des barrières plus ou moins difficiles à. franchir, rien ne nous détourne de la vie locale, et, par suite, toute notre action s'y concentre. Mais, à mesure que la fusion des segments devient plus complète, les perspectives s'étendent, et d'autant plus qu'au même moment la sociélé elle-même devient généralement plus étendue. Dés lors, même l'habitant de la petite ville vit moins exclusivement de la vie du petit groupe qui l'entoure immédiatement. Il noue avec des localités éloignées des relations d'autant plus nombreuses (]ue le mouvement de concentration est jilus avancé. Ses voyages jilus fréiiuents, les correspondances plus actives qu'il échange, les affaires qu'il suit au dehors, etc., détournent son regard de ce ijui se passe autour de lui. Le centre de sa vie et de ses préoccupations ne se trouve plus si complètement au lieu (piil habite.

11 s'intéresse donc moins à ses voisins, parce qu'ils tiennent une moindre place dans son existence. D'ailleurs, la petite ville a moins de prise sur lui par cela môme que sa vie déborde ce cadre exîgu, que ses intérêts et ses affections s'étendent bien au delà. Pour toutes ces raisons, l'opinion publique locale pèse d'un poids moins lourd sur chacun de nous, et comme l'opinion générale de la société n'est pas eu état de reuijilacer la précédente, ne pouvant surveiller de prés la conduite de tous les citoyens, la surveillance collective se relâche irrémédiablement, la conscience commune perd de son autorité, la variabilité individuelle s'accroit. En un mot, pour que le contrôle social soit rigoureux et que la conscience commune se maintienne, il faut que la société soit divisée en compartiments assez petits et qui enveloppent complètement Tindividu; au contraire, l'un et l'autre s'affaiblissent à mesure que ces divisions s'effacent (i).

Mais, dira-t-on, les crimes et les délits auxquels sont attachées des peines organisées ne laissent jamais indifférents les organes chargés de les réprimer. Que la ville soit grande ou petite, que la société soit dense ou non, les magistrats ne laissent pas impunis le criminel ni le délinquant. Il semblerait donc que l'alfaiblissement spécial dont nous venons d'indiquer la cause dût se localiser dans cette partie de la conscience collective qui ne détermine que des réactions diffuses, sans pouvoir s'étendre au delà. Mais, en réalité, cette localisation est impossible, car ces deux régions sont si étroitement solidaires que Tune ne peut être atteinte sans que l'autre s'en ressente. Les actes que les mœurs sont seules à réprimer ne sont pas d'une autre nature que ceux que la loi châtie; ils sont seulement moins graves. Si donc il en est parmi eux qui perdent toute gravité, la graduation correspondante des autres est troublée du même coup; ils baissent d'un degré ou de plusieurs et paraissent moins révoltants-Quand on n'est plus du tout sensible aux petites fautes, on l'est inoins aux grandes. Quand on n'attache i»lus une grande importance à la simple négligence des pratiques religieuses, on ne s'indigne plus autant contre les blasphèmes ou les sacrilèges. Quand on a pris rhabituile de tolérer complaisamment les unions libres, l'adultère scandalise moins. Quand les sentiments les plus faibles perdent de leur énergie, les sentiments plus forts.

(') A cette cause fondamentale il faut ajouter linlluence conlaiiiieuse des grandes villes.sur les petites, et des petites sur les campagnes. Mais cetle inilucnce n'est que secondaire, et, d'ailleurs, ne prend d'iiuitortance que dans la mesure où la densité sociale s'accroît.

iiinis qui sont de même espùce et ont les imMiies objets, ne peuvent garder intégralement la leur. C'est ainsi que, peu à peu, rébranleinenl se communique à la conscience commune tout entière.

