SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

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La chère Carmen me répétait souvent, avec une tristesse qui n’était pas feinte: « Personne ici, Florita, ne souffrira plus vivement que moi de votre absence. Don Pio est absorbé par les affaires politiques; Althaus, quoiqu’il vous aime beaucoup, sera distrait par ses nombreuses occupations; Manuela par ses relations de société et sa toilette; Emmanuel par les plaisirs de son âge; mais moi, Florita, qui vis retirée, méconnue de ceux-mêmes au milieu desquels le destin m’a placée, qui pourra me dédommager des consolations de votre douce et haute philosophie? qui pourra me donner ces moments de gaîté que je devais à l’originalité de votre caractère, moments dont le charme ravivait ma triste existence? Ah! Florita, il ne se passera pas un jour que je ne pousse un soupir de regret en pensant à vous. » Je ne saurais dire combien j’éprouvais de peine à laisser ma cousine Carmen; les autres n’avaient nul besoin de moi, tandis que j’étais devenue pour elle une nécessité.

Mon oncle me pria d’attendre au moins, avant de partir, la tournure qu’allaient prendre les affaires politiques; j’y consentis.

Le moine était parvenu, à force d’argent et des fanfaronnades de son journal, à organiser les corps suivants: Il y avait, en outre, une garde nationale formée de 3 à 400 vétérans, réservée à la défense de la ville.

Pour prendre une apparence guerrière, le général Nieto avait formé un camp; il croyait habituer ses soldats aux fatigues en leur faisant quitter leurs casernes. Ce camp, très mal placé sous le rapport militaire, était à une lieue d’Aréquipa, et se trouvant auprès d’un village, il avait le grave inconvénient d’être entouré de chicherias (sorte de cabarets où l’on vend la chicha, boisson enivrante faite avec du maïs concassé, mis en fermentation). Le quartier général était dans la maison d’un señor Menao. Althaus avait essayé de détourner Nieto de l’établissement de ce camp, en lui faisant observer les dangers que, dans la saison des pluies, y courrait la santé du soldat, et les dépenses énormes qui en résulteraient; le présomptueux général avait dédaigné ces considérations, ainsi que les sages avis de son chef d’état-major, relativement à l’emplacement où il convenait de camper: Nieto s’imaginait faire de l’effet, paraître un grand capitaine par cette image de la guerre; il cédait aussi à la sotte vanité d’étaler son pouvoir au milieu des tentes et d’un nombreux entourage d’officiers. Le général aimait à se montrer, suivi d’un brillant état-major: de la ville au camp, du camp à la ville, c’étaient des allées et venues continuelles, et nous trouvions fort amusante la comédie que nous donnait chaque jour l’héroïque cavalcade. Le général, monté sur un beau cheval noir, prenait les airs d’un Murat, tant il était recherché et somptueux dans la variété de ses costumes; Baldivia, très souvent en habit de moine, toujours sur un cheval blanc, figurait le Lafayette péruvien, et la foule des officiers, couverts d’or, chargés de panaches, n’était pas moins ridicule.

Grâce à Althaus et à l’obligeance du général, je pouvais disposer d’un cheval quand je voulais aller voir le camp: les bourgeois n’avaient plus de chevaux, ils s’étaient vus contraints de donner les leurs, ou de les cacher pour les soustraire aux réquisitions. Mon oncle seul avait conservé sa jument chilienne, parce qu’elle était si fougueuse, que nul officier ne se souciait de la monter, et qu’au milieu d’un corps de cavalerie elle eût occasionné des accidents. La visite du camp était pour moi une promenade favorite: j’y allais alternativement avec mon oncle, Althaus ou Emmanuel, qui était devenu officier. Le général me recevait toujours très bien, mais le moine semblait deviner ma pensée et le mépris qu’il m’inspirait; dès qu’il me voyait, sa physionomie, naturellement fausse, haineuse, effrontée, prenait une expression toute particulière: il me paraissait évident qu’il devinait l’antipathie que je ressentais pour lui. Baldivia me saluait avec une froide politesse, écoutait avec attention tout ce que je disais sans avoir l’air de s’en occuper, et ne se mêlait jamais à la conversation. Je savais, par Emmanuel, qu’on n’aimait pas du tout mes visites, et que mes parties de rire avec Althaus déplaisaient fort à ces messieurs; mais comment n’aurais-je pas ri en voyant des officiers aussi absurdement ridicules! Nieto, n’ayant à camper que 1,800 hommes (les chacareros et les Immortels ne faisaient pas partie du camp), avait pris plus de terrain qu’il n’en aurait fallu à un général européen pour une armée de 50,000 hommes. Sur un monticule, à gauche de la maison de Menao, était construite une redoute qu’on avait armée de cinq petits canons de montagne; c’était la première fois de ma vie que j’en voyais, ils me faisaient l’effet de tuyaux de gouttières. Cette redoute se trouvait dominée par une position que la nature elle-même avait fortifiée, et où l’ennemi pouvait se loger sans obstacle, s’il venait par le chemin qui la joignait; or, comme Aréquipa est une ville ouverte où l’on peut arriver par dix chemins différents, il était difficile de prévoir celui que prendrait l’ennemi.

