mes amis, parce que je voudrais les voir se corriger de leurs défauts; mais vous avez trop d'amour*-propre pour convenir des vôtres, et voils appelez la franchisé de la brutalité. Ensuite, si je vous les signale, vos absurdes défauts, c'est que d'autres Jjeuvéût s'en apercevoir également et que je ne veux pas être ridiculisé dans la personne de mon associé. Il est encore temps de vous en défaire} ils n'ont pas pris racine en vous, car, àtt fond. Vous êtes moins sot que vo§ grandes et puissantes cousines du faubourg Saint-Germain auraient voulu vous voir.
La moitié du monde rit de l'autre moitié i- cet adage est vrai j mais, comme chacun de nous a ses travers, personne ne peut avoir le droit de s'offenser de èeux d? autrui^ et là franchisé, pour produire^ bons eflfets, ne doit avoir ni aigreur* nk^iofence. M* David devait nécessairement se sentir blessé d'une franchise qui s'exprimait avec cette virulence. M> Chabrié avait plus l'air de vduïdir ïfc braver que de chercher à vie eorriger de Sa vanité en lui en montrant le ridicule.
QtiàÉtaa résultât des discussions, le pauvre David, malgré son itfi|iërttii?bâbb àplomb, ayant à lutter contre ces deux marins, était toujours U8 battu. Chabrié, par ses fougueuses sorties, Briet, par Pâcre vérité de ses observations, terrassaient M. de la Cabusière, et triomphaient de ses mots à effet, de son latin et de tout l'appareil de ses phrases pédantes ou sophistiques r Quand il se voyait dans une position désespérée, il changeait, avec ùnè admirable dextérité, le cours des idées de ses deux interlocuteurs: Il amenait Briet sur ses voyages et Chabrié sur Lorient. Briet était le seul qui pût parler de la Chine j il avait séjourné quelque temps dans cet immense empire, et comme personne autre à bord n'y était allé, il n'avait pas de contradicteurs; on l'écoutait, et l'irritation se calmait; La conversation sûr Lorient était plus orageuse. M. Chabrié avait le défaut d'être xtn homme de localité. Sa vie de voyages n'avait en rien diminué son amour exclusif pour sa ville natale; à sesi yeux, rien n'était bon et bien qu'à Lorient; il citait son Lorient à tout propos. J ~ Vous allez nous prouver y disait 3VL David, que lorient vaut mieux que Paris, n'est-ce pas?
— Oui, je vous le prouverai! D'abord on y mange mieux / ensuite les femmes y sont plus jolies^ elles dansent avec plus de grâce; enfin ce n'est qu'à Lorient que je chante réellement bien, parce que là, seulement, on sait m'accom-, pagner avec méthode.
r— Pauvre bon-homme, êtes- vous farce avec votre Lorient!
— Et votre Paris! il est propre! un coquin de pays où l'on ne met pas de sel dans le pain, ni d'épices dans les sauces; ou tous les hommes se traitent d'amis à la première visite, et où les femmes ne connaissent d'autre amour que celui des modes et des spectacles!
—-• Pour cela, je vous l'accorde; mais, à part le sel et les épices dont votre cuisine de Lorient est empoisonnée, quelles sont donc les grandes différences dans les mœurs? Je ne pense pas qu on y trouve plus de femmes aimantes et d'amis sincères qu'à Paris! 1 — David, si vous connaissiez la société de Lorient, vous ne parleriez pas ainsi; — Eh,. mon ami, j'y suis resté vingt jours, et ce temps m'a suffi pour connaître la manière d'être; de votre ville. Vos femmes m'ont paru moins légères que les Parisiennes; en revanche, elles sont froides^ égoïstes, maniérées à l'excès et sains grâce, quoique vous vouliez en voir dans leur danse. Quant aux hommes, ils m'ont paru très, brusques, ce qu^on appelle mauvais coucheurs, et pas plus francs que les Parisiens* Ces discussions sur Lorient et Paris étaient interminables entre M, Chabrié et son ami, M* Briet y restait indifférent; il n'aimait pas le séjour des petites villes et son projet était de se retirer à la campagne. Quant à moi, je me mêlais rarement aux conversations générales: ma position m'obligeait à une réserve de tous les ins-* tants et je ne me doutais guère, en partant, de la tâche pénible que je m'imposais en prenant le titre de demoiselle. En effet, il me fallait oublier tout mon passé, mes huit ans de mariage, l'existence de mes enfants, enfin le rôle de dame qui est tout à fait différent de celui de demoiselle, Ayant une extrême franchise, beaucoup de naïveté; souvent entraînée, par la chaleur de l'imagination, dans une conversation animée; parlant alors avec une telle vitesse, que je laisse échapper ma pensée à mesure qu'elle naît et n'en vois le sens complet qu'après l'avoir exprimée, je redoutais* cette vivacité de mon organisation et n'osais parier. Je craignais qu'oubliant ma position je ne parlasse, par mégarde, de ma fiUe; qu'amenée par les écarts imprévus de conversations dans lesquelles tous les sujets étaient agités, je vinsse à ne plus contenir mon indignation contre les lois qui, en France, régissent le mariage. J appréhendais enfin de me trahir; cette crainte me mettait dans des transes perpétuelles, me faisait comprimer l'élan de ma pensée f me tenait silencieuse, et je ne répondais que brièvement aux interpellations.
