SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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IMKOOUCIION. 33 IV Cependant notre définition est encore défectueuse. En elTet, la conscience morale des sociétés est sujette à se tromper. Elle peut attacher le signe extérieur de la moralité à des règles de conduite j qui ne sont pas par elles-mêmes morales et, au contraire, laisser sans sanctions des règles qui devraient être sanctionnées. Il nous faut donc compléter noire critère, afin que nous ne soyons pas exposés à prendre pour moraux des faits qui ne le sont pas, ou bien au contraire à exclure de la morale de? faits qui par leur nature sont moraux.

La question ne dilTèrepas essentiellement de celle que se pose le biologiste, quand il cherche à séparer le domaine de la physiologie normale de celui de la physiologie pathologique; car c'est un fait de pathologie morale qu'une règle présente indûment le caractère de l'obligation ou en soit indûment privée. Nous n'avons donc qu'à imiter la méthode que suivent en pareil cas les naturalistes. Ils disent d'un phénomène biologique qu'il est normal pour une espèce déterminée quand il se produit dans la moyenne des individus de cette espèce, quand il fait partie du type moyen; est pathologique au contraire tout ce qui est en dehors de la moyenne, soit en dessus, soit en dessous. D'ailleurs, par type moyen, il ne faut pas entendre un être individuel dont tous les caractères sont définis, quantitativement et qualitativement, avec une précision mathématique. Ils n'ont au contraire rien d'absolu ni de fixe, mais comportent toujours des variations qui sont comprises entre certaines limites, et c'est seulement en deçà et au delà de ces limites que commence le domaine de la pathologie. Si par exemple, pour une société donnée, on relève la taille de tous les individus et si l'on dispose en colonnes les mesures ainsi obtenues en commençant par les plus élevées, on constate que les clufi'res les plus nombreux et 34 DE LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.'

les plus voisins les uns des autres sont massés au centre. Au delà» soit en haut, soit en bas, ils sont non seulement plus rares, mais aussi plus espacés. Cest cette masse centrale et dense qui constitue la moyenne et, si souvent on exprime colle-ci par un seul chiffre, c'est qu'on représente tous ceux de la région moyenne par celui autour duquel ils gravitent.

C'est d'après la même méthode qu'il faut procéder en morale. Un fait moral est normal pour un type social déterminé, quand on l'observe dans la moyenne des sociétés de celte espèce; il est pathologique dans le cas contraire. Voilà ce qui fait que le caractère moral des règles particulières de conduite est variable; c'est qu'il dépend de la nature des types sociaux. Par exemple, dans toutes les sociétés à totems, clans et agrégats de clans, il y a une règle qui défend de tuer et de manger l'animal qui sert d'emblème au groupe; nous dirons que cette règle est normale pour ce type social. Dans toutes nos sociétés européenne-^-l'infanticide, qui était autrefois impuni, est sévèrement interdit; nous dirons que cette règle est normale pour le type social auquel appartiennent nos sociétés. On peut même mesurer de cette manière le degré de force coercilive que doit normalement avoir chaque règle morale; il n'y a qu'à déterminer l'intensité normale de la réaction sociale qui suit la violation de la règle. Ainsi, nous savons qu'en Italie les mœurs jugent parfois avec indulgence des actes de brigandage que la conscience publique réprouve beaucoup plus énergiquement dans les autres pays d'Europe; un tel fait est donc anormal.

Toutefois, il ne faut pas oublier que le type normal n'est pas quelque chose de stable dont les traits peuvent être fixés dans un instant indivisible; au contraire il évolue, comme les sociétés elles-mêmes et tous les organismes. On est, il est vrai, disposé à croire qu'il se confond avec le type moyen de l'espèce pendant la période de maturité; car c'est seulement à ce moment que l'organisme est vraiment lui-même, parce qu'il est alors tout ce qu'il peut être. Mais si l'on appréciait l'état IMI'.ODLCTIO.N. 3§ normal ou pathologique d'un animal soit pendant Tenfance, soit pendant la vieillesse, d'après le t\pe normal de cet animai adulte, on commettrait la môme faute que si Ton jugeait de l'état de santé d'un insecte d'après celui d'un mammifère. Il fauilrait voir dans le vieillard et dans l'enfant de véritables malades. Or, tout au contraire, la présence chez l'un ou l'autre de caractères propres à l'adulte est l'indice d'un état pathologique. Un éveil trop précoce chez celui-ci, une persistance trop prolongée chez celui-là des instincts génésiques sont des phénomènes proprement morbides (*). Il y a donc un type normal de l'enfance, un autre de l'âge mûr, un autre de la vieillesse et il en est des sociétés comme des organismes individuels.

