SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

French

Page 28 of 34

Ainsi, une conception mécaniste de la société n'exclut pas l'idéal, et c'est à tort qu'on lui reproche de réduire l'homme à n'être qu'un témoin inactif de sa propre histoire. Qu'est-ce en effet qu'un idéal, sinon une représentation anticipée d'un résultat désiré et dont la réalisation n'est possible que grâce à cette anticipation môme? De ce que tout se fait d'après des lois, il ne suit pas que nous n'ayons rien à faire. On trouvera peut-être mesquin un tel objectif parce qu'il ne s'agit en somme que de nous faire vivre en état de santé. Mais c'est oublier que, pour l'homme cultivé, la santé consiste à satisfaire régulièrement les besoins les plus élevés tout aussi bien que les autres; car les premiers ne sont pas moins que les seconds enracinés dans sa nature. Il est vrai qu'un tel idéal est prochain, que les horizons qu'il nous ouvre n'ont rien d'illimité. En aucun cas il ne saurait consister â exalter sans mesure les forces de la société, mais seulement à les développer dans la limite marquée par Tétat défini du milieu social. Tout excès est un mal comme toute insuffisance. Mais quel autre idéal peut-on se proposer? Cheicber à réaliser une civilisation supéi'ieure à celle que réclame la nature des conditions ambiantes, c'est vouloir déchaîner la maladie dans la société même dont on fait {lartie; car il n'est pas possible de.surexciter l'activité collective au delà du degré déterminé par l'état de l'organisme social, sans en compromettre la santé. En fait, il y a à chaque époque un certain raflinement de civilisation dont le caractère maladif est attesté par rin(|uiétuile et le malaise qui l'accompagnent toujoui's. Or, la maladie n'a jamais l'ieii de désirable.

Mais, si l'idéal est toujours défini, il n'est jamais définitif.

Puisque le progrès est une conséquence des changements qui se font dans le milieu social, il n'y a aucune raison de supposer qu'il doive jamais linir. Pour qu'il pût avoir un terme, il faudrait (|uo, à un moment donné, le milieu devint stalionnaire. Or, une telle hypothèse est contraire aux. inductions les plus légitimes. Tant qu'il y aura des sociétés distinctes, le nombre des unités sociales sera nécessairement variable dans chacune d'elles. A supposer même que le cliilTre des naissances parvienne jamais à se maintenir à un niveau constant, il y aura toujours, d'un pays à l'autre, des mouvements de population, soit par suite de conquêtes violentes, soit par suite d'iniiltrations lentes et silencieuses. En effet, il est impossible que les peuples les plus forts ne tendent pas à s'incorporer les plus faibles, comme les plus denses se déversent chez les moins denses; c'est une loi mécanique de l'équilibre social non moins nécessaire que celle qui régit l'équilibre des liquides. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que toutes les sociétés humaines eussent la même énergie vitale et la même densité, ce qui est irreprésentable, ne serait-ce que par suite de la diversité des habitats.

Il est vrai que cette source de variations serait tarie si l'humanité tout entière formait une seule et même société. Mais, outre que nous ignorons si un tel idéal est réalisable, pour que le progrés s'arrêtât, il faudrait encore qu'à l'intérieur de cette société gigantesque les rapports entre les unités sociales fussent eux-mêmes soustraits à tout changement. Il faudrait qu'ils restassent toujours distribués de la même manière; que non seulement l'agrégat total, mais encore chacun des agrégats élémentaires dont il serait formé conservât les mêmes dimensions. Mais une telle uniformité est impossible, par cela seul que ces groupes partiels n'ont pas tous la même étendue ni la même vitalité. La population ne peut pas être concentrée sur tous les points de la même manière-, or, il est inévitable que les plus grands centres, ceux, où la vie est le plus intense, exercent sur les autres une attraction proportionnée à leur importance. Les migrations qui 382 Livni^ II. — CAUSES et conditions.

se produisent ainsi ont pour elîel de concentrer davantage les unités sociales dans certaines régions, et par conséquent d'y déterminer des progrès nouveaux qui s'irradient peu à peu des foyers où ils sont nés sur le reste du pays. D'autre part, ces changements en entraînent d'autres dans les voies de communication, qui en provoquent d'autres à leur tour, sans qu'il soit possible de dire où s'arrêtent ces répercussions. En fait, bien loin que les sociétés, à mesure qu'elles se développent, se rapprochent d'un état stationnaire, elles deviennent au contraire plus mobiles et plus plastiques.

