SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

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Au commencement du voyage, je me trouvais passablement sur ma mule. Le café que j’avais bu me donnant une force factice, je me sentais infatigable et très satisfaite du parti que j’avais pris. À peine eûmes-nous quitté la hauteur d’Islay pour nous enfoncer dans les montagnes, que nous fûmes rejoints par deux cavaliers. Ils étaient cousins de l’administrateur de la douane d’Islay: l’un se nommait don Balthazar de la Fuente, et l’autre don José de la Fuente. Ces messieurs m’abordèrent en me demandant si je voulais les accepter pour compagnons de route? Je les remerciai de leur galanterie, et fus charmée de l’heureuse rencontre, car le courage de M. de Castellac ne me laissait pas sans quelques inquiétudes. Le docteur, habitué à voyager dans le Mexique, où les routes sont infestées de brigands, craignit qu’il n’en fût de même dans le Pérou. Il s’était armé de pied en cape, quoique la bravoure ne fût pas son fort; mais c’était pour effrayer les brigands, et non dans l’intention de se servir de ses armes: il espérait leur être un épouvantail, et ne ressemblait pas mal, dans son accoutrement, à don Quichotte, sans prétendre le moins du monde à l’héroïque valeur de ce noble chevalier. Il portait à sa ceinture une paire de pistolets; par dessus, un ceinturon auquel pendait un grand sabre de lancier, de plus un baudrier auquel était attaché un couteau de chasse, enfin deux gros pistolets à l’arçon de sa selle. Ces apparences militaires contrastaient de la manière la plus burlesque avec sa chétive personne et sa toilette plus que mesquine. Le docteur avait une culotte de peau dont il s’était servi pour son voyage du Mexique, des bottes à revers avec de longs éperons venant aussi du Mexique, une petite veste de chasse en drap vert, si juste, si râpée, qu’on craignait de la voir éclater sur lui. Sa tête était couverte d’une calotte de soie noire, et, par-dessus d’un énorme chapeau de paille. À tout cela, il faut ajouter l’accompagnement des paniers, des bouteilles sur le devant de sa mule, et, sur la croupe, des couvertures, des tapis, des foulards, des manteaux, en un mot, de tout le bataclan d’un homme qui, habitué à voyager dans le désert, craint de manquer de tout. Quant à moi, j’ignorais ce que sont de tels voyages, et j’étais partie comme je le ferais de Paris pour aller à Orléans. J’avais des brodequins en coutil gris, un peignoir en toile brune, un tablier de soie, dans la poche duquel étaient mon couteau et mon mouchoir; sur ma tête un petit chapeau en gros des Indes bleu; j’avais pris cependant mon manteau et deux foulards.

Nous descendîmes la montagne, dont le périlleux chemin nous mena à Guerrera, à une lieue d’Islay. Là nous vîmes des sources d’eau vive, des arbres et quelque peu de végétation. Il y avait cinq ou six cabanes habitées par des muletiers. Ces messieurs de la Fuente lièrent conversation avec moi, et me parlèrent de l’étonnement qu’avait produit mon arrivée, à laquelle on ne pouvait s’attendre, mon oncle n’ayant jamais fait mention de moi; ils vinrent ensuite à causer de ma bonne maman, et, ne pouvant se douter du mal qu’ils me faisaient, ils déploraient la perte que j’avais faite dans cette respectable femme, aussi généreuse que juste. Je ne parlais jamais de ce cruel événement depuis que j’en avais été informée à Valparaiso, ces messieurs évitaient avec soin tout ce qui aurait pu y reporter ma pensée: le docteur avait la même attention; à Islay personne ne m’en avait dit un mot. Mais il y a par tout pays beaucoup de gens auxquels le désir de causer fait oublier les convenances. Ce que don Balthazar et son cousin me dirent sur ma grand’mère réveilla toutes mes douleurs, et m’attendrit à un tel point que je ne pus pas retenir mes larmes. Quand ces messieurs virent l’effet de leurs paroles, ils tâchèrent de me calmer en changeant le cours de la conversation; mais ils avaient excité ma sensibilité, et je ressentais un besoin impérieux de pleurer. Je les laissais cheminer devant avec le docteur, et, marchant à l’écart, je donnais un libre cours à mes larmes.

