D’après les renseignements qui me furent donnés à Islay, je jugeai que mon oncle ne reviendrait pas à Aréquipa avant deux mois, et me trouvant dans la nécessité de demander l’hospitalité à d’autres parents, la veille de mon départ j’avais écrit à l’évêque et à son frère, M. de Goyenèche, qui étaient nos cousins. Le docteur, qui connaissait cette circonstance, en instruisit don Balthazar, afin qu’à son arrivée à Arêquipa il allât prévenir la famille Goyenèche de mon arrivée à Congata, et de l’état alarmant dans lequel je me trouvais.
Aussitôt que don Balthazar eut été informé de tout ce qu’il lui était nécessaire de savoir, il piqua des deux, et se dédommagea, par une course rapide, de l’ennui que la lenteur du voyage lui avait donné. Ces messieurs de la Fuente m’avaient fait le plus grand sacrifice que des Péruviens puissent faire, en se résignant à marcher avec cette lenteur. S’ils avaient été seuls, ils auraient fait cette traversée en seize ou dix-huit heures, tandis que nous en avions employé quarante.
M. de Castellac, quoiqu’en apparence fort délicat de complexion, avait très bien soutenu la fatigue, et, pendant que je reposais, au lieu de chercher à en faire autant de son côté, il préféra causer, avec le señor Najarra, lui raconta tout ce qu’il savait sur moi, ajoutant de son invention, de manière à me faire valoir, afin qu’il en rejaillît quelque chose sur lui. C’était, au fond, un excellent homme; mais il avait tellement peur de manquer, qu’il s’accrochait à toutes les branches.
Dieu eut pitié de moi: aussitôt que je fus couchée, je m’endormis profondément. Quand je m’éveillai, il était près de cinq heures du soir; je considérai, avec étonnement, les objets qui m’environnaient, et crus d’abord que c’était la suite d’un songe, ne pouvant guère croire à la réalité de tout ce que je voyais. La petite chapelle dans laquelle je me trouvais était aussi burlesquement décorée que le sont toutes celles du Pérou. L’autel était surchargé de figures en plâtre, d’une vierge habillée bizarrement, d’un grand Christ couvert de gouttes de sang, de chandeliers en argent, de vases de fleurs tant artificielles que naturelles, et d’une foule d’autres objets. Un assez beau tapis couvrait le plancher, une seule petite croisée éclairait ce saint lieu et n’y laissait pénétrer qu’un demi-jour qui donnait à tout cet ensemble une teinte pâle et mélancolique.
Mon lit avait été placé dans un coin près de l’autel: en face se trouvait la porte d’entrée. Lorsque j’ouvris les yeux, cette porte était entr’ouverte, et mon attention fut attirée par un animal qui passait sa tête et cherchait à entrer dans la chapelle. Cet animal était un énorme chat noir angora, dont les yeux, couleur de feu, avaient une expression extraordinaire. C’était, dans son espèce, la plus belle bête que j’eusse jamais vue. Je refermai les yeux à moitié pour ne pas l’effrayer, et désirant savoir ce qu’il allait faire: il entra, marchant à pas sourds, avec un air de mystère et de précaution, il roulait ses gros yeux flamboyants, et agitait sa longue queue ondoyante comme le serpent qui s’ébat au soleil le long d’une haie. Soit que mon cerveau fût encore agité par la fièvre ou affaibli par les deux jours de souffrances inconcevables que je venais d’éprouver, soit que je fusse dans une de ces étranges dispositions d’esprit dans lesquelles se trouvent parfois les êtres enclins au somnambulisme, le fait est que la vue de ce superbe chat m’inspira un mouvement de terreur que je ne pus m’expliquer. Je voulus cependant maîtriser cette frayeur panique, dont s’indignait mon caractère hardi et brave jusqu’à la témérité, je sortis mon bras du lit, pris la tasse de lait qui était à côté de moi, et la tendis à l’animal en l’appelant d’une voix douce, afin de ne pas l’effrayer. À ce mouvement, cette bête hérissa son poil, fit un bond de côté, puis, d’un autre bond, sauta sur l’autel, comme si elle eût voulu s’élancer sur moi. J’allais appeler à mon secours quand parut à la porte un petit être qui me fit l’effet d’un ange! — Ne craignez rien, me dit-il, voyant mon effroi: ce chat n’est pas méchant, mais il est très sauvage, et, quand il a peur, il est comme un fou. En disant ces mots, la jolie petite créature s’approcha de l’autel, parla au chat, qui se laissa caresser, et, comme il était trop lourd pour qu’elle pût le porter, elle l’entraîna vers la porte qu’elle referma entièrement après l’avoir poussé dehors. Pour le coup, je ne savais plus que penser de cette apparition! Si l’énorme chat, avec ses jeux rouges m’avait semblé la transformation de Lucifer, la charmante petite figure qui était là devant moi, dans une attitude angélique de curiosité et de naïveté, me paraissait un ange descendu des cieux. Viens donc auprès de moi, lui dis-je. Qui es-tu? comment te nommes-tu?