Par conséquent, pour savoir si un fait moral est normal pour une société, il faut tenir compte de l'âge de cette dernière et déterminer en conséquence le type normal qui doit servir de point de repère. Ainsi, pendant l'enfance de nos sociétés européennes, certaines règles restrictives de la liberté de penser étaient normales qui ont perdu ce caractère à un âge plus avancé. Il est vrai qu'il n'est pas toujours facile de préciser à quel moment de son évolution se trouve soit une société, soit un organisme. Car il ne suffit pas pour cela de nombrer les années; on peut être plus vieux ou plus jeune que son âge. C'est seulement d'après certains caractères de la structure et des fondions qu'il est possible de distinguer scientifiquement la vieillesse de l'enfance ou de la maturité (-) et ces caractères ne sont pas encore déterminés avec une rigueur suffisante. Pourtant, outre qu'il n'y a pas d'autre manière de (1) Cela ne veut pas dire que la maladie fait partie du type normal de la vieillesse. Au contraire, les maladies du vieillard sont des faits anormaux comme celles de l'adulte.

(') Ainsi le fait qu'un homme âgé prosenle le type coriiplL-t âo l'ailuite n'a rien de morbide; ce qui est pathologique, c'est que, tout en pn-senlant dans ses lignes essentielles le type anatomiquc et piiysiologique du vieillard, il ait en même temps certains caractères de l'adulte.

36 I)K LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.

procéder, la difficulté n'a rien d'insoluble. Certains de ces signes objectifs sont déjà connus (M; d'autre part, si le nombre des années n'est pas toujours un critère satisfaisant, cependant il peut être utilement employé, pourvu que ce soit avec mesure et précaution; enfin les progrès mêmes de la science rendront cette détermination plus exacte.

Il y a pourtant des cas où, pour distinguer l'étal sain de l'état maladif, il ne suffit pas de se référer au type normal, c'e.st quand tous les traits n'en sont pas formés; quand, ébranlé sur certains points par une crise passagère, il est lui-même en voie de devenir. C'est ce qui arrive quand la conscience morale des nations n'est pas encore adaptée aux changements qui se sont produits dans le milieu et que, partagée entre le passé qui la retient en arrière et les nécessités du présent, elle hésite à se fixer. Alors on voit apparaître des règles de conduite dont le caractère moral est indécis, parce qu'elles sont en train de l'acquérir ou de le perdre sans l'avoir définitivement ni acquis ni perdu. Ce sont des velléités mal déterminées et qui pourtant sont générales, et le cas se présente d'autant plus souvent dans la vie sociale qu'elle est perpétuellement en voie de transformation. Cependant la méthode reste la même. Il faut commencer par fixer le type normal et pour cela le seul moyen est de le comparer avec lui-même. Nous ne pouvons déterminer les conditions nouvelles de l'état de santé qu'en fonction des anciennes, car nous n'avons pas d'autre point de repère. Pour savoir si tel précepte a une valeur morale, il faut le comparer à d'autres dont la moralité intrinsèque est établie. S'il joue le même rôle, c'est-à-dire s'il sert aux mômes fins, si, d'autre part, il résulte de causes dont résultent également d'autres faits moraux, si par suite ces derniers l'impliquent au point de ne pouvoir exister s'il n'existe en même temps, on a le droit de conclure (') Par oxemplo, pour une société, rafl'aiblissemcnt régulier do la natalité peut scivii à prouver que les limites de la maturité sont atteintes ou dépassées.

(le celle idenlilé fonctionnelle et de celte solidarité qu'il doit être voulu au même litre et de la même manière que les autres règles obligatoires de conduite, par conséquent qu'il est moral.

