Comme nous terminions les réflexions que l’avarice du señor Ugarte avait provoquées, don Juan de Goyenèche s’approcha de nous. Il était tellement défait, que je crus qu’il allait tomber. Carmen l’invita à entrer.
— Je vais chez don Pio, dit-il; j’espère qu’il pourra me prêter de l’argent, autrement Dieu sait ce qu’il va arriver de notre famille. Vous savez, mesdames, que ces gens… (dona Carmen, il n’y a pas de danger qu’on nous entende? regardez donc à la fenêtre si quelqu’un ne nous écouterait pas), vous savez qu’ils ont eu l’impudence d’imposer notre vénérable frère, l’évêque, à 20,000 piastres! ma sœur a été taxée à 5,000 et moi à 6,000. Ainsi, voilà 31,000 piastres enlevées, d’un seul coup, à notre fortune! Ah! Florita! combien donnerais-je pour être à la place de notre frère Mariano! Il est tranquille, lui; jouit paisiblement, à Bordeaux, de ses revenus: ce n’est pas d’aujourd’hui que je me repens de lui avoir acheté tous les biens qu’il possédait ici, et, plus que jamais, depuis cette révolution, je déplore l’insigne folie que j’ai faite de m’être enchaîné dans ce pays.
— Don Juan, dit ma cousine, tout ceci n’est qu’un orage; lorsqu’il sera passé, vous redeviendrez roi. Par sa dignité, votre frère est ici le premier, comme vous l’êtes par vos richesses. Cette position éminente, la retrouveriez-vous en France, où le nombre des grandes fortunes ne permet pas qu’on en distingue aucune?
— Ah! dona Carmen, l’avantage d’être quelque chose dans un pays de révolution coûte trop cher pour qu’on ne préfère pas l’obscurité à la vaine jouissance d’une pareille distinction. Songez à ce que nous a coûté chaque apparition d’un nouveau gouvernement; le libertador Bolivar a enlevé à notre maison 40,000 piastres, le général Sucre, 30,000, San Martin, tout ce que mon frère Mariano possédait à Lima, et maintenant voilà Nicto et Baldivia qui ont pris à tâche de nous ruiner, — Cousin, il faut un peu de philosophie. Les billets gagnants et perdants sortent de la roue de la fortune; on ne peut toujours se saisir des premiers. Votre père est venu dans ce pays sans rien; il y a amassé de grands biens; votre frère, don Emmanuel, aujourd’hui comte de Guaqui, a, dit-on, 20 millions à lui; tout cela provient du Pérou: croyez-vous réellement, don Juan, que si votre père fût resté en Biscaye, vos frères seraient, l’un, évêque, et l’autre grand d’Espagne?
J’interrompis la maligne Carmen, qui se plaisait à torturer cet autre Ugarte.
— Cousin, lui dis-je, cet argent vous sera fidèlement rendu; mon oncle Pio en est convaincu; aussi prêterait-il à ce gouvernement tout ce qu’il voudrait.
— Alors, Florita, dites-moi, je vous prie, pourquoi notre gracieux cousin ne lui a prêté que 4,000 piastres, quand, dit-on, il a conseillé à Baldivia de nous en faire prêter trente et un mille?
— Mon cousin, il ne faut pas ajouter foi aux on dit; on en rapporte peut-être de vous qui ne seraient pas plus agréables pour mon oncle.
— Mais, Florita, convenez au moins que cette disproportion est choquante; tout le monde sait que don Pio est plus riche que moi, et… — Don Juan, dit Carmen, il paraît que c’est le jour où il ne se trouve que des pauvres à Aréquipa; nous venons de voir passer Ugarte qui n’avait pas de souliers aux pieds… Il se leva, voyant bien que ce n’était pas de Carmen, qui le déteste, qu’il devait attendre la moindre consolation.
— Je vais voir, dit-il, si don Pio voudra me prêter de l’argent; et il sortit.
