pierre sur le tombeau de son enfant; l’évêque les lui refusa!… Lorsque ma grand’mère mourut, les pauvres, qui tous suivirent le convoi jusqu’au cimetière, répétaient en pleurant: « Nous perdons là une femme qui nous donnait plus en un mois que l’évêque dans toute l’année. » Cette hideuse avarice a attiré sur lui et sa maison le mépris public à tel point, qu’il est devenu proverbial de dire, lorsque quelqu’un commet une ladrerie, c’est à la Goyenèche. Mais si son extrême avarice le prive de l’estime et de l’affection, toute la famille s’est appliquée, par des dehors pleins d’affabilité, de politesse et de modestie, à se concilier le respect de tous: le mendiant déguenillé, auquel on refuse l’aumône, se sent honoré d’être salué par un prélat couvert de soie cramoisie, ayant une chaîne d’or au cou, une belle bague au doigt, et suivi de quatre prêtres richement vêtus. La sœur était aussi très gracieuse envers tout le monde et les frères également. Sous cette apparence de rustique simplicité, ils apprécient tous avec assez de justesse le cœur humain pour connaître la valeur attachée aux politesses qui descendent de haut, et croient pouvoir les offrir en compensation des vertus qui leur manquent.
Baldivia frappait juste en attaquant l’évêque, et produisit un effet correspondant à la gravité de ses accusations. Il publia, dans son journal, une suite d’articles dans lesquels il dépeignit l’avarice du prélat sous les couleurs les plus odieuses; et lorsqu’il eut porté à son comble l’indignation publique, il prouva que, pendant toute la durée de son épiscopat, M. de Goyenèche n’avait distribué annuellement, aux indigents de la ville, ou aux curés des campagnes, que 1,000 piastres, tandis qu’il aurait dû en affecter 14,000 à cet usage, sur les 100,000 que la ville allouait à son évêque; puis, établissant le compte des sommes volées aux pauvres, il démontra que, dans le cours de douze années, il leur avait été soustrait une somme qui se monta, avec les intérêts, à 200,000 piastres (un million et plus de notre monnaie); et le moine demandait à grands cris que l’évêque fut forcé à restitution. Tout le monde, même les amis de la famille Goyenèche, ne pouvaient s’empêcher de reconnaître la vérité des calculs de Baldivia et des conclusions qu’il en déduisait. Pour toute réponse, les Goyenèche se récriaient sur l’irrévérence et le scandale de pareilles attaques, refusant d’entrer autrement dans ma question. Baldivia n’abandonna pas sa proie, il poursuivit l’évêque avec une constance et une force de logique qui réduisirent au silence les timides défenseurs du prélat. Le but du moine audacieux était de le traduire devant un tribunal de haute juridiction, sous une accusation de péculat. M. de Goyenèche, d’une chétive santé, eût succombé sous la honte d’un tel procès, ou se serait vu forcé de donner sa démission. Une fois l’arbre abattu, Baldivia aurait couru aux branches, et Luna Pizarro pris ses mesures pour parvenir à occuper le siège devenu vacant.
En organisant le nouveau gouvernement, Baldivia n’avait placé sous ses ordres que des gens extrêmement nuls, afin de paralyser toute opposition et d’avoir constamment à sa disposition de dociles instruments. Il nomma préfet don Emmanuel Cuadros, homme tout à fait incapable, mais qui se recommandait à son choix par la haine implacable qu’il portait aux Goyenèche. Le señor Cuadros avait demandé mademoiselle de Goyenèche en mariage; cette demoiselle, que sa fortune rendait exigeante, avait déjà refusé de nombreux partis; le señor Cuadros fut, je crois, le vingtième éconduit; elle se fâchait à chaque proposition nouvelle qui lui était faite, disant tout haut « qu’elle ne concevait pas comment des hommes, n’ayant pour toute fortune que 60 à 80,000 piastres, osaient venir lui offrir une piastre en échange d’une once. » Le señor Cuadros d’Osencio appartenait à une très bonne famille de Cadix: aussi orgueilleux que sot, et furieux de voir qu’on mesurait son mérite au nombre de ses piastres, il devint l’ennemi irréconciliable de cette famille; et, lorsqu’il fut en place, la pauvre Marequita paya bien cher le refus, un peu hautain, qu’elle avait fait du señor Cuadros.
