Il importe beaucoup au contraire. C'est qu'en efTet, d'une manière générale, la solidarité dépend très étroitement de l'activité fonctionnelle des parties spécialisées. Ces deux termes varient l'un comme l'autre. Là où les fonctions sont languissantes, elles ont beau être spéciales, elles se coordonnent mal entre elles et sentent incomplètement leur mutuelle dépendance. Quelques exemples vont rendre ce fait très sensible. Chez un homme, « la suffocation oppose une résistance au passage du sang à travers les capillaires, et cet obstacle est suivi d'une congestion et d'arrêt du cœur; en quelques secondes, il se produit un grand trouble dans tout l'organisme, et au bout d'une minute ou deux les fonctions cessent ('). » La vie tout entière dépend donc très étroitement de la respiration. Mais, chez une grenouille, la respiration peut être suspendue longtemps sans entraîner aucun désordre, soit que l'aération du sang qui s'etïectue à travers la peau lui suffise, soit même qu'elle soit totalement privée d'air respirable et se contente de Toxygène emmagasiné dans ses tissus. 11 y a donc une assez grande indépendance et, par conséquent, une solidarité imparfaite enti'e la fonction do respiration de la grenouille et les autres fondions de l'organisme, puisque celles-ci peuvent subsister sans le secoui-s île celle-là. Ce résiiUat est dû à ce fait que les tissus de la grenouille, ayant une activité fonctionnelle moins grande que ceux de riiomnie, ont aussi moins besoin de renouveler leur oxygène et de se débarrasser de l'acide carbonique iiroduit par leur combustion. De même, un mammifère a besoin de prendre de la nouri-ilure très régulièrement; le rythme de sa respiration, à Télal normal, reste sensiblement le même; ses périodes de repos ne sont jamais très longues; en d'autres termes, ses fonctions respiratoires, ses fonctions de nutrition, ses fonctions de relation sont sans cesse nécessaires les unes aux autres et à Torganisme tout entier, à tel point qu'aucune d'elles ne peut rester longtemps suspendue sans danger pour les autres et pour la vie générale. Le serpent, au contraire, ne prend de nourriture qu'à de longs intervalles; ses périodes d'activité et d'assoupissement sont très distantes l'une de l'autre; sa respiration, très apparente à de certains moments, est parfois presque nulle, c'est-à-dire que ses fonctions ne sont pas ti-ès étroitement liées, mais peuvent sans inconvénient s'isoler les unes des autres. La raison en est que son activité fonctionnelle est moindre que celle des mammifères. La dépense des tissus étant plus faible, ils ont moins besoin d'oxygène; l'usure étant moins grande, les réparalions sont moins souvent nécessaires, ainsi que les mouvements destinés à poursuivre une proie et à s'en emparer. M. Spencer a d'ailleurs fait remarquer qu'on trouve dans la nature inorganisée des exemples du même phénomène. « Voyez, dit-il, une macliine très compliquée dont les parties ne sont pas bien ajustées ou sont devenues trop lâches paj- l'eiret de l'usure; examinez-la quand elle va s'arrêter. Vous observez certaines irrégularités de mouvement près du moment où elle arrive au repos: quelques parlies s'arrêtent les premières, se remettent en mouvement par l'elïet de la continuation du mouvement des autres, et alors elles deviennent à leur tour des causes de renouvellement du mouvement dans les autres parties qui avaient cessé de se mouvoir.
438 ' LIVRE III. — FORMES ANORMALES.