Il n'est pas certain, il est vrai, que, même avec celle correction, le type normal réalise le dernier degré de la perfection. Sans doule, pour qu'il ait pu se maintenir d'une manière aussi générale, il faut que dans ses caractères essentiels il soit sulTisamment bien adapté à ses conditions d'evi.stence; mais il n'est pas prouvé que rien n'y soit à reprendre. Seulement autre chose est la santé, autre chose la perfection. Or, pour le moment, nous cherchons uniquement quels sont les signes caractéristiques de l'élat de santé morale; car, si la division du travail les présente, cela doit nous sufïire. Ajoutons d'ailleurs que cette perfection plus haute ne peut être déterminée qu'en fonction de l'élat normal; car il est lui-même le seul modèle d'après lequel il puisse être corrigé. On ne peut avoir qu'une raison intelligible d'en trouver défectueux certains élémenls; c'est qu'ils différent de la moyenne des autres et constituent des anomalies dans le type moyen.

C'est donc toujours à ce dernier qu'on est ramené; ce n'est que par rapport à lui-même qu'il peut être jugé insulTisant. Le perfectionner, c'est le rendre plus semblable à soi. Procéder autrement, ce serait admettre un idéal qui, venant on ne sait d'où,.«'impose aux. choses du dehors, une perfection qui ne tire pas sa valeur de la nature des êtres et des conditions dont ils dépendent, mais sollicite le désir par je ne sais quelle vertu transcendante et mystique; théorie sentimentale qui ne relève pas de la discussion scientifique. Le seul idéal que puisse se proposer la raison humaine est d'améliorer ce qui est; or, c'est de la réalité seule qu'on peut apprendre les améliorations qu'elle réclame.

Nous arrivons donc à la définition suivante: On appelle fait moral normal pour une espèce sociale donnée, considérée à une phase délerminée de son déreloppemml. toute règle de conduite à laquelle vnc sanction répressive difj'usc est attachée dans la 38 DI-: LA DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL.

moyenne des sociétés do cette espèce, considérées à la même période de leur évolution; secondairement, la même qualification comment ù toute règle qui, sans présenter nettement ce critère, est pourtant analogue à certaines des règles précédentes, c'est-à-dire sert aux mêmes fins et dépend des mêmes causes.

Trouvera-l-on ce crilère trop empirique? Mais en fait les moralistes de toutes les écoles l'emploient plus ou moins explicitement. Nous savons en effet qu'ils sont obligés de prendre pour point de départ de leurs spéculations une morale reconnue et incontestée, qui ne peut cire que celle qui est le plus généralement suivie de leur temps et dans leur milieu. C'est d'une observation sommaire de cette morale qu'ils s'élèvent à cette loi qui est censée l'expliquer. C'est elle qui leur fournit la matière de leurs inférences; c'est elle aussi qu'ils retrouvent au terme de leurs déductions. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que, dans le silence du cabinet, le moraliste pût construire par la seule force de la pensée le système complet des relations sociales puisque la morale les pénétre toutes, entreprise évidemment impossible. Même quand i\ parait innover, il ne fait que traduire des tendances réformatrices qui s'agitent autour de lui. Il y ajoute quelque cbose parce qu'il les éclaircit, parce qu'il en fait une théorie; mais cette théorie se réduit à montrer qu'elles vont au môme but que telle ou telle pratique morale dont l'autorité est indiscutée. Puisque cette méthode.s'impose le mieux n'est- il pas de la pratiquer ouvertement, en aboi'dant résolument les difiicultés qui sont grandes et en s'entourant de toutes les garanties possibles contre l'erreur?

Munis de cette définition, nous pouvons revenir à la question que nous nous sommes posée: la division du travail a-t-elle une valeur morale?

JMRODLCTIOX. 39 11 ne paraît guère contestable que dans les grandes sociétés de TEurope actuelle, qui appartiennent toutes au même type social et sont à peu près arrivées à la même phase de leur développement, l'opinion publique, dans sa très grande généralité, tend de plus en plus à l'imposer impérativement. Sans doute, ceux qui essaient d'y déroger ne sont pas punis d'une peine précise établie par la loi; mais ils sont blâmés. Il fut un temps, il est vrai, où riiomme parfait nous paraissait être celui qui, sachant s'intéresser à tout sans s'attacher exclusivement à rien, capable de tout goûter et de tout comprendre, trouvait moyen de réunir et de condenser en lui ce qu'il y avait de plus exquis dans la civilisalion. Mais aujourd'hui, celle culture générale, tant vantée jadis, ne nous fait plus l'elfel que d'une discipline molle et relâchée.