L’infanterie, campée sur plusieurs lignes auprès de la redoute, avait l’air très misérable; les malheureux soldats couchaient sous de petites tentes mal fermées et faites d’une toile tellement claire, qu’elle ne pouvait les garantir des pluies fréquentes de la saison. La cavalerie, commandée par le colonel Carillo, occupait beaucoup plus de place; elle était établie de l’autre côté de la redoute; le général me faisait galoper devant cette longue file de chevaux qui étaient sur un rang et très écartés les uns des autres. Il n’y avait pas plus d’ordre là que dans le quartier de l’infanterie, tout cela était pitoyable. A l’extrémité du camp, derrière les tentes des soldats, étaient cantonnées les ravanas, avec tout leur attirail de cuisine et d’enfants; on voyait du linge qui séchait, des femmes occupées à laver, d’autres à coudre, toutes faisant un train effroyable par leurs cris, leurs chants et leur conversation.

Les ravanas sont les vivandières de l’Amérique du sud. Au Pérou, chaque soldat emmène avec lui autant de femmes qu’il veut; il y en a qui en ont jusqu’à quatre. Elles forment une troupe considérable, précèdent l’armée de plusieurs heures pour avoir le temps de lui procurer des vivres, de les faire cuire et de tout préparer au gîte qu’elle doit occuper. Le départ de l’avant-garde femelle fait de suite juger de tout ce que ces malheureuses ont à souffrir, de la vie de dangers et de fatigues qu’elles mènent. Les ravanas sont armées; elles chargent sur des mules les marmites, les tentes, tout le bagage enfin; elles traînent à leur suite une multitude d’enfants de tout âge, font partir leurs mules au grand trot, les suivent en courant, gravissent ainsi les hautes montagnes couvertes de neige, traversent les fleuves à la nage, portant un et quelquefois deux enfants sur leur dos. Lorsqu’elles arrivent au lieu qu’on leur a assigné, elles s’occupent d’abord de choisir le meilleur emplacement pour camper; ensuite elles déchargent les mules, dressent des tentes, allaitent et couchent les enfants, allument des feux et mettent la cuisine en train. Si elles se trouvent peu éloignées d’un endroit habité, elles s’y portent en détachement pour y faire la provision; se jettent sur le village comme des bêtes affamées et demandent aux habitants des vivres pour l’armée; quand on leur en donne de bonne volonté, elles ne font aucun mal; mais, si on leur résiste, elles se battent comme des lionnes, et, par leur féroce courage, triomphent toujours de la résistance; elles pillent alors, saccagent le village, emportent le butin au camp et le partagent entre elles.

Ces femmes, qui pourvoient à tous les besoins du soldat, qui lavent et raccommodent ses vêtements, ne reçoivent aucune paie et n’ont pour salaire que la faculté de voler impunément; elles sont de race indienne, en parlent la langue et ne savent pas un mot d’espagnol. Les ravanas ne sont pas mariées, elles n’appartiennent à personne et sont à qui veut d’elles. Ce sont des créatures en dehors de tout; elles vivent avec les soldats, mangent avec eux, s’arrêtent où ils séjournent, sont exposées aux mêmes dangers et endurent de bien plus grandes fatigues. Quand l’armée est en marche, c’est presque toujours du courage, de l’intrépidité de ces femmes qui la précèdent de quatre à cinq heures que dépend sa subsistance. Lorsqu’on songe qu’en menant cette vie de peines et de périls elles ont encore les devoirs de la maternité à remplir, on s’étonne qu’aucune y puisse résister. Il est digne de remarque que, tandis que l’Indien préfère se tuer que d’être soldat, les femmes indiennes embrassent cette vie volontairement et en supportent les fatigues, en affrontent les dangers avec un courage dont sont incapables les hommes de leur race. Je ne crois pas qu’on puisse citer une preuve plus frappante de la supériorité de la femme, dans l’enfance des peuples; n’en serait-il pas de même aussi chez ceux plus avancés en civilisation, si une éducation semblable était donnée aux deux sexes? Il faut espérer que le temps viendra où l’expérience en sera tentée.