En d'autres termes, quand les cliangements ryllimiques de la machine sont rapides, les actions et les réactions qu'ils exercent les uns sur les autres sont régulières et tous les mouvements sont bien intégrés; mais, à mesure que la vitesse diminue, des irrégularités se produisent, les mouvements se désintègrent ('). » Ce qui fait que tout accroissement de Taclivité fonctionnelle détermine un accroissement de solidarité, c'est que les fonctions d'un organisme ne peuvent devenir plus actives qu'à condition de devenir aussi plus continues. Considérez-en une en particulier. Comme elle ne peut rien sans le concours des autres, elle ne peut produire davantage que si les autres aussi produisent plus; mais le rendement de celles-ci ne peut s'élever, à son tour, que si celui de la précédente s'élève encore une fois par un nouveau contre-coup. Tout surcroit d'activité dans une fonction, impliquant un surcroit correspondant dans les fonctions solidaires, en implique un nouveau dans la première: ce qui n'est possible que si celle-ci devient plus continue. Bien entendu, d'ailleurs, ces contre-coups ne se produisent pas indéfiniment; mais un moment arrive où l'équilibre s'établit de nouveau. Si les muscles et les nerfs travaillent davantage, il leur faudra une alimentation plus riche, que l'estomac leur fournira à condition de fonctionner plus activement; mais, pour cela, il faudra qu'il reçoive plus de matériaux nutritifs à élaborer, et ces matériaux ne pourront cire obtenus que par une nouvelle dépense d'énergie nerveuse ou musculaire. Une production industrielle plus grande nécessite rimmobilisalion d'une plus grande quantité de capital sous forme de machines; mais ce capital, b. son tour, pour pouvoir s'entretenir, réparer ses pertes, c'est-à-dire payer le prix de son loyer, réclame une production industrielle plus grande. Quand le mouvement qui anime toutes les parties d'une machine est très rapide, il est ininterrompu parce qu'il passe sans relâche des unes aux autres. Elles s'entraînent muluellemenl, pour ainsi (') Spencer, Principes de bioloijie, JI, 131.
dire. Si, de plus, ce n'est pas seulement une fonction isolée, mais toutes à la fois qui deviennent plus actives, la continuité de chacune d'elles sera encore augmentée.
Par suite, elles seront plus solidaires. En efl'et, étant plus continues, elles sont en rapports d'une manière plus suivie et ont plus continuellement besoin les unes des autres. Elles sentent donc mieux leur dépendance. Sous le règne de la grande industrie, Tenlrepreneur est plus dépendant des ouvriers pourvu qu'ils sachent agir de concert; car les grèves, en arrêtant la production, empêclient le capital de s'entretenir. Mais l'ouvrier, lui aussi, peut moins facilement chômer parce que ses besoins se sont accrus avec son travail. Quand, au contraire, Tactivité est moindre, les besoins sont plus intermittents et il en est ainsi des relations qui unissent les fonctions. Elles ne sentent que de temps en temps leur solidarité qui est plus lâche par cela même.
Si donc le travail fourni non seulement n'est pas considérable, mais encore n'est pas suffisant, il est naturel que la solidarité elle-même, non seulement soit moins parfaite, mais encore fasse plus ou moins complètement défaut. C'est ce qui arrive dans ces entreprises où les lâches sont partagées de telle sorte que l'activité de chaque travailleur est abaissée au-dessous de ce qu'elle devrait être normalement. Les dilïérentes fonctions sont alors trop discontinues pour qu'elles puissent s'ajuster exactement les unes aux autres et marcher toujours de concert; voilà d'où vient l'incohérence qu'on y constate.
Mais il faut des circonstances exceptionnelles pour que la divi-.sion du travail se fasse de celte manière. Normalement, elle ne se développe pas sans que l'activité fonctionnelle ne s'accroisse en même temps et dans la même mesure. En elTet, les mêmes causes qui nous obligent à nous spécialiser davantage nous obligent aussi a travailler davantage. Quand le nombre des concurrents augmente dans l'ensemble de la société, il augmente aussi dans chaque profession particulière; la lutte y devient plus vive et, par conséquent, il faut plus d'elïorls pour la pouvoir sou- 4i0 LIVRE m. — FORMES ANORMALES.
tenir. De plus, la division du Iravail lend par elle-même à l'endre les fondions plus actives et plus continues. Les économistes ont depuis longtemps dit les raisons de ce phénomène; voici quelles sont les principales: 1" Quand les travaux ne sont pas divisés, il faut sans cesse se déranger, passer d'une occupation à une autre. La division du travail fait l'économie de tout ce temps perdu; suivant l'expression de Karl Marx, elle resserre les pores de la journée. 2° L'activité fonctionnelle augmente avec riiabileté, le talent du travailleur que la division du iravail développe; il y a moins de temps employé aux hésitations et aux tâtonnements.