— J’espère, Florita, que voilà d’excellents types à mettre sur votre journal? Que pensez-vous de tous ces pauvres millionnaires? Ne trouvez-vous pas que notre illustre parent, M. de Goyenèche, est bien à plaindre? Son père est arrivé de Biscaye en sabots; il était bête à manger du foin; c’est en tout temps une qualité pour faire fortune; et à cette heureuse époque, il ne fallait pas beaucoup d’esprit pour gagner de l’argent. Il en gagna énormément, se maria avec une cousine de votre grand’mère, une demoiselle Moscoso, qui lui apporta une riche dot; l’un et l’autre, très avares, élevèrent leurs enfants dans ces bons principes, firent donner de l’éducation aux deux aînés, don Emmanuel et don Mariano, que vous connaissez. Emmanuel alla en Espagne, y servit comme militaire et obtint la confiance de je ne sais quel ministre, qui l’envoya au Pérou pour y soutenir la cause du roi; quand cette cause fut perdue, il reçut la mission de recueillir tous les débris de l’ancienne splendeur afin de les faire passer en Espagne. Il exécuta cet ordre avec autant de rigueur que s’il eût été né Castillan; il prit au Pérou tout ce qu’il put, traitant son propre pays, celui où son père avait fait sa fortune, comme un pays conquis. On n’a jamais su au juste combien il avait enlevé de millions aux Péruviens; mais, ce qu’il y a de très sûr, c’est qu’il en a gardé une vingtaine pour lui; vous voyez, chère amie, qu’on ne se ruine pas à faire les affaires du roi. Ce fut don Emmanuel qui fit nommer son frère évêque, et Mariano occupait aussi, par son influence, la place de juge à Lima; il en fut chassé par San Martin, qui s’empara de tout ce qu’il possédait à Lima; et, quoique riche encore de 100,000 livres de rente, il s’est fait donner, par le gouvernement espagnol, une pension de 20,000 francs à titre de dédommagement. Je ne vous parle pas des honneurs qui ont plu sur eux, les croix de Saint-Jean, de Saint-Jacques, les titres de comte de Guaqui, de grand d’Espagne, etc., et voilà ce don Juan qui vient pleurer misère parce que la république lui demande 6,000 piastres. Au diable puissent aller ces étrangers qui n’accourent dans un pays nouveau que pour le dépouiller; et, se moquant ensuite de ceux qu’ils ont ruinés, se retirent avec leur butin dans des villes d’Europe.
Il était évident que Carmen éprouvait une sécrète joie à se venger de ces avares qui avaient critiqué sa manière de vivre, tout en acceptant ses cigares à deux sous, ses dîners et ses fêtes.
Elle insistait pour me faire retourner à la croisée, mais ce spectacle de l’avarice aux prises avec l’oppression me répugnait; il me montrait l’humanité sous un aspect trop méprisable, et je résistais aux sollicitations de Carmen.
— Au moins, Florita, venez voir encore le vieux voisin Hurtado; le bon-homme fait charger stoïquement ses 6,000 piastres sur son âne; celui-là est philosophe.… Voyons donc ce qu’il va nous conter.
Je me laissai aller à la curiosité de savoir ce que pensait le vieux philosophe en donnant ses piastres.
— Bravo, père Hurtado! au moins, vous ne vous fatiguez pas à porter vos sacs à l’hôtel-de-ville.
— Carmen, le philosophe ne doit plier que sous le poids de la sagesse! Mon âne est destiné à porter des fardeaux, et je ne vois pas pourquoi l’or et l’argent seraient, par exception, transportés exclusivement par des hommes, quand le fer, le cuivre, le plomb, métaux beaucoup plus utiles, sont chargés sur des bêtes de somme.
— Voisin, je vois que vous vous exécutez de bonne grace, ce qui est facile, lorsque, comme vous, on possède un tombeau; mais les malheureux, tels que don Pio de Tristan, Juan de Goyenèche, Ugarte, Gamio et autres ne peuvent, vous le sentez, se résigner aussi aisément.