IV On s"e\pli(iue maintenant comment il se l'ait que la solidarité mécanique soit liée à l'existence du type segmentaire, ainsi que nous l'avons établi dans le livre précédent. C'est que cette structure spéciale permet à la société d'enserrer de plus près l'individu — le tient plus fortement attaché à son milieu domestique et, par conséquent, aux traditions — enfin, en contribuant à borner Tliorlzon social, contribue aussi (') à le rendre concret et défini. C'est donc des causes toutes mécaniques qui font que la personnalité individuelle est absorbée dans la personnalité collective, et ce sont des causes de même nature qui font qu'elle s'en dégage. Sans doute, cette émancipation se trouve être utile ou, tout au moins, elle est utilisée. Elle rend possibles les progrès de la division du travail; plus généralement, elle donne à l'organisme social plus de souplesse et d'élasticité. Mais ce n'est pas parce qu'elle est utile qu'elle se produit. Elle est parce qu'elle ne peut pas ne pas être. L'expérience des services qu'elle rend ne peut que la consolider une fois qu'elle existe.

On peut se demander cependant si, dans les sociétés organisées, l'organe ne joue pas le même rôle que le segment; si l'esprit corporatif et professionnel ne risque pas de remplacer l'esprit de clocher et d'exercer sur les individus la même jiression. Dans ce cas, ils ne gagneraient rien au changement. Le (') fie liDisiùiiu! cllil iif K-siiltc qu'on pailic dr la inliin! si?(;iiifiilaiic; la cuuso priiicipali' ou est dans raccroissemenl ilu volume social. HosU'iail à savoir |u)urr|uoi en général la densité s'accroît en même temps que le volume. Cest une question que nous posons.

doute est d'autant plus permis que l'esprit de caste a eu certainement cet elïet, et que la caste est un organe social. On sait aussi combien Torganisation des corps de métiers a, pendant longtemps, gêné le développement des variations individuelles; nous en avons plus haut cité des exemples.

Il est certain que les sociétés organisées ne sont pas possibles sans un système développé de règles qui prédéterminent le fonctionnement de chaque organe. A mesure que le travail se divise, il se constitue une multitude de morales et de droits professionnels (')• Mais cette réglementation n'en laisse pas moins agrandi le cercle d'aclion de l'individu.

En premier lieu, l'esprit professionnel ne peut avoir d'influence que sur la vie professionnelle. Au delà de celte sphère, l'individu jouit de la liberté plus grande dont nous venons de montrer l'origine. Il est vrai que la caste étend son action plus loin; mais elle n'est pas un organe proprement dit. C'est un segment transformé en organe (2); elle tient donc de la nature de l'un et de l'autre. En même temps qu'elle est chargée de fonctions spéciales, elle constitue une société distincte au sein de l'agrégat total. Elle est une société -oi'gane analogue à ces individus-organes que Ton observe dans certains oi'ganismes('). C'est ce qui fait qu'elle enveloppe l'individu d'une manière beaucoup plus exclusive que les corporations ordinaires.

Comme ces régies n'ont de racines que dans un petit nombre de consciences, mais laissent indifférente la société dans son ensemble, elles ont une moindre aulorilé par suite de cette moindre universalité. Elles offrent donc une moindi'e résistance aux changements. C'est pour celle raison qu'en général les fautes proprement professionnelles n'ont pas le même degré de gravité que les autres.

D'autre part, les mêmes causes qui, d'une manière générale, (') V. plus liant, liv. T, ch. V, notamment p. '247 ot suiv.

diminuent la force de la tradition en i-endant les générations nouvelles plus indépendantes des anciennes, produisent tout leur eiïet sur les coutumes professionnelles, qui deviennent de moins en moins réfi'nctaii'os aux innovations.

Enfin, comme cha(iue organe social devient plus volumineux à mesure que les organes segmentaires fusionnent, et cela d'autant plus que, généralement, le volume total de la société s'accroît au même moment, les pratiques communes au groupe professionnel deviennent plus générales et plus abstraites, comme celles qui sont communes à toute la société. Elles laissent donc la place plus libre aux divergences particulières.

