A ce point de vue, la division du travail social se distingue de la division du travail physiologique par un caractère essentiel. Dans l'organisme, chaque cellule a son rôle défini et ne peut en changer. Dans la société, les tâches n"ont jamais été réparties d'une manière aussi immuable. Là même où les cadres de l'organisation sont le plus rigides, l'individu peut se mouvoir à l'intérieur de celui où le sort l'a fixé, avec une certaine liberté. Dans la Rome primitive, le plébéien pouvait librement entreprendre toutes les fonctions qui n'étaient pas exclusivement réservées aux patriciens: dans l'Inde même, les carrières attribuées à chaque caste avaient une suffisante généralité (}) pouilaisser la place à un certain choix. Dans tout pays, si Tennemi s'est emparé de la capitale^ c'est-à-dire du cerveau même de la nation, la vie sociale n'est pas suspendue pour cela, mais, au bout d'un temps relativement court, une autre ville se trouve en état de remplir cette fonction complexe à laquelle pourtant i-ien ne l'avait préparée.
A mesure que le travail se divise davantage, cette souplesse et (,) Lois du Manon, I, 87-Ui.
;j()3 LIVRE II. — CAUSliS ET CO.Min IONS, celte liberté deviennent plus grandes. On voit le même individu s'élever des occupations les plus humbles aux plus importantes.
Le principe d'après lequel tous les emplois sont également accessibles à tous les citoyens ne se serait pas généralisé à ce point s'il ne recevait des applications constantes. Ce qui est plus fréquent encore, c'est qu'un travailleur quitte sa carrière pour la carrière voisine. Alors que l'activité scientifique n'était pas spécialisée, le savant, embrassant à peu près toute la science, ne pouvait guère changer de fonction, car il lui eût fallu renoncer à la science elle-même. Aujourd'hui, il arrive souvent qu'il se consacre successivement à des sciences différentes, qu'il passe de la cbiniie à la biologie, de la physiologie à la psychologie, de la psychologie à la sociologie. Celte aptitude à prendre successivement des formes très diverses n'est nulle part aussi sensible que dans le monde économique. Comme rien n'est plus variable que les goûls et les besoins auxquels répondent ces fondions, il faut que le commerce et l'industrie se tiennent dans un perpétuel état d'équilibre instable, afin de pouvoir se plier à tous les changements qui se produisent dans la demande. Tandis qu'autrefois l'immobilité était l'état presque naturel du capital, que la loi même empêchait qu'il se mobilisât trop aisément, aujourd'bui on peut à peine le suivre à travers toutes ses transformations, tant est grande la rapidité avec laquelle il s'engage dans uno entreprise, s'en relire pour se reposer ailleurs où il ne se fixe que pour quelques instants. Aussi faut -il que les travailleurs se tiennent prêts à le suivre et, par conséquent, à servir dans des emplois différents.
La nature des causes dont dépend la division du travail social explique ce caractère. Si le rôle de chaque cellule est lï\é d'une manière immuable, c'est qu'il lui est imposé par sa naissance; elle est emprisonnée dans un système d'habitudes héréditaires qui lui marquent sa voie et dont elle ne peut se défaire. Elle ne peut môme les modifier sensiblement, parce qu'elles ont affecté trop profondément la substance dont elle est formée. Sa strucr.iiAi'iïitt; V. — L().\sfioLi:xci:s oic ce uli pukckiH':. 36i) liire prédétermine sa vie. Nous venons de voir qu'il n'en est pas de même dans la société. L'individu n'est pas voué par ses origines à une carrière spéciale; sa constitution congénitale ne le prédestine pas nécessairement à un rôle unique en le rendant incapable de tout autre, mais il ne reçoit de riiérôdité que des prédispositions très générales, partant très souples, et qui peuvent pi-endre des formes différentes.
Il est vrai qu'il les détermine lui-même par l'usage qu'il en fait. Comme il lui faut engager ses facultés dans des fonctions particulières et les spécialiser, il est obligé de soumettre à une culture plus intensive celles qui sont plus immédiatement requises pour son emploi et laisser les autres s'atropliier en partie. C'est ainsi qu'il ne peut développer au delà d'un certain point son cerveau sans perdre une partie de sa force musculaire ou de sa puissance reproductrice; qu'il ne peut surexciter ses facultés d'analyse et de réflexion sans affaiblir l'énergie de sa volonté et la vivacité de ses sentiments^ ni prendre l'habitude de l'observation sans perdre celle de la dialectique. De plus, par la force même des choses, celle de ses facultés qu'il intensifie au détriment des autres est nécessitée à prendre des formes définies, dont elle devient peu à peu prisonnière. Elle contracte l'habitude de certaines pratiques, d'un fonctionnement déterminé, qu'il devient d'autant plus difficile de changer qu'il dure depuis plus longtemps.