L’état dans lequel je me trouvais tient à mon organisation nerveuse. Après de grandes fatigues, j’ai toujours ressenti les mêmes effets. Les deux jours que je venais de passer à Islay m’avaient excessivement fatiguée: l’émotion de me voir sur ce sol après tant de peines pour l’atteindre, la difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais mais que je n’étais pas dans l’habitude de parler, la multitude de visites qu’il m’avait fallu recevoir, les nuits fiévreuses causées par les maudites puces, la quantité de café que j’avais prise, tout cela avait surexcité en moi le système nerveux de la manière la plus violente.

Je crus d’abord que les pleurs que je versais me soulageraient; mais, bientôt après, j’éprouvais un mal de tête excessif. La chaleur commençait à devenir extrême; la poussière blanche et épaisse soulevée par les pieds de nos bêtes venait encore accroître ma souffrance. Il me fallait tous les efforts de mon courage pour me soutenir sur ma mule. Don Balthazar maintenait ma force morale en m’assurant qu’une fois hors des gorges des montagnes, nous entrerions en rase campagne où nous trouverions un air pur et frais. J’avais une soif dévorante; je buvais à chaque instant de l’eau avec du vin du pays; ce mélange, si salutaire ordinairement, redoubla mon mal de tête, tant ce vin est fort et capiteux. Enfin nous sortîmes de ces gorges étouffantes dans lesquelles je n’ai jamais senti le plus léger souffle du zéphyr, et où un soleil ardent échauffe le sable comme dans une fournaise. Nous gravîmes la dernière montagne: arrivés à son sommet, l’immensité du désert, la chaîne des Cordillières et les trois gigantesques volcans d’Aréquipa se découvrirent à nos regards. À la vue de ce magnifique spectacle, je perdis le sentiment de mes souffrances; je ne vivais que pour admirer, ou plutôt ma vie ne suffisait pas à mon admiration. Était-ce le céleste parvis qu’un pouvoir inconnu me faisait contempler, et le divin séjour était-il au-delà de cette digue de hautes montagnes qui unissent le ciel à la terre, au-delà de cet océan de sable ondoyant dont elles arrêtent le progrès? Mes yeux erraient sur ces flots argentés, les suivaient jusqu’à ce qu’ils les eussent vus se confondre avec la voûte azurée, et se reportaient ensuite sur ces marchepieds des cieux, sur ces hautes montagnes dont la chaîne est sans terme, dont les milliers de cimes couvertes de neige étincellent en reflets du soleil, et tracent sur le ciel la limite occidentale du désert avec toutes les couleurs du prisme. L’infini frappait tous mes sens de stupeur: mon ame en était pénétrée, et, comme à ce pasteur du mont Oreb, Dieu se manifestait à moi dans toute sa puissance, dans toute sa splendeur. Puis mes regards se dirigeaient sur ces trois volcans d’Aréquipa unis à leur base, y présentant le chaos dans toute sa confusion, et portant aux nues leurs trois sommets couverts de neiges qui réfléchissent les rayons du soleil, et, parfois, les flammes de la terre, immense flambeau à trois branches qui s’allume pour de mystérieuses solennités, symbole d’une trinité qui passe notre intelligence. J’étais en extase et ne cherchais point à deviner les mystères de la création: mon ame s’unissait à Dieu dans ses élans d’amour. Jamais aucun spectacle ne m’avait autant émue; ni les ondes du vaste Océan dans leur épouvantable courroux, ou lorsqu’elles s’agitent étincelantes de clartés dans les nuits des tropiques, ni le brillant coucher du soleil sous la ligne équinoxiale, ni la majesté d’un ciel resplendissant d’innombrables étoiles, n’avaient produit sur moi un aussi puissant étonnement que cette sublime manifestation de Dieu.

