SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

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Au bout de dix ans de mariage, son mari, qui en avait trente alors revint chez elle. Il avait dissipé toute la fortune qu’ils possédaient à eux deux, était endetté partout et en proie à une maladie horrible qu’aucun médecin ne put connaître. Tant qu’il avait eu de l’or, les courtisanes, et même les belles dames, s’étaient disputé ce joli garçon; mais, quand il ne lui resta plus une piastre, ces femmes éhontées le repoussèrent du pied avec mépris, lui adressant des rires moqueurs et blâmant tout haut sa conduite. L’infortuné put apprendre alors à apprécier les êtres immondes auxquels il avait prodigué ses richesses. Sans ressource, abandonné de tous, il revint, par instinct, auprès de sa femme, qu’il avait humiliée et délaissée, lui demander un asile. Elle le reçut, non avec affection, ce sentiment ne pouvait renaître dans son cœur, mais avec ce secret plaisir qu’éprouvent les personnes de son caractère à exercer une vengeance noble, qui exalte leur supériorité. Le malheureux paya cher les désordres de sa vie: il fut seize mois au lit, souffrant les plus cruelles tortures. Pendant ces seize mois sa femme ne le quitta pas un instant: elle fut tout à la fois sa garde-malade, son médecin, son prêtre. Elle avait fait placer un sopha près du lit de douleur, et, la nuit comme le jour, elle était là, prête à l’assister en tout. Quel spectacle pour elle! Comme elle en nourrissait son aversion et son mépris pour l’espèce humaine! Ce jeune homme, qu’elle avait aimé, elle le voyait mourir à la fleur de l’âge, dans un état de décrépitude, tant il était vieilli par suite de la débauche, et le voyait mourir avec lâcheté. Dans cette circonstance, dona Carmen, montrant une force de caractère qui ne se démentit pas une seule fois, souffrit, avec une patience admirable, les caprices, les rebuffades et les accès de désespoir du moribond. Cette longue maladie épuisa les dernières ressources de ma malheureuse cousine. Après la mort de son mari elle fut réduite à aller vivre de nouveau chez sa tante avec sa fille, le seul enfant qu’elle eût.

Depuis lors, sa vie n’avait plus été qu’un supplice de tous les moments. Sans fortune, voulant toujours paraître dans le monde, tenir un rang, obligée sans cesse d’avoir recours à une tante dure et avare, la pauvre Carmen avait à peine de quoi suffire à ses besoins, quoiqu’elle affectât des apparences de luxe. Quand j’arrivai à Aréquipa, il y avait douze ans qu’elle était veuve et douze ans qu’elle végétait, cachant sa misère réelle sous les dehors de l’opulence. Chaque année elle allait passer six mois chez sa tante, dans une sucrerie située à Camana, prés de celle de mon oncle Pio. Elle n’aimait point le séjour de la campagne, auquel la nécessité la contraignait d’aller; et, à l’époque de mon arrivée, une cause inattendue l’avait, pour la première fois, fait rester à la ville. Nous vîmes, elle et moi, dans cette circonstance, le doigté de la Providence; car, si par une occurrence fortuite, ma cousine n’était demeurée à Aréquipa, je ne trouvais personne pour me recevoir dans la maison de mon oncle.

Si d’abord la sécheresse et la laideur de ma pauvre parente produisirent sur moi un effet désagréable, bientôt je découvris au fond de cette ame un genre de noblesse et de supériorité pour lequel j’eus de la sympathie. Dés mon arrivée, ma cousine me témoigna beaucoup d’affection, eut pour moi toutes les complaisances imaginables et s’offrit d’être ma maîtresse de langue. C’est à elle que je dus d’apprendre l’espagnol en peu de temps. Elle avait, pour m’enseigner et me reprendre lorsque je me trompais, une patience admirable. Sa maison était située vis à vis de celle de mon oncle, de manière que nous étions toujours l’une chez l’autre. Le matin elle m’envoyait à déjeuner, et, vers trois heures, j’allais dîner chez elle. Toujours dona Carmen avait l’attention d’inviter quelques amis, afin que j’eusse de la compagnie pour me distraire; mais je préférais rester seule avec elle, trouvant sans cesse, dans sa conversation, à m’instruire sur les personnes et sur les choses du pays.