Mais, comme cette spécialisation résulte d'efforts purement individuels, elle n'a ni la fixité, ni la rigidité que seule peut produire une longue hérédité. Ces pratiques sont plus souples parce qu'elles sont d'une plus récente origine. Comme c'est l'individu qui s'y est engagé, il peut s'en dégager, se reprendre pour en •contracter de nouvelles. Il peut même réveiller des facultés •engourdies par un sommeil prolongé, ranimer leur vitalité, les remettre au premier plan, quoique, à vrai dire, cette sorte de résurrection soit déjà plus difficile.
On est tenté, au premier abord, de voir dans ces faits des phénomènes de régression ou la preuve d'une certaine infériorité, 370 LIVIŒ II. — CAUSES ET CONDITIONS.
(oui au moins l'état transitoire d'un être inachevé en voie de formation. En efîet, c'est surtout chez les animaux inférieurs que les difTérentes parties de l'agrégat peuvent aussi facilement changer de fonction et se substituer les unes aux autres. Au contraire, à mesure que l'organisation se perfectionne, il leur devient de plus en plus impossible de sortir du rôle qui leur est assigné. On est ainsi conduit à se demander si un jour ne viendra pas où la société prendra une forme plus arrêtée, où chaque organe, chaque individu aura une fonction définie et n'en changera plus.
C"élait, à ce qu'il semble, la pensée de Comte ('); c'est certainement celle de M. Spencer ('-). L'induction pourtant est précipitée; car ce phénomène de substitution n'est pas spécial aux èlrcs très simples, mais on l'observe également aux degrés les plus élevés de la hiérarchie, et notamment dans les organes supérieurs des organismes supérieurs. Ainsi, « les troubles consécutifs à l'ablation de certains domaines de l'écorce cérébrale disparaissent très souvent après un laps de temps plus ou moins long. Ce phénomène peut seulement être expliqué par la suppo-.silion suivante: d'autres éléments remplissent par suppléance la fonction des éléments supprimés. Ce qui implique que les éléments suppléants sont exercés à de nouvelles fonctions...Un élément qui, lors des rapports normaux de conduction, effectue une sensation visuelle, devient, grâce à un changement de conditions, facteur d'une sensation tactile, d'une sensation musculaire ou de l'innervation motrice. IJien j)lus, on est presque obligé de supposer que, si le réseau central des filets nerveux a le pouvoir de transmettre des phénomènes de diverses natures à un seul et même élément, cet élément sera en état de réunir dans son intérieur une pluralité de fonctions différentes ('). » C'est ainsi encore que les nerfs moteurs peuvent devenir centripètes et que les nerfs sensibles se transforment en centri- (') Cours de pliil. posit., VI, 505.
OSociol, II,. 57.
fuges (1). Enfin, si une nouvelle répartilion de toutes ces lunctions peut s'elTectiier quand les conditions de transmission sont modifiées, il y a lieu de présumer, d'après M. Wundt, que, « même à Tétat normal, il se présente des oscillations ou variations qui dépendent du développement variable des indi- C'est qu'en efi'et une spécialisation rigide n'est pas nécessairement une marque de supériorité. Bien loin qu'elle soit bonne en toutes circonstances, il y a souvent intérêt à ce que l'organe ne soit pas figé dans son rôle. Sans doute, une fixité même très gi'ande est utile là où le milieu lui-même est fixe; c'est le cas, par exemple, des fonctions nutritives dans l'organisme individuel. Elles ne sont pas sujettes à de grands changements pour un même type organique; par conséquent, il n'y a pas d'inconvénient, mais tout intérêt, à ce qu'elles prennent une forme définitivement arrêtée. Voilà pourquoi le polype, dont le tissu interne et le tissu externe se remplacent l'un l'autre avec tant de facilité, est moins bien armé pour la lutte que les animaux plus élevés chez qui cette substitution est toujours incomplète et presque impossible. Mais il en est tout autrement quand les circonstances dont dépend l'organe changent souvent: alors il faut changer soi-même ou périr. C'est ce qui arrive aux fonctions complexes et qui nous adaptent à des milieux complexes. Ces derniers en elïet, à cause de leur complexité même, sont essentiellement instables: il s'y produit sans cesse quelque rupture d'équilibre, quelque nouveauté. Pour y rester adaptée, il faut donc que la fonction, elle aussi, soit toujours prête à changer, à se plier aux situations nouvelles. Or, de tous les milieux qui existent, il n'en est pas de plus complexe que le milieu social; il est donc tout naturel que la spécialisation des fonctions sociales ne soit pas définitive comme celle des fonctions biologiques, et puisque cette com- (1) Voir 1 expérience de Kiihnc el de Paul Bert, rapportée par Wundt.