Ces messieurs ne nous avaient pas prévenus; ils avaient voulu jouir de l’effet que produirait sur moi la vue de ces grandes œuvres de la création. Don Balthazar jouissait de mon ravissement, et me dit, avec un vif sentiment d’orgueil national: — Eh bien! mademoiselle, que pensez-vous de cette vue? Avez-vous rien de semblable dans votre belle Europe?

— Don Balthazar, la création révèle en tous lieux la haute et toute-puissante intelligence de son auteur; mais il se manifeste ici dans toute sa gloire, et ce spectacle solennel vaut la peine qu’on vienne des extrémités de la terre pour le contempler.

Pendant que j’admirais toutes ces merveilles, le docteur et don José, au lieu de passer leur temps à s’extasier dans la contemplation de ces éternelles glaces et de ces sables brûlants, m’avaient fait préparer un lit sur des tapis, et dressé une petite tente pour me garantir du soleil. Je m’étendis sur ce lit, et nous nous mîmes à faire un repas où tout était en abondance. La bonne madame Justo avait remis au docteur un panier bien garni de viandes rôties, de légumes, de gâteaux et de fruits. Les deux Espagnols s’étaient aussi très bien munis: ils apportaient des saucissons, du fromage, du chocolat, du sucre et des fruits; en liquides, du lait, du vin et du rhum. Notre repas fut long; je ne me lassais pas d’admirer. Après le dîner, ce fut le tour du docteur. Enfin il fallut repartir: nous avions trente-quatre lieues à parcourir sans rencontrer vestige d’eau; nous n’en avions fait que six, et il était dix heures.

Don José me donna sa jument, parce qu’elle allait mieux que ma mule et nous nous remîmes en route. Le magnifique panorama dont j’avais l’ame remplie me tint quelque temps comme fascinée sous la puissance de son charme; mes sens étaient captifs et il y avait près d’une demi-heure que nous cheminions péniblement sans que l’affreux désert dans lequel nous étions engagés eût encore produit sur moi aucune impression. La souffrance physique vint me ravir à mon extase intellectuelle; tout à coup mes yeux s’ouvrirent, je me crus au milieu d’une mer limpide et bleue comme le ciel qu’elle réfléchissait; j’en voyais les vagues onduler mollement; mais, à l’ardeur de fournaise qui s’en élevait, à l’atmosphère étouffante dont j’étais environnée, à cette poussière fine, imperceptible et cuisante comme le duvet de l’ortie qui se collait à ma figure, je pensais que, déçue par une illusion, je voyais, sous l’aspect de l’eau, un feu liquide; et, portant mes regards vers les Cordillières, j’éprouvais le tourment de l’ange déchu, banni du ciel.

— Don Balthazar, lui demandai-je avec effroi, est-ce du métal fondu dans lequel nous sommes et avons-nous longtemps à marcher dans cette mer de feu?

— Vous avez raison, mademoiselle; le sable est tellement brûlant, qu’on peut bien le prendre pour du verre en fusion.

— Mais, señor, le sable est liquide?

— Mademoiselle, c’est l’effet du mirage qui vous le fait paraître ainsi; regardez, nos mules de charges s’y enfoncent actuellement jusqu’aux genoux: elles sont haletantes, le sable brûle leurs pieds; et, néanmoins, comme vous, elles croient voir dans l’éloignement une nappe d’eau. Voyez-les redoubler d’efforts pour atteindre cette onde fugitive, leur soif ardente s’en irrite; les pauvres bêtes ne pourraient résister longtemps au supplice de cette déception.

— Avons-nous de l’eau pour les désaltérer.

— On ne leur en donne jamais en route; le propriétaire du tambo en fait provision pour les voyageurs qu’il sait devoir lui arriver.

— Don Balthazar, malgré l’explication que vous venez de me donner, je crois toujours voir distinctement des vagues.