Mon tempérament sanguin augmentait l'embarras de ma situation, et j'ai Souvent regretté que notre volonté ne pût s'exercer sur l'ouïe comme sur la voix. A la moindre parole, à l'inflexion qui lui était donnée, à un regard même, je rougissais a un tel point, que j'attirais l'attention de tous ces messieurs. J'étais au supplice, je craignais que ma pensée intime ne se fût dévoilée ou ne fût mal interprétée. M. Chabrié, seul, comprenait parfois ces rougeura subites: il faisait tout ce qu'il pouvait pour me les éviter; mais la malice et les taquineries de M, David, la famcMàê sàra frein de M. Briet, les questions un peu indiscrètes de Mv Miota, tout cela me torturait de la manière la plus pénible.
Je viens cPexposer la vie que nous passions sm le Mexicain; cette vie de bord, ordinairement d'Une éi fatigante monotonie, était variée par la divelrsîté de nos caractères, de iios positions sociales, et par nos efforts pour en supporter l'ennui. Nous célébrions le dimanche en mangeant, à dîner, de la pâtisserie, des conserves de fruits; en buvant du Champagne ou du Bordeaux. A l'issue de ce dîner, M. Chabrié chantait sqitdes morceaux d'opéra ou des romances. Ces messieurs étaient remplis d'attention, et me faisaient de fréquentes lectures. Quand M. Miota se portait bien, il venait lire dans ma cabane les auteurs de l'école à laquelle il appartenait, Voir taire, Byron: M. David me lisait le Voyage du Jeune Anacharsis y Chateaubriand ou les fables de La Fontaine: M. Chabrié et moi nous lisions Lamartine, Victor Hugo, Wal ter Sçott et surtout bernardin de Saint-Pierre, En partant de Pordeau^ pn £yait dit: dans, quatre-vingts ou quatre-vingt-^ix jours nous.
Valparaiso, et cependant M. Briet écrivait sur le journal du bord: « Le cent vingtième jour, m mauvaise route • y alors le découragement commença à se mettre parmi nous.; on craignit de manquer d'eau; tout le monde fut mis à la ration: un petit cadenas ferma le tonneau en consommation, afin qu'on ne pût y puiser qu'en présence de l'officier de quart, Cela fit naître de continuelles disputes: les matelots volaient de l'eau quand ils le pouvaient; le cuisinier buvait celle qu'on lui donnait pour la cuisine, et nous servait la soupe tellement épaisse, qu'on ne pouvait la manger. Don José perdait sa philosophie à mesure que les petits cigaritos diminuaient. M. Miota n'avait plus rien à lire; son impatience et son ennui étaient au comble. Chacun, en un mot, souffrait de la douleur qui lui était la plus sensible. Le vrai matelot, Leborgne, ne cessait de répéter que, tant qu'il resterait un cochon à bord, on aurait des vents contraires.