plexité augmente à mesure que le travail se divise davantage, cette élasticité devient toujours plus grande. Sans doute, elle est toujours enfermée dans des limites déterminées, mais qui reculent de plus en plus.
En déllnitive, ce qu'atteste cette flexibilité relative et toujours croissante, c'est que la fonction devient de plus en plus indépendante de l'organe. En efl"el, rien n'immobilise une fonction comme d'être liée à une structure trop délinie; car, de tous les arrangements, il n'en est pas de plus stable ni qui s'oppose davantage aux cbangements. Une structure, ce n'est pas seulement une certaine manière d'agir; c'est une manière d'être qui nécessite une certaine manière d'agir. Elle implique non seulement une certaine façon de vibrer, particulière aux molécules, mais un arrangement de ces dernières qui rend presque impossible tout autre mode de vibrations. Si donc la fonction prend plus de souplesse, c'est qu'elle soutient un rapport moins étroit avec la forme de l'organe; c'est que le lien entre ces deux termes devient plus lâche.
On observe en effet que ce relâchement se produit à mesure que les sociétés et leurs fondions deviennent plus complexes. Dans les sociétés inférieures, où les tâches sont générales et simples, les différentes classes qui en sont chargées se distinguent les unes des autres par des caractères morphologiques; en d'autres termes, chaque organe se distingue des autres anatomiquement. Comme cluique caste, chaque couche de la population a sa manière de se nourrir, de se vêtij-, etc., et ces dilïérences de régime entraînent des différences physiques. «Les chefs fidjiens sont de grande taille, bien faits et fortement musclés; les gens de rang inférieur offrent le spectacle d'une maigreur qui provient d'un travail écrasant et d'une alimentation chétive. Aux îles Sandwich, les chefs sont grands et vigoureux et leur extéiieur l'emporte tellement sur celui du bas peuple qu'on les dirait de race différente. Ellis, confirmant le récit de Cook, dit que les chefs tahïliens sont, presque sans exce])tion, aussi au-dessus du paysan par la force pliysiqiio qu'ils le sont par le rang et les richesses. Erskine remarque une diiïérence analogue chez les naturels des iles Tonga ('). « Au contraire, dans les sociétés supérieures, ces contrastes disparaissent. Bien des faits tendent à prouver que les hommes voués aux. différentes fonctions sociales se distinguent moins qu'autrefois les uns dos autres par la forme de leur corps, par leiii-s traits ou leur tournure. On se pique même de n'avoir pas l'air de son métier. Si, suivant le vœu de M. Tarde, la statistique et l'anthropométrie s'appliquaient ta déterminer avec plus de précision les caractères constitutifs des divers types professionnels, on constaterait vraisemhlablementqu'ils différent moins que par le passé, surtout si l'on tient compte de la dillérenciation [ilus grande des fonctions.
Un fait qui confirme celte présomption, c'est que l'usage des costumes professionnels tombe de plus en plus en désuétude. En effet, quoique les costumes aient assurément servi à rendre sensibles des différences fonctionnelles, on ne saurait voir dans ce rôle leur unique raison d'être, puisqu'ils disparaissent à mesure que les fondions sociales se difféi-encient davantage. Ils doivent donc correspondre à des dissemblances d'une autre nature. Si d'ailleurs, avant l'institution de celte pratique, les hommes des différentes classes n'avaient déjà présenté des dilTérencessomatiques apparentes, on ne voit pas comment ils auraient eu l'idée de se distinguer de celte manière. Ces marques extérieures d'origine conventionnelle ont dû n'être inventées qu'à l'imitation de marques extérieures d'origine naturelle. Le costume ne nous semble pas être autre chose que le type professionnel qui, pour se manifester même à travers les vêtements, les marque de son empreinte et les différencie à son image. C'en est comme le prolongement. C'est surtout évident pour ces distinctions qui jouent le même rôle que le costume et viennent certainement des mêmes causes, comme l'habitude de porlei' la barbe coupée {*) Spencer, Social., III, 'lOfi.