Ainsi qu’Althaus me l’avait annoncé, Baldivia fit paraître son second bando un mois après le premier; cette fois, mon oncle Pio fut taxé à 6,000 piastres; il se récria, mais il fallut payer dans la journée même: le bando portait que les retardataires seraient conduits en prison. L’évêque fut imposé à 30,000 piastres! son frère à 6,000 et sa sœur à pareille somme, Ugarte à 10,000: il en eut des accès de folie, et sa femme fut obligée de l’emmener à la campagne. Le pauvre Gamio faillit en mourir. Une de mes cousines, nommée Gutierrez, fut la seule qui montra du caractère; elle s’opiniâtra à ne pas payer, et l’on ne put réussir à l’y contraindre. Toute la ville fut dans une telle exaspération, que Nieto n’osait plus sortir dans les rues; et l’audacieux Baldivia, qui, depuis longtemps, se costumait presque toujours en bourgeois, jugea prudent de reprendre le froc. L’habit de moine a encore conservé de l’influence sur la populace; et Baldivia s’inquiétait fort peu du ressentiment des propriétaires. Après avoir levé cette seconde contribution, qui ne fut pas mieux employée que la première, on fit une réquisition de chevaux, puis de juments, de mules; et, à la fin, on enleva jusqu’aux ânes. Toutes ces extorsions épuisaient les malheureux Aréquipéniens; ils les supportaient en murmurant sans avoir le courage de s’en affranchir, lorsque la levée d’hommes, ordonnée par le général Nieto, vint mettre le comble à leurs douleurs et à leur indignation. Le peuple péruvien est anti-militaire; tous abhorrent l’état de soldat; l’Indien, même préfère se tuer que de servir. D’abord les Aréquipéniens refusèrent net d’obéir à l’appel du général; Baldivia eut alors recours à la persuasion, et, dans une série d’articles de son journal, il sut si adroitement intéresser leur orgueil, que tous les jeunes gens s’enrôlèrent volontairement. L’habile moine, exploitant leur vanité, leur ignorance, les comparait aux Spartiates, aux Romains, et enfin aux immortels Parisiens de 1830! Il parvint, au moyen de ses flatteries, à exciter leur émulation, et c’était à qui d’entre eux, jeunes ou vieux, se mettrait au rang des défenseurs de la patrie. Je me rappelle que les articles du moine commençaient toujours ainsi: « Aréquipéniens! la république du Pérou s’attend à trouver en vous des défenseurs, ne voulant plus que sa noble cause soit défendue par ce qu’on nomme soldats. » Une autre fois, il leur disait: « Aréquipéniens! vous êtes tous libres: le chef n’est pas plus que le subordonné, le subordonné est autant que son chef; plus de soldats parmi vous, rien que des frères, des hommes libres, des défenseurs de la patrie, etc., etc. » — En vérité, me disait Althaus, je suis tenté de croire, avec les vieilles femmes, que ce moine damné a trouvé les cornes du diable, qui donnent, disent-elles, la puissance de faire des miracles. Quant à moi, je lui brûle une belle chandelle; car je vous assure qu’il me tire d’un cruel embarras. Le général, qui est peureux comme une perdrix, m’avait donné la corvée d’aller fouiller dans les maisons pour y découvrir les conscrits qui ne voulaient pas se rendre: cette besogne ne m’allait pas du tout. Je suis homme à charger sur mon dos trois de ces blancs-becs de conscrits que je rencontrerais sur la lisière d’un bois; mais forcer l’entrée d’une maison où j’aurais été entouré de la vieille mère, de la jeune femme en pleurs qui seraient venus me supplier, des enfants qui m’auraient sauté au cou pour me caresser, je n’y aurais pu résister. Je suis dur sur le champ de bataille, parce que là j’ai appris à l’être, et que c’est une nécessité; mais, avec des malheureux qui souffrent et pleurent, je souffre et pleure aussi.