MM. Chabrié et Briet étaient, comme marins, horriblement fatigués de la longueur du voyage; mais la peine morale qu'ils en éprou-^ vaient surpassait de beaucoup toute fatigue. JLes trois associés ne pouvaient raisonnablement espérer que les deux navires destinés pour le même port, en compagnie desquels nous avions quitté la rivière de Bordeaux, eussent été contrariés dans leur voyage, comme nous l'avions été. Ils concevaient lies pliis vives inquiétudes pour la vente de leurs marchandises, par la certitude de n'arriver à Valparaiso qu'après que les deux concurrents auraient gorgé les magasins du pays de marchandises semblables a celles dont le Mexicain était chargé. Hommes d'honneur et prévoyant le mauvais succès de leur voyage/ là crainte de ne pouvoir remplir lés engagements qu'ils avaient contractés les torturait. Leur anxiété dura jusqu'à notre arrivée: des négociants peuvent seuls se faire une juste idée du tourment qu'ils éprouvèrent. M. David jurait contre le vent et se désespérait: M* Briëtitte disait à^ec tristesse: « Je ne conçois pas comment j'ai pu m'exposer encore aux chances hasardeuses de la mer, moi qui ai si peu d'ambition; mais, de retour en France, je ne retrouvai plus un seul âmi, j# n'avais auprès de moi pefsonue qui me fit cette question: « Pourquoi repartez-vous? » et par défaut de plan arrêté, par désœuvrement, par habitude, comme cela arrive âtfjt marins, je m'embarquai. » M. Ghabrié, seul des trois associés, supportait avec courage le malheur dont il était menacé. Il mettait les choses au pis, payait les fabricants avec tout ce qu'il possédait, et, s'il n'avait pas assez y comptait, pour ache^ ver de se libérer, sur son activité^ qui était info-* tigable, sur sa profession de marinreissi connaissance des affaires comûi^eiale^ ^ Je me désespérais à la pensée que tnêii *aiïii, si malheureux jusqu'alors dans ses entreprise* et ses affections, pouvait encore être ruiné par les résultats de ce voyage* À chaque moment je demandais de quel côté soufflait le vent, et la réponse du matelot, l'expression de M. Briet ou celle de M. David me pénétraient de la plus vive douleur.
Je pus me convaincre, dans cette circonstance, jusqu'à quel degré M. Chabrié portait la délicatesse de ses sentiments. J'ai dit comment j'avais accepté son amour, autant pour rie pas le désespérer que pour m assurer sa puissante protection. Depuis ce moment il faisait sans cesse des projets brillants d? espérance, persuadé qu'il était de trouver le bonheur <ïans notre union. J'écoutais d'abord ces plans de félicité sans songer à entrer dans leur réalisation} puis, graduellement, son amour me pénétra d'une telle admiration, que je me fis à l'idée de l'épouser/ en restant avec lui en Californie. J'entends des gens confortablement établis dans leur ménage /» où ils vivent heureux et honorés, se récrier sur les conséquences de la bigamie, et appeler te mépris et^St^liS^tfe----*!!^ 't^iMli^dii - qiii^efi rend eoupable. Mais qui fait lé crime, si ce n'est l'absurde loi qui établit Findissolubilité du màfiaîge? Sommes-nous donc tous semblables dans nos affections, nos penchants, lorsque nos personnes sont si diverses, pour que les promesses du cœur, volontaires ou forcées, soient assimilées anx contrats qui ont la propriété pour objet? Dieu, qui a mis dans le sein de ses créatures des sympathies et des antipathies, en a-t-il condamné aucune à l'esclavage ou à la stérilité? L'esclave fugitif est4l criminel à ses yeux? le devient-il lorsqu'il suit les impressions de son cçeuty la loi de la création?* L'affection que je ressentais pour M« Chahrié n'était pas de l'amour passionné comme j'en avais éprouvé avant de le connaître $ mais c'était un sentiment d'admiration et de reconnaissance» Une fois sa femme, je l'aurais aimé davantage, et je sentais que si, avec lui, je ne rencontrais pas ce suprême bonheur dont* plus jeune* j'avais rêvé la chimère » je trouverais au moins ce repos, ce calme auxquels j'aspiraijs, ççtte affection vraie et sûre qu'on apprécie si haut après les déchirantes déceptions d'une vie orageuse. Nous mettions M. David dans nos projets: il aimait M* Chabrié* et celuirci s'était tellement habitué au caractère original et amusant de son a jni,, qui! lui était devenu nécessaires M, David irç'aimait beaucoup, et v spU qpjl s$ doutât des intentions secrètes de M. Chabrié, soit qu'il cherchât à les pressentir, il lui répétait souvent: — C'est une bien bonne personne que mademoiselle Flora! si noua pouvions la décider à résider au centre Amérique, nous serions bien heureux. Je ne sais d'où lui viennent ses préventions contre le mariage, mais eUe vorçs aime beaucoup, et je pense qua la fin elle se décidera peut-être à vous épouser. Quant à moi, qui ai juré haine au mariage, je resterais avec vous, et vous aiderais à bercer les marmots, que j'aime à la folie jusqu'à l'are de sept ou huit ans.
Dé mon côté > je m'habituais aufcsi à M. David: il était complaisant pour moi, avait de l'instruction, et sa société, dans mon intérieur ne m'aurait pas déplu. Il ne tenait pas du tout à revenir en Europe, il aimait, au contraire, de préférence le climat de l'Amérique, et s'il avait pu y vivre avec des personnes de son goût, il s'y serait fixé avec joie. Telles étaient les dispositions dans lesquelles je me trouvai à la fin du voyage.
