SigPhi · Emile Durkheim

De la division du travail social (1893)

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ce serait supposer que la division du travail existe en eue des résultats que nous allons déterminer. Celui de résultats ou d'effets ne saurait davantage nous satisfaire, parce qu'il n'éveille aucune idée de coirespondance. Au contraire, le mot de rôle ou de fonction a le grand avantage d'impliquer celte idée, mais sans rien préjuger sur la question de savoir comment "celle correspondance s'est établie, si elle résulte d'une adaptation intentionnelle et préconçue ou d'un ajustement après coup. Or, ce qui nous importe, c'est de savoir si elle existe et en quoi elle consiste, non si elle a été pressentie par avance ni même si elle a été sentie ultérieurement.

I Rien ne parait facile au premier abord comme de déterminer le rôle de la division du travail. Ses effets ne sont-ils pas connus de tout le monde? Parce qu'elle augmente à la fois la force productive et l'babileté du travailleur, elle est la condition nécessaire du développement intellectuel et matériel des sociétés: elle est la source de la civilisation. D'autre part, comme on prête assez volontiers à la civilisation une valeur absolue, on ne songe même pas à cbercher une autre fonction à la division du travail.

Qu'elle ait réellement ce résultat, c'est ce qu'on ne peut songer à discuter. Mais si elle n'en avait pas d'autre et ne servait pas à autre chose, on n'aurait aucune raison pour lui attribuer un caractère moral.

En effet, les services qu'elle rend ainsi sont presque complètement étrangers à la vie morale, ou du moins n'ont avec elle que. des i-elations très indirectes et très lointaines. Quoiqu'il soit assez d'usage aujourd'hui de répondre aux diatribes de Rousseau pr des dithyrambes en sens inverse, il n'est pas du tout prouvé qne la civilisation soit une chose morale. Pour trancher la queslion, on ne peut pas se référer à des analyses de concepts cjui sont nécessairement subjectives; mais il faudrait connaître un fait qui pût servir à mesurer le niveau de la moralité moyenne et observer ensuite comment il varie à mesure que la civilisation progresse. Malheureusement, cette unité de mesure nous fait défaut; mais nous en possédons une pour rimmoralité collective. Le nombre moyen des suicides, des crimes de toute sorte, peut en efl'et servir à marquer la hauteur de l'immoralité dans une société donnée. Or, si l'on fait l'expérience, elle ne tourne guère à l'honneur de la civilisation, car le nombre de ces phénomènes morbides semble s'accroître à mesure que les arts, les sciences et l'industrie progressent ('). Sans doute 11 y aurait quelque légèreté à conclure de ce fait que la civilisation est immorale, mais on peut être tout au moins certain que, si elle a sur la vie morale une influence positive et favorable, celle-ci e.«t assez faible.

Si, d'ailleurs, on analyse ce complexus mal défini qu'on appelle la civilisation, on trouve que les éléments dont il est composé sont dépourvus de tout caractère moral.

C'est surtout vrai pour l'activité économique qui accompagne toujours la civilisation. Bien loin qu'elle serve aux progrès de la morale, c'est dans les grands centres industriels que les crimes et les suicides sont le plus nombreux; en tout cas, il est évident qu'elle ne présente pas les signes extérieurs auxquels on reconnaît les faits moraux. Nous avons remplacé les diligences parles chemins de fer, les bateaux à voiles par les transatlantiques, les petits ateliers par les manufactures; tout ce déploiement d'activité est généralement regardé comme utile, mais il n'a rien de moralement obligatoire. L'artisan, le petit industrierqui résistent à ce courant général et persévèrent obstinément dans leurs modestes entreprises, font tout aussi bien leur devoir que le (») V. Aiexander von Oeltingen, Momlstadatik, Krlnngon, IKS?, §§ 37 et suivants; — Tarde, CriminalUé comparée, ch. K. iW'uv l.^s suicides, v. plus grand manufacturier qui couvre un pays d'usines et réunit sous ses ordres toute une armée d'ouvriers. La conscience morale des nations ne s'y trompe pas; elle préfère un peu de justice à tous les perfectionnements industriels du monde. Sans doute l'activité industrielle n'est pas sans raison d'être: elle répond à des besoins, mais ces besoins ne sont pas moraux.