Si, néanmoins, M. Spencer a pu admettre que l'évolution sociale a une limite qui ne saurait être dépassée ('), c'est que, suivant lui, le progrès n'a d'autre raison d'être que d'adapter l'individu au milieu cosmique qui l'entoure. Pour ce philosophe, la perfection consiste dans l'accroissement de la vie individuelle, c'est-à-dire dans une correspondance plus complète de l'organisme avec ses conditions physiques. Quant à la société, c'est un des moyens par lesquels s'établit cette correspondance plutôt que le terme d'une correspondance spéciale. Parce que l'individu n'est pas seul au monde, mais qu'il est environné de rivaux, qui lui disputent ses moyens d'existence, il a tout intérêt à établir entre ses semblables et lui des relations telles ([u'ils le servent, au lieu de le gêner; ainsi naît la société, et tout le progrés social consiste à améliorer ces rapports, de manière à leur faire produire plus complètement l'effet en vue duquel ils sont établis. Ainsi, malgré les analogies biologiques sur lesquelles il a si longuement insisté, M. Spencer ne voit pas dans les sociétés une réalité proprement dite, qui existe par soimême et en vertu de causes spécifiques et nécessaires, qui, par conséquent, s'impose à l'homme avec sa nature propre et à laquelle il est tenu de s'adapter pour vivre, tout aussi bien qu'au milieu physique; mais c'est un arrangement institué par les (') Premiers priiiclpcs, p. 4.")l et suiv.

individus afin dï'lendre la vie individuelle «en longueur et en largeur (•). Elle consiste tout entière dans la coopération soit positive, soit négative, et l'une et l'autre n'ont d"autre objet que d'adapter l'individu à son milieu physique. Sans doute, elle est bien en ce sens une condition secondaire de cette adaptation; elle peut, suivant la manière dont elle est organisée, rapprocher riiomme ou l'éloigner de l'état d'équilibre parfait, mais elle n'est pas elle-même un facteur qui contribue à déterminer la nature de cet équilibre. D'autre part, comme le milieu cosmique est doué d'une constance relative, que les changements y sont infiniment lents et rares, le développement qui a pour objet de nous mettre en harmonie avec lui est nécessairement limité. Il est inévitable qu'un moment arrive où il n'y ait plus de relations externes auxquelles ne correspondent des relations internes. Alors le progrès social ne pourra manquer de s'arrêter, puisqu'il sera arrivé au but où il tendait et qui en était la raison d'être: il sera achevé.

Mais, dans ces conditions, le progrès même de l'individu devient inexplicable.

En effet, pourquoi viserait-il à cette correspondance plus parfaite avec le milieu physique? Pour être plus heureux? Nous nous sommes déjà expliqués sur ce point. On ne peut même pas dire d'une correspondance qu'elle est plus complète qu'une autre, par cela seul qu'elle est plus complexe. En effet, on dit d'un organisme qu'il est en équilibre quand il répond d'une manière appropriée, non pas à toutes les forces externes, mais seulement à celles qui font impression sur lui. S'il en est qui ne l'affectent pas^ elles sont pour lui comme si elles n'étaient pas et, par suite, il n'a pas à s'y adapter. Quelle que soit leur proximité matérielle, elles sont en dehors de son cercle d'adaptation, parce qu'il est en dehors de leur sphère d'action. Si donc le sujet est d'une constitution simjile, homogène, il n'y aura qu'un (•) Bases de la morale évolationnisle, p. 11.