— Cette pampa est couverte de petits monticules de sables que le vent amoncelle, pareils à ceux-ci; vous voyez qu’effectivement ils ont la forme des vagues de la mer, et le mirage, dans l’éloignement, leur en prête l’agitation; du reste, ils ne sont guère plus stables que les vagues de l’Océan; les vents les bouleversent sans cesse.

— Alors il doit y avoir beaucoup de dangers à se trouver dans la pampa quand le vent souffle avec violence?

— Oh! oui; il y a quelques années que des muletiers, se rendant d’Islay à Arequipa, furent ensevelis avec leurs mules par une trombe; mais ces événements sont très rares.

Nous cessâmes de causer. Je songeais à la faiblesse de l’homme en présence des dangers auxquels il est exposé dans ces vastes solitudes, et une sombre terreur s’empara de moi; la tempête du désert, me disais-je, est plus redoutable que celle de l’Océan. La soif, la faim menacent continuellement l’homme au milieu de ces sables sans limites; s’il s’égare, ou s’arrête, il périt. Vainement s’agite-t-il, regarde-t-il dans toutes les directions, pas le moindre brin d’herbe ne s’offre à sa vue. L’espérance ne peut naître en lui, partout entouré d’une nature morte; une immensité, que ses efforts ne peuvent franchir, le sépare de ses semblables, et cet être, si orgueilleux, reconnaît, dans les angoisses, qu’il ne peut rien où Dieu n’a pas pourvu pour lui. J’invoquais donc Dieu avec ferveur pour qu’il me vînt en aide, et m’abandonnai à sa providence.

Je portais les yeux sur mes compagnons de voyage: le docteur était morne, silencieux; don José, par les paroles qu’il lui adressait, manifestait l’inquiétude que lui causait la lenteur de notre course; don Balthazar, se confiant dans sa force, et habitué à voyager dans le désert, paraissait seul n’en être pas affecté.

Vers midi, la chaleur devint si forte que mon mal de tête redoubla au point que je ne pouvais plus me tenir à cheval. Le soleil et la réverbération du sable me brûlaient la figure, une soif ardente desséchait mon gosier; enfin, une lassitude générale, que ma volonté ne pouvait plus vaincre, faisait que je tombais comme morte. Deux fois, je me trouvai mal à perdre connaissance. Mes trois compagnons de voyage, étaient au désespoir; le docteur voulait me saigner; heureusement que don Balthazar s’y opposa; car, sans nul doute, je serais morte s’il avait laissé faire ce nouveau Sangrado. On me coucha sur mon cheval, et je serais tentée de croire qu’une main invisible me soutenait: marchant ainsi à la grâce de Dieu, je ne tombai pas une seule fois. Enfin, le soleil disparut derrière les hauts volcans, et peu à peu la fraîcheur du soir me ranima. Don Balthazar, pour exciter mon courage, employa un moyen fort usité en pareille circonstance, lequel consiste à tromper le voyageur sur la distance qui le sépare du tambo. Il me disait que nous n’en étions qu’à trois lieues. — Consolez-vous, chère demoiselle, bientôt vous allez voir luire la lumière du phare suspendu à la porte de cette belle auberge. Le rusé Balthazar savait bien que nous en étions encore à plus de six lieues; il comptait sur la première étoile qui paraîtrait au-dessus des Cordillières pour donner de la vraisemblance à sa supercherie; mais la nuit devint tout à fait sombre, et notre inquiétude fut alors bien grande. Il n’y a pas de chemin tracé à travers le désert, et n’ayant pas, dans l’obscurité, les étoiles pour nous guider, nous courions le risque de nous égarer, de mourir de faim et de soif au milieu de ces vastes solitudes. Le docteur se répandait en lamentations pitoyables, et don Balthazar, d’un caractère très gai, le plaisantait de la manière la plus bouffonne. Nous nous en remîmes à l’instinct de nos bêtes: les muletiers, dans pareilles circonstances, n’ont pas d’autre boussole et c’est la plus sûre.