— Oui, Carmen, vous avez raison, je possède un tombeau; car la vraie sagesse est plus inépuisable que le tombeau du plus riche des anciens Incas.
— La sagesse, voisin, la sagesse est chose précieuse, j’en conviens; mais je vous assure que j’aurais beau être sage comme un de ces sages grecs ou romains dont je n’ai jamais su les noms, que tout cela ne me mettrait pas une once dans la poche.
— Vous le croyez, ma fille, et voilà précisément votre erreur.
— Père Hurtado, vous allez encore me faire mettre en colère; il en est de même chaque fois que je cause avec vous. N’allez-vous pas entreprendre de me prouver que c’est votre sagesse qui vous a fourni les moyens d’acheter les sept ou huit maisons que vous possédez en ville, votre belle campagne, votre grande sucrerie; que c’est avec votre sagesse que vous avez élevé vos onze enfants, fait donner à tous de l’éducation, doté vos filles; que c’est dans votre sagesse que vous trouvez de quoi entretenir votre fille, religieuse à Santa-Cathalina, avec un luxe qui scandalise toute la communauté; à faire des offrandes aux couvents, à bâtir une église dans le village où est située votre campagne?… Ah! laissez-nous donc tranquilles avec votre sagesse; par le Christ! à ce prix-là tout le monde deviendrait sage.
— Oui, si les dispositions à la sagesse avaient été données au monde; mais j’ai beau observer attentivement de tous côtés, je ne découvre aucun sage et ne vois que des fous… Adieu, voisine… Ma chère demoiselle Florita, puisque vous allez mieux, venez donc me voir. J’ai encore beaucoup d’autres choses curieuses à vous montrer dans mon cabinet. Vous avez, ma chère enfant, tout ce qu’il faut, pour arriver à la sagesse; voilà pourquoi j’aime tant à causer avec vous.
Et il s’éloigna.
Et il s’éloigna.
— Que le ciel te confonde, vieux fou! avec ta sagesse, s’écria Carmen. Chaque fois que ce vieil Indien me parle, il me fait venir la chair de poule. Il possède un tombeau, j’en suis aussi sûre que de tenir un cigare à la main; il y puise depuis soixante ou quatre-vingts ans, car ce Sambo a survécu aux plus vieux. Son trésor lui fournit de quoi bâtir des maisons, des églises et faire courir des rivières dans sa campagne. Il achète pour sa fille, la religieuse, les objets les plus chers qu’apportent les navires d’Europe; et le vieil hypocrite a l’effronterie de venir me prêcher la sagesse!… à moi qui, depuis vingt ans, endure avec une véritable philosophie toute espèce de privations, n’ayant pas même de quoi acheter une paire de bas de soie. En vérité, Florita, voilà de ces choses qui me révoltent! Je ne conçois pas que vous n’ayez pas pris la parole pour lui montrer que vous n’étiez pas sa dupe, et qu’on est mal reçu, quand on possède les trésors d’un tombeau, à venir faire étalage de sagesse devant ceux qui n’ont pas le sou.
Tout le monde, à Aréquipa, est persuadé que le vieil Hurtado a trouvé un tombeau qui alimente ses immenses dépenses. Quant à moi, je crois que, comme le vieillard de La Fontaine, il a rencontré le trésor dans son travail, ou, comme il le dit, dans sa sagesse. Certes, le travail intelligent est bien la meilleure sagesse humaine. Ce vénérable vieillard est économe sans avarice, et très laborieux: il possède des connaissances d’application très étendues et bien supérieures à celles des gens du pays. Il a travaillé pendant une longue vie et a pu mener à bonne fin ses nombreuses entreprises. L’origine de sa fortune est, ce me semble, suffisamment expliquée, sans qu’il soit besoin de recourir à la découverte miraculeuse d’un tombeau. Au surplus, la destinée l’en eût-elle favorisé, on devrait s’en réjouir, puisqu’il fait de ses richesses un aussi noble usage: mais on est jaloux des hommes dont l’intelligence prime les autres; quand on ne peut calomnier leur succès, on les attribue au miracle plutôt que d’y reconnaitre une supériorité.