A plus forte raison en est-il ainsi de Tart, qui est absolument réfractaire à tout ce qui ressemble à une obligation, car il est le domaine de la liberté. C'est un luxe et une parure qu'il est peutêtre beau d'avoir, mais que l'on ne peut pas être tenu d'acquérir: ce qui est superflu ne s'impose pas. Au contraire, la morale c'est le minimum indispensable, le strict nécessaire, le pain quotidien sans lequel les sociétés ne peuvent pas vivre. L'art répond au besoin que nous avons de répandre notre activité sans but, pour le plaisir de la répandre, tandis que!a morale nous astreint à suivre une voie déterminée vers un but défini; qui dit obligation dit du môme coup contrainte. Ainsi, quoiqu'il puisse être animé par des idées morales ou se trouver mêlé à l'évolution des phénomènes moraux proprement dits, l'art n'est pas moral par soi-même. Peut-être même l'observation établirait-elle que chez les individus, comme dans les sociétés, un développement intempérant des facultés esthétiques est un grave symptôme au point de vue de la moralité.

De tous les éléments de la civilisation, la science est le seul qui, dans de certaines conditions, présente un caractère moral. Kn effet, les sociétés tendent de plus en plus à regarder comme un devoir pour l'individu de développer son intelligence en s'assimilanl les vérités scientifiques qui sont établies. Il y a, dès à présent, un certain nombre de connaissances que nous devons tous posséder. On n'est pas tenu de se jeter dans la grande mêlée industrielle; on n-'iest pas tenu d'être un artiste; mais tout le monde est maintenant tenu de ne pas rester ignorant. Cette obligation est même si fortement ressentie que, dans certaines sociétés, elle n'est pas seulement sanctionnée par l'opinion publique, mais par la loi. Il n'esl pas, d ailleurs, impossible d'entrevoir d'où vient ce privilège spécial à la science. C'est que la science n'est autre chose que la conscience portée à son plus haut point de clarté. Or, i)0ur que les sociétés puissent vivre dans les conditions d'existence (jui leur sont maintenant faites, il faut que le champ d3 la conscience tant individuelle que sociale s'étende et s'éclaire. En elTet, comme les milieux dans lesquels elles vivent deviennent de plus en plus complexes cl, par conséquent, de plus en plus mobiles, pour durer, il faut qu'elles changent souvent. D'autre part, plus une conscience est obscure, plus elle est réfractaire au changement, parce qu'elle ne voit pas a.^sez vile qu'il est nécessaire de changer ni dans quel sens il faut changer: au contraire, une conscience éclairée sait préparer par avance la manière de s'y adapter. Voilà poui'quoi il est nécessaire que l'intelligence guidée par la science prenne une part plus grande dans le cours de la vie collective.

Seulement, la science que tout le monde est ainsi requis de posséder ne mérite guère d'être appelée de ce nom. Ce n'est pas la science, c'en est tout au plus la partie commune et la plus générale. Elle se réduit, en elïet, à un petit nombre de connaissances indispensables qui ne sont exigées de tous que parce qu'elles sont à la portée de tous. La science proprement dite dépasse infiniment ce niveau vulgaire. Elle ne comprend pas seulement ce qu'il est honteux d'ignorer, mais tout ce qu'il est po.ssible de savoir. Elle ne suppose pas seulement chez ceux qui la cultivent ces facultés moyennes que pos.sédent tous les hommes, mais des dispositions spéciales. Par suite, n'étant accessible qu'à une élite, elle n'est pas obligatoire; c'est une chose utile et belle, mais elle n'est pas à ce point nécessaire que la société la réclame impérativement. 11 est avantageux d'en élrcmuni; il n'y a rien d'immoral à ne pas l'acquérir. C'est un ciiauii) d'action ([ui est ouvert à l'initiative de tous, mais où nul n'est contraint d'entrer. On n'esl pas plus lenu d'être un savant ({ue d'être un artiste. La science est donc, comme Tari et l'industrie, en dehors de la morale (*).