petit nombre de circonstances externes qui soient de nature à le solliciter, et, par conséquent, il pourra se mettre en mesure de répondre à toutes ces sollicitations, c'est-à-dire réaliser un état d'équilibre irréprochable, à très peu de frais. Si, au contraire, il est très complexe, les conditions de l'adaptation seront plus nombreuses et plus compliquées, mais l'adaptation elle-même ne sera pas plus entière pour cela. Parce que beaucoup d'excitants agissent sur nous qui laissaient insensible le système nerveux trop grossier des hommes d'autrefois, nous sommes tenus, pour nous y ajuster, à un développement plus considérable. Mais le produit de ce développement, à savoir l'ajustement qui en résulte, n'est pas plus parfait dans un cas que dans Tautre; il est seulement ditïérent parce que les organismes qui s'ajustent sont eux-mêmes ditïérents. Le sauvage dont l'épiderme ne sent pas fortement les variations de la température, y est aussi bien adapté que le civilisé qui s'en défend à l'aide de ses vêtements.

Si donc riiomme ne dépend pas d'un milieu variable, on ne voit pas quelle raison il aurait eue de varier; aussi la société est-elle, non pas la condition secondaire, mais le facteur déterminant du progrès. Elle est une réalité qui n'est pas plus notre œuvre que le monde extérieur et à laquelle, par conséquent, nous devons nous plier pour pouvoir vivre; et c'est parce qu'elle change que nous devons changer. Pour que le progrès s'arrêtât, il faudrait donc qu'à un moment le milieu social parvînt à un état stalionnaire, et nous venons d'établir qu'une telle hypothèse est contraire à toutes les présomptions de la science.

Ainsi, non seulement une théorie mécaniste du progrès ne nous prive pas d'idéal, mais elle nous permet de croire que nous n'en manquerons jamais. Précisément parce que l'idéal dépend du milieu social qui est essentiellement mobile, il se déplace sans cesse. Il n'y a donc pas lieu de craindre que jamais le terrain ne nous manque, que notre activité arrive au terme de sa carrière et voie l'horizon se fermer devant elle. Mais, quoique nous ne poursuivions jamais que des fins définies et CHAI'ITIŒ V. — CONSÉOUENCES DE CE QUI PRÉCÈDE. 385 limitées, il y aura toujours, entre les points extrêmes où nous sommes parvenus et le but où nous tendons, un espace vide ouvert à nos efforts.

m En même temps que les sociétés, les individus se transforment par suite des changements qui se produisent dans le nombre des unités sociales et leurs rapports.

Tout d'abord, ils s'affranchissent de plus en plus du joug de l'organisme. L'animal est placé presque exclusivement sous la dépendance du milieu physique; sa constitution biologique prédétermine son existence. L'homme, au contraire, dépend de causes sociales. Sans doute, l'animal forme aussi des sociétés; mais, comme elles sont très restreintes, la vie collective y est très simple; elle y est en même temps stationnaire parce que l'équilibre de si petites sociétés est nécessairement stable. Pour ces deux raisons, elle se fixe facilement dans l'organisme; elle n'y a pas seulement ses racines, elle s'y incarne tout entière au point de perdre ses caractères propres. Elle fonctionne grâce à un système d'instincts, de réflexes qui ne sont pas essentiellement distincts de ceux qui assurent le fonctionnement de la vie organique. Ils présentent, il est vrai, cette particularité qu'ils adaptent l'individu au milieu social et non au milieu physique, qu'ils ont pour causes des événements de la vie commune; cependant, ils ne sont pas d'une autre nature que ceux qui déterminent dans certains cas, sans éducation préalable, les mouvements nécessaires au vol et à la marche. Il en est tout autrement chez l'homme parce que les sociétés qu'il forme sont beaucoup plus vastes; même les plus petites que l'on connaisse dépassent en étendue la plupart des sociétés animales. Étant plus complexes, elles sont aussi plus changeantes, et ces deux causes réunies font que la vie sociale dans l'humanité ne se fige pas sous une forme biologique. Là même où elle est le plus simple, elle garde sa spécificilé. Il y a toujours des croyances et des pratiques qui sont communes aux hommes sans être inscrites dans leurs tissus. Mais ce caractère s'accuse davantage à mesure que la matière et que la densité sociales s'accroissent. Plus il y a d'associés et plus ils réagissent les uns sur les autres, plus aussi le produit de ces réactions déborde l'organisme. L'homme se trouve ainsi placé sous l'empire de causes siii generis dont la part relative dans la constitution de la nature humaine devient toujours plus considérable.