La petite créature accourut, s’agenouilla au bord de mon lit, me présenta sa petite bouche à baiser, et roula sa gracieuse tête de séraphin sur mon bras afin que je la caressasse. — On m’appelle Mariano. Je suis le fils du señor Najarra. Il y a longtemps que j’écoutais à la porte pour savoir quand vous seriez réveillée! Je me suis détourné un instant, et le gros chat noir s’est introduit. De crainte qu’il n’allât boire votre lait, je suis entré. Vous n’êtes pas fâchée, n’est-ce pas?
Ce petit Mariano étajt un amour d’enfant. Âgé de cinq ans, il avait un genre de beauté qu’il est rare de rencontrer dans un enfant aussi jeune, la beauté d’expression. On lisait dans ses grands yeux noirs que Dieu l’avait doté d’une ame aussi sensible qu’intelligente: son front décelait le génie; sa chevelure, d’un beau noir luisant, épaisse et bouclée, était admirable. Il avait le corps tout fluet, les membres très minces, de jolies petites mains, et les pieds si petits, qu’on avait peine à le voir marcher. Le son de sa voix remuait l’ame, et son parler, encore enfantin, donnait une grâce toute particulière à ce qu’il disait.
Cet admirable enfant me regardait avec un air de tendresse et de sollicitude. Je lui en demandai la raison.
— Je voudrais savoir, me dit-il, si vous souffrez encore beaucoup?
Et il me dit qu’à mon arrivée, m’ayant vue les yeux fermés et mourante, il en eut tant de peine qu’il avait pleuré, beaucoup pleuré. Ensuite il me raconta tout ce qui s’était passé depuis que je dormais, et cela avec une intelligence extraordinaire pour un enfant de cet âge. Je le priai d’aller chercher sa mère. Elle vint avec le docteur, qui était rayonnant.
— Ah! mademoiselle, me dit celui-ci, que de choses heureuses à vous apprendre! L’évêque d’Aréquipa vient d’envoyer un de ses gens vous porter cette lettre. Lisez-la, que nous sachions vite de quoi il s’agit. Il paraît que toute la ville est en émoi à votre sujet. Chère demoiselle, tout va bien maintenant. J’espère que vous devez être contente.
La bonne dame Najarra s’occupa de ma santé, à laquelle le docteur ne songeait nullement; elle me conseilla de rester couchée et me dit qu’elle allait m’envoyer à dîner.
La lettre de mon illustre parent était très satisfaisante. Il me mandait que son frère irait lui-même, à l’issue du dîner, s’entendre avec moi afin de me rendre tous les services qui me seraient nécessaires.