Si tant de controverses ont eu lieu sur le caractère moral de la civilisation, c'est que trop souvent les moralistes n'ont pas de critère objectif pour distinguer les faits moraux des faits qui ne le sont pas. On a l'iiabitude de qualifier de moral tout ce qui a quehiue noblesse et quelque prix, tout ce qui est l'objet d'aspirations un pou élevées, et c'est grâce à cette extension excessive du mot que l'on a fait rentrer la civilisation dans la morale. Pour nous, nous savons que le domaine de l'éthique n'est pas aussi indéterminé: il comprend toutes les règles d'action auxquelles est attachée unesanclion et plus particulièrement une sanction répressive diffuse, mais ne va pas plus loin. Par conséquent, puisqu'il n'y a rien dans la civilisation qui présente ce ci-ilère de la moralité, elle est moralement indifférente. Si donc la division du travail n'avait pas d'autre rôle que de rendre la civilisation possible, elle participerait à la même neutralité morale.

C'est parce qu'on n'a généralement pas vu d'autre fonction à la division du travail que les théories qu'on en a proposées sont; à ce point inconsistantes. En effet, à supposer qu'il existe une zone neutre en morale, nous avons vu (2) que la division du travail n'en fait pas partie. Si elle n'est pas bonne, elle est mauvaise; si elle n'est pas morale, elle est une déchéance morale. Si donc elle ne sert pas à autre chose, on tombe dans d'insolubles antinomies, car les avantages économiques qu'elle présente sont compensés par des inconvénients moraux et, comme il est impossible de soustraire l'une de l'autre ces deux quantités hétérogènes et incomparables on ne saurait dire laquelle des deux l'emporte sur l'autre, ni, par conséquent, prendre un parti. On invoquera la primauté de la morale pour condamner radicalement la division du travail? Mais, outre que cette nltima ratio (') «Le caractère essentiel du bien comparé au vrai est donc d'être obligatoire. Le vrai, pris en lui-même, n'a pas ce caractère. » (Janet, Momie, p. 139. \ (*) Voir plus liaut, p. 41.

est toujours une sorte de coup d'I'^tat scientifique, nous avons dit plus haut pourquoi une telle position est impossible à soutenir.

Il y a plus; si la division du travail ne remplit pas d'autre rôle, non seulement elle n'a pas de caractère moral, mais on n'aperçoit pas quelle raison d'être elle peut avoir. Nous verrons, en effet, que par elle-même la civilisation n'a pas de valeur intrinsèque et absolue: ce qui en fait le prix, c'est qu'elle correspond à certains besoins. Or, celte proposition sera démontrée plus loin ('), ces besoins sont eux-mêmes des consé(iiiences de la division du travail. C'est parce que celle-ci ne va pas sans un surcroit de fatigue que l'homme est contraint de rechercher, comme un surcroit de réparations, ces biens de la civilisation qui, autrement, seraient pour lui sans intérêt. Si donc la division du travail ne répondait pas à d'autres besoins que ceux-là, elle n'aurait d'autre fonction que d'atténuer les effets qu'elle' produit elle-même, que de panser les blessures qu'elle fait. Dans ces conditions, il pourrait être nécessaire de la subir, mais il n'y aurait aucune raison de la vouloir puisque les services qu'elle rendrait se réduiraient à réparer les pertes qu'elle cause.

Tout nous invite donc à chercher une autre fonction à la division du travail. Quelques faits d'observation courante vont nous mettre sur le chemin de la solution.

II Tout le monde sait que nous aimons qui nous ressemble, quiconque pense et sent comme nous. Mais le phénomène contraire ne se rencontre pas moins fréquemment. Il arrive très souvent que nous nous sentons portés vers des personnes qui ne nous ressemblent pas, précisément parce qu'elles ne nous ressemblent pas. Ces faits sont on apparence si contradictoires 56 II VUE I. — LA FONCTION.