Pour lutter contrôla nature, nous avons besoin de facultés plus vigoureuses et d'énergies plus productives. Nous voulons que l'activité, au lieu de se disperser sur une large surface, se concentre et gagne en intensité ce qu'elle perd en étendue. Nous nous délions de ces talents trop mobiles qui, se prêtant également à tous les emplois, refusent de choisir un rôle spécial et de s'y tenir. Nous éprouvons de l'éloignement pour ces hommes dont l'unique souci est d'organiser et d'assouplir toutes leurs facultés, mais sans en faire aucun usage défini et sans en sacrilier aucune, €orame si chacun d'eux devait se suflîreà soi-même et former un monde indépendant. Il nous semble que cet élat de détachement et d'indétermination a quelque chose d'antisocial. L'honnête homme d'autrefois n'est plus pour nous qu'un dilettante et nous refusons au dileltantisme toute valeur morale; nous voyons bien plutôt la perfection dans l'homme compétent ({ui cherche, non à être complet, mais à produire, qui a une tâche délimitée et qui s'y consacre, qui fait son service, trace son sillon. «Se perfec-^ tionner, dit M. Secrélan, c'est apprendre son rôle, c'est.se rendre ' capable de remplir sa fonction...La mesure de notre perfection ne se trouve plus dans notre complaisance à nous-mêmes, dans les applaudissements de la foule ou dans le sourire approbateur d'un (lileltaïUisme précieux, mais dans la somme des services rendus el dans notre capacité d'en rendre encore (*). » Aussi ridéal moral, d'un, de simple et d'impersonnel qu'il était, va-t-il de plus en plus en se diversifiant. Nous ne pensons plus que le devoir fondamental de l'homme soit de réaliser en lui les qualités de i homme en général; mais nous croyons qu'il est non moins tenu d'avoir celles de son emploi. Un fait entre autres rend.sensible cet état de l'opinion, c'est le caractère de plus en plus spécial que prend l'éducation. De plus en plus nous jugeons nécessaire de ne pas soumettre tous nos enfants à une culture uniforme, comme s'ils devaient tous mener une même vie, mais de les former difféi'emment en vue des fondions dillerentes qu'ils.seront appelés à remplir. En un mot, par un de ses aspects, l'impératif catégoi'ique de la conscience morale est en train de prendre la forme suivante: Mets-toi en état de remplir vtilement une fonction déterminée.

Il faut ajouter, il est vrai, que la régie précédente, quelque impérative qu'elle soit, est toujours et partout limitée par une régie contraire. Jamais, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, la division du travail n'a été déclarée bonne absolument et sans.réserve, mais seulement dans de certaines limites qu'il ne faut pas dépasser. Ces limites sont très mobiles; mais elles ne laissent pas d'exister. Partout, dans la conscience morale des nations, à côté de la maxime qui nous ordonne de nous spécialiser, il en est une autre, antagoniste de la première, qui nous commande de réaliser un même idéal qui nous est commun à tous. Si la fin morale se diversifie, c'est seulement à partir d'un certain point en deçà duquel elle est idenli(]ue pour tout le monde. Ce point recule de plus en plus, puisque la diversification devient toujours plus grande, et par conséquent une place toujours moindre est lai.ssée à l'idéal général. Mais si cette ligne de démarcation s'est déplacée, elle n'a pas disparu. Tout le monde ne la voit pas au (î) l.e Principe du la morale, p. 189.

INTROnUCTIO.X. 4!

même endroit: les uns la mettent plus haut, les autres plus bas, suivant qu'on a les yeu\ tournés vers le présent ou vers le passé, suivant qu'on est plus respectueux de la tradition ou plus épris de progrès; tout le monde cependant reconnaît qu'elle existe. Mais il n'y a dans cette limitation d'une règle obligatoire par une autre rien qui doive surprendre ni qui altère le caractère moral de la première. Il en est de la vie morale comme de la vie du corps ou de celle de la conscience; rien n'y est bon indéfiniment et sans mesure. Comme toutes les forces en présence ont droit à l'existence, il est juste que chacune ait sa part et il ne faut pas qu'aucune empiète sur les autres. C'est pourquoi, de même que les différentes fonctions et les différentes facultés se pondèrent et se retiennent les unes les autres en deçà d'un certain degré de développement, de même les différentes pratiques morales se modèrent mutuellement et leur antagonisme produit leur équilibre.