Dès le lendemain de mon arrivée à Aréquipa, j’avais écrit à mon oncle que j’étais chez lui, que ma santé ne me permettait pas de l’aller trouver à Camana et que j’attendais son retour avec la plus vive impatience.

Quinze jours se passèrent sans réponse de don Pio. J’étais inquiète, et ma cousine au moins autant. Elle craignait mon oncle et appréhendait que son silence n’indiquât sa désapprobation de la conduite qu’elle avait tenue envers moi. La manière d’agir de mon oncle à mon égard renouvelait l’agitation que mon arrivée avait produite parmi ses ennemis et ses amis: les uns disaient qu’il avait peur de moi; les autres pensaient qu’il machinait quelque tour de sa façon, quelque piège pour me prendre; les alarmistes allaient même jusqu’à dire qu’il pourrait bien me faire arrêter. Ma chambre ne désemplissait pas du matin au soir, de ces officieux amis, qui venaient me communiquer leurs craintes, leurs conseils, leurs extravagants projets. J’écrivais lettre sur lettre; ma cousine, M. de Goyenèche et d’autres personnes écrivaient aussi. Don Pio ne faisait aucune réponse. Il était, dans ce moment, totalement en discrédit: cette circonstance, heureuse pour moi, me donnait tout le monde. Enfin, le vingt et unième jour après mon arrivée, chacun de nous eut une réponse; et toutes ces missives étaient écrites avec tant d’art, que l’illustre Talleyrand aurait pu revendiquer le mérite d’avoir conçu ces petits chefs-d’œuvre de diplomatie. Mon oncle était fait pour devenir le premier ministre d’une monarchie absolue. Dans les temps difficiles, il eût laissé loin derrière lui, par la supériorité de son savoir-faire, les hommes d’État les plus renommés: les Nesselrode et les Metternich eussent pâli à côté de lui. Aussi se plaignait-il souvent du destin qui le réduisait à intriguer sourdement, afin d’arriver à la direction des affaires d’une misérable petite république, lorsqu’il se sentait les talents nécessaires pour diriger celles d’une grande monarchie. Il me disait quelquefois « Si je n’avais que quarante ou cinquante ans, je partirais sur-le-champ pour Madrid, je ne demanderais que deux mois pour détrôner les grands faiseurs de Saint-Ildefonse, de telle sorte que je tiendrais tous les ressorts du gouvernement dans mes mains. » Cette première lettre de mon oncle eut le résultat que probablement il en attendait. Il m’y témoignait tant de bienveillance, rappelait les services que mon père lui avait rendus avec tant de reconnaissance, que je crus son cœur ouvert à toute mon affection, et pouvoir compter sur sa justice. Il fallait être aussi ignorante du monde que je l’étais pour me laisser prendre aux belles paroles de don Pio. Hélas! j’avais besoin d’affection, je croyais à la probité, à la reconnaissance; et si, par instants, il me venait des idées de défiance contre mon oncle, je les repoussais de toutes mes forces, m’obstinant à nier le mal qu’en m’en disait. Toute sa correspondance, pendant les trois mois que je restai à l’attendre, fut sur le même ton affectueux, bon et loyal. À la fin, je compris que j’étais sa dupe; ses actions n’avaient aucun rapport avec ses lettres, et cette contradiction me fit découvrir ce qu’il se donnait tant de peine à me cacher. La correspondance des autres membres de ma famille était très amicale, et, je crois, un peu plus franche.

Pendant que je restai seule dans la maison de mon oncle, je n’eus guère le temps de m’ennuyer: j’étais tellement occupée à recevoir ou à faire des visites, à écrire ou à voir tout ce qu’il y avait de curieux dans le pays que mon temps s’écoulait très rapidement.