Il y a plus: l'influence de ce facteur n'augmente pas seulement en valeur relative, mais en valeur absolue. La même cause qui accroît l'importance du milieu collectif, ébranle le milieu organique de manière à le rendre plus accessible à l'action des causes sociales et à l'y subordonner. Parce qu'il y a plus d'individus qui vivent ensemble, la vie commune est plus riche et plus variée; mais, pour que cette variété soit possible, il faut que le type organique soit moins défini afin de pouvoir se diversifier. Nous avons vu en effet que les tendances et les aptitudes transmises par l'hérédité devenaient toujours plus générales et plus indéterminées, plus réfractaires par conséquent à se prendre sous forme d'instincts. Il se produit ainsi un phénomène qui est exactement l'inverse de celui que l'on observe aux débuts de l'évolution. Chez les animaux, c'est l'organisme qui s'assimileles faits sociaux et, les dépouillant de leur |nature spéciale, lestransforme en faits biologiques. La vie sociale se matérialise.. Dans riiumanité, au contraire, et surtout dans les sociétés supérieures, ce sont les causes sociales qui se substituent aux causes organiques. C'est l'organisme qui se spiritualise.

Par suite de ce changement de dépendance, l'individu se transforme. Comme celte activité qui surexcite l'action spéciale des causes sociales ne peut pas se fixer dans Torganisme, une vie nouvelle, sui generis elle aussi, se surajoute à celle du corps. Plus libre, plus complexe, plus indépendante des organes qui la.

CHAPITRE V. — CONSÉQUEiNCES DE CE QUI PRÉCÈDE. 387 supportent, les caractères qui la distinguent s'accusent toujours davantage à mesure qu'elle progresse et se consolide. On reconnaît à celle description les traits essentiels de la vie psychique. Sans doule, il serait exagéré de dire que la vie psychique ne commence qu'avec les sociétés; mais il est certain qu'elle ne prend de l'extension que quand les sociétés se développent. Voilà pourquoi, comme on Ta souvent remarqué, les progrès de la conscience sont en raison inverse de ceux de l'instinct. Quoi qu'on en ail dit, ce n"est pas la première qui dissout le second; rinslinct, produit d'expériences accumulées pendant des générations, a une trop grande force de résistance pour s'évanouir par cela seul qu'il devient conscient. La vérité, c'est que la conscience n'envahit que les terrains que l'instinct a cessé d'occuper ou bien ceux où il ne peut pas s'établir. Ce n'est pas elle qui le fait reculer; elle ne fait que remplir l'espace qu'il laisse libre. D'autre part, s'il régresse au lieu de s'étendre à mesure que s'étend la vie générale, la cause en est dans l'importance plus grande du facteur social. Ainsi, la grande différence qui sépare l'homme de l'animal, à savoir le plus grand développement de sa vie psychique, se ramène à celle-ci: sa plus grande sociabilité. Pour comprendre pourquoi les fonctions psychiques ont été portées, dès les premiers pas de l'espèce humaine, à un degré de perfectionnement inconnu des espèces animales, il faudrait d'abord savoir comment il se fait que les hommes, au lieu de vivre solitairement ou en petites bandes, se sont mis à former des sociétés plus étendues. Si, pour reprendre la définition classique, l'homme est un animal raisonnable, c'est qu'il est un animal sociable, ou du moins infiniment plus sociable que les autres animaux (').