Madame Najarra me donna un repas des plus recherchés: elle y étala un luxe et une propreté que j’étais surprise de trouver en pareil lieu: belle porcelaine, cristaux taillés, linge damassé, argenterie façonnée, ce qui est rare dans le pays, coutellerie anglaise; enfin le service fut aussi soigné qu’il eût pu l’être dans un hôtel d’une des grandes villes de l’Europe. Mon cher petit Mariano dîna avec moi. Il était assis sur mon lit, et pendant tout le temps du repas, nous causâmes d’une foule de choses. Je fus alors à même de juger de l’immense étendue de son intelligence.
Je me levai vers six heures; j’avais le corps meurtri et les pieds enflés. Cependant je voulus faire un tour de promenade dans le petit bois du señor Najarra. J’y allai avec lui et le petit ange, qui ne me quittait plus. Après deux jours passés dans le désert, quel plaisir j’éprouvais de me retrouver dans un champ cultivé, d’entendre le murmure du large ruisseau qui coule le long du chemin que nous suivions, de voir de grands et beaux arbres! L’aspect de ce charmant vallon me mettait dans le ravissement. J’étais à parler d’agriculture avec le señor Najarra, lorsqu’un nègre vint nous annoncer la visite du señor don Juan de Goyenèche. Ce fut le premier parent duquel je serrai la main. Il me plut assez: son ton était d’une politesse et d’une douceur extrêmes. Il m’invita, au nom de son frère, de sa sœur et de lui-même, à regarder leur maison comme la mienne, en ajoutant cependant que ma cousine, nièce de mon oncle Pio, lui avait dit qu’elle ne souffrirait pas que j’habitasse une autre maison que celle de mon oncle, et qu’elle devait elle-même le lendemain m’envoyer inviter à en venir prendre possession. M de Goyenèche était accompagné d’un Français, M. Durand, venu sous prétexte de servir d’interprète, mais au fond, pour faire l’officieux et par curiosité. Après leur départ, je me retirai dans ma chapelle, et me couchai avec une jouissance indicible.
Le lendemain, quand je m’éveillai, je me sentis tout à fait remise. La bonne dame Najarra eut l’obligeance de me faire apporter un bain préparé par ses ordres. J’y restai une demi-heure, me recouchai ensuite dans mes beaux draps de fine batiste garnie, et l’on me servit un excellent déjeuner. Mon petit Mariano me tint encore compagnie et m’amusa beaucoup par tous ses raisonnements aussi originaux qu’extraordinaires. Je me levai et fis une toilette assez soignée car je savais que j’allais recevoir de nombreuses visites. Vers midi, M. de Castellac vint me dire de me dépêcher, que quatre cavaliers, venus d’Aréquipa, demandaient à m’être présentés. En sortant de la chapelle, située au bout de la galerie qui entoure la maison, je vis venir au devant de moi un jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, qui me ressemblait tellement qu’on l’aurait pris pour mon frère; c’était mon cousin Emmanuel de Rivero; il parle le français comme s’il était né sur le sol de la France. On l’y avait envoyé à l’âge de sept ans, il en était de retour depuis une année seulement. Nous fûmes tout de suite en étroite sympathie. Voici les premières paroles qu’il m’adressa: — Ha! ma cousine! comment se fait-il que, jusqu’à présent, j’aie ignoré votre existence? Je suis resté quatre ans à Paris, seul, sans y avoir une personne amie; vous habitiez cette ville et Dieu n’a pas permis que je vous rencontrasse. Quelle cruelle pensée! non, jamais je ne pourrai m’en consoler… J’aimai ce jeune homme dès le premier instant que je le vis. Il est Français de caractère; il est affable, bon; et lui aussi a souffert.