J’étais arrivée à Aréquipa le 13 septembre; le 18 du même mois, je ressentis, pour la première fois de ma vie, un tremblement de terre. Ce fut celui si fameux par ses désastres, qui renversa Tacna et Arica de fond en comble. La première secousse eut lieu vers six heures du matin: elle dura deux minutes. Je fus réveillée en sursaut et presque jetée hors de mon lit. Je croyais être encore à bord, balancée par les vagues, et n’eus point peur; mais aussitôt ma négresse se leva en criant: « Senora! temblor! temblor! » Elle ouvrit la porte et sortit dans la cour où je m’élançai après elle, tout en jetant mon peignoir sur mes épaules. Les mouvements étaient si violents, que nous étions obligées de nous jeter à terre pour ne pas tomber. Le plus brave eût été saisi d’effroi à sentir le sol s’agiter ainsi, à voir les oscillations des maisons. Tous les esclaves étaient dans la cour, à genoux, en prières, pétrifiés et comme résignés à mourir.

Je rentrai me coucher; ma cousine vint aussitôt. La terreur avait bouleversé ses traits. — Ah! Florita! me dit-elle, quel horrible terremato! Je suis sûre qu’une partie de la ville est renversée. Il m’arrivera un jour de rester ensevelie sous les ruines de ma vieille masure. Vous, ma chère amie, qui n’êtes pas habituée à de pareilles convulsions, quel effet en avez-vous éprouvé?

— Cousine, j’ai cru être encore sur un navire: c’est ainsi qu’on ressent le mouvement des vagues, et je n’ai eu peur que lorsque, me trouvant dans la cour, j’ai vu les maisons se pencher vers moi, les pavés remuer, le ciel vaciller comme quand on est en mer. Alors j’ai compris toute l’épouvanté dont le cœur de l’homme est saisi en présence d’un fléau qui lui fait si profondément sentir son impuissance. Ces tremblements de terre sont-ils fréquents dans ce pays?

— Il y en a parfois trois ou quatre dans la même journée, et il est rare qu’il se passe une semaine sans que nous en éprouvions un plus ou moins fort. Nous devons cela au voisinage du volcan.

Dona Carmen resta à parler avec moi: assise sur mon lit, fumant ses cigaritos, elle me racontait les malheurs sans nombre qu’à diverses fois les tremblements de terre avaient causés au pays.

Vers sept heures, un bruit sourd, qui paraissait venir des entrailles de la terre, se fit entendre: c’était sa voix! Ma cousine poussa un cri d’effroi et se précipita hors de la pièce. J’avais les yeux fixés, en ce moment, sur une crevasse assez légère qui existait dans le milieu de la voûte; je vis cette crevasse s’entr’ouvrir tout à coup, les énormes pierres de la voûte se déboîter. Je crus que toute cette masse allait s’écrouler sur ma tête, et m’enfuis épouvantée. Cette secousse fut moins forte que la première; nous rentrâmes, et je me remis, toute transie, dans mon lit. J’avoue que j’étais bouleversée. Ma cousine se rassit prés de moi; l’expression de sa figure me fit peur. – Exécrable pays! s’écria-t-elle avec un accent de fureur concentrée; et dire que je suis condamnée à y demeurer!

— Ma cousine, s’il vous est aussi exécrable, pourquoi y restez-vous?

— Pourquoi Florita! par l’ordre de la plus dure des lois, celle de la nécessité. Tout être privé de fortune dépend d’autrui, est esclave, et doit vivre où son maître l’attache.

Et ma cousine grinça des dents avec un mouvement de révolte qui me prouva qu’elle n’était pas organisée pour l’esclavage.

Je la regardai et lui dis, avec un sentiment de supériorité dont je ne pus comprimer l’expression: — Cousine, j’ai moins de fortune que vous: j’ai voulu venir à Aréquipa, et m’y voici!

— Et qu’en concluez-vous? me demanda-t-elle avec un mouvement de jalousie.

– Que la liberté n’existe réellement que dans la volonté. Ceux qui ont reçu de Dieu cette volonté forte qui fait surmonter tout obstacle sont libres; tandis que ceux dont le faible vouloir se lasse ou cède devant les contrariétés sont esclaves, et le seraient lors même que la bizarre fortune les placerait sur le trône.