Ce n'est pas tout. Tant que les sociétés n'atteignent pas certaines dimensions ni un certain degré de concentration, la seule (t) La dùrniition de M. de Quatrefagcs ([ui l'ait de l'iioiiime un animal religieux est uti cas particulier de la précédente; car la relij,Mosité de l'hoinnie est une cuiiséqueuce do sou émineute sociabilité. — V. supra, p. 182 et suiv.

388 LIVRK H. — CAUSES ET CONDITIONS, vie psycllique qui soil vraiment développée est celle qui e>l commune à tous les membres du groupe, qui se retrouve identique chez chacun. Mais à mesure que les sociétés deviennent plus vastes et surtout plus condensées, une vie psychique d'un genre nouveau apparaît. Les diversités individuelles, d'abord perdues et confondues dans la masse des similitudes sociales, s'en dégagent, prennent du relief et se multiplient. Une multitude de choses qui restaient en dehors des consciences parce qu'elles n'afleclaient pas l'être collectif, deviennent objets de représentations. Tandis que les individus n'agissaient qu'entraînés les uns par les autre-, sauf les cas où leur conduite était déterminée par des besoins physiques, chacun d'eux devient une source d'activité spontanée. Les personnalités particulières se constituent, prennent conscience d'elles-mêmes, et cependant cet accroissement de la vie psychique de l'individu n'alïaiblit pas celle de la société, mais ne fait que la transformer. Elle devient plus libre, plus étendue, et, comme en définitive elle n'a pas d'autres substrats que les consciences individuelles, celles-ci s'étendent, se compliquent et s'assouplissent par contre-coup.

Ainsi, la cause qui a suscité les dilïérences qui séparent l'homme des animaux est aussi celle qui l'a contraint à s'élever ' au-dessus de lui-même. La distance toujours plus grande qu'il y a entre le sauvage et le civilisé ne vient pas d'une autre source. Si de la sensibilité confuse de l'origine la faculté d'idéation s'est peu à peu dégagée; si l'homme a appris à former des concepts et à formuler des lois; si son esprit a embi-assé dos poi'tions de plus en plus étendues de l'espace et du temps; si, non content de retenir le passé, il a de plus en plus empiété sur l'avenir; si ses émotions et ses tendances, d'abord simples et peu nombreuses, se sont multipliées et diversifiées, c'est parce que le milieu social a changé sans intci-ruption. En effet, à moins que ces transformations ne soient nées de rien, elles ne peuvent avoir eu pour causes que des transformations correspondantes des milieux ambiants. Or, l'homme ne dépend que de trois sortes de milieux: Torganisme, le monde extérieui', la société. Si Von fait abstraction des variations accidentelles dues aux combinaisons de l'hérédité, — et leur rôle dans le progrès luimain n'est certainement pas très considérable, — l'ûrganisme ne se modilie pas spontanément; il faut qu'il y soit lui-môme contraint par quelque cause externe. Quant au monde physique, depuis les commencements de l'histoire il est resté sensiblement le même, si du moins on i>e tient pas compte des nouveautés qui sont d'origine sociale(i). Par conséquent, il n'y a que la société qui ait assez changé pour pouvoir expliquer les changements parallèles de la nature individuelle.

Il n'y a donc pas de témérité à affirmer dés maintenant que, quelques progrès que fasse la psycho-physiologie, elle ne pourra jamais représenter qu'une fraction de la psychologie, puis(]ue la majeure partie des phénomènes psychiques ne dérivent pas de causes organiques. C'est ce qu'ont compris les philosophes spiritualistes, et le grand service qu'ils ont rendu à la science a été de combattre toutes les doctrines qui réduisent la vie psychique à n'être qu'une eftlorescence de la vie physique. Ils avaient le très juste sentiment que la première, dans ses manifestations les plus hautes, est beaucoup trop libre et trop complexe pour n'être (ju'un prolongement de la seconde. Seulement, de ce qu'elle esl en pai'lie indépendante de l'oi-ganisme, il ne s'ensuit pas qu'elle ne dépende d'aucune cause naturelle et qu'il faille la mettre en dehors de la nature. Mais tous ces faits dont on ne peut trouver l'explication dans la constitution des tissus dérivent des propriétés du milieu social: c'est du moins une hypothèse qui tii-e de ce qui précède une très grande vraisemblance. Or, le règne social n'est pas moins naturel que le règne organique. Par conséquent, de ce qu'il y a une vaste région de la conscience dont la genèse est inintelligible par la seule psycho-pliysiologie, on ne doit pas conclure qu'elle s'est formée toute seule et qu'elle (') transformations du sol, (Jus cours treau, par l'art des ngricultiMirs, dos ingénieurs, etc.