Un soir, je crois que c'était le cent vingt-huitième jour, M. Chabrié me dit: — Ma chère Flora, consolez-moi v car je souffre beaucoup de voir David se désespérer comme il le fait; Briet est malade, et je me reproche de l'avoir engagé dans cette spéculation.
— Que faire, mon pauvre ami? il n'est pas en notre po >ir de changer le vent. Le Charles- Adolphe et le Flétès sont probablement arrivés depuis longtemps à Valparaiso. C'est un voyage perdu j mais, mon ami, je vous reste.
— Oh! excellente amie, je ne déplore ce voyage que pour David et Briet! Il est dans ma vie 1ère de félicité j c'est dans ce voyage que le bonheur a commencé à poindre pour moi.
— Cher ami, jusqu'ici, dans nos projets d'u* nion, ni l'un ni l'autre n'avons songé aux avantages de fortune que nous y pourrions trouver. Permettez-moi, pour la première fois, de vous en dire deux mots. Vous savez que je me rends dans ma famille, avec l'espoir de recueillir, sinon en totalité, du moins en partie, l'héritage de mon père. Si j'obtenais le tout, j'auîais un million; mais comme mon titre d'enfant légitime pourra m être contesté, je ne compte pas sur le million; espéyons seulement que, comme enfant naturel, je recevrai le cinquième de cette somme, et, de plus, lé présent que pourra me foire ma grand'mère j eh bien! mon cher ami, tout ce que je possède est à vous. Avec cette somme, vous pourrez payer vos factures et fournir encore à David les moyens de recommencer sur nouveaux frais.
.1 — Je vous reconnais bien à cette générosité; mais, chère Flora, je vais vous faire connaître le fond de mon cœur: cette fortune que vous espérez, dont vous êtes si digne de jouir, moi je la redoute: je frémis à l'idée qu'elle peut vous échoir.
— Eh! pourquoi donc? bon ami!
— Chérie! je vous le répète, vous ne connaissez pas la turpitude des hommes, leur noire méchanceté et les absurdes préjugés qui gouvernent le monde.
— Mais, Chabrié, je ne comprends pas...-^Écoutez, Flora, vous êtes maintenant sans fortune | si je vous épouse, on dira bien dans le monde que j'ai fait une sottise, un coup de tête i; mais ceux dont l'ame est noble et généreuse, m'approuvait > diront: il a bien fait d'épouser la femme qi*il aime; si, au contraire, je me marie avec vous lorsque vous serez devenue riche, oh! alors tous répandront à Verni que l'intérêt seul m'a? guidé, que je n'ai pas balancé a passer paivdessiis l'honni le monde comprend aussi les absurdes préjugés dont il est imbu, Flora, cette pensée me fait mal; plus nous approchons de Valparaiso, plus je sens qu elle brûle mon cerveau.
— Ah! Chabrié, cela est horrible! comme vous, je recule épouvantée devant les suites que pourrait avoir notre union; dans mon ignorance je n'y avais pas songé.
Jè cachai ma tête dans mes mains, effrayée des conséquences de mon mensonge!...
— Mon amie, reprit M. Chabrié, ne vous laissez pas aller ainsi au chagrin. Sans doute notre position est fâcheuse f car, pec mon caractère, je sens qu'une fois vôtre mari, le premier faquin (et il n'en manque pas en Amérique) qui se permettrait sur vous un mot ou un sourire équivoque aurait ma vie ou moi la sienne. Mais, chère amie, ne pensons point à des malheurs de ce genre avant qu'ils ne nous frappent. D'ailleurs, peut-être n-aurez-vous pas une piastre de toute cette grande fortune. Mon Dieu, je le souhaite de tout mon cœur!
J'étais restée anéantie. Paria dans mon pays t j'avais crii qu'en mettant entre la France et moi rimmensité des mers je pourrais recouvrer une ombre de liberté. Impossible! dans le Nouveau- Monde, j'étais encore Paria comme dans l'autre.
> Dès ce moment je renonçai au projet de tranquillité et de douces joies que l'amour de M. Chabrié m'avait fait concevoir. Si l'effroi que mon isolement me causait, si le besoin de protection m'avaient fait accepter cet amour, je ne pouvais plus, arrivée à terre, compromettre- la fortune, îe bonheur, et même la vie de l'homme d'honneur auquel je devais la plus sincère reconnaissance pour les cinq mois de dévouement qu'il m'avait témoigné.