Emmanuel me remit une lettre de ma cousine dona Carmen Pierola de Florez, qui représentait mon oncle Pio, et m’invitait, en son nom, à venir descendre chez lui, sa maison étant la seule qu’il me convînt d’habiter. Toute la lettre était sur ce ton; je vis par son style que j’avais à faire à une femme d’esprit, mais prudente et très politique. Ma cousine m’envoyait, pour m’amener à Aréquipa; un très beau cheval sur lequel on avait mis une superbe selle anglaise. Elle me faisait remettre, en outre, deux habits d’amazone, des souliers, des gants et quantité d’autres objets dans le cas où, n’ayant pas mes malles avec moi, je pourrais avoir besoin de vêtements. Les trois cavaliers qui accompagnaient mon cousin étaient le señor Arisendi, le señor Rendon et M. Durand, grands amis de ma cousine, Je causai quelque temps avec ces messieurs, puis les laissai en compagnie du docteur, pour aller faire un tour de promenade avec mon cousin. J’appris par lui que mon arrivée occupait toute la ville, chacun pensant bien que je venais réclamer la succession de mon père. Ce jeune homme me mit au courant du caractère et de la position de mon oncle dont il avait eu, lui aussi, fort à se plaindre, mon oncle ayant refusé, avec une extrême dureté, de payer, pendant trois ans seulement, une pension qui le mît à même d’achever ses études en France. Le père d’Emmanuel avait dissipé une grande fortune et réduit sa famille à la misère. Ma grand’mère était venue au secours des enfants; elle leur avait laissé une rente viagère qui leur donnait juste de quoi vivre. Mon cousin, avec un affectueux abandon, me conta tous ses chagrins de famille, comme si nous nous fussions connus depuis dix ans. Moi aussi, je sentais que je l’aimais comme s’il eût été mon frère.
Nous voulions partir, parce que ma cousine nous avait fait prévenir qu’elle nous attendait à dîner; mais nos excellents hôtes me pressèrent avec tant d’instance de faire ce dernier repas avec eux, que j’acceptai avec satisfaction, touchée des marques de cordial intérêt qu’ils me donnaient.
Le dîner terminé, revêtue d’un joli costume d’amazone en drap gros vert, un chapeau d’homme avec un voile noir sur la tête, et montée sur un beau cheval vif et fringant, je quittai, vers six heures du soir, la ferme de Congata, marchant en tête de la petite troupe, et l’inséparable docteur, fermant la marche.
Le chemin de Congata à Aréquipa est bon, comparé aux autres chemins du pays; cependant il ne laisse pas que de présenter des obstacles aux voyageurs. Il faut passer la rivière de Congata à gué, ce qui est dangereux à certaines époques. Il y avait peu d’eau lorsque nous la traversâmes, mais les pierres, qui se trouvaient au fond exposent les pieds des chevaux à glisser, et une chute dans cette rivière pourrait avoir des suites funestes. Mon cheval était tellement fougueux, que j’eus beaucoup de peine à le contenir. Le cher Emmanuel était mon écuyer, et, grâce à ses soins, je sortis saine et sèche.
En nous éloignant de la rivière, je vis des champs bien cultivés et des hameaux qui me parurent pauvres et peu habités. Mon compatriote, M. Durand, se tenait auprès de moi; et, soit dans l’intention de me flatter ou plutôt de faire parler mes regrets en les excitant, il ne cessait de me répéter, tout le long de la route, comme l’intendant du marquis de Carabas: — cette ferme est à votre oncle le señor don Pio de Tristan; celle-ci à vos illustres cousins MM.de Goyenèche; cette terre appartient encore à votre oncle; cette autre aussi et toujours de même jusqu’à Aréquipa, sans que l’officieux M. Durand se lassât de me désigner les nombreuses propriétés de ma famille. Quand le bon Emmanuel s’approchait de moi, il me disait avec tristesse: — Chère cousine, nos parents sont les rois du pays; aucune famille en France, pas même celle des Rohan et des Montmorency, n’a, par son nom ou sa fortune, autant d’influence, et pourtant nous sommes en république! Ah! leurs titres et leurs immenses richesses peuvent bien leur faire acquérir le pouvoir, mais non l’affection. Durs et petits comme des banquiers, ils sont incapables de faire une action qui réponde au nom qu’ils portent.
— Pauvre enfant! Quels sentiments généreux! À la noblesse de son ame mon cœur avouait bien celui-là pour mon parent.