Le sociologue américain Carey a foi't bien mis en relief ce caractère de la division du travail. « Il ne peut, dil-il, exisler de continuité dans les mouvemenls du colon isolé. Dépendant pour ses subsistances de sa puissance d'appropriation et forcé de parcourir des surfaces immenses de terrain, il se trouve souvent en danger de mourir faute de nourriture. Lors môme qu'il réussit à s'en procurer, il est forcé de suspendre ses recherches et de songer à effectuer le changement de résidence indispensable pour transporter à la fois ses subsistances, sa misérable habitation et lui-même. Arrivé là, il est forcé de devenir tour à tour cuisinier, tailleur Privé du secours de la lumière artificielle, ses nuits sont complètement sans emploi, en même temps que le pouvoir do faire de ses journées un emploi fructueux dépend complètement des chances de la température. Découvrant enfin cependant qu'il a un voisin ('), il se fait des échanges entre eux; mais, comme tous deux occupent des parties dilTérentes de l'ile, ils se trouvent forcés de se rapprocher exactement comme les pierres à l'aide desquelles ils broient leur blé...En outre, lorsqu'ils se rencontrent, il se présente des dilHcultés pour fixer les conditions du commerce, à raison de l'irrégularité dans rapprovision- (') liicii (Mitoiidii, co ii'(!st l;'i ([u'uiii' iiiaiiièrc irexposci- los chosos. Co n'est l>as ainsi (|u'ello.s se sont liisloriqnomcnl passées. L'Iiomme n'a pas docouverl un beau jour qu'il avait un voisin.
nement des diverses denrées dont ils veulent se dessaisir. Le pécheur a eu une chance favorable et a pècliô une grande quantité de poissons; mais le hasard a permis au chasseur de se procurer du poisson et, en ce moment, il n'a besoin que de fruits, et le pécheur n'en possède pas. La diiïérence étant, ainsi que nous le savons, indispensable pour l'association, l'absence de cette condition oiïrirait ici un obstacle à l'association, dilTicile à surmonter.
Cependant, avec le temps, la richesse et la population se développent et, avec ce développement, il se manifeste, un accroissement dans le mouvement de la société; dès lors, le mari échange des services contre ceux de sa femme, les parents contre ceux de leurs enfants, et les enfants échangent des services réciproques; l'un fournit le poisson, l'autre la viande, un troisième du blé, tandis qu'un quatrième transforme la laine en drap. A chaque pas, nous constatons un accroissement dans la rapidité du mouvement, en même temps qu'un accroissement de force de la part de l'homme ('). » D'ailleurs, en fait, on peut observer que le travail devient plus continu à mesure qu'il se divise davantage. Les animaux, les sauvages travaillent de la manière la plus capricieuse, quand ils sont poussés par la nécessité de satisfaire quelque besoin immédiat. Dans les sociétés exclusivement agricoles et pastorales, le travail est presque tout entier suspendu pendant la mauvaise saison. A Rome, il était interrompu par une multitude de fêtes ou de jours néfastes {-). Au moyen âge, bs chômages sont encore multipliés (3). Cependant, à mesure que l'on avance, le travail devient une occupation permanente, une habitude et même, si cette habitude est sutlisamment consolidée, un besoin. Mais elle n'aurait pu se constituer, et le besoin correspondant n'aurait pu (') Sciinice sociale, trad. franc., I, 2'29-2;il. (=*) V. Marquardt, Rnrni. Slaatsvrru'uUioig, III,."li") ol siiiv. (') V. Levassciii-, Les Classes ouvrières en France JKsipt'à la Bérolnnaître, si le travail était resté irrégulier et intermittent comme autrefois.
Nous sommes ainsi conduits à reconnaître une nouvelle raison qui fait de la division du travail une source de cohésion sociale. Elle ne rend pas seulement les individus solidaires^, comme nous l'avons dit jusqu'ici, parce qu'elle limite l'activité de chacun, mais encore parce qu'elle l'augmente. Elle accroît Tunité de l'organisme, par cela seul qu'elle en accroît la vie; du moins, à l'état normal, elle ne produit pas un de ces effets sans l'autre..
CONCLUSION CONCLUSION Nous pouvons mainlenant résoudre le problème pratique que nous nous sommes posé au début de ce travail.