— Ah! cousin, je vous reconnais à ces paroles, et je vous aime! Althaus, vous n’étiez pas fait pour tuer des hommes… — Florita, je n’ai cependant jamais été plus beau qu’à Waterloo, et là je tuais des hommes… — Pour Dieu! ne me parlez pas de votre Waterloo: ce mot me fait frissonner d’horreur; je ne puis l’entendre sans être péniblement affectée. Vous disiez donc, cousin, que le père Baldivia est parvenu à faire venir vos conscrits tout seuls, sans user envers eux de contrainte?
— C’est un fait très vrai; il les nomme des Alexandre, des César, des Napoléon; il leur parle en grec et en latin, et peut-être, entre nous, leur dit-il, dans ces langues antiques, qu’ils sont de fichues bêtes, des poltrons, etc., etc.; car le diable m’emporte si un seul de tous les lecteurs du moine sait le latin. Entre autres belles phrases qu’il leur débite, n’a-t-il pas l’impudence de leur dire que l’Europe, le monde entier les contemplent! qu’à Paris on va être jaloux de leur valeur! que sais-je, moi, toutes les fariboles qu’il leur dit… Pourquoi donc ne lisez-vous pas son journal et ses sublimes proclamations avec exactitude? Je vous assure que ce sont des pièces très curieuses.
— Je lis tout ce que ce prêtre écrit; mais j’évite d’en parler, parce que cela me fait mal!… Il est impossible de se jouer de tout un peuple avec plus d’effronterie.
— Hé! Florita, pourquoi tout ce peuple est-il assez bête pour se laisser jouer par cet intrigant. Ces imbécilles Péruviens sont tellement gonflés d’orgueil, qu’ils ont la stupidité de croire qu’ils surpassent en valeur et en intelligence les Alexandre, les César et les Napoléon. Hé bien! ils n’auront que ce qu’ils méritent; il faut qu’ils paient leur sottise. Ils lâcheront leur fromage, le renard s’en saisira et leur rira au nez. Vous êtes bien bonne de prendre pitié pour eux; riez donc avec moi de leurs sottises. Vous savez qu’il s’organise un corps de gardes nationales, à l’instar de Paris. Je crois, belle cousine, que c’est pour vous plaire que, depuis votre arrivée, tout se fait ici, selon la mode parisienne, al uso de Paris. Ce corps d’armée se nomme les immortels: c’est à pouffer de rire! Ils sont venus aujourd’hui me prier de leur donner quelques notions de l’art militaire, absolument comme on irait, chez un maître de danse, lui dire apprenez-moi, en deux ou trois leçons, à aller en avant deux… Misérables pékins! quelques notions de l’art militaire! mais, bande d’épiciers, il y a trente ans que moi, né dans les camps, j’étudie l’art de la guerre, et je ne suis encore que de la Saint-Jean à côté des grands capitaines qui ont ébloui le monde de leur gloire! Ah! si mes anciens camarades de l’armée du Rhin me voyaient faire manœuvrer ces poupées de Péruviens, riraient-ils! Dieu, riraient-ils! Heureusement qu’en Allemagne on ne s’occupe guère des faits et dires des immortels péruviens: n’importe, je suis fâché de n’avoir pas changé de nom quand je suis arrivé dans ce pays.
— Puisque vous paraissez humilié de commander de tels hommes, pourquoi restez-vous parmi eux?
— Pourquoi! pourquoi, parce que je veux d’abord qu’ils me paient les 150, 000 piastres qu’ils me doivent; ensuite, parce que mon état est d’être soldat, et qu’ici on se bat. J’entends parfois quelques coups de fusil, et cela me rappelle mon bon temps; maintenant je suis un peu vieux pour aller m’enrôler sous la bannière du pacha d’Égypte ou sous celle du prince Othon. D’ailleurs, Florita, les armées de l’Orient me paraîtraient bien mesquines, après celles que j’ai vues; puis dans ces pays-là il n’y aurait pas de quoi rire, tandis qu’ici je m’amuse comme un fou de toutes leurs sottises, et c’est bien quelque chose. Cousine, dimanche vous verrez le général; faites-lui donc compliment sur son beau corps d’immortels, il est très flatté quand vous voulez bien parler guerre avec lui, il me demande souvent ce que vous pensez de toutes ces affaires. J’ai quelquefois l’envie de lui répondre que vous pensez qu’il est le premier parmi les ignorants.