que de tout temps les moralistes ont hésité sur la vraie nature de l'amitié et Pont dérivée tantôt de Tune et tantôt de l'autre cause. Les Grecs s'étaient déjà posé la question. « L'amilié, dit Arislole, donne lieu à bien des discussions. Selon les uns, elle consiste dans une certaine ressemblance et ceux qui se ressemblent s'aiment: de là ce proverbe qui se ressemble s'assemble et le geai cherche le geai, et autres dictons pareils. Mais selon les autres, au contraire, tous ceux qui se ressemblent sont potiers les uns pour les autres. Il y a d'autres explications cherchées plus haut et prises de la considération de la nature. Ainsi Euripide dit que la terre desséchée est amoureuse de pluie, et que le sombre ciel chargé de pluie se précipite avec une amoureuse fureur sur la terre. Heraclite prétend qu'on n'ajuste que ce qui s'oppose, que la plus belle harmonie naît des différences, que la discorde est la loi de tout devenir ('). » Ce que prouve celle opposition des doctrines, c'est que l'une et l'autre amitié existent dans la nature. La dissemblance, comme la ressemblance, peut être une cause d'attrait mutuel. Toutefois, des dissemblances quelconques ne suffisent pas à produire cet effet. Nous ne trouvons aucun plaisir à rencontrer chez autrui une nature simplement dilTérente de la nôtre. Les prodigues ne recherchent pas la compagnie des avares, ni les caractères droits et francs celle des hypocrites et des sournois; les esprits aimables et doux ne se sentent aucun goût pour les tempéraments durs et malveillants. Il n'y a donc que des différences d'un certain genre qui tendent aln^l l'une vers l'autre; ce sont celles qui, au lieu de s'opposer et de s'exclure, se complètent mutuellement. «Il y a, dit M. Hain, un genre de dissemblance qui repousse^ un autre qui attire, l'un qui tend à amener la i-ivalilé, l'autre à conduire à l'amitié...Si l'une (des deux personnes) possède une chose que l'autre n'a pas mais qu'elle désire, il y a dans ce fait le point de départ d'un charme positif (^).» C'est ainsi (juc le lliéoiicien à resprit raisonneur cl snbtil a souvent une synipatliie loule spéciale pour les hommes pratiques, au sens droit, aux intuitions rapides; le timide pour les gens décidés et résolus, le faible pour le fort, et réciproquement. Si rlcliement doués que nous soyons, il nous manque toujours quelque chose, et les meilleurs d'entre nous ont le sentiment de leur insulTIsance. (^est pourquoi nous cherchons chez nos amis les qualités qui nous font défaut, parce <iu'en nous unissant à eux nous participons en quelque manière à leur nature et que nous nous sentons alors moins incomplets. lise forme ainsi de petites associations d'amis où chacun a son rôle conforme à son caractère, où il y a un véritable échange de services. L'un }irotége, l'autre console; celui-ci conseille, celui-là exécute, et c'est ce partage des fonctions, ou, pour employer Texpression consacrée, cette division du travail qui détermine ces relations d'amitié.

Nous sommes ainsi conduits à considérer la division du travail sous un nouvel aspect. Dans ce cas, en eflet, les services économiques qu'elle peut rendre sont peu de chose à coté de reffet moral qu'elle produit, et sa véritable fonction est de créer entre deux ou plusieurs i)ersonnes un sentiment de solidarité. De quelque manière que ce résultat soit obtenu, c'est elle qui suscite ces sociétés d'amis et elle les mai(iue de son empreinte.

L'histoire de la société conjugale nous otfre du même phénomène un exemple plus frappant encore. " Sans doute l'attrait sexuel ne se fait jamais sentir qu'entre individus de la même espèce, et l'amour suppose assez généralement une certaine harmonie de pensées et de sentiments. Il n'est pas moins vrai que ce qui donne à ce penchant son caractère spécifique et ce qui produit sa pailiculiére énergie, ce n'est pas la ressemblance, mais la dissemblance dos nntiiros qu'il unit. C'est parce que Thomme et la femme dilTéniil l'un d-' l'autre qu'ils se recherchent avec passion. Toutefois, comme dans le cas précédent, ce n'est pas un contraste pur et simple qui fait éclore ces sentiments réciproques: seules, des différences qui se supposent et se complètent peuvent avoir cette vertu. En effet, l'homme et la femme isolés l'un de Tautre ne sont que des parties différentes d'un même tout concret qu'ils reforment en s'unissant. En d'autres termes, c'est la division du travail sexuel qui est la source de la solidarité conjugale, et voilà pourquoi les psychologues ont 1res justement remarqué que la séparation des sexes avait été un événement capital dans l'évolution des sentiments; c'est qu'elle a rendu possible le plus fort peut-être de tous les penchants désintéressés.

Il y a plus. La division du travail sexuel est susceptible de plus ou de moins; elle peut ou ne porter que sur les organes sexuels et quelques caractères secondaires qui en dépendent, ou bien au contraire s'étendre à toutes les fondions organiques et sociales. Or, on peut voir dans l'histoire qu'elle s'est exactement développée dans le même sens et de la même manière que la solidarité conjugale.