Enfin le cent trente-troisième jour de notre navigation, nous découvrîmes M Pierre-Blanche, et, six heures après, nous jetâmes l'ancre dans la rade de Valparaiso.
ï IV.
Le nombre considérable de bâtiments motullés dans la baie de Valparaiso présente immédiatement l'idée de la grande importance du commerce de ce port. Le jour de notre arrivée, il y entra douze navires étrangers; cette circonstance n'était pas de nature à ranimer les espérances commerciales de ces messieurs. Gomme ils sont très connus dans ces parages, à peine eûmes-nous jelé l'ancre, qu'ils furent salués par beaucoup de monde.
Aussitôt qu'on sut Feutrée en rade du Mexi~ cain^ les Français se portèrent sur * le quai pour y attendre notre débarquement. Les deux navires partis eia même temps que nous de Bordeaux, arrivés à Val paraiso depuis plus d'un mois, avaient repris la mer pour faire leur tournée sur la cote. Les deux capitaines, dans leur bavardage en ville, avaient cru devoir annoncer ma prochaine arrivée, et ne voulant pas dire les véritables raisons qui s'étaient opposées à ce que je partisse avec eux, ils avancèrent impudemment que j'avais donné la préférence à M. Ghabrié, à cause des jolis garçons qui se trouvaient à son bord, et que l'attrait de cette aimable société m'avait fait passer par dessus les inconvénients d'un petit navire tel que le Mexicain. Les. aimables Français de Valparaiso s'attendaient donc à voir débarquer une très jolie demoiselle, car les deux méchants capitaines, pour -compléter leur v^ dépeinte avec de malveillantes insinuations. Ils s'attendaient aussi que les beaux jeunçs gens du Mexicain se battraient en duel dès le lendemain, ce qui les aurait beaucoup amusés.
Ils étaient tous réunis sur le mole quand nous mîmes pied à terre. Je fus Surprise de l'aspect du quai. Je me crus dans utie ville française: tous les hommes que je rencontrais parlaient français; ils étaient mis à là dernière mode. Je remarquai que j'étais le point de mire de tout ce monde, sans qu'alors je pusse comprendre pourquoi. M. David me conduisit chez madame Aubrit, Française tenant une maison garnie à Valparaiso. Il ne j ugea pas convenable d'y laisser M. Miota, et le mena dans un autre hôtel tenu également par une Française. La maison de ma - dame Aubrit est sur le bord de la mer; ma croisée donnait sîjr la plage, la chambre était très bien meublée, mi-partie à la française et à l'anglaise.
Descendant à terre après cent trente-trois jours de navigation, je ne savais plus marcher: j'allais dândinatit au roulis; tout tournait autour de moi, et mes pieds étaient si sensibles, que je sentais à îâ plante d'assez vives douleurs lorsque j étais debout.
Le soir, M. Miota vint me voir: je le priai de chercher à apprendre par la ville des nouvelles d'Aréquipa, de mon oncle Pio, et surtout desavoir si ma grand'mère vivait toujours.
La nuit, je ne pus dormir. Un pressentiment confus, une voix mystérieuse me disait qu'un nouveau malheur allait peser sur ma tête. À toutes les grandes crises de ma vie j'ai eu de semblables pressentiments. Je crois que, lorsque nous sommes réservés à de grandes peines, la Providence nous y prépare par de secrets avertissements auxquels nous serions plus attentifs si nous n'étions constamment séduits par notre vaine raison, qui nous trompe sans cesse et nous entraîne toujours. Après avoir fait mille suppositions, je mis tout au pis; je me représentai raa bonne-maman morte, mon oncle me repoussant, et moi, seule, à quatre mille lieues de mon pays, sans appui, sans fortune, sans nulle espérance* Cette situation avait quelque chose de tellement effroyable, que son horreur même releva mon courage, me donna la conscience de moi-même, et j'attendis l'événement ayeç rési- ■ Le lendemain, M. Miota revint me voir vers jiïidi. Aussitôt qu'il parut, je lusjur s*ïs traits q^'il avait une sinistre npuvelle à me donner. Ma gçand'mère est morte!. prendre des ménagements pour me l'annoncer; mais le coup était porté: elle était morte le jour même de mon départ de Bordeaux. Oh! j avoue qu'un moment je sentis mes forces chanceler. Cette mort m'enlevait mon seul refuge, ma seule protection, ma dernière espérance. M. Miota se retira, sentant bien que, dans de pareils moments, on a besoin de solitude; cependant il me dit en me quittant: — Je vais aller dire à M. Chabrié qu'il vienne vous trouver. — Ce bon jeune homme ne savait pas que, pour moi, Chabrié aussi était mort!...il existe des douleurs tellement au dessus de celles auxquelles on est communément exposé, dont les rudes étreintes sont si brûlantes* pénètrent si profondément, qu'aucune langue n'a de mots pour les peindre. De cette nature furent celles que je ressentis à là nouvelle de cette mort qui anéantissait toutes mes espérances. Je ne versai pas une seule larme. Les yeux secs, brûlants, enfoncés dans leurs orbites, les veinèà du cou et du front tendues, les mains froidfesét crispées, je restai plus de deux heures danè la même attitude, regardant la mer, qui me paraissait un horrible tablëàii sur lequel mon histoire était retracée en caractères de feu. On viftt me servir à dîner, et je mangeai!...tant, dans cette crise d'une douleur inextinguible, mon ame s'était entièrement séparée de mon corps* Deux êtres habitaient en moi, un pour la vie physique, répondant aux questions qu'on lui adressait, voyant les objets qui l'entouraient; et l'autre entièrement spirituel, vivant de sa vie de visions, de souvenirs, de pressentiments. Le soir, M. Chabrié entra dans ma chambre, vint s'asseoir auprès de moi, mé prit la main, qu'il serra affectueusement dans la sienne, et pleura. H était de ces heureuses natures, dont la douleur s'écoule avec les larmes.