— Althaus, les loups ne se mangent pas entre eux; soyez tranquille, dimanche je lui dirai que je n’ai jamais rien vu à Paris d’aussi grandiose, d’aussi magnifique.
— Oh! il le croira.
Tel est le caractère péruvien, vaniteux, fanfaron, ne doutant de rien, pourfendant tout, en paroles, et aussi incapable de fermeté dans l’action que de persévérance dans une résolution courageuse.
Le mouvement tumultueux de la ville, mes nombreuses relations, mes conversations intimes avec mon oncle, Althaus et Emmanuel me donnaient une existence variée et assez occupée; mais rien de tout cela n’intéressait mon cœur, et, dès lors, un vide affreux, une tristesse indicible s’emparèrent de moi. Les êtres d’une nature aimante ne sauraient vivre seulement de l’agitation que provoquent les événements extérieurs; il leur faut des affections. Je reconnus, mais trop tard, que, poussée par le chagrin, j’avais cédé avec une imprudente facilité à mon imagination, en venant chercher au Pérou un calme, un bonheur que je pouvais seulement rencontrer au sein des douces émotions qu’il ne m’était plus permis de ressentir. Jeune encore, et passant pour demoiselle, j’aurais pu espérer d’être aimée d’un homme qui m’eût épousée, quoique privée de fortune. Je puis même dire, sans craindre un démenti, que plusieurs de ces messieurs d’Aréquipa m’ont assez manifesté leurs intentions pour que je sois sans aucun doute à cet égard. Si j’avais été libre, j’aurais partagé l’affection et accepté avec reconnaissance la protection d’un d’entre eux; mais je sentais le poids de mes chaînes, même à la distance immense qui me séparait du maître auquel j’appartenais, je dus étouffer la belle nature que Dieu avait mise en moi, et paraître froide, indifférente et souvent même peu aimable. Franche jusqu’à l’excès, j’éprouvais le besoin d’épancher mes peines, et quand j’eusse voulu verser des larmes dans le sein d’un ami il me fallait, au milieu de mes semblables, isoler mon cœur, vivre dans une contrainte continuelle; certes, j’étais loin de prévoir, lorsque je partis, les tortures que me ferait subir mon rôle de demoiselle; la souffrance qu’à bord j’éprouvais de ma position était au moins adoucie par mon affection pour Chabrié; mais dès l’instant où je rompis avec lui, je me promis bien de ne plus avoir de cette sorte d’amitié pour personne; elle devenait trop dangereuse pour moi et celui qui en était l’objet.
Je ne vivais pas: vivre c’est aimer, et je n’avais conscience de mon existence que par ce besoin de mon cœur que je ne pouvais satisfaire. Si, pour y donner le change, je cherchais à reporter toutes mes facultés aimantes sur ma fille, j’apercevais aussi le danger de me laisser aller à cet amour; je n’osais penser à cette enfant; sans cesse je travaillais à la chasser de ma mémoire, tant je craignais de me trahir en parlant d’elle dans la conversation. Ah! qu’il est difficile d’oublier huit années de sa vie, et surtout sa qualité de mère!… La plus jeune des enfants de Joaquina avait l’âge de ma fille; elle était gentille, espiègle; son parler enfantin me rappelait ma pauvre Aline; à cette pensée, mes yeux se remplissaient de larmes… Je fuyais les jeux de cette enfant et rentrais chez moi dans un état de souffrance qu’une mère seule peut concevoir. Ah! malheureuse, me disais-je, qu’ai-je fait? La douleur m’a rendue lâche, dénaturée; j’ai fui, incapable d’en supporter le poids; j’ai laissé ma fille à la garde des étrangers; la malheureuse petite est peut-être malade; peut-être morte! alors mon imagination me grossissait les dangers qu’elle pouvait courir ainsi que mes torts envers elle, et je tombais dans un désespoir délirant.