Mon oncle m’envoya chercher, et je me retirai chez moi. Malgré la lettre que j’avais écrite à la famille, don Pio continuait à me témoigner une entière confiance, il me parlait de ses inquiétudes les plus secrètes, me consultait sur tout, et cela avec un abandon et une amitié que moi-même je ne savais comment m’expliquer. Craignait-il mes ressentiments et voulait-il en paralyser les effets? Je serais tentée de le croire. Je pouvais, par mes relations, lui rendre quelques services, et lorsqu’une personne peut lui être utile, si humble qu’elle soit, don Pio a un talent tout particulier pour s’en servir, ainsi que pour assoupir les haines de ses ennemis.
Depuis les derniers événements, la ville avait complètement changé d’allure: calme, monotone, d’un accablant ennui avant la révolution, elle venait de passer à une agitation extraordinaire, à un mouvement et un vacarme perpétuels. Le gouvernement qui s’était organisé au nom d’Orbegoso devait employer les sommes qu’il avait reçues des propriétaires à mettre sur pied une armée assez forte pour résister à celle de Bermudez. J’étais très au courant de tout ce qui se passait au quartier général; Althaus avec sa franchise, et le besoin qu’il éprouvait de tourner ses illustres chefs en ridicule, me rapportait jusqu’aux plus petits détails. La présomption, l’incapacité, l’incurie de ces hommes surpassaient tout ce qu’on en pourrait supposer. Emmanuel, de son côté, me confiait tout ce qu’Althaus ne se trouvait pas à même de savoir, en sorte que j’étais la mieux informée du pays. Si Nieto et Baldivia avaient été, par leurs talents, au niveau de leur position politique, certes, ils eussent pu, avec de l’ordre, de l’économie et de l’activité, satisfaire à tous les besoins du moment, au moyen des sommes énormes qu’ils avaient extorquées aux malheureux propriétaires; mais l’argent obtenu sans peine se dépense avec prodigalité: il n’était pas de fautes, d’extravagances que ces deux hommes ne connaissent. Un navire arrivait-il à Islay, aussitôt le général faisait demander avec emphase quelles étaient les armes ou munitions qu’il apportait, et donnait l’ordre d’acheter immédiatement sabres, fusils, poudre, balles, draps, etc., etc., qui pouvaient se trouver à bord. On pense bien qu’avec cette manière de procéder la caisse fut bientôt vide. Baldivia n’agissait pas plus sagement, sans toutefois oublier ses intérêts personnels. Il fonda à Aréquipa un journal dont la rédaction coûtait fort cher, mais dont il était rédacteur en chef, avec 1,000 piastres par mois d’appointement, indépendamment du prix qu’il recevait pour chaque article dont il était l’auteur.
Un mois s’était à peine écoulé depuis la publication du fameux bando, lorsqu’un jour Althaus entra dans ma chambre, en riant à ne pouvoir parler: — Qui peut donc provoquer ainsi votre hilarité, cousin? Encore quelques bévues du généralissime, je gage? Contez-le moi vite, que j’en rie avec vous.
— Ah! Florita, la place n’est plus tenable, j’ai tant ri depuis ce matin que, d’honneur, je crains d’être malade.
— Mais encore, dites-moi… — Eh bien! figurez-vous… ah! ah!… pardon, cousine; mais je ne pourrai jamais vous raconter cela. C’est incroyable!… cette page de votre journal sera bien curieuse. Ah! coquin de Nieto, va, je te pardonne de ne pouvoir comprendre la plus simple figure de géométrie: quand on sait faire rire les vieux mathématiciens comme tu me fais rire depuis ce matin, on doit être dispensé de savoir que 2 et 2 font 4.