Ma cousine ne sut que répondre: elle sentait instinctivement que j’avais raison. Cependant elle ne pouvait s’expliquer ce qui me donnait la force de tenir un pareil langage. Elle me regarda longtemps en silence, soufflant la fumée de son cigare en festons et dessins fantastiques, que je suivais machinalement de l’œil. Tout à coup, se levant brusquement, elle dit avec humeur: – Dieu me pardonne, Florita, vous aussi vous me faites peur. Où donc irai-je me réfugier? Je n’ose rentrer chez moi, de crainte que ma maison ne me tombe sur la tête; et, par la sainte Vierge, je n’ose rester assise auprès de vous à vous entendre prononcer, d’un air calme, des paroles dont frémirait un moine, et qui vous feraient prendre pour folle… – Vraiment chère cousine? Ah! n’ayez point peur: venez vous asseoir là, tout auprès de moi, que je puisse me cacher sous votre mantille, et puis dites-moi donc pourquoi vous me prenez pour une folle?

– Mais, chère Florita, vous prétendez qu’il suffit d’avoir une ferme volonté pour être libre; et c’est vous, chétive femme, esclave des lois, des préjugés, sujette à mille infirmités, d’une faiblesse physique qui vous rend incapable de lutter contre le moindre obstacle, c’est vous qui osez avancer un semblable paradoxe! Ah! Fiorita! on voit bien que vous n’avez pas été soumise au joug humiliant d’un mari dur, tyrannique, obligée de fléchir devant ses capricieuses volontés, de supporter ses injustices, ses dédains, ses outrages; que vous n’avez pas non plus été dominée par une famille hautaine, puissante, ni exposée à la noire méchanceté des hommes. Demoiselle, sans famille, vous avez été libre dans toutes vos actions, maîtresse absolue de vous-même, n’étant tenue à aucun devoir, vous étiez sans obligation envers le monde, et sa calomnie ne pouvait vous atteindre. Florita, il y a bien peu de femmes dans votre heureuse position: presque toutes, mariées très jeunes, ony eu leurs facultés flétries, altérées par l’oppression plus ou moins forte que leurs maîtres ont fait peser sur elles. Vous ne savez pas combien ces longues souffrances qu’on est obligé de cacher aux yeux du monde, de dissimuler même jusque dans son intérieur, affaiblissent et paralysent le moral de l’être le plus heureusement doué; du moins, tels sont les effets que ces souffrances produisent sur nous, femmes peu avancées en civilisation. En serait-il autrement chez vos femmes d’Europe?

— Cousine, il y a souffrance partout où il y a oppression, et oppression partout où le pouvoir de l’exercer existe. En Europe, comme ici, les femmes sont asservies aux hommes et ont encore plus à souffrir de leur tyrannie. Mais en Europe il se rencontre plus qu’ici des femmes auxquelles Dieu a départi assez de forces morales pour se soustraire au joug.

En disant ces mots, emportée par le sentiment dont j’étais inspirée, l’éclat que prit ma voix, l’expression de mon regard excitèrent la surprise de ma cousine.

– Pour le coup, Florita, je vous admire, vous êtes superbe ainsi! De ma vie je n’ai vu une créature qui exprimât ses sentiments avec autant de chaleur. Vous êtes bien bonne de prendre feu pour le sort des femmes; elles sont en effet bien malheureuses, et cependant, chère amie, vous n’en pouvez encore juger qu’imparfaitement. Pour avoir une juste idée de l’abîme de douleur dans lequel la femme est condamnée à vivre, il faut être ou avoir été mariée. Oh! Florita! le mariage est le seul enfer que je reconnaisse.

Me sentant devenir pourpre par l’indignation que cette conversation réveillait dans mon ame, je m’étais caché la figure avec l’un des bouts de la mantille de dona Carmen; et, tandis qu’elle continuait, je n’étais attentive qu’à me calmer.

Cette première conversation me suffit pour deviner tout ce que cette femme avait eu à souffrir pendant la vie de mon cousin. Les femmes, ici, pensai-je, sont donc, par le mariage, aussi malheureuses qu’en France; elles rencontrent également l’oppression dans ce lien, et l’intelligence dont Dieu les a douées reste inerte et stérile.