S'il est une règle de conduite dont le caractère moral n"est pas contesté, c'est celle qui nous ordonne de réaliser en nous les traits essentiels du type collectif. C'est chez les peuples inférieurs qu'elle atteint son max.imum de rigueur. Là, le premier devoir est de ressembler.à tout le monde, de n'avoir rien de personnel ni en fait de croyances, ni en fait de pratiques. Dans les sociétés plus avancées, les similitudes exigées sont moins nombreuses; il en est pourtant encore, nous l'avons vu, dont l'absence nous constitue en état de faute morale. Sans doute, le crime compte moins de catégories différentes; mais, aujourd'hui comme autrefois, si le criminel est l'objet de la réprobation, c'est parce qu'il n'est pas notre semblable. De même, à un degré inférieur, les actes simplement immoraux et prohibés comme tels sont ceux qui témoignent de dissemblances moins profondes, quoique encore graves. N'est-ce pas d'ailleurs cette règle que la morale commune exprime, quoique dans un langage un peu différent, quand elle ordonne à l'homme d'èlro un homme dans toute l'acception du mol, c'est-à-dire d'avoir toutes les idées et tous les sentiments qui constituent une conscience humaine? Sans doute, si l'on prend la formule à la lettre, l'homme qu'elle nous prescrit d'être serait l'homme en général et non celui de 4'l:6 CONCLUSIOX.
4'l:6 CONCLUSIOX.
telle ou telle espèce sociale. Mais, en réalité, celte conscience humaine que nous devons réaliser intégralement en nous n'est autre chose que la conscience collective du groupe dont nous faisons partie. Car de quoi peut-elle être composée, sinon des idées et des sentiments auxquels nous sommes le plus attachés? Où irions-nous chercher les traits de notre modèle si ce n'est en nous et autour de nous? Si nous croyons que cet idéal collectif est celui de l'humanité tout entière, c'est qu'il est devenu assez abstrait et général pour paraître convenir à tous les hommes indistinctement. Mais, en fait, chaque peuple se fait de ce type soi-disant humain une conception particulière qui lient à son tempérament personnel. Chacun se le représente à son image. Même le moraliste qui croit pouvoir, par la force de la pensée, se soustraire à l'inlluence des idées ambiantes, ne saurait y parvenir; car il en est tout imprégné et, quoi qu'il fasse, c'est elles qu'il retrouve dans la suite de ses déductions. C'est pourquoi chaque nation a son école de philosophie morale en rapport avec son caractère.
D'autre part, nous avons montré que celle règle avait pour fonction de prévenir tout ébranlement de la conscience commune et, par conséquent, de la solidarité sociale, et qu'elle ne peut s'acquitter de ce rôle qu'à condition d'avoir un caractère moral. Il est impossible que les otïenses aux sentiments collectifs les plus fondamentaux soient tolérées sans que la société se désintègre; mais il faut qu'elles soient combattues à l'aide de cette réaction particulièrement énergique qui est attachée aux règles morales.
Or, la règle contraire, qui nous ordonne de nous spécialiser, a exactement la même fonction. Elle aussi est nécessaire à la cohésion des sociétés, du moins à partir d'un certain moment de leur évolution. Sans doute, la solidarité qu'elle assure dilïère de la précédente; mais si elle est autre, elle n'est pas moins indispensable. Les sociétés supérieures ne peuvent se maintenir en éiiuilibre que si le travail y est divisé; raltraction du sem- CONCI.LSIOX. 447 CONCI.LSIOX. 447 bhible pour le semblable siillll de moins en moins à produire cet elTet. Si donc le caractère moral de la première de ces règles est nécessaire pour qu'elle puisse jouer son rôle, cette nécessité n'est pas moindre pour la seconde. Elles correspondent toutes deux au même besoin social et le satisfont seulement de manières dilïèrentes, parce que les conditions d'existence des sociétés dilTèrent elles-mêmes. Par conséquent, sans qu'il soit nécessaire de spéculer sur le fondement premier de rétliique, nous pouvons induire la valeur morale de l'une de la valeur morale de l'autre. Si, à certains points de vue, il y a entre elles un véritable antagonisme, ce n'est pas qu'elles servent à des tins difïérentes; au contraire, c'est qu'elles mènent au môme but, mais par des voies opposées. Par suite, il n'est pas nécessaire de choisir entre elles une fois pour toutes, ni de condamner l'une au nom de l'autre; ce qu'il faut, c'est faire à chacune, à chaque moment de l'histoire, la place qui lui convient.
Peut-être même pouvons-nous généraliser davantage.