— Ah ça! Althaus, je vais me fâcher: il est convenu entre nous que je serais la confidente des joies aussi bien que des tribulations, je veux rire à mon tour.
— Sachez, donc, chère amie, que, ce matin, notre aimable et prévoyant général m’a fait dire qu’il voulait que j’allasse ranger ce qu’il appelle son grand magasin, c’est tout bonnement la petite chapelle qui tient à la prison. Après déjeuner, j’ai pris deux hommes avec moi, et je suis allé à ce sanctuaire dont, jusqu’alors, on m’avait interdit l’entrée. Ce n’était pas sans raison qu’ils m’en faisaient mystère: devinez, chère enfant, ce que j’ai trouvé dans ce magasin?
— Mais, que sais-je, des sabres, des fusils?
— Oui, des sabres, mais vous n’en devineriez pas le nombre…; il y a dans le magasin deux mille huit cents sabres qu’ils viennent d’acheter, quand je défie Nieto de réunir six à huit cents hommes sous ses ordres! Il s’y trouve dix-huit cents fusils, et quels fusils! Ah! il n’y a pas de danger, ils ne tueront pas leurs frères avec ces fusils fabriqués à Birmingham; ils ne coûtent ici que 22 francs; certes, voilà du beau poli anglais à bon marché! mais un innocent échalas serait plus redoutable que dix de ces fusils; et les sabres! ho! ce seraient d’excellents instruments pour couper des navets. Je ne vous parle pas des piles de drap bleu, couleur des grenadiers français, et des milliers de ceinturons, de baudriers que j’ai rencontrés dans un coin sans voir nulle part une seule giberne. Le diable m’emporte, il faut croire que des pigeons voyageurs auront porté la nouvelle de la révolution de Lima à ces farceurs de capitaines anglais et français, pour qu’ils soient venus empester le Pérou de tous ces rebuts de boutiques. Vous pensez peut-être que toutes ces armes étaient rangées dans l’ordre exigé pour leur conservation; que les fusils, par exemple, avaient été disposés de manière à prévenir l’atteinte de la rouille? nullement; tous les objets du magasin entassés pêle-mêle dans la vieille chapelle, où l’eau tombe de tous côtés, y avaient été jetés comme des bottes de foin; mais n’importe, mouillés où non, les chiens de ces fusils n’aboieront jamais. Allons, braves bourgeois d’Aréquipa, actuellement vous devez être contents! si on vous prend votre argent, vous avez au moins la satisfaction de le voir utilement employé. Vous voilà avec un grand magasin, où il y a plus de sabres que vous n’aurez jamais de soldats…; où vous avez des masses de drap bleu, lorsque vous êtes sans tailleurs pour en faire des habits, et une belle quantité de baudriers; quant aux gibernes, le capitaine les avait vendues à Santa-Crux. Ah! c’est délicieux! dites, Florita, quand vous leur peindrez en France ces bambochades péruviennes, ils croiront que vous chargez le tableau: deux mille huit cents sabres pour six cents soldats qui n’ont ni souliers à leurs pieds, ni schakos sur leur tête, qui enfin manquent de tout!!… Bravo, mon général! tu t’y entends, et je dis, pas mal! Quel fournisseur soigné tu nous aurais fait! ceux de la grande armée donnaient aux soldats des souliers qui ne leur duraient pas huit jours; mais toi, fine fleur des fournisseurs, tu leur aurais donné trois sabres en place d’une paire de souliers.
Althaus resta plus de deux heures à bouffonner sur les faits et dires des illustres chefs de la république, et cela avec une originalité, et une gaîté telles, que je ne pus m’empêcher d’en rire autant que lui.