Le lendemain du tremblement de terre, je reçus une foule de visites: tous ces bons Aréquipéniens étaient très curieux de connaître l’impression qu’il avait produite sur moi: beaucoup d’entre eux semblaient me dire par leur air: Vous n’avez pas de ces jolies choses en France.

Ce tremblement de terre détruisit entièrement la ville de Tacna, située sur la côte; toutes les maisons en furent renversées; l’église, qu’on venait de terminer et d’ouvrir au public depuis quinze jours, s’écroula; dix-huit personnes y périrent, vingt-cinq y furent grièvement blessées. La ville d’Arica souffrit presque autant. La contrée de Sama, les départements de Moquegua et de Torata furent bouleversés. À Locumba, la terre s’entr’ouvrit et engloutit des maisons tout entières. Dans tous ces lieux, beaucoup de personnes périrent ou furent plus ou moins blessées. Aréquipa eut peu à souffrir; les maisons de cette ville sont si solidement bâties, que, pour les renverser, il faudrait un tremblement qui labourât tout le Pérou. Cette secousse se fit également sentir à Lima et à Valparaiso; mais, très amortie, elle n’y causa aucun désastre. Il faut avoir habité les pays où ces tremblements sont fréquents, pour se faire une juste idée de la terreur qu’ils inspirent, des malheurs qui en résultent, lorsque ces affreuses convulsions remuent la terre en tous sens, la font onduler comme les vagues, ou l’entr’ouvrent en abîmes.

Le 24 septembre, pour fêter la Notre-Dame, la ville fut parcourue par une grande procession, une de celles dans lesquelles le clergé du pays déploie le plus d’ostentation. Ces processions sont les seuls amusements du peuple. Les fêtes de l’église péruvienne donnent une idée de ce que devaient être les Bacchanales et les Saturnales du paganisme. La religion catholique, dans les temps de la plus profonde ignorance, n’a jamais exposé au grand jour d’aussi indécentes bouffonneries, des parades plus scandaleusement impies. En tête de la procession marchaient des bandes de musiciens et de danseurs, tous déguisés. Des nègres et des sambos se louent un réal pour jouer leur rôle dans cette farce religieuse. L’église les affuble des vêtements les plus burlesques; elle les habille en pierrots, en arlequins, en benêts ou en d’autres caractères du même genre, et leur donne, pour se couvrir la figure, de mauvais masques de toutes couleurs. Les quarante ou cinquante danseurs faisaient des gestes et des contorsions d’une cynique impudence, agaçaient les négresses et les filles de couleur qui formaient la haie, leur adressaient toutes sortes de propos obscènes. Celles-ci, se mêlant de la partie, cherchaient, de leur côté, à reconnaître les masques. C’était un pêle-mêle grotesque d’où l’on entendait partir des cris, des rires convulsifs, et duquel je détournais la vue avec dégoût. Après les danseurs paraissait la Vierge vêtue avec magnificence; sa robe en velours était garnie de perles; elle avait des diamants sur la tête, au cou et aux mains. Vingt ou trente nègres portaient cette Vierge, derrière laquelle marchait l’évêque suivi de tout le clergé. Ensuite venaient les moines de tous les couvents, qui se rassemblent ce jour-là pour marcher ensemble dans la sainte promenade. Les autorités terminaient la file officielle que suivait sans ordre la masse du peuple riant, criant et n’étant rien moins qu’en prières.

Ces fêtes et la magnificence qui les distingue font le bonheur des habitants du Pérou. Je doute qu’il soit de longtemps possible de spiritualiser leur culte.