— Mon Dieu, me dit-il après un long silence, chère amie! que pourràis-je vous dire pour vous consoler? Je siiis atterré! Depuis ce matin, je n'ai pu réunir deux idées, Je n? ai pas osé venir, ma pauvre Flora: votre douleur est là, mvmùn vieux cœur, comme une ancre qui s'enfonçe dans la vase par son propre poids. Que devenir!...Au nom de mon amour, dites-moi <fué je peux faire* o *; r*>* - Je regardai la mer avec un mouvement d'é* garément; j'aurais voulu que Chabrié pré-* : — | Me; ramener!*.. Et dans qiiel pays?.., — Ghère Florà > qu'avez-vous? Mbn Dfeu, pris cette mort, qu'en vérité je ne sais plus où retrouver ma raison. i Chabrié était dans une agita tion comme jamais je ne l'avais vu: il marchait à grands pas dans la chambre, s'arrêtait à la fenêtre, revenait auprès <Jë moi, me couvrait avec mon châle, réchauffait ines mains glacées, me parlait de notre mariage, de sa joie, des arrangements qu'il allait prendre pour presser nôtre union, me consultait sur ses affaires, me priait de décider moimême ce que je voudrais. Chabrié était heureux, et, à l'image de son bonheur, je sentais mille serpents me percer le cœur, Il se retira. Je mejëtai sur mon, lit; mon corps était brisé par la fatigue; mon corps dormit et mon ame continua à rester fyrMBëm Les personnes qui ont eu dépareilles nuiïs peuvent dire avoir vécu des siècles \ da ns des môndes différents,. L'ame, sç dégageant de son enveloppe, s'élance,; avide dé connaître^ dartë 1 'immensité de la pensée, couit^votei/ j^mmerla comète^ trav^gj<iç& cet, astre lumineux y. absorbe des flots de clarté? qu'elle réfléchit dans sa course fùrdes hêtres qui^ lui sont chers. Affranchie du corps e| de Ses exigences, lame suit, sans que rien ne l'arrête, lés pris cette mort, qu'en vérité je ne sais plus où retrouver ma raison. j Chabrié était dans une agitation comme jamais je ne l'avais vu •: il marchait à grands pas dans la. chambre > sfarrêtait à la fenêtre, vë venait auprès de moi, me couvrait avec mon châle, réchauffait mes mains glacées, me parlait de notre mariage, de sa joie, des arrangements qu'il allait prendre pour presser nôtre union, me consultait sur ses affairés, me priait de décider moimême ce que je voudrais. Chabrié était heureux, et, à l'image de son bonheur, je sentais mille serpents me percer le cœur.
Il se retira. Je mejêtai sur mon lit; mon corps était brisé par la fatigue f mon corps dormit et mon ame continua à rester évèillée. Les personnes qui ont eu de pareilles nuits peuvent dire avoir vécu des siècles dans des; môndes différents,. L'ame, se ^gageant de son enveloppe, s'élance, i avide dé connaître^ dans l'immensité de la pensée, courte vote/ CQUi traverse des ïnj^iç^ cet, a$tre lumineux,: absorbe djè^#ert^ de t claSrié? qu'elle réfléchit dans sa courseif utiles êtres qui^ lui sont chers. Affranchie du corps e| de ses exigences, lîame suit, sans que rien ne l'arrête, les impulsions de Dieu, principe d'amour dont elle émane, et, dans sa liberté, a la conscience d'ellemême el le pressentiment de sa destinée.