Ainsi, par sa nature môme, cette réglementation gêne moins que l'autre l'essor des variétés individuelles, et, de plus, elle le gêne de moins en moins.

CHAPITRE IV LES FACTEURS SECONDAIRES [iuile] LHKREDITE Dans ce qui précède, nous avons raisonné comme si la division du travail ne dépendait que de causes sociales. Cependant elle est aussi liée à des conditions organico-psychiques. Lïndividu reçoit en naissant des goûts et des aptitudes qui le prédisposent à certaines fondions plus qu'à d'autres, et ces prédispositions ont certainement une influence sur la manière dont les tàclies se répartissent. D'après l'opinion la plus commune, il faudrait même voir dans cette diversité des natures la condition première de la division du travail, dont la principale raison d'être serait « de classer les individus suivant leurs capacités » ('). 11 est donc intéressant de déterminer quelle est au juste la part de ce facteur, d'autant plus qu'il constitue un nouvel obstacle à la variabilité individuelle et, par conséquent, aux progrès de la division du travail.

En efîet, comme ces vocations natives nous sont transmises par nos ascendants, elles se réfèrent non pas aux conditions dans lesquelles l'individu se trouve actuellement placé, mais à celles où vivaient ses aïeux. Elles nous enchaînent donc à notre race, comme la conscience colieclive nous enchaînait à notre groupe, et entravent par suite la liberté de nos mouvements. Comme (') Stuart Mill, Économie politique.

(.IIAIMII'.i; IV. — lACTIUliS SKCONIVMI'KS. '.VV.)

celle parlie de nous-méme est tournée tout entière vers le passé, et vers un passé qui ne nous est pas personnel, elle nous ilélourne de notre si)lière d'intérêts propres et des changements 'lui s"y pi'oduisent. Plus elle est développée, plus elle nous immobilise. La race et l'individu sont deux forces contraires (|ui varient en raison inverse Tune de Taulre. En tant que nous ne faisons que reproduire et que continuer nos ancêtres, nous tendons à vivre comme ils ont vécu et nous sommes réfractaires à toute nouveauté. Un être qui recevrait de riiérédité un legs trop important et trop lourd serait à peu près incapable de tout changement; c'est le cas des animaux qui ne peuvent progresser qu'avec une grande lenteur.

L'obstacle que le progrès rencontre de ce côté est même plus difTicilement surmonlable que celui qui vient de la communauté des croyances et des pratiques. Car celles-ci ne sont imposées à l'individu que du dehors et par une action morale, tandis que les tendances héréditaires sont congénitales et ont une base annlomique. Ainsi, plus grande est la part de l'hérédité dans la distribution des tâches, plus celte distribution est invariable, plus, par conséquent, les progrès de la division du travail sont difficiles alors même qu'ils seraient utiles. C'est ce (jui arrive dans l'organisme. La fonction de chaque cellule est déterminée par sa naissance. « Dans un animal vivant, dit M. Spencer, le progrés de l'organisation implique non seulement qne les unités composant chacune des parties différenciées conservent chacune sa position, mais aussi que leur descendance leur succède dans ces positions. Les cellules hépatiques qui, tout en remplissant leur fonction, grandissent et donnent naissance à de nouvelles cellules hépati(iues, fonl place à celles-ci quaml elles se dissolvent et disparaissent; les cellules (|ni en dcsLiMidoiit ne se rendent pas aux reins, aux muscles, aux centres nerveux pour s'unir dans raccomplissement de leurs fonctions C).t Mais aussi (') Spencer, SociuL, III, 3i;>.

3'iO livi'.f; II. — CAUSES et conditions.

les changements qui se produisent dans l'organisation du travail physio!ogique sont-ils très rares, très restreints et très lents.

Or, bien des faits tendent à démontrer que, à l'origine, l'iiérédilé avait sur la répartition des fonctions sociales une influence très considérable.