Le soir, on représenta un Mystère, sur la place de la Mercede, en plein air. Je regrette bien de n’avoir pu me procurer le manuscrit de ce drame religieux: si j’en puis juger par le peu que j’en ai vu et entendu raconter, ce doit être un modèle du genre. Dona Carmen est folle de tout spectacle; je me laissai entraîner par elle à la représentation; mais il nous fut impossible d’approcher de la scène; les premières places étaient prises par des femmes du peuple, qui attendaient là depuis le matin. On se battait pour avoir un petit coin d’où l’on pût voir. Jamais je n’avais été témoin de tant d’enthousiasme. Avec l’aide des messieurs qui nous accompagnaient, je parvins à monter sur une borne, et, de mon piédestal, je vis tout à mon aise le magnifique tableau qu’offrait la place. On avait élevé, sous le porche de l’église, une espèce de théâtre au moyen de planches posées sur des tonneaux; quelques décorations empruntées au théâtre de la ville formaient la scène, que quatre ou cinq quinquets étaient censés éclairer; mais les rayons argentés de la lune suppléaient à l’économie des entrepreneurs, et, sous le beau ciel d’Aréquipa la lune répand de brillantes clartés. C’était chose neuve pour moi, enfant du XIX siècle, arrivant de Paris, que la représentation d’un mystère joué sous le porche d’une église, en présence d’une foule immense de peuple; mais le spectacle, plein d’enseignements, était la brutalité, les vêtements grossiers, les haillons de ce même peuple, dont l’extrême ignorance, la stupide superstition reportaient mon imagination au moyen-âge. Toutes ces figures blanches, noires ou cuivrées, exprimaient une férocité sauvage, un fanatisme exalté. Le Mystère ressemblait assez, par le fond (je ne dirai rien des beautés du dialogue, les paroles n’étant qu’imparfaitement parvenues à mon oreille), à ceux qu’au xv siècle on représentait, avec une grande pompe, à la salle du Palais de Justice, pour l’édification du bon peuple de Paris, représentation à laquelle Victor Hugo nous fait assister dans sa Notre-Dame. À l’aide de quelques mots saisis au vol, de quelques explications qui me furent données par les initiés des coulisses, et, enfin, par la pantomime des acteurs, je réussis à comprendre l’ensemble.

Les Chrétiens vont, sur la terre de l’islamisme, combattre les Turcs et les Sarrasins, pour les ramener à la vraie foi. Les Musulmans se défendent avec opiniâtreté: ils ont, pour eux, l’avantage du nombre; les Chrétiens font le signe de la croix, et n’en vont pas moins succomber, quand madame la Vierge, donnant le bras à saint Joseph, et accompagnée d’une longue suite de jeunes filles des cieux, arrive dans l’armée chrétienne. Cette céleste apparition ranime l’enthousiasme des Chrétiens: aussitôt ils se ruent sur les Musulmans en criant: Miracle! miracle! L’occasion est belle; car ceux-ci, pétrifiés, semblent avoir oublié l’usage de leurs armes, et leur étonnement est assez motivé par la vue de cette foule de jolies filles, de toutes les nuances de couleurs, la tête ceinte d’une auréole de papier jaune, se mêlant parmi les soldats. Les Musulmans craignent de blesser ces houris du paradis, et il y a, ce me semble, déloyauté de la part des Chrétiens à profiter de cette circonstance pour leur tomber dessus. Bref, le sultan et l’empereur des Sarrasins sont battus et dépouillés, avec outrage, des insignes de leur pouvoir. Dans cet état de dénuement, ils préfèrent être rois chrétiens que monarques détrônés, implorent la miséricorde de madame la Vierge, et se font baptiser ainsi que tous leurs soldats. Je crus m’apercevoir que la gloire de cette grande conversion appartenait beaucoup plus aux compagnes de la sainte Vierge qu’aux soldats de son fils. Quoiqu’il en soit, la Vierge paraît enchantée de cette conversion en masse; elle fait beaucoup de politesses au sultan et à l’empereur; nomme le premier patriarche de Constantinople et le second archiprêtre de Mauritanie, en leur conservant leur pouvoir temporel. L’un et l’autre jurent, sur le crucifix, qu’on apporte dans un plat d’argent, de faire payer annuellement la dîme au clergé catholique dans leurs vastes États, et le denier de saint Pierre au pape de Rome. Sur le signal donné par la sainte Vierge, le chœur des jeunes filles chante des hymnes, des cantiques auxquels répondent, de leurs grosses voix et à tue-tête, les soldats turcs, chrétiens et sarrasins. Ensuite on se met à houspiller les Juifs, qui se trouvent en grand nombre dans l’armée musulmane, où ils sont accourus de toutes parts pour acheter les dépouilles des Chrétiens: comme ils ne veulent pas se convertir, les Chrétiens et les nouveaux convertis les battent, prennent leur argent, s’emparent de leurs vêtements en leur donnant des haillons en échange. Ces scènes burlesques furent couvertes d’applaudissements. Puis, après, recommencent les cantiques, pendant qu’on ôte à l’empereur et au sultan leurs costumés impies, et que la Vierge les revêt, en grande cérémonie, des habillements sacerdotaux de leurs nouvelles dignités. Alors Jésus-Christ arrive, venant au devant de sa mère, et accompagné de saint Mathieu; il donne sa bénédiction aux deux armées confondues. On dresse une table autour de laquelle viennent s’asseoir, hiérarchiquement, Jésus-Christ, la sainte Vierge, saint Joseph, saint Mathieu, les généraux chrétiens, l’empereur des Sarrasins et le sultan. Il y a treize couverts, et un Juif, pour profiter du dîner, se glisse furtivement à la treizième place, restée inoccupée. Jésus a rompu le pain et fait passer sa coupe aux convives, quand on s’aperçoit de la fraude. Aussitôt le Juif est arraché de sa place et pendu (du moins son effigie) par les soldats. Cependant le dîner continue, et l’attention est captivée par l’action de Jésus-Christ, qui renouvelant le miracle des noces de Cana, change l’eau en vin des Canaries: à la vérité, un négrillon, caché sous la table, substitue assez adroitement au vase d’eau un autre rempli de vin. Pendant le repas, le chœur des vierges chante seul des hymnes. C’est ainsi que se termina la farce dont je viens, imparfaitement sans doute, de crayonner l’esquisse.