Plusieurs généraux de mérite ont voulu suppléer au service des ravanas et les empêcher de suivre l’armée; mais les soldats se sont toujours révoltés contre toutes les tentatives de ce genre et il a fallu leur céder. Ils n’avaient pas assez de confiance dans l’administration militaire qui eût pourvu à leurs besoins pour qu’on pût leur persuader de renoncer aux ravanas.

Ces femmes sont d’une laideur horrible; cela se conçoit, d’après la nature des fatigues qu’elles endurent; en effet, elles supportent les intempéries des climats les plus opposés, successivement exposées à l’ardeur brûlante du soleil des pampas et au froid du sommet glacé des Cordillières. Aussi ont-elles la peau brûlée, gercée, les yeux éraillés; toutefois leurs dents sont très blanches. Elles portent pour tout vêtement une petite jupe de laine qui ne descend qu’aux genoux, plus une peau de mouton au milieu de laquelle elles font un trou pour passer la tête et dont les deux côtés leur cachent le dos et la poitrine; elles ne s’occupent pas du surplus; les pieds, les bras et la tête sont toujours nus. On remarque qu’il règne entre elles assez d’accord; cependant des scènes de jalousie amènent parfois des meurtres; les passions de ces femmes n’étant retenues par aucun frein, ces événements ne doivent pas surprendre; il est hors de doute que, dans un nombre égal d’hommes que nulle discipline ne contiendrait et qui mèneraient la vie de ces femmes, les meurtres seraient beaucoup plus fréquents. Les ravanas adorent le soleil, mais n’observent aucune pratique religieuse.

Le quartier-général avait été transformé en maison de jeu; la grande salle du bas, divisée en deux au moyen d’un rideau, était occupée, d’un côté, par le général et les officiers supérieurs; de l’autre, par des sous-officiers; tous, dans l’une et l’autre pièce, jouaient au pharaon des sommes énormes. Althaus, voulant me faire voir dans leur beau les officiers de la république, m’amena, à onze heures de la nuit, à la maison de Menao; nous n’entrâmes pas, et, sans être aperçus, nous nous mîmes à regarder par la fenêtre. Ah! quel spectacle nous offrit cette réunion! Nous vîmes Nieto, Carillo, Morant, Rivero, Ros, assis autour d’une table, les cartes à la main, devant un tas d’or; la table était garnie de bouteilles, de verres remplis de vin ou de liqueurs. La figure de ces personnages exprimait ce que la passion du jeu a de plus violent! la rage concentrée, ou cette cupidité que rien ne peut assouvir, qui s’accroît même par l’aliment que le hasard lui jette. Tous avaient le cigare à la bouche, et la lumière blafarde qui pénétrait l’atmosphère de fumée donnait à ces physionomies quelque chose d’infernal. Le moine ne jouait pas, il se promenait à pas lents, s’arrêtait par moments devant ces hommes, et, se croisant les bras, il semblait dire: Que puis-je espérer de pareils instruments! A sa longue robe noire, à l’expression de ses traits, au lieu où il se trouvait, on l’eût pris pour le génie du mal, s’indignant des obstacles que les vices apportent dans la carrière du crime; les muscles de son visage se contractaient d’une manière effrayante, ses petits yeux noirs lançaient un feu sombre, sa lèvre supérieure exprimait le mépris et la fierté; puis il reprenait son impassibilité avec l’apparence de la résignation. Nous restâmes longtemps à examiner cette scène; personne ne nous vit, les esclaves de service dormaient, les braves défendeurs de la patrie étaient absorbés par le jeu, le moine par ses pensées. En nous retirant, nous causâmes, Althaus et moi, sur le malheur d’un pays livré à de pareils chefs.

— Althaus, ceux qui se laissent dominer par l’amour du jeu montrent assez qu’ils ont plus de confiance dans le hasard que dans leur habileté; je doute que cette passion put avoir prise sur des hommes d’un mérite réel.

— Florita, si vous parlez des misérables jeux de cartes, je suis de votre opinion; mais il existe un jeu savant, auquel les plus hautes intelligences peuvent s’exercer: ce sont les échecs; si ces coquins-là employaient leur temps à y jouer, je leur pardonnerais le gaspillage de l’argent enlevé aux propriétaires, et je soutiendrais même, contre vous, belle cousine, qu’ils feraient plus de progrès en jouant chaque jour aux échecs, que ne leur en feront jamais faire les balivernes que le moine leur débite en latin et en espagnol, ou les ridicules revues du général.