Lorsque nous parvînmes sur les hauteurs de Tiavalla, nous nous y arrêtâmes afin de jouir de la perspective enchanteresse que présentent la vallée et la ville d’Aréquipa; l’effet en est magique; je croyais voir réalisée une de ces créations fantastiques des conteurs arabes. Ces beaux lieux méritent une description toute particulière; j’en parlerai ailleurs.
Nous trouvâmes à Tiavalla une grande cavalcade qui venait au devant de nous, conduite par mon sauveur don Balthazar et son cousin. Les autres personnes étaient des amis de ma cousine et sept ou huit Français résidant à Aréquipa.
Enfin, nous arrivâmes: cinq lieues séparent Congata d’Aréquipa, et il faisait nuit lorsque nous entrâmes dans la ville. J’étais enchantée de cette circonstance qui me dérobait aux regards; toutefois, le bruit que faisait cette nombreuse cavalcade, en passant dans les rues, attirait les curieux sur leurs portes; mais l’obscurité était trop grande pour qu’on pût distinguer personne. Quand nous fûmes dans la rue de Santo-Domingo, je vis une maison dont la façade était éclairée. Emmanuel me dit: — Voilà la maison de votre oncle!
Une foule d’esclaves étaient sur la porte: à notre approche, ils refluèrent dans l’intérieur, empressés de nous annoncer. Mon entrée fut une de ces scènes d’apparat, telles qu’on en voit au théâtre. Toute la cour était éclairée par des torches de résine fixées aux murs. Le grand salon de réception tient tout le fond de cette cour; il a, dans le milieu, une grande porte d’entrée, précédée d’un porche qui forme le vestibule auquel on arrive par un perron de quatre ou cinq marches. Le vestibule était éclairé par des lampes et le salon tout resplendissant de lumière par un beau lustre et une multitude de candélabres dans lesquels brûlaient des bougies de diverses couleurs. Ma cousine, qui avait fait une grande toilette en mon honneur, s’avança jusqu’au perron, et me reçut avec tout le cérémonial que prescrivaient l’étiquette et les convenances. Je mis pied à terre et fus droit à elle. J’étais émue: je lui pris la main et la remerciai, avec effusion de cœur, de tout ce qu’elle avait déjà fait pour moi. Elle me conduisit à un grand sopha et s’assit à mon côté. À peine fus-je placée, qu’une députation de cinq ou six moines, de l’ordre de Santo-Domingo, s’avança vers moi; le grand-prieur de l’ordre me fit un long discours dans lequel il me parla des vertus de ma grand’mère et des magnifiques dons qu’elle avait faits au couvent. Pendant qu’il me débitait sa harangue, j’eus le temps d’examiner tous les personnages qui remplissaient le salon: c’était une foule assez mélangée.
Toutefois, dans l’ensemble, les hommes, plus que les femmes, me parurent appartenir aux premières classes de la société, Chacun me fit son compliment en termes pompeux, accompagné d’offres de services tellement exagérées, qu’aucune d’elles ne pouvait être l’expression d’un sentiment vrai. Il en résultait qu’au besoin, je ne devais pas compter sur eux pour la plus légère assistance, et que leur langage était tout simplement un hommage servile adressé à don Pio de Tristan, dans la personne de sa nièce. Ma cousine me dit qu’elle m’avait fait préparer un souper, et qu’on se mettrait à table lorsque j’en voudrais donner le signal. Je me sentais fatiguée, et, d’ailleurs, je ne me souciais pas d’être plus longtemps le point de mire de tous ces curieux; je priai donc ma cousine de me dispenser d’assister au souper et lui demandai la permission de me retirer dans l’appartement qu’elle me destinait. Je vis que ma demande, à laquelle, ma cousine ne pouvait que se rendre, contrariait fort l’honorable société. On me conduisit dans une partie de la maison, composée de deux grandes pièces plus que mesquinement meublées; quantité de personnes ainsi que les moines m’accompagnèrent jusque dans ma chambre à coucher; ceux-ci m’offrirent même, en riant, de m’aider à me déshabiller. Je chargeai Emmanuel de dire à ma cousine que je désirais qu’on me laissât. Tout le monde se retira, et enfin, vers minuit, je parvins à être seule chez moi avec une petite négresse qu’on me donna pour me servir.