Le peuple était dans l’ivresse; il battait des mains, sautait de joie, et criait de toute sa force: Vive Jésus-Christ! vive la sainte Vierge! vive notre seigneur don José! vive notre seigneurissime le pape! Viva! viva! viva!

C’est par de pareils moyens que les peuples de l’Amérique du sud sont entretenus dans leurs préjugés. Le clergé a aidé à la révolution, mais il n’a pas entendu perdre pouvoir, et il le conservera longtemps encore.

Dona Carmen, dont la passion pour les spectacles de toute nature est telle, qu’elle serait de force à aller, dans la même soirée, voir crucifier Jésus-Christ, représentation qu’on donne dans les églises d’Amérique pendant la semaine sainte, ensuite au théâtre admirer les danseurs de corde, puis aux combats de coqs; ma chère cousine, tout en regardant dédaigneusement la populace qui se trouvait réunie sur la place de la Mercede, n’en avait pas moins pris sa bonne part du plaisir qu’éprouvait la multitude à voir manœuvrer la Vierge et ses soldats, mais elle se garda bien de nous l’avouer. Elle critiqua hautement cette bêtise, et fut, au fond, très contrariée que j’en eusse été témoin.

Les Français qui étaient avec nous à la représentation du Mystère se contentèrent de s’en moquer, d’en rire et n’en furent autrement affectés. Autant que je pus le voir, je fus la seule qui revins tout attristée de ce spectacle. Je me suis toujours vivement intéressée au bien-être des sociétés au milieu desquelles le destin m’a transportée, et je ressentais un vrai chagrin de l’abrutissement de ce peuple. Son bonheur, me disais-je, n’est jamais entré pour rien dans les combinaisons des gouvernants. S’ils avaient voulu réellement organiser une république, ils auraient cherché à faire éclore, par l’instruction, les vertus civiques jusque dans les dernières classes de la société; mais comme le pouvoir, et non la liberté est le but de cette foule d’intrigants qui se succèdent à la direction des affaires, ils continuent l’œuvre du despotisme, et, pour s’assurer de l’obéissance du peuple qu’ils exploitent, ils s’associent aux prêtres pour le maintenir dans tous les préjugés de la superstition. Ce pays, déchiré par vingt ans de guerres civiles, est dans un état déplorable, et l’on cherche vainement, dans la classe qui, par sa fortune, occupe le premier rang, l’espoir d’un meilleur avenir: on n’y rencontre que la plus orgueilleuse présomption, jointe à la plus profonde ignorance, et un langage de forfanterie dont sourit de pitié le dernier matelot européen. Il y a, sans doute, parmi les Péruviens, des exceptions à faire, mais ces personnes gémissent sur la situation de leur pays, et, dès qu’elles peuvent le quitter, s’empressent de le faire. Le vrai patriotisme, le dévouement n’existent nulle part; ce ne sera que par de plus grandes calamités que se fera l’éducation politique et morale de ce peuple. Peut-être la misère, qui s’accroît tous les jours, fera-t-elle naître l’amour du travail et les vertus sociales qui en découlent; peut-être encore la Providence suscitera-t-elle à ce peuple un homme au bras de fer qui le mènera à la liberté comme Bolivar avait commencé à le faire.