Tout ce qui m’entourait alimentait ma douleur; je ne parlais plus aux enfants, j’aurais désiré n’en pas voir. Je devins si froide avec ceux de mon oncle et ceux d’Althaus, que ces pauvres petits êtres n’osaient plus me parler ni même me regarder. Cette maison où était né mon père, qui aurait dû être mienne, et où cependant j’étais considérée comme une étrangère, irritait toutes les plaies de mon cœur; la vue de ses maîtres rendait constamment présente à mon esprit l’odieuse iniquité qu’impitoyablement ils commettaient envers moi. Le prix de leur hospitalité m’était amer, et il n’y avait ni peines ni dangers auxquels je ne m’exposasse pour quitter l’antre où j’avais été si cruellement spoliée. La France ne s’offrait à ma pensée qu’avec toutes les douleurs que j’y avais éprouvées.… Je ne savais où fuir ni que devenir! Je n’entrevoyais d’asile ni de repos nulle part sur la terre. La mort, que pendant longtemps j’avais crue prochaine et attendue comme un bienfait de Dieu, s’était refusée à mes vœux et ma santé raffermie; pas de perspectives à mes espérances; pas une personne dans le sein de laquelle je pusse épancher ma douleur. Une sombre mélancolie s’était emparée de moi; j’étais silencieuse et méditais les plus sinistres projets. J’avais pris la vie en aversion; elle était devenue un fardeau dont le poids m’accablait. C’est dans ces circonstances que j’eus à lutter contre une violente tentation de me détruire. Je n’ai jamais approuvé le suicide: je l’ai toujours considéré comme le résultat de l’impuissance à supporter la douleur; le mépris de la vie, quand on souffre, me paraît si naturel, que je n’ai jamais pu envisager cette action que comme celle d’un lâche; mais la souffrance a ses colères, et l’intelligence est quelquefois bien faible pour y résister, quand elle n’a pas la foi pour appui. Je croyais alors à la raison humaine; loin de marcher dans la vie, résignée à tout, recherchant dans les événements la voie que la Providence m’avait destinée, j’espérais ou me laissais aller à la douleur, selon que l’avenir me paraissait serein ou chargé d’orages. J’eus de rudes combats à soutenir pour surmonter ce dégoût de la vie, cette soif de mourir: un spectre infernal me peignait incessamment tous les malheurs de mon existence passée, tous ceux qui m’attendaient encore, et dirigeait contre mon cœur sa main homicide. Je passai huit jours et huit nuits dans ces étreintes de la mort, et constamment sur mon corps je sentais ses mains glacées. Enfin je sortis de ce long débat en laissant cette puissance infernale prendre possession de mon esprit.
Je me résolus, moi aussi, d’entrer dans la lutte sociale, et après avoir été longtemps dupe de la société et de ses préjugés, d’essayer de l’exploiter à mon tour, de vivre de la vie des autres, de devenir comme eux cupide, ambitieuse, impitoyable, de me faire comme eux le centre de toutes mes actions; de n’être, pas plus qu’ils ne le sont eux-mêmes, arrêtée par aucun scrupule. Je suis au milieu d’une société en révolution, me dis-je; voyons par quel moyen, je pourrais y jouer un rôle, quels sont les instruments dont il me serait possible de me servir.
À cette époque, sans croire au catholicisme je croyais à l’existence du mal; je n’avais pas compris Dieu, sa toute-puissance, son amour infini pour les êtres qu’il crée; mes yeux ne s’étaient pas encore ouverts. Je ne voyais pas que la souffrance et la jouissance sont deux modes d’existence inséparables de la vie; que l’une amène l’autre inévitablement, et que c’est ainsi que tous les êtres progressent, que tous ont leurs phases de développement par lesquelles ils doivent passer, et qu’aveugles agents de la Providence, tous aussi ont leur mission à remplir, de laquelle nous ne pouvons supposer qu’ils puissent s’écarter sans ravaler la puissance divine.