VIII. ARÉQUIPA.
Je me trouvais donc dans la maison où était né mon père! maison dans laquelle mes rêves d’enfance m’avaient si souvent transportée, que le pressentiment que je la verrais un jour s’était implanté dans mon âme, et ne l’avait jamais abandonnée. Ce pressentiment tenait à l’amour d’idolâtrie avec lequel j’avais aimé mon père, amour qui conserve son image vivante dans ma pensée.
Quand la petite négresse fut endormie, je cédai à l’impulsion qui me portait à examiner les deux salles voûtées où l’on m’avait logée. Peut-être mon père a demeuré ici, me disais-je? et cette idée prêtait tout le charme du toit paternel à des lieux dont l’aspect, sombre et froid dès l’entrée, glaçait le cœur. L’ameublement de la première pièce se composait d’une grande commode en bois de chêne, qui devait avoir suivi de près au Pérou l’expédition de Pizarro, et datait, par sa forme, du règne de Ferdinand et Isabelle; d’une table et de chaises plus modernes, dans le goût que le duc d’Anjou, Philippe IV, introduisit en Espagne; enfin d’un grand tapis anglais qui couvrait presque toute la pièce. Les murs étaient blanchis à la chaux et tapissés de cartes géographiques. Cette salle, d’au moins vingt-cinq pieds de long sur vingt de large, n’était éclairée que par une petite croisée de quatre carreaux percée tout en haut. La seconde pièce prenait jour sur la première, dont elle était séparée par une cloison qui ne montait pas jusqu’à la voûte; beaucoup plus petite que l’autre, son ameublement consistait dans un petit lit en fer garni de rideaux en mousseline blanche, une table en chêne, quatre vieilles chaises, et, sur le plancher, un vieux tapis des Gobelins. Le soleil ne pénètre jamais dans cette immense pièce, qui ne ressemble pas mal, par sa forme, son atmosphère et son obscurité, à un caveau souterrain. L’examen des lieux que, dans ma famille, on me donnait pour appartement fit passer dans mon âme une profonde impression de tristesse. L’avarice de mon oncle, tout ce que j’en avais redouté s’offrit à ma pensée. Il est facile de juger du maître de la maison par la façon d’agir de ceux qui le représentent. Si dòna Carmen m’avait donné un tel gîte en l’absence de mon oncle, c’est qu’elle était bien sûre que lui-même ne m’en eût pas assigné d’autre. Afin de ne me laisser aucun doute à cet égard, elle m’avait dit, en m’y conduisant, que ce logement, bien que peu convenable, était cependant le seul disponible dans la maison pour recevoir les parents et les amis. Ce trait peint mon oncle. Chef d’une très nombreuse famille, en rapport, par ses hautes fonctions, son mérite personnel, avec tout ce que le pays renfermé de plus distingué, don Pio, qui jouit d’une fortune colossale, ne peut offrir pour logement à ses parents et à ses amis qu’une froide cave, ou il faut, pour lire, de la lumière en plein midi! Cette idée me faisait rougir de honte. Eh quoi! m’écriais-je involontairement, est-il donc dans ma destinée d’être alliée à des personnes dont l’âme dure est inaccessible aux sentiments élevés? Puis après je songeais à ma grand-mère, si noble en tout, si charitable! à mon pauvre père, qui avait tant de générosité! au bon Emmanuel, à son excellente mère, et j’éprouvais une douce consolation à voir, dans cette famille, quelques individus que je pouvais avouer pour mes parents. Mes réflexions m’agitèrent tellement, qu’il était presque jour quand je m’endormis.