Chaque dimanche, il fallait que, dès les dix heures du matin, je fusse en grande toilette dans le salon pour recevoir des visites jusqu’à trois heures, moment où l’on se mettait à table pour dîner, et, ensuite, depuis cinq heures jusqu’à onze heures du soir. Jamais je n’ai eu de corvée plus fatigante. Les dames y venaient montrer leur parure, les hommes par désœuvrement, et tous portaient, sur leur physionomie, l’expression d’un ennui permanent. Comme le pays n’offre aucune ressource pour alimenter les causeries, il en résulte que la conversation est toujours froide, guindée, monotone. On en est réduit à médire de l’un et de l’autre, à parler de sa santé ou de la température. L’ennui rend curieux; il me fut facile de voir que tous mes visiteurs auraient bien voulu connaître quel pouvait être le but de mon voyage; mais leur caractère politique et réservé fit que je m’observais, à mon tour, avec plus de soin que je ne m’en croyais capable: nul ne sut un mot de mes affaires, pas même ma cousine, la personne avec laquelle j’avais le plus d’abandon.

Le 28 octobre, M. Viollier, Français employé dans la maison de M. Le Bris, vint m’annoncer l’arrivée du Mexicain à Islay, m’informant qu’il s’y rendait sur-le-champ, et serait de retour le lendemain ou le jour suivant avec M. Chabrié, qui voulait venir à Aréquipa. Depuis mon départ de Valparaiso, j’avais à peine hasardé d’arrêter ma pensée sur M. Chabrié. Son amour, auquel je ne pouvais répondre, la promesse qu’il m’avait arrachée et que je savais ne pouvoir tenir, pesaient sur mon cœur. Je craignais d’en envisager les suites: j’en ressentais une douleur si profonde, que, n’osant m’avouer que Chabrié existait encore, j’aurais presque désiré qu’une mort funeste me permît de verser sur lui de douces larmes. Combien de fois la nuit, lorsque le sommeil fuyait mes paupières, avais-je fait de vains efforts pour assoupir ma mémoire! malgré moi mes souvenirs me reportaient sur le Mexicain; je voyais Chabrié appuyé sur le bord de mon lit, me parlant de ses espérances de bonheur, me peignant la félicité dont nous jouirions dans cette belle Californie. Ces tableaux ravissants d’amour et de repos m’apparaissaient dans tout leur charme; un pouvoir invisible semblait en réaliser la peinture pour exciter mes regrets, alors se renouvelaient en moi les combats que j’avais éprouvés à Valparaiso. L’intérêt personnel luttait avec opiniâtreté contre les inspirations généreuses; un esprit de ténèbres et un ange agitaient mon ame; mais la puissance céleste l’emportait toujours.

Quand M. Viollier m’annonça cette nouvelle, je devins rouge et tremblante, puis après tellement pâle, qu’il ne put s’empêcher de me demander si j’en étais contrariée. — Non du tout, lui dis-je; j’aime beaucoup ce brave capitaine. Il est un peu brusque; mais il m’a témoigné tant d’intérêt pendant mes cinq mois de souffrances, que je lui suis sincèrement attachée. Malgré l’émotion que je ne pouvais cacher, M. Viollier n’eut aucun soupçon: personne, en effet, n’aurait pu croire que je songeasse à M. Chabrié, et que je consentisse à passer par dessus les énormes défauts de son caractère, en faveur des qualités de son cœur.