Je pensais qu’il dépendait de notre volonté de nous façonner pour n’importe quel rôle que ce fût; je n’avais jusqu’alors éprouvé que les besoins du cœur; l’ambition, la cupidité et autres passions factices ne s’étaient présentées à mon esprit que comme les effervescences de cerveaux malades. J’avais toujours aspiré à une vie animée par de tendres affections, à une modeste aisance; et ces souhaits m’étaient interdits; asservie à un homme… (je l’ai déjà qualifié) dans un âge où toute résistance est impuissante; née de parents dont l’union n’avait pas été enregistrée selon les formes légales, je devais, très jeune encore, renoncer à jamais aux tendres affections, à une vie au dessus de la pauvreté. L’isolement était mon lot; je ne pouvais que furtivement paraître dans le monde, et la fortune de mon père devenait la proie d’un oncle millionnaire. La mesure comble, je me mis en révolte ouverte contre un ordre de choses dont j’étais si cruellement victime, qui sanctionnait la servitude du sexe faible, la spoliation de l’orphelin, et je me promis d’entrer dans les intrigues de l’ambition, de rivaliser d’audace et d’astuce avec le moine, d’être, comme lui, persévérante, comme lui, sans pitié.
Dès ce moment, l’enfer fut dans mon ame!… L’enfer, nous le rencontrons toujours en déviant de la route que la Providence nous a tracée, et nos tourments augmentent à mesure que nous nous en éloignons. C’est vainement que nous tentons de changer notre nature; peu de personnes, je pense, pourraient manifester une volonté plus forte que celle dont Dieu m’a douée; et cependant, ayant la ferme intention de m’endurcir, de devenir ambitieuse, je ne pus y réussir. Je portai toute mon attention sur Baldivia; je l’étudiai et compris son ardent désir de domination, sa haine contre l’évêque; mais aucun de ces sentiments ne put pénétrer en moi; je sentis que l’existence du moine me serait antipathique. Je pris la place d’Althaus, et je reconnus que les fortes émotions après lesquelles il courait me causeraient d’horribles douleurs. Quant à mon oncle, je ne pus jamais comprendre quelle jouissance il pouvait éprouver à user sa vie en sourdes menées, en misérables petitesses.
Je n’en persistais pas moins dans le dessein que j’avais formé, non seulement d’entrer dans le mouvement politique, mais même d’y jouer un principal rôle. J’avais sous les yeux, pour m’encourager, l’exemple de la señora Gamarra, qui était devenue l’arbitre de la république. Gamarra et sa femme n’avaient renversé Orbegoso que pour régner sous le nom de Bermudez; la señora Gamarra conduisait toutes les affaires, commandait dans les armées; et sous les noms de Bermudez et d’Orbegoso, la lutte allait, dans le fait, s’engager entre la señora Gamarra et le moine Baldivia.
Il fallait supplanter ce dernier, réunir autour de soi les partisans d’Orbegoso; ce n’était que par la puissance du sabre qu’on pouvait réussir dans un pareil projet. J’éprouvais une peine excessive d’être forcée d’avoir recours au bras d’un autre, quand je me sentais capable d’agir. Je devais m’appliquer à trouver un militaire qui, par l’énergie de son caractère, son influence sur les soldats, fût propre à me seconder; lui inspirer de l’amour, développer son ambition et m’en servir pour tout entreprendre. Je me mis sérieusement à étudier les officiers qui venaient chez mon oncle et ceux avec qui je causais familièrement tous les soirs chez Althaus.
Cependant je n’avais pu anéantir tellement tout mon être, que les bons principes qui étaient en moi ne se soulevassent contre la carrière dans laquelle je m’obstinais à vouloir me lancer. Assaillie, quand j’étais seule, de sinistres réflexions, je me représentais les nombreuses victimes qu’il faudrait immoler pour parvenir à se saisir du pouvoir et pour le conserver. Je cherchais vainement à me faire illusion par les beaux plans de bonheur public dont je bâtissais la chimère: une voix secrète me demandait qui m’avait révélé la certitude de leurs succès pour en tenter, au prix du meurtre, la réalisation, et si je pouvais accuser, des malheurs de ma position, les personnes dont je serais forcée de conjurer la perte. Je voyais déjà s’élever contre moi les mânes de mes antagonistes égorgés: mon cœur de femme se gonflait, mes cheveux se hérissaient sur ma tête, et je subissais le supplice anticipé des remords.