— Florita, racontez donc à don Pio, en grande confidence, tout ce que je viens de vous dire. Je ne serais pas fâché qu’il le sût, mais je ne veux pas qu’il l’apprenne par moi.
— Althaus, vous devriez donner des conseils à ces gens-là; vous voyez bien qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire au milieu des circonstances graves dans lesquelles leur ignorante témérité les a placés.
— Leur donner des conseils! ah! Florita, on voit bien que vous ne connaissez pas encore l’esprit des gens de ce pays; ce sont des sots présomptueux qui croient avoir en eux la science infuse. Dans les premières années de mon séjour en Amérique, comme vous, j’étais peiné de leur voir commettre autant de fautes et leur remontrais, avec franchise, que, s’ils faisaient d’une autre manière, les choses iraient mieux. Savez-vous ce qu’il m’arriva? Je me fis des ennemis implacables de tous ces imbécilles; on se méfia de moi, on me fit mystère de tout, comme vous voyez que ceux-ci ont fait pour les armes; et, sans le besoin urgent qu’ils avaient de mes connaissances, ils m’eussent chassé de chez eux comme un homme abominable. J’eus d’abord beaucoup à souffrir avec de tels gens; mais, enfin, j’en pris mon parti, et sans m’en inquiéter, je les laissai faire leurs balourdises et me contentai de les plaisanter, ayant appris, pendant mon séjour en France, la puissance du ridicule quand on s’en sert à propos et avec adresse.
— Mais, Althaus, tout ce que vous venez de me dire est très alarmant; de pareilles extravagances auront des conséquences fâcheuses pour les habitants d’Aréquipa. Si Nieto achète ainsi toutes les friperies des capitaines européens, il va se trouver forcé d’avoir recours à de nouvelles extorsions; et, à la manière dont ils y vont, elles se répéteront sans cesse.
— Ce sera comme vous le dites: l’audacieux moine Baldivia fait déjà son second bando. Cette fois, don Pio ne l’échappera pas: Ugarte, Gamio vont être mis à sec; mais c’est surtout sur l’évêque et sa maison qu’on va frapper. Ah! messieurs les bourgeois, vous voulez de la république! Bien, bien, mes amis, nous allons vous montrer ce que cela coûte une république!
Althaus se mit à tourner en ridicule ce système de gouvernement: l’absolutisme était dans l’ame du baron d’Althaus, et les résultats qu’il avait sous les yeux n’étaient guère propres à le convertir à l’organisation républicaine.
Les villes de l’Amérique espagnole, séparées les unes des autres par d’immenses étendues de territoire sans culture et sans habitants, ont encore peu d’intérêts communs. Le besoin le plus urgent eût été de les doter d’organisations municipales proportionnées à l’avancement intellectuel de leurs populations et susceptibles de progresser avec elles; de les unir par un lien fédératif qui n’aurait été que l’expression des rapports existants entre ces villes. Mais, pour s’affranchir de l’Espagne, il avait fallu mettre des armées sur pied, et, comme cela arrive toujours, la puissance du sabre a voulu dominer. Si les populations de ces républiques étaient rapprochées, il se rencontrerait plus d’unité de vues, et ces contrées ne présenteraient pas, depuis vingt ans, l’affligeant spectacle de guerres sans cesse renaissantes.
Le grand événement de l’indépendance a trompé toutes les prévisions: l’Angleterre a dépensé des sommes énormes pour le provoquer, et, depuis que l’Amérique espagnole est devenue indépendante, le commerce anglais y a fait des opérations ruineuses. Le sentiment qu’on a exploité pour exciter ces peuples à secouer le joug de l’Espagne n’a pas été l’amour d’une liberté politique dont ils étaient bien loin encore de sentir le besoin, ni d’une indépendance commerciale dont les masses étaient trop pauvres pour pouvoir jouir. On a mis en jeu contre les Espagnols la haine qu’alimentaient les préférences dont ceux-ci étaient l’objet.