Plus nous remontons dans le passé, plus elle se réduit à peu de chose. La femme de ces temps reculés n'était pas du tout la faible créature qu'elle est devenue avec les progrès de la moralité. Des ossements préhistoriques témoignent que la différence entre la force de l'homme et celle de la femme était relativement beaucoup plus petite qu'elle n'est aujourd'hui (i). Mainlenant encore, dans l'enfance et jusqu'à la puberté, le squelette des deux sexes ne diffère pas d'une façon appréciable: les traits en sont surtout féminins. Si l'on admet que le développement de l'individu reproduit en raccourci celui de l'espèce, on a le droit de conjecturer que la même homogénéité se retrouvait aux débuts de l'évolution humaine, et de voir dans la forme féminine comme une image approchée de ce qu'était originellement ce (',) Touiiiarfl, Anlliropologie, p. liG.

type unique et commun dont la variété masculine s'est peu à peu détachée. Des voyageurs nous rapportent d'ailleurs que, dans un certain nombre de tribus de TAmérique du Sud, Thomme et la femme présentent dans la straclure et l'aspect général une ressemblance qui dépasse ce qu'on voit ailleurs ('). Enfin le D"" Lebon a pu établir directement et avec une précision mathématique cette ressemblance originelle des deux sexes pour l'organe éminent de la vie physique et psychique, le cerveau. En comparant un grand nombre de crânes choisis dans des races et dans des sociétés différentes, il est arrivé à la conclusion suivante: «Le volume du crâne de l'homme et de la femme, même quand on compare des sujets d'âge égal, de taille égale et de poids égal, présente des différences considérables en faveur de l'homme, et cette inégalité va également en s'accroissant avec la civilisation, en sorte qu'au point de vue de la masse du cerveau et par suite de l'intelligence la femme tend à se différencier déplus en plus de Thomme. La différence qui existe par exemple entre la moyenne des crânes des Parisiens contemporains et celle des Parisiennes est presque double de celle observée entre les crânes masculins et féminins de l'ancienne Egypte (').» Un anthropologiste allemand, M. Bischoff, est arrivé sur ce point aux mêmes résultats (3).

Ces ressemb'ancos anatomiques sont accompagnées de ressemblances fonctionnelles. Dans ces mêmes sociétés, en effet, les fonctions féminines ne se distinguent pas bien nettement des fonctions masculines; mais les deux sexes mènent à peu près la même existence. 11 y a maintenant encore un très grand nombre de peuples sauvages où la femme se mêle à la vie poUiique. C'est ce que l'on a observé notamment chez les tribus indiennes de l'Amérique, comme les Iroquois, les Xatchez (*), à llawai o\\ (') V. Spencer, Essais scicnli/iqiics, tr. fr., p. 3U0. — Waitz, dans son Antfi.ro pologie der Naturvœlker, I, 76, rapporte lieaucoup de faits du mèine genre. (*) L'homme et les sociétés, II, 154.

(3) Dus Gehirngetvicht des Menschen. Eine Sindii'. lionn, 1880. (*) Waitz, Anthrnpohffie, III, lOl-lOi.

00 LIVUK I. — LA FONCTION.

elle participe de mille manières à la vie des hommes ('), à la Nouvelle-Zélande, à Samoa. De môme on voit très souvent les femmes accompagner les hommes à la guerre, les exciter au combat et même y prendre une part très active. A Cuba, au Dahomey, elles sont aussi guerrières que les hommes et se battent à côté d'eux (-). Un des attributs aujourd'hui distinctifs de la femme, la douceur, ne parait pas lui avoir appartenu primitivement. Déjà dans certaines espèces animales la femelle se fait plutôt remarquer par le caractère contraire.