Si, après avoir enduré toute une nuit le tourment de mes réflexions, je parvenais à me calmer en me rejetant dans l’irrésolution, il suffisait d’un mot d’Althaus ou d’Emmanuel pour que je reprisse ma détermination, et les combats de la nuit se renouvelaient. Vainement aurais-je cherché à fuir les conversations sur la politique: chez mon oncle, la politique était le sujet de tous les entretiens; chez Althaus, on ne s’occupait pas d’autre chose: sa femme s’y engageait avec ardeur. Chaque jour, Emmanuel venait chez moi; toutes les autres personnes que je voyais ne me parlaient que des affaires de la république; c’est que ces affaires intéressaient tous les individus dans ce qu’ils avaient de plus cher.
Carmen était la seule qui évitât, autant qu’elle le pouvait, de parler sur ce sujet; elle me répétait souvent: — Florita, qu’avons-nous besoin, nous autres femmes, de nous occuper des affaires de l’État, puisque nous n’y pouvons remplir aucune charge, qu’on dédaigne nos conseils, et que vos grands personnages ne nous jugent propres qu’à leur servir de jouet ou de ménagères? Je trouve que vous et Manuela êtes bien bonnes de vous tourmenter de toutes les sottises que commettent cet intrigant de moine et cet imbécille de général. Laissez-les donc se battre; du train dont ils y vont, encore trois mois, et il ne restera plus une piastre au Pérou pour payer la troupe: alors le combat finira, faute de combattants.
Quand je ne savais comment échapper à la tourmente intérieure qui m’agitait si violemment et aux importunités des conversations politiques, j’allais trouver ma cousine Carmen et la priais de venir faire un tour hors la ville. Carmen fut envers moi d’une complaisance inépuisable que je me plairai toujours à reconnaître; elle cédait à mes instances, quoique cela fût pour elle une corvée. Comme à Aréquipa, il n’y a point de promenade, les femmes n’ont pas l’habitude de sortir: le soin qu’elles prennent de leurs pieds contribue aussi à les rendre sédentaires; elles craignent de les faire grossir par la marche.
Nos promenades favorites étaient au moulin de la rivière, dans lequel nous entrions quelquefois. Je me plaisais à examiner cette fabrique rustique qui, dans son ensemble, est bien loin d’égaler les nôtres. Un autre jour, nous visitions le moulin à chocolat, situé à côté de celui à farine. Je retrouvais là avec plaisir les progrès de la civilisation: on y voit moudre le cacao, écraser le sucre et mélanger le tout pour en former le chocolat. La machine a été importée d’Angleterre; elle est très belle et mue par la force de l’eau. Le maître de cet établissement me témoignait beaucoup de considération; elle m’était acquise par l’intérêt que je mettais à le questionner sur sa machine et l’attention que je prêtais aux explications qu’il m’en donnait. Je sortais toujours de chez lui avec une petite provision de très bon cacao et un charmant bouquet que je tenais de sa galanterie.
Lorsque la rivière était assez basse pour que nous pussions la traverser, en sautant de pierre en pierre ou en nous faisant porter par nos négresses, nous passions de l’autre côté, afin de gravir la colline au pied de laquelle coule la rivière, et qui domine tout le vallon d’Aréquipa; parvenues au sommet, nous nous arrêtions. Assise auprès de Carmen, et, selon l’usage du pays, les jambes croisées comme les Orientaux, je trouvais un charme ineffable à rester ainsi pendant des heures entières, plongée dans une douce rêverie, causant avec Carmen, tandis que celle-ci fumait son cigare.
— Dites-moi, chère Florita, dans votre belle France avez-vous un vallon qui vaille celui-ci?
— Non, cousine, je ne crois pas qu’il existe, dans aucun autre pays, une vallée plus pittoresque, une ville plus bizarrement placée, des volcans à la teinte plus mélancolique, aux proportions plus gigantesques, à l’aspect plus poétique.
— Et tout cela, Florita, laisse l’ame des Aréquipéniens froide, stérile; jamais, que je sache, un Aréquipénien n’a fait un vers.