Les nécessités de notre sujet nous ont en effet obligé à classer les règles morales et à en passer en revue les principales espèces. Nous sommes ainsi mieux en état qu'au début pour apercevoir, ou tout au moins pour conjecturer, non plus seulement le signe extérieur, mais le caractère interne qui leur est commun à toutes et qui peut servir à les définir. Nous les avons réparties en deux genres: les règles à sanction répressive soit diffuse soit organisée, et les règles à sanction restitutive. Nous avons vu que les premières expriment les conditions de cette solidarité sut generis qui dérive des ressemblances et à laquelle nous avons donné le nom de mécanique; les secondes, celles de la solidarité négative (') et de la solidarité organique. Nous pouvons donc dire d'une manière générale que la caractéristique des règles morales est qu'elles énoncent les condllions fondamentales de la solidarité sociale. Le droit et la morale, c'est l'ensemble des liens qui nous attachent les uns aux autres et à la société, qui font de la masse des individus un agrégat un et cohérent. Est moral, peut-on dire, tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l'homme à compter avec autrui, à régler ses mouvements sur autre chose que les impulsions de son égoïsme, et la moralité est d'autant plus solide que ces liens sont plus nombreux et plus forts. On voit combien il est inexact de la définir, comme on a fait souvent, par la liberté; elle consiste bien lilutôt dans un état de dépendance. Loin qu'elle serve à émanciper l'individu, à le dégager du milieu qui l'enveloppe, elle a au contraire pour fonction essentielle d'en faire la partie intégrante d'un tout et, par conséquent, de lui enlever quelque chose de la liberté de ses mouvements. On rencontre parfois, il est vrai, des âmes qui ne sont pas sans noblesse -et qui, pourtant, trouvent intolérable l'idée de cette dépendance. Mais c'est qu'elles n'aperçoivent pas les sources d'où découle leur propre moralité, parce que ces sources sont trop profondes. La conscience est un mauvais juge de ce qui se passe au fond de l'être, parce qu'elle n'y pénètre pas.
La société n'est donc pas, comme on Ta cru souvent, un événement étranger à la morale ou qui n'a sur elle que des répercussions secondaires; c'en est, au contraire, la condition nécessaire. Elle n'est pas une simple juxtaposition d'individus qui apportent, en y entrant, une moi-alité intrinsèque; mais l'homme n'est un être moral que parce qu'il vit en société, ])uisque la moralité consiste à être solidaire d'un groupe et varie comme cette solidarité. Faites évanouir toute vie sociale, et la vie morale s'évanouit du même coup, n'ayant plus d'objet où se prendre. L'état de nature des philosophes du xvni« siècle, s'il n'est pas immoral, est du moins amoral; c'est ce que Rousseau reconnaissait lui-même. D'ailleurs, nous ne revenons pas pour cela à la formule qui expi'ime la morale en fonclion de rinlêrêt CONCLUSION'. 449 social. Sans doute, la société ne peut exister si les parties n'en sont solidaires; mais la solidarité n'est qu'une do ses conditions d'existence. Il en est bien d'autres qui ne sont pas moins nécessaires et qui ne sont pas morales. De plus, il peut se faire que, dans ce réseau de liens (jiii constituent la morale, il y en ait qui ne soient pas utiles ou qui aient une force sans rapport avec leur degré d'utilité. L'idée d'utile n'entre donc pas comme élément essentiel dans notre définition.
Quant à ce qu'on appelle la morale individuelle, si l'on entend par là un ensemble de devoirs dont l'individu serait à la fois le sujet et l'objet, qui ne le relieraient qu'à lui-même et qui, par conséquent, subsisteraient alors même qu'il serait seul, c'est une conception abstraite qui ne correspond à rien dans la réalité.
La morale, à tous ses degrés, ne s'est jamais rencontrée que dans l'état de société, n'a jamais varié qu'en fonction de conditions sociales. C'est donc sortir des faits et entrer dans le domaine des bypolbèses gratuites et des imaginations invérifiables que de se demander ce qu'elle pourrait devenir si les sociétés n'existaient pas. Les devoirs de l'individu envers lui-même sont, en réalité, des devoirs envers la société; ils correspondent à certains sentiments collectifs qu'il n'est pas plus permis d'ofl'enser, quand TolTensé et l'offenseur sont une seule et même personne, que quand ils sont deux êtres distincts. Aujourd'hui, par exemple, il y a dans toutes les consciences saines un très vif sentiment de respect pour la dignité humaine, auquel nous sommes tenus de conformer notre conduite tant dans nos relations avec nousmême que dans nos rapports avec auti-ui; et c'est même là tout l'essentiel de la morale qu'on appelle individuelle. Tout acte qui y contrevient est blâmé, alors même que l'agent et le patient du délit ne font qu'un. Voilà pourquoi, suivant la formule kantienne, nous devons respecter la personnalité humaine partout où elle se rencontre, c'est-à-dire chez nous comme chez nos semblables. C'est que le sentiment dont elle est l'objet n'est pas moins froissé dans un cas que dans l'autre.