Cet antagonisme démontre même qu'en tout cas la division du travail ne saurait être moralement neutre. Elle ne peut pas occuper de situation intermédiaire. En elïet, la règle qui nous commande de réaliser en nous tous les attributs de l'espèce ne peut être limitée par la règle contraire de la division du travail que si celle-ci est de même nature, c'est-à-dire si elle est morale. Un devoir peut être contenu et modéré par un autre devoir, mais non par des nécessités purement économiques. Si la division du travail ne se recommande que par des avantages matériels, elle n'a pas qualité pour restreindre l'action d'un précepte moral. Mais alors celui-ci débarrassé de tout contrepoids s'applique sans restriction; car c'est une obligation qui n'est plus neutralisée par aucune autre. Il ne faut plus dire que nous devons tous nous proposer en partie un même idéal, mais que nous ne devons pas en avoir d'autre que celui qui nous est commun à tous; nous ne sommes plus seulement tenus de ne pas laisser entamer au delà (run certain point l'intégrité de notre nature, mais de la maintenir absolument intacte, sans en rien abandonner. Toute spécialisalion, si réduite soit-elle, devient donc moralement mauvaise; elle constitue en effet une dérogation à ce devoir fondamental, car elle n'est possible que si l'individu renonce à être un homme complet, fait le sacrifice d'une partie de soi-même pour développer le reste. Ainsi il faut choisir: si la division du travail n'est pas morale, elle est franchement immorale; si elle n'est pas une règle obligatoire, elle viole une règle obligatoire et doit être proscrite.

Or, on ne peut la proscrire sans s'insurger contre les faits; car elle est évidemment inévitable puisqu'elle progresse depuis des siècles sans que rien puisse l'arrêter. Pour porter contre elle une condamnation sans réserve, il faudrait admettre entre la morale et la réalité un divorce inintelligible. La morale vit de la vie du monde; il est donc impossible que ce qui est nécessaire au monde pour vivre soit contraire à la morale. Ainsi se trouve écarté un des termes du dilemme et démontré à nouveau, par l'absurde, le caractère moral de la division du travail.

Cependant, quoique ces preuves constituent de fortes présomptions, elles laissent place à quelques doutes.

En effet, en regard des faits que nous venons de rappeler on en peut citer qui sont contraires. Si l'opinion publique sanctionne la règle de la division du travail, ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'hésitation- Tout en commandant aux hommes de se spécialiser, elle semble toujours craindre qu'ils ne se.spécialisent trop. A côté des maximes qui vantent le travail intensif il en est d'autres, non moins répandues, qui en signalent les dangers. «C'est, dit Jean-Baptiste Say, un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle; et qu'on ne s'imagine pas que ce soit uniquement Touvrier qui toute sa vie conduit une lime ou un marteau qui dégénère ainsi de la dignité de sa nature, c'est encore l'homme qui par état exerce les facultés les plus déliées de son esprit (').»

(') Traité d'économie politique, livre I, cli. VIII.

Dès le commencement du siècle, Lemontey('), comparant l'existence de l'ouvrier moderne à la vie libre et large du sauvage, trouvait le second bien plus favorisé que le premier. Tocqueville n'est pas moins sévère: «A mesure, dit-il, que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète...Tart fait des progrès, l'artisan rétrograde (-).»

Ce que prouvent ces faits contradictoires, c'est que, si la division du travail est en train de revêtir la forme de l'obligation, ce n'est pas encore un fait accompli. La conscience morale parait bien s'orienter dans ce sens, mais n'a pas encore trouvé son assiette. Deux tendances contraires sont en présence el, quoique Tune d'elles semble de plus en plus l'emporter sur l'autre, cependant les faits acquis ne sont ni assez définitifs ni assez caractérisés pour nous permettre d'assurer en toute certitude que l'évolution doit régulièrement continuer dans ce sens jusqu'à son entier achèvement. C'est donc un de ces cas où le type normal ne peut servir de critère parce qu'il n'est pas encore constitué sur ce point.