Les yeux fixés sur les prodiges que la liberté a fait éclore dans l’Amérique du nord, on s’étonne de voir celle du sud rester si longtemps en proie aux convulsions politiques, aux guerres civiles, et l’on ne fait pas assez d’attention à la diversité des climats, aux différences morales des deux peuples. Dans l’Amérique du sud, les besoins sont restreints et faciles à satisfaire. Les richesses sont encore très inégalement réparties et la mendicité, compagne inséparable du catholicisme espagnol, y est presqu’un métier. Il existait au Pérou, avant l’indépendance, d’immenses fortunes faites dans les emplois publics, dans le commerce et spécialement le commerce interlope, et, enfin, par l’exploitation des mines; un très petit nombre de ces fortunes avait, pour origine, la culture des terres; la masse de la population était couverte de haillons et n’a pas amélioré son sort depuis; tandis que, dans l’Amérique anglaise, les mœurs et usages s’étaient formés sous l’empire d’idées libérales, politiques et religieuses; les populations y étaient rapprochées, elles habitaient sous un climat qui donne de nombreux besoins, avaient conservé les habitudes laborieuses de l’Europe, et la richesse n’y étant acquise que par la culture des terres ou le commerce régulier, il y avait assez d’égalité dans sa distribution.
On a lieu d’être surpris, d’après les règles de la prudence humaine, que tous les gens riches n’aient pas évacué l’Amérique en même temps que le gouvernement espagnol; il était bien évident qu’ils devaient être les victimes de toutes les commotions; leurs richesses, en effet, ont alimenté les guerres, et celles-ci ne cesseront que lorqu’il n’y aura plus de grandes fortunes à spolier. L’exploitation des mines diminue tous les jours; plusieurs, par suite des guerres, ont été inondées, et, lorsque la tranquillité sera rétablie, les habitants, se trouvant forcés de se livrer presque entièrement à la culture des terres, ce travail civilisateur fera naître graduellement, parmi eux, des idées d’ordre et de liberté rationnelle.
Quand la nouvelle des évènements de Lima parvint à Aréquipa, les hommes qui firent déclarer la ville pour Orbegoso n’étaient pas mus par l’amour du bien public, parce qu’ils estimaient ce président valoir mieux que ses compétiteurs; mais ils virent une occasion de se saisir du pouvoir, d’arriver à la fortune, et ils s’empressèrent d’en profiter. Baldivia, qui exerçait une grande influence sur le général Nieto, le poussa à s’emparer du commandement militaire de tout le département; lui-même, sous les auspices du général, se mit à la tête du gouvernement civil, et distribua à ses créatures tous les emplois. Ces deux hommes, ou plutôt Baldivia seul, mena toutes les affaires pendant trois mois jusqu’à l’arrivée de San-Roman.
Le moine Baldivia, né avec d’éminents talents, a été élevé dans le plus fameux couvent d’Aréquipa, celui des jésuites: son aptitude, sa prodigieuse intelligence, l’audace de son caractère le grandirent bien au dessus de la foule des élèves et fixèrent sur lui tous les regards. Le prêtre Luna Pizarro le prit sous sa protection immédiate, le retira chez lui, en fit son secrétaire, et donna tous ses soins à compléter l’éducation d’un jeune homme dont il comptait se servir un jour. Baldivia devint bientôt le confident intime de Luna Pizarro: celui-ci l’initia à tous ses projets d’ambition. Ces deux prêtres firent un pacte, unirent leurs moyens respectifs d’action pour arriver l’un et l’autre au pouvoir. Luna Pizarro aspirait à l’évêché d’Aréquipa, qui lui aurait donné la puissance ecclésiastique et près de 100,000 piastres de revenu; toutes ses menées tendaient à cette position éminente.