450 CONCLUSIOX.
Or, non seulement la division du travail présente le caractère par lequel nous définissons la moralité, mais elle tend de plus en plus à devenir la condition essentielle de la solidarité sociale. A mesure qu'on avance dans l'évolution, les liens qui attachent l'individu à sa famille, au sol natal, aux traditions que lui a léguées le passé, aux. usages collectifs du groupe, se détendent.
Plus mobile, il change plus aisément de milieu, quitte les siens pour aller ailleurs vivre d'une vie plus autonome, se fait davantage lui-même ses idées et ses sentiments. Sans doute, toute conscience commune ne disparait pas pour cela; il restera toujours, tout au moins, ce culte de la personne, de la dignité individuelle dont nous venons de parler, et qui, dès aujourd'hui, est Tunique centre de ralliement de tant d'esprits. Mais combien c'est peu de chose, surtout quand on songe à l'étendue toujours croissante de la vie sociale et, par répercussion, des consciences individuelles! Car, comme elles deviennent plus volumineuses, comme l'intelligence devient plus riche, l'activité plus variée, pour que la moralité reste constante, c'est-à-dire pour que l'individu reste fixé au groupe avec une force simplement égale à celle d'autrefois, il faut que les liens qui l'y attachent deviennent plus forts et plus nombreux. Si donc il ne s'en formait pas d'autres (jue ceux qui dérivent des ressemblances, l'eiTacement du type segmenlaire serait accompagné d'un abaissement régulier de la moralité. L'homme ne serait plus suffisamment retenu; il ne sentirait plus assez autour de lui et au dessus de lui cette pression salutaire de la société, qui modère son égoïsme et qui fait de lui un être moral. Voilà ce qui fait la valeur morale de la division du travail. C'est que, par elle, l'individu reprend conscience de son élat de dépendance vis-à-vis de la société; c'est d'elle que viennent les forces qui le retiennent et le contiennent. En un mot, puisque la division du travail devient la source éminente de la solidarité sociale, elle devient du môme coup la base de l'ordre moral. On peut donc dire à la lettre que, dans les sociétés supérieures^ CONCLISION. 4ol le devoir n'est pas d'étendre noire activité en surface, mais de la concentrer et de la spécialiser. Nous devons borner notre horizon, choisir une tâche définie et nous y engager tout entiers, au lieu de faire de notre être une sorte d'œuvre d'art achevée, complète, qui tire toute sa valeur d'elle-même et non des servi es qu'elle rend. Enfin, cette spr'cialisation doit être poussée d'autant plus loin que la société est d"une espèce plus élevée, sans qu'il soit possible d'y assigner d'autre limite 0). Sans doute, nous devons aussi travaillera réaliser en nous le type collectif dans la mesure où il existe. Il y a des sentiments communs, des idées communes, sans lesquels, comme on dit, on n'est pas un homme. La règle qui nous prescrit de nous spécialiser reste limitée par la règle contraire. Notre conclusion n'est pas qu'il est bon de pousser la spécialisation aussi loin que possible, mais aussi loin qu'il est nécessaire. Quant h la part à faire entre ces deux nécessités antagonistes, elle se détermine à l'expérience et ne saurait être calculée a priori. Il nous suffit d'avoir montré que la seconde n'est pas d'une autre nature que la première, mais qu'elle est elle-même morale, et que, de plus, ce devoir devient toujours plus important et plus pressant parce que les qualités générales dont il vient d'être question suffisent de moins en moins à socialiser l'individu. Ce n'est donc pas sans raison que le.sentiment public éprouve (') Cependant, il y a peut-être une autre limite, mais dont nous n'avons pas à parler, car elle concerne plutôt l'Iiygiène individuelle. On poui rait soutenir que, par suite de notre constitution organico-psycliique, la division du travail ne peut dépasser une certaine limite sans qu'il en résulte des désordres. Sans entrer dans la question, remarquons toutefois que l'extrême spécialisation à laquelle sont parvenues les fonctions biologiques ne semble pas favorable à cette bypotbèse. De plus, dans l'ordre même des fonctions psycbiques et sociales, est-ce que, à la suite du développement historique, la division du travail n'a pas été portée au dernier degré entre l'homme et la femme? Est-ce que des facultés tout entières n'ont pas été perdues par cette derniéie et réciproquement? Pourquoi le même phénomène ne se produirait-il pas entre individus du même sexe? Sans doute, il faut toujours du temps pour que l'oryanisme s'a(l:i[ite à ces clian;:ement>; mais on ne voit pas poiiiquoi un jour viendrait où cette adaptation deviendrait impossible.