Le lendemain, ma cousine me dit que les principales personnes de la ville viendraient me rendre visite, comme c’est l’usage, et qu’il serait convenable que je fusse de bonne heure dans le salon. Souffrante et attristée, je n’étais guère disposée à recevoir tout ce monde, et, pour dire la vérité tout entière, une raison de coquetterie fut le motif déterminant de mon refus. Pendant la traversée du désert, l’ardeur du soleil, la poussière et l’âcreté du vent qui souffle de la mer m’avaient brûlé la figure et les mains. La pommade que je tenais de la bonté de madame Najarra commençait à diminuer la rougeur, à me faire revenir la peau dans son état naturel et je désirais attendre quatre ou cinq jours encore avant de me présenter. Les deux premiers jours, on accepta l’excuse d’indisposition mais, le troisième, cela fit rumeur dans la ville et M. Durand, qui connaissait très bien l’esprit des Aréquipéniens, me conseilla de paraître si je ne voulais risquer de m’aliéner la bienveillance que les habitants montraient pour moi. C’est ainsi que sont les peuples dans l’enfance; leur hospitalité a quelque chose de tyrannique. À Islay, il m’avait fallu, excédée de fatigue, rester au bal jusqu’à minuit. À Aréquipa, malgré mes souffrances de voyage et la douleur que je ressentais de la mort de ma grand-mère, il me fallait recevoir toute la ville le troisième jour après mon arrivée. On me fit à la hâte une robe noire. Je parus dans le vaste salon de mon oncle, couverte d’habits de deuil comme toute ma famille, et la tristesse de mon âme surpassait celle de mes vêtements.
Il est d’usage au Pérou, parmi les femmes de la haute classe, lorsqu’elles arrivent dans une ville où elles sont étrangères, de rester chez elles sans sortir pendant tout le premier mois, afin d’y attendre les visites. Ce temps écoulé, elles sortent pour rendre à leur tour les visites qu’elles ont reçues. Ma cousine Carmen, qui est stricte pour les régies de l’étiquette, m’en instruisit avec exactitude, croyant que j’y attachais la même importance, et que, sans rien omettre, j’allais m’y conformer; mais, dans cette circonstance, le joug de la coutume me parut trop lourd; je pris sur moi de m’en affranchir. Ma cousine, qui n’aimait pas plus que moi à recevoir des visites, applaudit à la façon leste dont je m’en dispensais, quoiqu’elle n’eût pas été capable d’une semblable hardiesse. Avant de poursuivre mon récit, il est nécessaire que je fasse connaître au lecteur ma cousine dona Carmen.
C’est à regret que je me vois forcée, pour être fidèle à la vérité, de dire que ma pauvre cousine Carmen Pierola de Florez est d’une laideur qui va jusqu’à la difformité. Victime de la petite-vérole, cette affreuse maladie a exercé sur elle ses plus cruels ravages. Elle pouvait avoir alors de trente-huit à quarante ans.
Mais Dieu n’a pas voulu que ses créatures les plus mal partagées fussent entièrement privées de charme. Ma cousine Carmen a le plus joli pied, non seulement d’Aréquipa, mais peut-être de tout le Pérou. Son pied est une miniature, un amour de pied, l’idéal qu’on rêve et que je me plais encore à contempler. Qu’on imagine un pied long de six pouces seulement, étroit en proportion, d’une forme parfaite, le cou-de-pied bombé, la jambe fine, déliée dans le bas, et, ce qui est extraordinaire, vu l’extrême maigreur de dona Carmen, son pied et sa jambe sont gras et potelés. Ce joli petit pied, plein de grâce et de physionomie, est toujours chaussé d’un beau bas de soie rosé gris ou blanc avec un élégant soulier en satin de toutes couleurs. Dona Carmen porte ses robes très courtes; elle a raison, son pied est trop admirable pour qu’elle cache ce petit chef-d’œuvre de la nature. Elle est très coquette, et se met avec goût; sa mise cependant est plus jeune que son âge ne le comporte.