Baldivia est un homme d’environ trente-six ans; il a, depuis quinze ans, observé le cours des événements, la marche de l’opinion, et il a bien reconnu que les temps de la puissance civile étaient arrivés; que le peuple, malgré son excessive bigoterie et sa superstition, accorderait naturellement plus d’autorité aux agents qu’il nomme lui-même, aux dépositaires de ses volontés, qu’aux prêtres qu’un pouvoir extérieur lui impose. Le catholicisme a dû commencer à décliner du jour où, abandonnant l’élection populaire, le sacerdoce n’a plus voulu recevoir ses fonctions de la conscience des peuples, pour les tenir des rois et des princes de l’Église. Cette religion s’est dès lors arrêtée, et cessant de progresser avec les nations, elle en a successivement été délaissée: c’est ce qui lui arrivera au Pérou, c’est ce qui aura lieu partout, si elle ne s’harmonise pas aux progrès de la pensée humaine.
Baldivia entra dans la carrière civile, se fit avocat, écrivain, journaliste, sans cesser d’être prêtre; il se mit ainsi en position de profiter de tous les événements, se réservant de se couvrir, au besoin, de son caractère sacerdotal, et de s’en servir, selon l’occurrence, comme moyen d’agression. Luna Pizarro, député d’Aréquipa au congrès national, intriguait à Lima, saisissait toutes les occasions de fomenter les discordes, d’exciter les troubles, de provoquer aux révolutions, tandis qu’à Aréquipa Baldivia faisait, comme prêtre, les prédications les plus furibondes contre l’évêque, l’attaquait dans ses plaidoyers, dans les articles virulents de son journal, irritait contre lui toute la population, et, le traînant dans la boue, lui enlevait tout le prestige de respect dont le prélat avait été jusqu’alors entouré. Le moine a tant d’esprit, de logique, de véhémence, que chaque article qu’il lançait dans son journal contre l’évêque lui faisait perdre un de ses membres, comme disait mon cousin Althaus; mais si la voix de l’impétueux Baldivia eut autant de puissance contre l’évêque, c’est qu’il y avait de la vérité dans ses attaques. Baldivia et Luna Pizarro ne se montrèrent pas plus durs et impitoyables envers l’évêque, que le prélat ne l’avait été lui-même pendant douze ans envers les malheureux que les devoirs de l’apôtre, les conditions que la ville lui avait faites, qu’enfin toutes les considérations sociales et religieuses lui imposaient la rigoureuse obligation de soulager.
Don José Sébastian de Goyenèche occupe, depuis quatorze ans, le siège épiscopal d’Aréquipa: il parvint à cette haute dignité par la toute-puissante influence dans les affaires du Pérou qu’avait son frère don Emmanuel, comte de Guaqui, très en faveur alors à la cour de Ferdinand. L’évêché d’Aréquipa rapporte annuellement près de 100,000 piastres; mais l’évêque est obligé, d’après les conditions imposées par la ville en lui allouant cette somme, d’en distribuer une partie aux pauvres. Cette obligation, qui serait injurieuse au caractère apostolique d’un évêque, si la charité était infailliblement la vertu des prélats nommés par les cours, fut pour les malheureux d’Aréquipa une garantie insuffisante de la bienfaisance du señor de Goyenèche. J’ai déjà dit que le vice dominant de cette famille est l’avarice; elle est chez l’évêque portée à une scandaleuse exagération!… non seulement il frustrait les pauvres des aumônes auxquelles ils avaient droit sur son énorme revenu, mais encore il commettait journellement des actes de la plus révoltante dureté. Une pauvre veuve, dénuée de toutes ressources, en proie à la maladie et se débattant avec la misère, venait-elle lui demander des secours, l’évêque lui faisait remettre un réal (14 sous): un père de famille se cassait-il un membre, il lui envoyait une aumône d’égale valeur. Une dame pauvre, de très bonne maison, ayant perdu sa fille qu’elle aimait tendrement, alla un jour chez l’évêque le prier de lui donner trois piastres (15 francs) qui lui manquaient pour élever une modeste