374 LIVItE II. — CALISIÎS ET CONDITIONS.
de telle ou telle manière, oq de ne pas la porter du tout, ou d'avoir les cheveux ras ou longs, etc. Ce sont des traits mêmes du type professionnel qui, après s'être produits et constitués spontanément, se reproduisent par voie d'imitation et artificiellement. La diversité des costumes symbolise donc avant tout des di.Térences morphologiques; par conséquent, s"ils disparaissent, c'est que ces différences s'elïacent. Si les membres des diverses professions n'éprouvent plus le besoin de se distinguer les uns des autres par des signes visibles, c'est que celte distinction ne correspond plus à rien dans la réalité. Pourtant, les dissemblances fonctionnelles ne font que devenir plus nombreuses et plus prononcées; c'est donc que les types morphologiques se nivellent. Cela ne veut certainement pas dire que tous les cerveaux sont indifféremment aptes à toutes les fonctions, mais que leur indifférence fonctionnelle, tout en restant limitée, devient plus grande.
Oi', cet affranchissement de la fonction, loin d'être une marque d'infériorité, prouve seulement qu'elle devient plus complexe. Car s il est plus difficile aux éléments constitutifs des tissus de s'arranger de manière à l'incarner et, par conséquent, à la retenir et à l'emprisonner, c'est parce qu'elle est faite d'agencements trop savants et trop délicats. On peut même se demander si, à partir d'un certain degré de complexité, elle ne leur échappe pas définitivement, si elle ne finit pas par déborder tellement l'organe qu'il est impossible à celui-ci de la résorber complètement. Qu'en fait elle soit indépendante de la forme du substrat, c'est une vérité depuis longtemps établie par les naturalistes; seulement, quand elle est générale et simple, elle ne peut pas rester longtemps dans cet état de liberté, parce que l'organe se l'assimile facilement et, du même coup, l'enchaîne. Mais il n'y a pas de raison de supposer que cette puissance d'assimilation soit indéfinie. Tout fait piésumer au contraire que, à partir d'un certain moment, la disproportion devient toujours plus grande entre la simplicité des arrangements moléculaires et la complexité des arrangements fonctionnels. Le lien entre les seconds et les premiers va donc en se détendant. Sans doute, il ne s'ensuit pas que la fonction puisse exister en dehors de tout organe ni nuhiie qu'il puisse jamais y avoir absence de tout rapport entre ces deux termes; seulement le rapport devient moins immédiat. Le progrés aurait donc pour elîet de détacher de plus en plus, sans l'en séparer toutefois, la fonction de l'orgnne, la vie de la matière, de la spirilualiser par conséquent, de la rendre plus souple, plus libre, en la rendant plus complexe. C'est parce que le spiritualisme a le sentiment que tel est le caractère des formes supérieures de l'existence qu'il s'est toujours refusé à voir dans la vie psychique une simple conséquence de la constitution moléculaire du cerveau. En fait, nous savons que l'indifférence fonctionnelle des différentes régions de l'encéphale, si elle n'est pas absolue, est pourtant grande. Aussi les fondions cérébrales sont-elles les dernières à se prendre sous une forme immuable. Elles sont plus longtemps plastiques que les autres et gardent d'autant plus leur plasticité qu'elles sont plus complexes; c'est ainsi que leur évolution se prolonge beaucoup plus tard chez le savant que chez l'homme inculte. Si donc les fonctions sociales présentent ce même caractère d'une manière encore plus accusée, ce n'est pas par suite d'une exception sans précédent, mais c'est qu'elles correspondent à un stade encore plus élevé du développement de la nature.
II II En déterminant la cause principale des progrès de la division du travail, nous avons déterminé du même coup le facteur essentiel de ce qu'on appelle la civilisation.