Deux jours après notre arrivée à Valparaiso, le beau trois-mâts YÉlisabeth mit à la voile pour France, En voyant les apprêts de son départ, j'eus un vif désir de repartir sur ce navire, tant j'étais pénétrée de l'accueil que mon oncle me ferait. La crainte d'affliger Chabrié m'empêcha de céder à ce désir. Cette démarche m'eût fait passer pour folle aux yèux du monde; mais ce n'est pas cette considération qui m'arrêta* Déjà, à cette époque, j avais coutume de suivre la voix de ma conscience: les affections de mon cœur pouvaient m'en détourner et non les raisonnements du monde.
2 M. David vint me voir: il me parut réellement péiné dû malheur qui m'était arrivé; il me parla d'abord avec bonté, mit ensuite en usage sa philosophie; puis, changeant le ëèttrs de la conversation, il me dit: Savez -vous, chère demoiselle, qu'ici on parle beaucoup de vous depuis votre arrivée? Et à quel propos?
Ah! parce que voiis êteë la nièce de don Pio d Tristan, très connu à Val[>araiso par le long séjour qu'il y a fait lors de son exil, parce que vous êtes Française et qûe ces deux capitaines ont dit que vous étiez une beauté, une divinité, et enfin parcë qu'on est surpris qu'étant restés huit à vivre cinq mois avec vous; nous ne nous soyons pas tous les huit battus en arrivant, comme cela a lieu fréquemment quand ii y a une femme à bord: aussi sommes-nous assaillis de questions sur votre compte, et tous brûlent du désir de vous voir.
h- Ah ï monsieur, je commence à sentir la vérité de vos opinions: les hommes sont bien méchants. u w Chère demoiselle, vous n'avez encore rien vu, et si vous vous laissez aller à vottfé sènsibfclilé, vous aurez beaucoup à souffrir dans ce pays. Il faut cuirasser vôtre cofcur, comme nos anciens chevaliers cuirassaient leur poitrine. Surtout cachez vos impressions; qu'ils ne s'al^rçoivfefit pas du mal qd'ils vduS feront; car, s'ils; s'en apercevaient, tout serait perdu. Ils sont si lâches qtie, dès qu'ils voieiit tom^ ber un héBâmC j ilà èe jettent su* lœ pour l? à# — Avez- vous entendu parler de mon oncle? Je ne vous répéterai pas tout cë qifôii'dit de lui; cela vous ferait de la peine, et inutilement. Attendez, pour en juger, de le connaître par vous-même. Ici ce qu'il y a de curieux h observer, c'est la population française; figurezvous qu'il y a à Valparaiso près dé deux cents Français.
— Ce chiffre est énorme. Que font-ils donç pour vivre?
Ils font le commerce avec le Pérou et le centre Amérique, Quel genre d'amusements rencontrent-ils dans ce pays?
Les riches entretiennent des femmes, jouent gros jeu et montent à cheval; ceux qui ne le sont pas fument le cigare, font les yeux doux aux jeunes filles qui passent sur les quais, et ont la ressource des cancans.
^— Comment! au Chili aussi on fait des canm/w/ et sur quoi?...i — Sur toutes choses, partout où il y a deux Français, les sujets ne Sauraient manquer, Cha^ que navire qui arrive leur fournit un thème nouveau, Bans ce moment, Je Mexicain et vous particulièrement, captivez toute leur at^- tention. <..;.* v/aMi j>i->si-i«j3.:-a;>M<-:;i-iy ■■■■■ En efifet, notre séjour à Valparaisp occupait beaucoup tous ces Français qui, réellement, sont les êtres les plus bavards et les plus cancaniers qu'il soit pôsèiblè d'imaginer; ils se déchirent entre eux sans aucune espèce de ménagement, et se font détester des habitants par les plaisanteries qu'ils ne cessent de leur adresser. C'est ainsi qu'en pays étrangers se montrent généralement nos chers compatriotes.
Madame Âubrit avait une table d'hôte où se réunissaient quarante ou cinquante d'entre eux. Quand ils virent que je lie voulais pas y paraître, ils me firent demander la permission de me réndre visité. J'eus peut-être tort de me refuser à satisfaite leur innocente curiosité; mais j'avoue que je ne me sentais âùèùnè* dî^oëijtioir â:;parlër de lieux communs avec ces messieurs. Mon refus les piqua, et,: <dès (^''&ôhïeiîï'i i W me firent toutes les petites méchancetés qu'ils purent.