Autant, dans cette pampa, les journées sont brûlantes par l’ardeur du soleil et la réverbération du sable, autant les nuits y sont froides par l’influence de la brise qui a traversé les neiges des montagnes. Le froid me fit beaucoup de bien; je me sentis plus forte; la douleur de tête diminua, et je pressai mon cheval avec une vigueur qui étonna ces messieurs; deux heures auparavant, j’étais à la mort, et, maintenant, je me sentais de la force. Je n’avais pas été dupe de la déception que don Balthazar cherchait à exercer sur moi, en m’indiquant une étoile comme étant la lanterne du tambo, et ce fut moi qui vis avant tous la véritable lanterne. Ah! quelle sensation ineffable de joie cette vue me fit éprouver! Ce fut celle du malheureux naufragé qui, prêt à succomber, aperçoit un navire venant à son secours. Je poussai un cri et fis partir mon cheval au grand galop. La distance était encore bien longue; mais la vue de cette petite lanterne soutint mon courage. Nous arrivâmes au tambo à minuit. Don Balthazar était allé en avant avec son domestique pour me faire préparer un lit et un bouillon. En arrivant, je me couchai, pris mon bouillon et ne pus dormir; trois choses m’en empêchèrent: les puces que je trouvai là en bien plus grande abondance qu’à Islay, le bruit continuel qui se faisait dans cette auberge, enfin l’inquiétude que les forces ne vinssent à me faillir et que je ne pusse achever la route.

Cette auberge n’existait que depuis un an. Auparavant, il fallait se résigner à coucher sur la terre au milieu du désert. Cette maison consiste en trois pièces séparées entre elles par des cloisons faites en bambou: la première de ces pièces est affectée aux muletiers et à leurs bêtes, la suivante aux voyageurs, et la dernière, habitée par les maîtres de l’établissement, sert en même temps de cuisine et de magasin. Les voyageurs des deux sexes couchent ordinairement dans la pièce du milieu; mais ces messieurs de la Fuente, qui eurent pour moi, depuis l’instant de notre rencontre jusqu’à la fin du voyage, les attentions les plus délicates, les soins les plus affectueux, ne voulurent pas, malgré mes instances, rester dans cette chambre et me la laissèrent en entier. Ils se retirèrent avec le docteur dans la cuisine, où ils furent très mal sous tous les rapports et ne dormirent pas plus que moi, Quoique leur conversation fût à voix basse, j’en entendais assez pour être effrayée de ma situation. Don Balthazar disait au docteur: — Je ne crois pas prudent, je vous l’avoue, d’emmener ce matin avec nous cette pauvre demoiselle: elle est dans un tel état de faiblesse que je crains qu’elle ne meure en route, d’autant plus que le chemin qui nous reste à faire est beaucoup plus pénible que celui que nous avons déjà fait. Je suis d’avis que nous la laissions ici, et, demain nous enverrions la prendre avec une litière. À ce propos, le maitre de l’auberge intervenait en faisant observer qu’il n’était pas sûr d’avoir de l’eau, que son approvisionnement était épuisé, et que, s’il ne lui en arrivait pas, je pourrais périr de soif.

Ces paroles me firent frémir d’horreur: l’idée qu’on songeait à m’abandonner dans ce désert, que les gens grossiers auxquels je serais confiée, rendus cruels par la soif, me laisseraient périr peut-être faute d’un verre d’eau; cette idée ranima mes forces, et quoi qu’il dût en arriver, je préférai mourir de fatigue que de soif. J’éprouvai encore, dans cette circonstance, combien l’instinct vital est puissant sur nous. La crainte d’une mort aussi affreuse m’excita à un tel point, qu’à trois heures du matin j’étais prête. J’avais arrangé mes cheveux, fendu mes brodequins sur le dessus, afin que mes pieds gonflés fussent plus à l’aise; j’étais habillée convenablement, j’avais mis toutes mes affaires en ordre, et j’appelai le docteur en le priant de me faire faire une tasse de chocolat. Ces messieurs furent surpris de me voir aussi bien: je leur dis que j’avais dormi et que je me sentais tout à fait remise. Je pressai les apprêts du départ, et nous quittâmes le tambo à quatre heures du matin.