Or, chez ces mêmes peuples le mariage est dans un état tout à f.iit rudimentaire. Il est même très vraisemblable, sinon absolument démontré, qu'il y a eu une époque dans l'histoire de la famille où il n'y avait pas de mariage; les rapports sexuels se nouaient et se dénouaient à volonté sans qu'aucune obligation juridique liât les conjoints. En tout cas, nous connaissons un type familial qui est relativement proche de nous et où le mariage n'est encore qu'à l'état de germe indistinct: c'est la famille maternelle {^). Les relations de la mère avec ses enfants y sont très définies, mais celles des deux époux sont très lâches. Elles peuvent cesser dès que les parties le veulent, ou bien encore ne se contractent que pour un temps limité ('^). La fidélité conjugale n'y est pas encore exigée. Le mariage, ou ce qu'on appelle ainsi, consiste uniquement dans des obligations d'étendue restreinte et le plus souvent de courte durée, qui lient le mari aux parents de la femme; il se réduit donc à peu de chose. Or, dans une société donnée, l'ensemble de ces règles juridiques qui constituent le mariage ne fait que symboliser l'état de la solidarité conjugale. Si celle-ci est très forte, les liens qui unissent les époux sont nombreux et complexes et, par "conséquent, la réglementation O Spencer, Soclolocjic, iv. fr., 111,;W1.

(2) L'.i l'ainillc inateniclle a cerlaincineiit existé chez les Germains. — V. Dargun, Matlerecitt uiid Rauhelie im Germatmehen Recitti'. I5i-eslau, ■\S^'3.

(») V. notamment Siiiitli,;V((/'C(.(/;7e and Kinsliiji in Earhj Arahia. Camchai'IUîi: i. — \.\ mkhioiit. Cl matrimoniale qui a pour objet de les définir e4 elle-même très développée. Si au contraire la société conjugale manque de cohésion, si les rapporls de l'homme et de la femme sont instables et intermittents, ils ne peuvent pas prendre une forme bien déterminée et par conséquent le mariage se réduit à un petit nombre de règles sans rigueur et sans précision. L'état du mariage dans les sociétés où les deux sexes ne sont que faiblement ditTérenciés témoigne donc que la solidarité conjugale y est elle-même très faible.

Au contraire, à mesure qu'on avance vers les temps modernes, on voit le mariage se développer. Le réseau de liens qu'il crée s'étend de plus' en plus; les obligations qu'il sanctionne se multiplient. Les conditions dans lesquelles il peut être conclu, celles auxquelles il peut être dissous se délimitent avec une précision croissante ainsi que les effets de cette dissolution. Le devoir de fidélité s'organise; d'abord imposé à la femme seule, il devient plus tard réciproque. Quand la dot apparaît, des régies très complexes viennent fixer les droits respectifs de chaque époux sur sa propre fortune et sur celle de l'autre. Il suffit d'ailleurs de jeter un coup d'œil sur nos Codes pour voir quelle place importante y occupe le mariage. L'union des deux époux a cessé d'être éphémère; ce n'est plus un contact extérieur, passager et partiel, mais une association intime, durable, souvenl même indissoluble de deux existences tout entières.

Or il est certain que dans le môme temps le travail sexuel s'est de plus en plus divisé. Limité d'abord aux seules fonctions sexuelles, il s'est peu à peu étendu à bien d'autres. Il y a longtemps que la femme s'est retirée de la guerre et des affaires publiques et que sa vie s'est concentrée tout entière dans l'intérieur de la famille. Depuis, son rôle n'a fait que se spécialiser davantage. Aujourd'hui, chez les peuples cultivés, la femme mène une existence tout à fait différente de celle de l'homme. On, dirai que les deux grandes fonctions de la vie psychique se sont comme dissociées, que l'un des sexes a accaparé les fondions affectives et Tantre les fonctions intellectuelles. A voir dans certaines classes les femmes s'occuper d'art et de littérature comme les hommes, on pourrait croire, il est vrai, que les occupations des deux sexes tendent à redevenir homogènes. Mais, même dans cette sphère d'action, la femme appor;e sa nature propre, et son rôle reste très spécial, très différent de celui de rhomme. De plus, si l'art et les lettres commencent à devenir choses féminines, Taulresexe semble les délaisser pour se donner plus spécialement à la science. Il pourrait donc très bien se faire que ce retour apparent à rhomogénéité primitive ne fût autre chose que le commencement d'une ditlerenciation nouvelle.