est, par suite, réfractaire à l'investigation scientifique, mais seulement qu'elle relève d'une autre science positive qu'on pourrait appeler la socio-psychologie. Les phénomènes qui en constitueraient la matière sont en efïet de nature mixte; ils ont les mêmes caractères essentiels que les autres faits psychiques, mais ils proviennent de causes sociales.

Il ne faut donc pas, avec M. Spencer, présenter la vie sociale comme une simple résultante des natures individuelles, puisqu'au contraire c'est plutôt cellesci qui résultent de celle-là. Les faits sociaux ne sont pas le simple développement des faits psychiques, mais les seconds ne sont en grande partie que le prolongement des premiers à l'intérieur des consciences. Cette proposition est fort importante, car le point de vue contraire expose à chaque instant le sociologue à prendre la cause pour l'effet, et réciproquement. Par exemple, si, comme il est arrivé souvent, on voit dans Torganisation de la famille l'expression logiquement nécessaire de sentiments humains inhérents à toute conscience, on renverse Tordre réel des faits; tout au contraire, c'est l'organisation sociale des rapports de parenté qui a déterminé les sentiments respectifs des parents et des enfants. Ceux-ci eussent été tout autres si la structure sociale avait été difTérenle, et la preuve, c'est qu'en elïet l'amour paternel est inconnu dans une multitude de sociétés ('). On pourrait citer bien d'autres exemples de la même erreur (-j. Sans doute, c'est une vérité évidente qu'il n'y a rien dans la vie sociale (jui ne soit dans les consciences individuelles; seulement, presque tout ce qui se trouve dans ces dernières vient de la société. La majeure partie de nos états de conscience ne se seraient pas produits chez des (1) C'est lo cas dos sociétés où régne la famille maternelle.

(2) Pour n'en citer qu'un exemple, c'est le cas de la religion que l'on a expliquée par des mouvements de la sensibilité individuelle, alors que ces mouvements ne sont que le prolongement chez l'individu des états sociaux qui donnent naissance aux religions. Nous avons donné quelques développcmonls sur ce point dans un article de la Revue plillosophvjne, Etudes de science sociale, juin I8<S(J.

CIlAniP.F: V. — CONSÉQUENCES DE CE QUI PHÉCÈDE. 391 êlres isolés et se seraient produits tout autrement chez des êtres groupés d'une autre manièic. Ils dérivent donc, non de la nature psychologique de l'homme en général, mais de la façon dont les hommes une fois associés s'alïectent mutuellement, suivant qu'ils sont plus ou moins nomhi'eux, plus ou moins rapprochés. Produits de la vie en groupe, c'est la nature du groupe qui seule les peut expliquer. Bien entendu, ils ne seraient pas possihles si les constitutions individuelles ne s'y prêtaient; mais celles-ci en sont seulement les conditions lointaines, non les causes déterminantes. M. Spencer compare quelque part (>) l'œuvre du sociologue au calcul du mathématicien qui, de la forme d'un certain nomhre de boulets, déduit la manière dont ils doivent ^tre combinés pour se tenir en équilibre. La comparaison est inexacte et ne s'applique pas aux faits sociaux. Ici, c'est bien plutôt la forme du tout qui détermine celle des parties. La société ne trouve pas toutes faites dans les consciences les bases sur lesquelles elle repose; elle se les fait à elle-même {-).

(1) Introduction à la science sociale, cli. I.