Il faisait très froid: don Balthazar me prêta un grand poncho bien doublé en flanelle; on m’entortilla chaque main d’un foulard; et, grâce à toutes ces précautions, je cheminai sans trop souffrir de la température.

En sortant du tambo, le paysage change entièrement d’aspect: là finit la pampa; on entre dans un pays montagneux, qui ne présente non plus aucun vestige de végétation; c’est la nature morte dans tout ce qu’elle a de plus triste. Pas un oiseau qui vole dans l’air; pas le moindre petit animal qui coure sur la terre; rien qu’un sable noir et pierreux. L’homme dans son passage a encore augmenté l’horreur de ces lieux. Cette terre de désolation est jonchée des squelettes d’animaux morts de faim et de soif dans cet affreux désert: ce sont des mulets, des chevaux, des ânes ou des bœufs. Quant aux llamas, on ne les expose pas dans ces traversées, qui sont beaucoup trop pénibles pour leur organisation; ils ont besoin de beaucoup d’eau et d’une température froide. La vue de ces squelettes m’attristait profondément. Les animaux attachés à la même planète, au même sol que nous, ne sont-ils pas nos compagnons? ne sont-ils pas aussi les créatures de Dieu? Ce n’est pas par un retour sur moi-même que je souffre de la peine de mes semblables; la douleur excite ma compassion, quel que soit l’être qui l’endure, et je crois que c’est un devoir religieux d’en garantir les animaux qui sont sous notre domination. Aucun des ossements de ces diverses victimes de la cupidité humaine ne s’offrait à mes regards sans que mon imagination ne se représentât la cruelle agonie de l’être qui avait animé ce squelette. Je voyais ces pauvres animaux, épuisés de fatigue, haletants de soif, mourir dans un état de rage. À cette peinture effroyable, la conversation de la nuit me revenait à l’esprit; et, alors, sentant avec terreur combien j’étais faible pour soutenir encore la fatigue d’une aussi rude journée, je frémissais à l’idée que peut-être, moi aussi, j’allais être abandonnée dans ce désert… Le soleil s’était levé, et la chaleur devenait de plus en plus ardente. Le sable sur lequel nous marchions s’échauffait, et des nuages d’une poussière fine comme de la cendre venaient brûler nos visages et dessécher nos palais. Vers huit heures, nous entrâmes dans les Quebradas, montagnes renommées dans le pays par les difficultés qu’elles présentent aux voyageurs. En montant les pics sur lesquels passe la route, je me couchais sur ma mule, et j’allais à la merci de la Providence; en descendant, je ne pouvais faire de même; et, quoique ma mule eût le pied très sûr, les dangers que continuellement présentait la route me forçaient à avoir la plus grande attention. Nous avions à faire franchir à nos mules des crevasses qui coupaient le chemin, à leur faire gravir d’énormes rochers, et parfois à leur faire suivre d’étroits sentiers, où il arrivait que le sable s’éboulait sous leurs pieds, ce qui nous mettait alors dans le plus grand péril, courant le risque de tomber dans le précipice horrible qui borde la montagne. Don Balthazar allait toujours en avant, afin de nous indiquer le chemin. Son cousin, qui était bien l’homme le plus attentif et le plus doux que j’aie jamais rencontré, marchait, le plus possible, près de moi afin de pouvoir, au besoin, me prêter assistance. Le docteur, homme à précautions par excellence, marchait toujours en arrière, redoutant le risque, si l’un de nous tombait, d’être entraîné dans la chute. Je l’entendais crier à chaque faux pas que faisait sa mule, se recommander à Dieu, jurer contre le chemin, le soleil, la poussière, et déplorer son affreuse destinée.