— Mais, cousine, songez donc que, pour comprendre toutes les beautés qui nous environnent, pour que notre ame en soit profondément émue, il ne faut pas que nous soyons livrés aux agitations du monde, et qu’il faut, si l’on veut peindre ces beautés, cultiver son intelligence, s’exercer à manier sa langue, lire de bons livres. Avant que vos Aréquipéniens ne fissent des vers, il faudrait qu’il y eût des écoles où ils pussent apprendre à lire et où ils pussent se former le goût par la lecture d’Homère et Virgile, de Racine et de Byron. Il n’y a, parmi vous, que les personnes de la première classe de la société qui sachent lire, et encore n’ont-elles jamais lu que le catéchisme, sans même chercher à le comprendre! Les hautes facultés intellectuelles étant très rares, lorsque tout un peuple n’est pas appelé à jouir des avantages de l’instruction, il n’y apparaît que très peu d’hommes d’élite.
— Je partage votre opinion; mais pourquoi donc n’établit-on pas des écoles partout? Avec les sommes que ce moine vient d’arracher à tous ces avares, on aurait pu faire donner de l’instruction à tout le Pérou; et nos gouvernants l’emploient à faire tuer des hommes! Tenez, Florita, quand je pense à cela, je cesse de croire en Dieu.
— Cousine, si Baldivia employait l’argent qu’il prend aux propriétaires à fonder des écoles pour la jeunesse des deux sexes, à faire des routes pour transporter les denrées entre toutes les villes de votre territoire, à encourager l’industrie agricole et manufacturière, et aux autres choses utiles à la prospérité du pays, vous approuveriez donc sa conduite?
— Belle question! non seulement je l’approuverais, mais je me prosternerais devant lui et vendrais jusqu’à mon dernier châle de soie pour contribuer à lui élever une statue.
— Ce que vous dites là est très beau! J’avoue, cousine, que je ne vous aurais pas crue capable d’autant de dévouement pour votre patrie: vous pourriez agir ainsi, parce que vous avez du bon sens et que vous comprenez très bien que la prospérité du pays est celle de tous les individus qui l’habitent; mais la majorité des Péruviens verrait-elle cela du même œil?
— Oui, sans doute, Florita, la très grande majorité l’approuverait; car, comme vous le répétez sans cesse, le bon sens est dans les masses; les ambitieux, les intrigants seraient seuls mécontents de voir employer l’argent à des choses utiles: avides du bien d’autrui, ils sont toujours disposés à fomenter les troubles; ils y trouvent l’occasion de s’enrichir sans travail; dans le gaspillage des deniers publics, ils tirent leur épingle du jeu et applaudissent à des désordres dont ils profitent. Ces hommes forment incontestablement le plus petit nombre; néanmoins ils mènent les affaires et ruinent notre malheureuse nation.
Lorsque, dans nos conversations, Carmen me parlait des malheurs de son pays, mes douleurs redoublaient. Il était évident pour moi que si une personne douée d’une ame généreuse et forte pouvait réussir à s’emparer du pouvoir, les calamités auraient un terme, et un avenir de prospérité s’ouvrirait à cette contrée infortunée. Je songeais à tout le bien que je pourrais faire si j’étais à la place de la señora Gamarra, et me décidais, plus que jamais, à tenter d’y parvenir.
Parmi les militaires qui venaient chez mon oncle ou chez Althaus, je n’en avais rencontré qu’un seul qui aurait pu répondre, à mon attente; et, quoiqu’il fût celui qui provoquait le plus ma répugnance, je n’eusse pas hésité un instant à tâcher de lui inspirer de l’amour, tant j’étais pénétrée de la sainteté du rôle que j’aurais pu remplir, mais il faut croire que Dieu me réservait pour une autre mission: cet officier était marié. Quand je fus bien convaincue qu’il ne se trouvait pas à Aréquipa un homme qui pût me servir, force me fut d’abandonner mes projets; cependant il me restait encore un espoir, et je m’y cramponnai; je résolus d’aller à Lima.
J’annonçai à mon oncle et à toute la famille que je voulais repartir pour la France; mais que, désirant connaître la capitale du Pérou, j’irais m’embarquer à Lima.
Cette nouvelle surprit tout le monde: mon oncle en parut vivement affecté; il me fit de vives instances pour me détourner de ce dessein, sans cependant m’offrir une position plus indépendante que celle dont je jouissais chez lui. Althaus en fut véritablement peiné; sa femme s’en désespérait; les deux personnes de la famille qui en éprouvèrent les plus vifs regrets furent Emmanuel et Carmen.