(-) En voilà assez, pensons-nous, pour répondre à ceux qui croient prouver que tout est individuel dans la vie sociale, parce que la société n'est faite que (["individus. Sans doute, elle n'a pas d'autre substrat; mais parce que les individus forment une société, des piiénomènes nouveaux se produisent qui ont pour cause l'association et qui, réagissant sur les consciences individuelles, les forment en grande partie. Voilà [)Ourquoi, quoique la société ne soit rien sans les individus, chacun d'eux est beaucoup plus un pi'oduit de la société qu'il n'en est l'auteur.

LIVRE III LES FORMES ANORMALES LIVRE III Les Formes anormales CHAPITRE I LA DIVISION DU TRAVAIL ANOMIQUE Jusqu'ici, nous n'avons étudié la division du travail que comme un phénomène normal; mais, comme tous les faits sociaux el, plus généralement, comme tous les faits biologiques, elle présente des foi-mes pathologiques qu'il est nécessaire d'analyser. Si, normalement, la division du travail produit la solidarité sociale, il arrive cependant qu'elle a des résultats tout différents ou même opposés. Or il importe de rechercher ce qui la fait ainsi dévier de sa direction naturelle; car, tant qu'il n'est pas établi que ces cas sont exceptionnels, la division du travail pourrait être soupçonnée de les impliquer logi(|nement. D'ailleurs, l'étude des formes déviées nous permettra de mieux déterminer les conditions d'existence de l'état normal. Quand nous connaîtrons les circonstances dans lesquelles la division du travail cesse d'engendrer la solidarité, nous saurons mieux ce qui est nécessaire pour qu'elle ait tout son effet. La pathologie, ici comme ailleurs, est un précieux auxiliaire de la physiologie.

On pourrait être tenté de ranger parmi les formes ii-régulières 396 LIVRE 111. — FORMES ANORMALES.

de la division du travail la profession du criminel et les autres professions nuisibles. Elles sont la négation même de la solidarité, et pourtant elles sont constituées par autant d'activités spéciales. Mais, à parler exactexTient, il n'y a pas ici division du travail, mais différenciation pure et simple, et les deux termes demandent ta n'être pas confondus. C'est ainsi que le cancer, les tubercules accroissent la diversité des tissus organiijues sans qu'il soit possible d"y voir une spécialisation nouvelle des fonctions biologiques ('). Dans tous ces cas, il n'y a pas partage d'une fonction commune: mais, au sein de l'organisme, soit individuel, soit social, il s'en forme un auli-e qui cberclie à vivre aux dépens du premier. 11 n'y a même pas de fonction du tout; car une manièi-e d'agir ne méi'ite ce nom que si elle concourt avec d'autres à renlrelien de la vie générale. Cette question ne rentre donc pas dans le cadre de notre reclierche.

Nous ramènerons à trois types les formes exceptionnelles du phénomène que nous étudions. Ce n'est pas qu'il ne puisse y en avoir d'autres; mais celles dont nous allons parler sont les plus générales et les plus graves.

Un premier cas de ce genre nous est fourni par les crises industrielles ou commerciales, par les faillites qui sont autant de ruptures partielles de la solidarité organique; elles témoignent en ellel que, sur certains points de l'organisme, certaines fonctions sociales ne sont pas ajustées les unes aux autres. Or, à mesure que le travail se divise davantage, ces phénomènes semblent devenir (') C'pst uno distinction que ne fait pas M. Spencor; il semble que pour lui les deux termes soient synonymes. Cependant la dilléronciation qui désintègre (eancei', inicndji!, criminel) est Ijien dilli'rente ile celle (jui concentre les i'oices vitales (division du travail).

CHAPITRE I. — DIVISION DU TIIAVAII. ANOMIOUE. 397 plus fréquents, au moins dans certains cas. De 18'to à 18G9, les faillites ont augmenté en France de 70 0/0(i). Cependant on ne saurait attribuer ce fait à raccroissemont de la vie économique; car les entreprises se sont beaucoup plutôt concentrées qu'elles ne se sont multipliées.