Sans doute, chez les peuples tout à fait primitifs, elle ne joue à ce point de vue aucun rôle. Les quelques fonctions qui commencent à se spécialiser sont électives; mais c'est qu'elles ne sont pas encore constituées. Le chef ou les chefs ne se distinguent guère de la foule qu'ils dirigent; leur pouvoir est aussi i-estreint qu'éphémère; tous les membres du groupe sont sur un pied d'égalité. Mais, aussitôt que la division du travail apparaît d'une manière caractérisée, elle se fixe sous une forme qui se transmet héréditairement; c'est ainsi que naissent les castes. L'Inde nous offre le plus parfait modèle de cette organisation du travail; mais on la retrouve ailleurs. Chez les Juifs, les seules fonctions qui fussent nettement séparées des autres, celles du sacerdoce, étaient strictement héréditaires. Il en était de même à Rome pour toutes les fonctions publiques, qui impliquaient les fonctions religieuses, et qui étaient le privilège des seuls patriciens. En Assyrie, en Perse, en Egypte, la société se divise de la même manière. Là où les castes tendent à disparaître, elles sont remplacées par les classes qui, pour être moins étroitement closes au dehoi-s, n'en reposent pas moins sur le même principe.

Assurément, celte institution n'est pas une simple conséquence du fait des transmissions héréditaires. Bien des causes ont contribué à la susciter. Mais elle n'aurait pu ni se généraliser à ce point, ni persister pendant si longtemps, si, en général, elle n'avait eu pour effet de mettre chacun à la place qui lui convenait. Si le système des castes avait été contraire aux aspirations individuelles et à l'intérêt social, aucun artifice n'eût pu le maintenir. Si, dans la moyenne des cas, les individus n'étaient pas réellement nés pour la fonction que leur assignait la cour.iiAi'niîK IV. — FACiians si-coNnAiitts. Vi\.

lume ou la loi, celle clasiilicalion liadilioiinelle des ciloyens eiït élé vile bouleversée. La preuve, c'esl que ce bouleversement se produil en elTet dés que celle discordance éclale. La ligidilé des c:idres sociaux ne fail donc qu'exprimer la manière immuable dont se distribuaient alors les aptitudes, et celte immutabilité ellemême ne peut être due qu'à Taction des lois de riiérédilé. Sans doute Téducalion, parce qu'elle se faisail tout entière dans le sein de la famille et se prolongeait tard pour les raisons que nous avons dites, en renforrail l'inlluence; mais elle n'eût pu à elle seule produire de tels résultats. Car elle n'agit utilement et eflicacement que si elle s'exerce dans le sens même de l'hérédité. En un mot, celte dernière n'a pu devenir une institution sociale que là où elle jouait effectivement un rôle social. En fait, nous savons que les peuples anciens avaient un sentiment très vif de ce qu'elle était. Nous n'en trouvons pas seulement la trace dans les coutumes dont nous venons de pailer et dans d'autres similaires, mais il est directement exprimé dans plus d'un monument littéraire ('). Or, il est impossible qu'une erreur aussi générale soit une simple illusion et ne corresponde à rien dans la réalité. « Tous les peuples, dit M. Ribol, ont une lui, au moins vague, à la transmission héréditaire. Il serait même possible de soutenir que celle foi a élé plus vive dans les temps primitifs qu'aux époques civilisées. C'est de celle foi naturelle qu'est née riiérédilé d'institution. Il est certain que des raisons sociales, politiques, ou même des préjugés ont dû contribuer à la développer et à l'affermir; mais il serait absurde de croire qu'on l'a ijivenlée (-). » D'ailleurs, riiérédilé des professions était très souvent la règle, alors même que la loi ne l'imposait pas. Ainsi la médecine, chez les Grecs, fui d'abord cullivée par un pelil nombre de familles, t Les asclépiades ou prêtres d'Esculape se disaient de la postérité de ce dieu...Hippocrale était le dix-soiiliénie n Ibid., M'i.