un éloignement toujours plus prononcé pour le dilettante et même pour ces hommes qui, trop épris d'une culture exclusivement générale, refusent de se laisser prendre tout entiers dans les mailles de l'organisation professionnelle. C'est qu'en efTet ils ne tiennent pas assez à la société ou, si l'on veut, la société ne les tient pas assez; ils lui échappent, et, précisément parce qu'ils ne la sentent ni avec la vivacité, ni avec la continuité qu'il faudrait, ils n'ont pas conscience de toutes les obligations que leur impose leur condition d'êtres sociaux. L'idéal général auquel ils sont attachés étant, pour les raisons que nous avons dites, formel et flottant, ne peut pas les tirer beaucoup hors d'eux-mêmes. On ne tient pas à grand'chose quand on n'a pas d'objectif plus déterminé et, par conséquent, on ne peut guère s'élever au-dessus d'un égoïsme plus ou moins ralTiné. Celui, au contraire, qui s'est donné à une tâche définie est, à chaque instant, rappelé au sentiment de la solidarité commune par les mille devoirs de la morale professionnelle (').
II Mais est-ce que la division du travail, en faisant de chacun de nous un être incomplet, n'entraîne pas une diminution de la personnalité individuelle? C'est un reproche qu'on lui a souvent adressé.
(') Parmi les conséquences pratiques que Ton poui-rait déduire de la proposition que nous venons d'établir, il en est une qui intéiesse la pédagogie. On raisonne toujouis en matière d'éducation comme si la base morale de l'homme était faite de généralités. Nous venons de voir qu'il n'en est rien. L'homme est destiné à remplir une l'onction spéciale dans l'organisme social et, par conséquent, il faut qu'd apprenne par avance à jouer son rôle d'organe; car une éducation est nécessaire pour cela, tout aussi bien que pour lui ajjprendie son rôle d'homme, comme on dit. Nous ne voulons; pas diie d'ailleurs qu'il faille élever l'enfant pour tel ou tel métier prématurément, mais il faut lui faire aimer les tàclios circonscrites et les horizons délinis. Or, ce goût est liieu durèrent de celui des choses générales et ne peut pas être éveillé par les mêmes movens.
Remarquons tout d'abord qu'il est dinicile de voir pourquoi il serait plus dans la logique de la nature humaine de se développer en surface qu'en profondeur. Pourquoi une activité plus étendue, mais plus dispersée, serait-elle supérieure à une activité plus concentrée, mais circonscrite? Pourquoi y aurait-il plus de dignité à être complet et médiocre, qu'à vivre d'une vie plus spéciale, mais plus intense, surtout s'il nous est possible de retrouver ce que nous perdons ainsi, par notre association avec d'autres êtres qui possèdent ce qui nous manque et qui nous complètent. On part de ce principe que l'homme doit réaliser sa nature d'homme, accomplir son o'//.£îov spvov, comme disait Aristole. i\lais cette nature ne reste pas constante aux différents moments de l'histoire: elle se modifie avec les sociétés. Chez les peuples inférieurs, l'acte propre de l'homme est de ressembler à ses compagnons, de réaliser en lui tous les traits du type collectif que l'on confond alors, plus encore (ju'aujourd'hui, avec le type humain. Mais, dans les sociétés plus avancées, sa nature est en grande partie d'être un organe de la société^ et son acte propre, par conséquent, est déjouer son rôle d'organe.
Il y a plus: loin d'être entamée par les progrès de la spécialisalion, la personnalité individuelle se développe avec la division du travail.