Elle est elle-même une conséquence nécessaire des changements qui se produisent dans le volume et dans la densité des sociétés. Si la science, l'ai-t, raclivité économique so dévelop- 376 I.IVliE II. — CAUSES KT CONDITIONS.
pent, c'est par suite d'une nécessité qui s'impose aux hommes: c'est qu'il n'y a pas pour eux d'autre manière de vivre dans les conditions nouvelles où ils sont placés. Du moment que le nombre des individus entre lesquels des relations sociales sont établies est plus considérable, ils ne peuvent se maintenir que s'ils se spécialisent davantage, travaillent davantage, surexcitent leurs facultés; et de celte stimulation générale résulte inévitablement un plus haut degré de culture. De ce point de vue,' la civilisation apparaît donc, non comme un but qui meut les peuples par l'attrait qu'il exerce sur eux, non comme un bien, entrevu et désiré par avance, dont ils cherchent à s'assurer par tous les moyens la part la plus large possible, mais comme Tetïet d'une cause, comme la résultante nécessaire d'un état donné. Ce n'est pas le pôle vers lequel s'oriente le développement historique et dont les hommes cherchent à se rapprocher pour être plus heureux ou meilleurs; car ni le bonheur, nî la moralité ne s'accroissent nécessairement avec l'intensité de la vie. Ils marchent parce qu'il faut marcher, et ce qui détermine la vitesse de cette marche, c'est la pression plus ou moins forte qu'ils exercent les uns sur les autres, suivant qu'ils sont plus ou moins nombreux.
Ce n'est pas à dire que la civilisation ne serve à rien; mais ce n'est pas les services qu'elle rend qui la font progresser. Elle se développe parce qu'elle ne peut pas ne pas se développer; une fois qu'il est effectué, ce développement se trouve être généralement utile ou, tout au moins, il est utilisé; il répond à des besoins qui se sont formés en même temps, parce qu'ils dépendent des mêmes causes. Mais c'est un ajustement après coup. Encore faut-il ajouter que les bienfaits qu'elle rend à ce titre ne sont pas un enrichissement positif, un accroissement de notre capital de bonlieur, mais ne font que réparer les perles qu'elle-même a causées. C'est parce que cette suractivité de la vie générale fatigue et afTine notre système nerveux qu'il se trouve avoir besoin de lépara.ions proportionnées à ses dépenses, c'esl-à-dii-e de satis- (.IIAI'lllii; V. — CdNSHOlKNCKS DE CE QUI PIlKCliltt:. 377 factions plus varices et plus complexes. Par là, on voit mieux encore combien il est faux de faire de la civilisation la fonction delà division du travail; elle n'en est qu'un contre-coup. Elle ne peut en expliquer ni l'existence ni les progrès puisqu'elle n'a pas par elle-même de valeur intrinsèque et absolue, mais, au contraire, n'a de raison d'être que dans la mesure où la division du travail elle-même se trouve être nécessaire.
On ne s'étonnera pas de l'importance qui est ainsi attribuée au fadeur numérique, si l'on remarque qu'il joue un rôle tout aussi capital dans l'iiistoire des organismes. En eiïet, ce qui définit l'être vivant, c'est la double propriété qu'il a de se nourrir et de se reproduire, et la reproduction n'est elle-même qu'une conséquence de la nutrition. Par conséquent, l'intensité de la vie organique est proportionnelle, toutes choses égales, à l'aclivilé de la nutrition, c'est-à-dire au nombre des éléments que l'organisme est susceptible de s'incorporer. Aussi, ce qui a non seulement rendu possible, mais nécessité l'apparition d'oi-ganismes complexes, c'est que, dans de certaines conditions, les organismes plus simples restent groupés ensemble de manière à former des agrégats plus volumineux. Comme les parties constitutives de l'animal sont alors plus nombreuses, leurs rapports ne sont plus les mêmes, les conditions de la vie sociale sont changées, et ce sont ces changements à leur tour qui déterminent et la division du travail, et le polymorphisme, et la concentration des forces vitales et leur plus grande énergie. I/accroissement de la substance organique, voilà donc le fait qui domine tout le développement zoologique. Il n'est pas surprenant que le développement social.soit soumis à la même loi.