Mon hôtesse, màdàïrie Aiibtit qui m'a paru mériter de figurer ici, présente, à Valparaiso, le type dë la grisette de Paris; elle a été modiste et àvait, alors, une trentaine d'aînées: sort physique est agréable, son caractère gai, sans souci; elle a surtout un cœUr éxcèlléht; elle est grande dans ses manières, bonné avec tout le monde* On est, chez elle, mieux qu'on ne pouriait l'être chez soi. Lé prix est de 10 franç^ par jour pour le logement et deux repas; maïs on peut demander tout ce que l'on veut 5 madame Aubrit est toujours disposée à le fournir sans exiger de pri* additionnel.
Madame Aubrit avait été la passagère de M. Chabrié; elle lui devait tout; c'était à l'aide de ses moyens, de son appui, de ses recommandations qu'elle avait pu former son établissement à Valparaiso. Elle avait prospéré, et cette excellente femme ressentait pour M. Chabrié la plus vive reconnaissance. Ce fut peutf^tre la cause à laquelle je dus d'être aussi bien dans sa maison, M. Chabrié m'ayant recommandée à elle d'une manière toute spéciale.
Madame Aubrit est aussi une des victimes du mariage- Marine, à seize ans, avec un vieux militaire dont le caractère et les mœurs lui étaient antipathiques, l'infortunée jeune femme eut beaucoup à souffrir. A la fin, ne pouvant plus endurer cet enfer, elle y échappa par la fuite. Alors, d'autres maux tombèrent sur sa tête. Madame Aubrit, en quittant son mari, resta sans moyens jj'^i^tence. BUe voulut gagner sa vie, mais que faire? Pour les femmes, toutes les portes ne son t - elips pas fermées?
Quand on a eu un chez soi, c'est difficilement qu'on se décide à aller vivre, dans la dépendance, chez les autres; cependant madame Aubrit eût de suite recommencé à être demoiselle de magasin, si elle n'eût espéré mieux, Elle avait une très jolie voix; on lui conseilla de débuter sur un théâtre, et elle débuta, en effet, aux Variétés. Ma^is une jolie voi^ ne suffit pas pour réussir sur la scène; il faut, de plus, chanter avec méthode; et, quoique assez jeune pour apprendre la musique, elle ne pouvait, sans pain, se livrer à cette étude, ayant à travailler chaque jour pour subvenir à ses besoins. Elle traîna ainsi deux ans sa pénible existence soit comme dame de compagnie, demoiselle de comptoir, ou travaillant dans sa chambre, chagrine, découragée, malade et sans personne qui versât dans son cœur quelques paroles de consolation. Dans l'hôtel garni où elle demeurait, elle fit connaissance d'un jeune homme, auquel elle confia sa triste position: celui-ci, n'étant guère j)lus heureux qu'elle, lui proposa de par-* tir avec lui pour l'Amérique du sud. La malheureuse, qui se sentait à bout, ne pouvant plus lutter contre la misère et la solitude, y consentit. Ce jeune homme était une connaissance f f de Chabrié; il avait perdu sa fortune, et, avec les débris qu'il avait sauvés, il se rendait en Amérique. Six mois après leur arrivée à Valparaiso, le jeune homme mourut: sa longue maladie avait épuisé leurs dernières ressources. La pauvre madame Aubrit resta enceinte ët sans nul moyen d'existence. Ce fiit dans cette cruelle position que M. Chabrié la retrouva lorsqu'il revint de sa tournée de la côte; il lui proposa de la ramener elle et son enfant; mais, sentant qn en France elle n'était qu'une misérable Paria, elle préfera rester. Alors lé bon Chabrié, avec sa générosité habituelle, entreprit de la faire sortir de la malheureuse situation dans laquelle elle était. 11 la recommanda à ses cosignataires, répondit pour elle de A,000 piastres; indépendamment de cette garantie, il lui prêta de l'argent; au moyen de ces ressources, elle prit sa maison garnie qui prospéra immédiatement au delà même de sès éspérânces; ; L'histoire de madame Aubrît est celle de milliers de feîmnës, comme ellé, en dehors de la société, et qui ont, de même y toutes les horreurs de la niisére et de Uàbâridott à souffrir. Nôtre société reste" însënsibtelà là vue de ces misères et de la perversité qu elles font naîtré. Dans son stupide égoïsmé, elle ne voit pas que le mal attaque l'organisation sociale à sa base, et les relevés statistiques lui en révèlent les progrés sàns qu'elle songe à y porter remède.