D'ailleurs, ces différences fonctionnelles sont rendues malériellement sensibles par les différences morphologiques qu'elles ont déterminées. Non seulement la taille, le poids, les formes générales sont très dissemblables chez l'homme et chez la femme, mais le D'" Lebon a démontré, nous l'avons vu, qu'avec le progrès de la civilisation le cerveau des deux sexes se différencie de plus en plus. Suivant cet observateur, cet écart progressif serait dû à la fois au développement considérable des crânes masculins et à un stationnement ou même à une régression des crânes féminins. « Alors, dit-il, que la moyenne des crânes parisiens masculins les range parmi les plus gros crânes connus, la moyenne des crânes parisiens féminins les range parmi les plus petits crânes observés, bien au-dessous du crâne des Chinoises et à peine au-dessus du crâne des femmes de la Nouvelle-Calédonie ('). » ■ Dans tous ces exemples, le plus remarquable elfel de la division du travail n"est pas qu'elle augmente le rendement des fonctions divisées, mais qu'elle les rend solidaires. Son rôle dans tous ces cas n'est pas simplement d'embellir ou d'améliorer des sociétés existantes, mais de rendre possibles des sociétés qui sans elle CHAI'ITIiK I. — LA MÉTIIOUE. Oo n'existeraient pas. Faites régresser au delà duii certain point la division du travail sexuel, et la société conjugale s'évanouit pour ne laisser subsister que des relations sexuelles éminemment éphémères; si même les sexes ne s'étaient pas séparés du tout, toute une forme de la vie sociale ne serait pas née. Il est possible que l'utilité économique de la division du travail soit pour quelque chose dans ce résultat, mais, en tout cas, il dépasse infiniment la sphère des intérêts purement économiques; car il consiste dans l'établissement d'un ordre social et moral sui generis. Des individus sont liés les uns aux autres qui sans cela seraient indépendants; au lieu de se développer séparément, ils concertent leurs efforts; ils sont solidaires et d'une solidarité qui n'agit pas seulement dans les courts instants où les services s'échangent, mais ■qui s'étend bien au delà. La solidai'ité conjugale, par exemple, telle qu'elle existe aujourd'hui chez les peuples les plus cultivés, ne fait-elle pas sentir son action à chaque moment et dans tous les détails de la vie? D'autre part, ces sociétés que crée la division du travail ne peuvent manquer d'en porter la marque. Puisqu'elles ont cetle origine spéciale, elles ne peuvent pas ressembler à celles que détermine l'attrait du semblable pour le semblable; elles doivent être constituées d'une autre manière, reposer sur d'autres bases, faire appel à d'autres sentiments.

Si l'on a souvent fait consister dans le seul échange les relations sociales auxquelles donne naissance la division du travail, c'est pour avoir méconnu ce que l'échange implique et ce qui en résulte. Il suppose que deux êtres dépendent mutuellement Tun de l'autre parce qu'ils sont l'un et l'autre incomplets, et il ne fait que traduire au dehors cette mutuelle dépendance. Il n'est donc que l'expression superficielle d'un état interne et plus profond. Précisément parce que cet état est constant, il suscite tout un mécanisme d'images qui fonctionne avec une continuité que n'a pas l'échange. L'image de celui qui nous complète devient en nous-même inséparable de la nôtre, non seulement parce qu'elle y est fréquemment associée,, mais surtout parce qu'elle en est le complément naturel: elle devient donc partie intégrante et permanente de notre conscience, à tel point que nous ne pouvons plus nous en passer et que nous recherchons tout ce qui en peut accroître Ténergie. C'est pourquoi nous aimons la société de celui qu'elle représente, parce que la présence de l'objet qu'elle exprime, en la faisant passer à l'état de perception actuelle, lui donne plus de relief. Au contraire, nous souffrons de toutes les circonstances qui, comme l'éloignement ou la mort, peuvent avoir pour effet d'en empêcher le retour ou d'en diminuer la vivacité.

Si courte que soit cette analyse, elle suffît à montrer que ce mécanisme n'est pas identique à celui qui sert de base aux sentiments de sympathie dont la ressemblance est la source. Sans doute il ne peut jamais y avoir de solidarité entre autrui et nous que si l'image d'autrui s'unit à la nôtre. Mais quand l'union résulte de la ressemblance des deux images, elle consiste dans une agglutination. Les deux représentations deviennent solidaires parce qu'étant indistinctes totalement ou en partie elles se confondent et n'en font plus qu'une, et elles ne.sont solidaires que dans la mesai'e où elles se confondent. Au contraire, dans le ca.s de la division du travail, elles sont en dehors l'une de l'autre et elles ne sont liées que parce qu'elles sont distinctes. Les sentiments ne sauraient donc être les mêmes dans les deux cas ni les relations sociales qui en dérivent.