Par conséquent, il nous reste à procéder d'après l'autre manière que nous avons indiquée. Il nous faut étudier la division du travail en elle-même d'une façon toute spéculative, chercher à quoi elle sert et de quoi elle dépend, en un mol nous en former une notion aussi adéquate que possible. Cela fait, nous pourrons la comparer avec les autres phénomènes moraux, et voir quels rapports elle soutient avec eux. Si nous trouvons qu'elle joue un rôle similaire à quelque autre pratique dont le caractère moral et normal est indiscuté; que si dans certains cas elle ne remplit pas ce rôle, c'est par suite de déviations anormales; que les causes qui la déterminent sont aussi les conditions déterminantes d'autres règles morales, nous pourrons conclure qu'elle doit être classée parmi ces dernières. Sans doute nous n'avons pas à nous substituer à la conscience morale des sociétés (1) Raison on Folie, chapitre sur linlluence morale de la division du travail. (-) La Dénwcmtie en Amcriijne.

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et à légiférer à sa place; mais nous pouvons chercher à lui apporter un peu de lumière et à faire cesser ses perplexités.

Notre travail se divisera donc en trois parties principales: Nous chercherons d'abord quelle est la fonction de la division du travail, c'est-à-dire à quel besoin social elle correspond; Nous déterminerons ensuite les causes et les conditions dont elle dépend; Enfin, comme elle n'aurait pas été l'objet d'accusations aussi graves si réellement elle ne déviait plus ou moins souvent de l'état normal, nous chercherons à classer les principales formes anormales qu'elle présente, afin d'éviter qu'elles soient confondues avec les autres. Cette étude offrira de plus cet intérêt, c'est qu'ici, comme en biologie, le pathologique nous aidera à mieux comprendre le physiologique.

D'ailleurs^ si Ton a tant discuté sur la valeur morale de la division du travail, c'est beaucoup moins parce qu'on n'est pas d'accord sur la formule générale de la moralité, que pour avoir trop négligé les questions de fait que nous allons aborder. On a toujours raisonné comme si elles étaient évidentes; comme-si, pour connaître la nature, le rôle, les causes de la division du travail, il suffisait d'analyser la notion que chacun de nous en a. Une telle méthode ne comporte pas de conclusions scientifiques; aussi, depuis Adam Smith, la théoi-ie de la division du travail ii'a-t-elle fait que bien peu de progrès. «Ses continuateurs, dit M. Schmoller (*), avec une pauvreté d'idées remarquable se sont obstinément attachés à ses exemples et à ses remarques jusqu'au jour où les socialistes élargirent le champ de leurs observations et opposèrent la division du travail dans les fabriques actuelles à celles des ateliers du xvnr siècle. Même par là la théorie n'a pas été développée d'une façon systématique et approfondie; les considérations technologiques ou les observations d'une vérité banale de quelques économistes ne purent non plus favoriser (') La diviaion On travail éluiUcc au point de vue Iii^loriqae, in Revue IMRODLCnON. 45 parliculièrement le développement de ces idées. >» Pour savoir ce qu'est objectivement la division du travail, il ne suffit pas de développer le contenu de 'idée que nous nous en faisons, mais il faut la traiter comme un fait objectif, observer, comparer, et nous verrons que le résultat de ces observations dillère souvent de celui que nous suggère le sens intime.

LIVRE I LA FONCTION DE LA DIVISION DU TRAVAIL ^1 LIVRE 1 La Fonction de la division du travail.

CHAPITRE I MÉTHODE POUR DÉTERMINER CETTE FONCTION Le mot de fonction est employé de deux manières assez différentes. Tantôt il désigne un système de mouvements vitaux, abstraction faite de leurs conséquences, tantôt, il exprime le rapport de correspondance qui existe entre ces mouvements et quelques besoins de l'organisme. C'est ainsi qu'on parle de la fonction de digestion, de respiration, etc.; mais on dit aussi que la digestion a pour fonction de présider à l'incorporation dans l'organisme des substances liquides ou solides destinées à réparer ses pertes; que la respiration a pour fonction d'introduire dans les tissus de l'animal les gaz nécessaires à l'entretien de la vie, etc. C'est dans cette seconde acception que nous entendons le mot. Se demander quelle est la fonction de la division du travail, c'est donc cberclier à quel besoin elle correspond; quand nous aurons résolu cette question, nous pourrons voir si ce besoin est de môme nature que ceux auxquels répondent d'autres règles de conduite dont le caractère moral n'est pas discuté.

Si nous avons choisi ce terme, c'est que tout autre sérail inexact ou équivoque. Nous ne pouvons employer celui de but ou d'objet et parler de la fin de la division du travail, parce que