Je descendis assez bien la première et la seconde montagne; arrivée au sommet de la troisième, je me sentis si faible, si mal, les mouvements violents de la mule m’avaient donné une telle douleur de côté, qu’il me devint impossible de tenir la bride. Nous fîmes une halte sur le sommet de cette troisième montagne, où règne un air pur et frais. Le voyageur haletant de fatigue et baigné de sueur se sent ranimé. Quant à moi, j’éprouvais les mêmes souffrances que j’avais ressenties la veille: une oppression spasmodique me serrait la poitrine et me faisait gonfler toutes les veines du cou et du front: mes larmes coulaient sans que je pusse les arrêter, ma tête ne pouvait plus se soutenir, et tous mes membres étaient anéantis. La soif, une soif dévorante était le seul besoin que je sentisse. Don José, d’une complexion délicate et sensible à l’excès, fut tellement affecté de l’état où je me trouvais, que tout à coup sa figure prit une pâleur de mort, et il s’évanouit entièrement. Le docteur était aux abois, il se désespérait, pleurait et ne remédiait à rien. Don Balthazar seul ne perdit pas un instant son sang-froid, ni même sa gaîté; il soignait tout le monde et veillait à tout avec ordre et intelligence. Il fit revenir son cousin, lui arrangea un lit sur des tapis; puis, après que nous fûmes restés environ une demi-heure sur le haut de cette montagne, il donna le signal du départ. Nous lui obéîmes sans réplique, sentant, comme par instinct, qu’il lui avait été départi la force, et que c’était à lui de nous guider. Don Balthazar, jugeant que, dans la position où j’étais, je ne pouvais monter sur ma mule sans m’exposer au risque d’aller rouler dans le précipice, me proposa de faire la descente à pied; lui et son cousin me prirent sous les bras, me portant presque, et nous descendîmes ainsi, tandis que M. de Castellac menait les bêtes en laisse. Ce moyen nous ayant réussi, nous l’employâmes pour tous les autres pics que nous eûmes successivement à passer, et il s’en présenta encore sept ou huit.

Si, la veille, la vue des cadavres des animaux morts dans ces arides solitudes avait fait sur moi une profonde impression, on peut juger combien, le jour suivant, ma sensibilité, accrue par l’irritabilité du système nerveux, dut être affectée par le spectacle de victimes aux prises avec la mort du désert. Nous rencontrâmes deux malheureux animaux, un mulet et un ânon qui, succombant sous la faim et la soif, se débattaient dans l’agonie d’une mort affreuse. Non, je ne saurais dire l’effet que cette scène produisit sur moi! La vue de ces deux êtres expirant dans des angoisses aussi horribles; leurs sourds et faibles gémissements m’arrachèrent des sanglots comme si j’eusse assisté à la mort de deux de mes semblables. Le docteur lui-même, malgré son froid égoïsme, était ému: c’est que, dans ces épouvantables lieux, les mêmes dangers menacent toutes les créatures. Je ne pouvais quitter la place, tant mes émotions me tenaient enchaînée à ce spectacle déchirant. Don Balthazar m’entraîna en me faisant des raisonnements philosophiques sur la mort. Il faut avoir vu celle du désert pour connaître la plus affreuse de toutes. Ha! quelles pénibles sensations ignorent ceux qui n’en ont jamais été témoins!