Ma cousine est d’un caractère très remarquable; elle n’a point reçu d’éducation, mais s’en est donné elle-même et comprend tout avec une admirable intelligence. La pauvre femme perdit sa mère dans son enfance, et, dès lors, le malheur commença pour elle. Élevée par une tante dure et altière, sa vie devint si misérable, que, voulant se soustraire au joug, et n’ayant d’autre alternative que le mariage ou le cloître, pour lequel elle ne se sentait aucune vocation, elle se décida à épouser le fils d’une sœur de mon père; celui-ci avait demandé sa main, attiré par l’appât d’une riche dot. Mon cousin était un superbe homme, très aimable; mais joueur et libertin, il gaspilla sa fortune et celle de sa femme en débauches de toute espèce. Dona Carmen, orgueilleuse et fière, eut à souffrir toutes les tortures imaginables, pendant dix ans que dura cette union. Elle aimait son mari; et cet homme, qui ne vivait que par les sens, repoussait son amour avec brutalité, l’humiliait par sa conduite et l’outrageait par les motifs qu’il lui en donnait. À plusieurs reprises, il la quitta pour vivre publiquement avec des maîtresses: ces femmes venaient passer sous les fenêtres de dona Carmen, la regardaient avec effronterie en lui ricanant l’insulte. Lorsque, dans les premiers temps de son mariage, la jeune femme essaya de faire entendre quelques plaintes, soit à la famille de son mari ou à des amis communs, on lui répondit qu’elle devait s’estimer heureuse d’avoir un bel homme pour mari, et qu’elle devait souffrir sa conduite sans se plaindre, ces personnes trouvant, dans la laideur de la femme et la beauté du mari, des raisons suffisantes pour justifier la spoliation de fortune et les continuels outrages dont la malheureuse était victime. Telle est la morale qui résulte de l’indissolubilité du mariage. Ensuite je ne sais par quelle horrible disposition d’esprit il est des hommes qui, plus cruels que la nature, se croient tout permis envers la difformité et lui prodiguent les sarcasmes et l’insulte. Leur conduite est aussi impie qu’elle est méchante et insensée. Les défauts dont la correction est en notre pouvoir doivent seuls être l’objet du ridicule. Il n’y a pas de monstres aux yeux de Dieu: l’arbre droit comme l’arbre tortu ont leur raison d’être. Ésope, aussi bien qu’Alcibiade, fut doté, par la Providence, des formes les plus convenables à la destinée qui lui était réservée. Blâmer l’œuvre du Créateur, c’est mettre notre intelligence au-dessus de la sienne. L’homme en démence, qui, à l’aspect de la société, pousse un rire convulsif, est moins insensé que l’individu qui voit, dans la configuration d’une plante, d’un homme, d’un être quelconque, sortis de la main de Dieu, un sujet de moqueries et d’outrages. Après cette tentative infructueuse, dona Carmen ne proféra plus une plainte, ne fit jamais entendre un murmure, et, s’exagérant la perversité humaine, elle bannit dès lors toute affection de son cœur pour n’y laisser place qu’à des sentiments de mépris ou de haine. Ma cousine, afin de s’étourdir, se répandit dans le monde; et, quoique privée de fortune et de beauté, son esprit fixait toujours autour d’elle un cercle d’adorateurs. Dona Carmen avait trop de discernement pour ne pas pénétrer la cause des flatteries qui lui étaient adressées, et apprenait ainsi dans le cours de ses coquetteries, à connaître le cœur humain; plus elle avançait dans cette connaissance, plus augmentait son mépris pour la race humaine. Si ma cousine avait eu le moindre sentiment religieux, au lieu d’épier les vices des hommes dans le but d’en alimenter sa haine, elle aurait cherché à découvrir leurs penchants au bien, et se fût efforcée à les rendre meilleurs; mais Dieu n’entrait pas dans ses pensées, elle avait besoin de la société de ces mêmes hommes qu’elle méprisait, et leur prodiguait des flatteries pour en être flattée à son tour.