D'ailleurs, sans recourir à ces raisons d'analogie, il est facile de s'expliquer le rôle fondamental de ce facteur. Toute vie sociale est constituée par un système de faits (jui dérivent do lapports positifs et durables, établis entre une pluralité d'individus. Elle est donc d'autant plus intense (pie les réactions échangées entre les unités composantes sont elles-mêmes plus fré(iuentes et plus énergiques. Or, de quoi dépendent celle fréquence et celte énergie? De la nature des éléments en présence, de leur plus ou moins grande vitalité? Mais nous verrons dans ce chapitre môme que les individus sont beaucoup plutôt un produit de la vie commune qu'ils ne la déterminent. Si de chacun d'eux on retire tout ce qui est dû à l'action de la société, le résidu que l'on obtient, outre qu'il se réduit à peu de chose, n'est pas susceptible de présenter une grande variété. Sans la diversité des conditions sociales dont ils dépendent, les dilTérences qui les séparent seraient inexplicables; ce n'est donc pas dans les inégales aptitudes des hommes qu'il faut aller chercher la cause de l'inégal développement des sociétés. Sera-ce dans l'inégale durée de ces rapports? Mais le temps par lui-même ne produit rien; il est seulement nécessaire pour que les énergies latentes apparaissent au jour. Il ne reste donc d'autre facteur variable que le nombre des individus en rapports et leur proximité matérielle et morale, c'est-à-dire le volume et la densité de la société. Plus ils sont nombreux et plus ils exercent de près leur action les uns sur les autres, plus ils réagissent avec force et rapidité; plus, par conséquent, la vie sociale devient intense. Or, c'est celte intensification qui constitue la civilisation (').
(1) Nous n'avons pas à recliercher ici si le fait qui détermine les progrès de la division du travail et de la civilisation, c'est-à-dire l'accroissement de la masse et de la densité sociale s, s'explique lui-même mécaniquement; s'il est un produit nécessaire de causes efficientes, ou bien un moyen imaginé en vue d'un but désiré, d'un plus grand bien entrevu. Nous nous contentons de l)oser cette loi do la gravitation du monde social, sans remonter plus haut, dépendant il ne semble pas qu'une explication téléologique s'impose ici plus ((u'ailleurs. Les cloisons qui séparent les dillV'reates parties de la société s'ellacent de plus en plus par la force des choses, par suite il'une sorte d'usure naturelle, dont l'eflet peut d'ailleurs être renforcé par l'action de causes violentes. Les mouvements de la population deviennent ainsi plus nombreux et plus rapides, et des lignes de passage se creusent selon lesquelles ces mouvements s'effectuent: ce sont les voies de communication. Ils sont plus particulièrement actifs aux points où plusieurs de ces lignes se croisent: ce sont les villes. Ainsi s'accroît la densité sociale. Quant à l'accroissinnent de volume, il est dû à des causes de même genre. Les barrières qui séparent les peuples sont analogU(!s à celles qui séparent les diverses alvéoles d'une même société et disparaissent de la même façon.
Mais, tout en étant un etïet de causes nécessaires, la civilisalion peut devenir une (In, un objet de désir, en un mot un idéal. En effet, il y a pour une société, à chaque moment de son histoire, une certaine intensité de la vie collective qui est normale, étant donnés le nombre et la distribution des unités sociales. Assurément, si tout se passe normalement, cet état se réalisera de soi-même; mais précisément on peut se proposer de faire en sorte que les choses se passent noimalement. Si la santé est dans la nature, il en est de même de la maladie. La santé n'est même, dans les sociétés comme dans les organismes individuels, qu'un type idéal qui n"est nulle part réalisé tout entier. Chaque individu sain en a des traits plus ou moins nombreux; mais nul ne les réunit tous. C'est donc une fm digne d'être poursuivie que de chercher à rapprocher autant que possible la société de ce degré de perfection.
D'autre part, la voie à suivre pour atteindre ce but peut être raccourcie. Si, au lieu de laisser les causes engendrer leurs effets au hasard et suivant les énergies qui les poussent, la réflexion intervient pour en diriger le cours, elle peut épargner aux hommes bien des essais douloureux. Le développement de l'individu ne reproduit celui de l'espèce que d'une manière abrégée; il ne repasse pas par toutes les phases qu'elle a traversées, mais il en est qu'il omet et d'autres qu'il parcourt plus vite parce que les expériences faites par la race lui permettent d'accélérer les siennes. Or, la réflexion peut produire des résultats analogues; car elle est également une utilisation de l'expérience antérieure en vue de faciliter l'expérience future. Par réflexion, d'ailleurs, il ne faut pas entendre exclusivement une connaissance scienlifKjue du but et des moyens. La sociologie, dans son état actuel, n'est guère en état de nous guider efTicacement dans la solution de ces problèmes pratiques. Mais, en dehors des représentations claires au milieu desquelles se meut le savant, il en est d'obscures auxquelles sont liées des tendances. Pour que le besoin stimule la volonté, il n'est pas nécessaire qu'il soit éclairé par la science. Des tâtonnements obscurs suffisent pour apprendre aux bommes qu'il leur manque quelque cbose, pour éveiller des aspirations et faire en même temps sentir dans quel sens ils doivent tourner leurs efforts.