En montant le dernier pic, j’eus encore à soutenir une autre épreuve que la mort, cette divinité du désert, m’avait réservée. Une tombe, placée sur le bord du chemin de manière à ce qu’on ne puisse l’éviter, s’offrit à ma vue. Don Balthazar voulait me faire passer vite; cependant une curiosité que je ne pus maîtriser me porta à lire l’inscription: c’est un jeune homme de vingt-huit ans, mort à cette place en allant à Aréquipa. Parti malade d’Islay, où il était allé prendre les bains de mer, le malheureux ne put supporter les fatigues de la route: il mourut, et la plus grande des douleurs, celle d’une mère qui pleure son fils, s’est éternisée dans ce désert pour que rien ne manquât à son horreur. La tombe a été élevée à l’endroit même où le jeune homme est mort; on lit sur la pierre tumulaire sa déplorable fin. Je me représentais si vivement les souffrances que ce malheureux avait dû éprouver à se sentir expirer en ce lieu, loin des siens! mon imagination m’en grossissait tellement les douleurs; j’en étais si profondément affectée, que j’appréhendai un instant de mourir, moi aussi, à cette même place. Ce moment fut horrible! Je me rappelais ma pauvre fille et la suppliais de me pardonner la mort que j’étais venue chercher à quatre mille lieues de mon pays. Je priais Dieu qu’il la prît sous sa protection: je pardonnais à tous ceux qui m’avaient fait du mal, et je me résignais à quitter cette vie. J’étais anéantie, fixée à la tombe, je ne pouvais plus bouger. Don Balthazar fut encore mon sauveur: il me porta sur ma mule, m’y attacha avec son poncho, m’y soutint de son bras vigoureux; et, pressant le pas des bêtes, il me fit arriver, comme par un tour de force, au sommet du dernier pic. On me coucha à terre; mes trois compagnons me parlaient à la fois avec un accent de bonheur: — Chère demoiselle, ouvrez les yeux; voilà la verte campagne! Regardez Aréquipa, comme il est beau!… — Voyez, disaient MM. de la Fuente, la rivière de Congata: voyez ces grands arbres et dites-nous si en France vous avez de plus délicieuses campagnes?

Hélas! je faisais d’inutiles efforts pour ouvrir les yeux; j’étais entièrement épuisée; je ne sentais pas l’air frais qui courait sur mon front, je n’entendais plus que très imparfaitement la voix de mes compagnons; mes idées m’échappaient, et je ne tenais plus à la terre que par un fil qu’un rien pouvait briser. Il nous restait encore de l’eau, on m’en lava le visage; mes mains et mes tempes furent frottées avec du rhum; on me fit sucer des oranges, et, plus que tout cela, le vent frais me rappela à la vie. Peu à peu, mes forces revinrent; je pus ouvrir les yeux; je regardai alors le riant vallon et j’en ressentis une émotion si douce, que je pleurai; mais c’étaient des larmes de joie. Je me reposai là longtemps: cette vue fit renaître l’espérance dans mon cœur; mon énergie reparut; cependant mon épuisement physique resta le même. Je voulus me lever pour essayer de descendre cette dernière montagne, mais il me fut impossible de me soutenir. Don Balthazar, cette fois, se décida à me prendre en croupe; le chemin était meilleur, et nous n’avions qu’une demi-heure de route pour nous rendre à Congata. Enfin, nous y arrivâmes à deux heures de l’après-midi.

Congata n’est pas un village, car il ne se compose que de trois ou quatre maisons et d’une belle ferme qui sert à la fois de poste d’auberge et de lieu de rendez-vous aux voyageurs qui traversent le désert. Le propriétaire de cette maison est aussi le maître de l’établissement et se nomme don Juan Najarra. Don Balthazar, en entrant dans la cour, lui annonça qui j’étais, et l’urgence des secours que mon état réclamait. Le nom de mon oncle fut une puissante recommandation; le señor Najarra, sa femme et leurs nombreux serviteurs s’empressèrent autour de moi avec une telle vivacité, qu’en moins de dix minutes on me servit un très bon bouillon. J’eus les pieds déchaussés, lavés avec de l’eau tiède et du lait, ainsi que la figure et les bras, puis je fus portée dans la petite chapelle de la ferme, où l’on avait placé, pour moi, un lit à terre. Madame Najarra, aidée d’une négresse, me déshabilla, me mit une chemise de batiste fraîche et blanche, me porta sur le lit, m’y arrangea avec le plus grand soin, posa près du lit une tasse de lait, ensuite se retira en fermant la porte de la chapelle.