— Mais, cousin, soyez donc conséquent avec vous-même; puisque vous prétendez que pas un de ces officiers n’est capable de comprendre la plus simple démonstration mathématique, comment pourraient-ils passer, comme vous, trois heures à résoudre une difficulté du jeu d’échecs?

— Vous avez raison; pour être propre aux savantes combinaisons de ce jeu, il faut être né en Germanie; cependant j’ai rencontré un Anglais et un Russe qui eussent pu rendre la dame au plus fameux des joueurs allemands; mais jamais je n’ai rencontré d’autres adversaires, même en France, qui valussent la peine qu’on se préparât avant l’heure de l’assaut.

Dans les derniers jours de mars, on apprit de Lima que le président Orbegoso se disposait à venir prendre le commandement de l’armée du département d’Aréquipa. À cette nouvelle, Nieto se désespéra: le président, disait-il, venait lui enlever la gloire qu’il était sûr d’obtenir en se mesurant avec San-Roman. Le présomptueux général ne pouvait songer à se révolter, il n’avait pas assez d’influence pour se poser comme chef de parti et agir pour son compte; cependant, voulant prévenir ce qu’il considérait comme un affront, il eut recours à un moyen qui allait à la portée de son esprit. Il fit écrire, en secret, une lettre confidentielle à je ne sais qui, et prit ses mesures pour qu’elle tombât dans les mains de San-Roman. On disait, dans cette lettre, que l’armée de Nieto était dans le plus misérable état, sans armes, sans munitions et tout à fait incapable de se défendre. Après le départ de sa missive, le général espérait chaque jour voir arriver l’armée ennemie, et son impatience était au comble.

Depuis trois mois, l’attaque dont le fameux San-Roman menaçait Aréquipa faisait le sujet de toutes les conversations; pendant les deux premiers mois, le nom de ce chef produisait sur la population le même effet que le nom de Croquemitaine sur l’imagination des petits enfants. Les partisans d’Orbegoso le dépeignaient comme un homme méchant, féroce, capable d’égorger lui-même, pour son propre plaisir, les pauvres Aréquipéniens, et de mettre leur ville à feu et à sang pour satisfaire aux vengeances de son parti; on disait encore de lui mille autres gentillesses de ce genre.

Si, dans le public, on se plaisait à faire des contes sur San-Roman, dans le but de s’effrayer mutuellement, et par ce penchant à l’exagération et au merveilleux, qui pousse toujours ce peuple vers les extrêmes, il se trouvait aussi des gens puissamment intéressés à accréditer ces bruits, tels que le moine, le général, leurs subordonnés et autres.

Sur chacune des deux armées reposaient toutes les espérances du parti dont elle avait embrassé la défense. L’une et l’autre allaient jouer le tout d’un seul coup. La victoire assurait au parti vainqueur un succès complet, la défaite une ruine irréparable. Le parti d’Orbegoso, anéanti sur tous les points, n’avait d’autre appui que dans la valeur des Aréquipéniens, et tous les regards étaient fixés sur eux. La señora Gamarra, de son côté, sentait que l’autorité du gouvernement qu’elle avait organisé ne pourrait se maintenir tant qu’il existerait une résistance armée; que pour être maîtresse à Lima, il fallait d’abord qu’elle le fût à Aréquipa; et que si, avec les trois bataillons qui lui restaient, elle réduisait cette ville, Orbegoso n’attendrait pas son retour dans la capitale. On conçoit combien il devait être important pour les chefs de l’armée d’Aréquipa, les autorités de la ville et les personnes qui avaient intérêt à soutenir Orbegoso, d’entretenir dans le peuple des idées exagérées des calamités auxquelles le triomphe de San-Roman l’exposerait afin de l’exciter à se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Aussi, faisait-on chaque jour circuler des écrits à la main, rédigés par le moine (quoiqu’ils ne portassent aucune signature), dans lesquels il était dit que San-Roman avait promis à ses soldats le sac de la ville. La description des massacres, des viols, des atrocités que contenaient ces écrits faisait passer, dans l’ame timide des habitants, une terreur qui allait jusqu’au désespoir. Le moine atteignait ainsi son but, car le désespoir donne de la bravoure au plus lâche. Le général haranguait ses soldats; le préfet, le maire lançaient leurs proclamations dans le même esprit; enfin les moines des divers couvents, cédant à la force, prêchaient dans leurs églises la résistance jusqu’à la mort.

Toutes ces harangues et prédications produisirent sur le peuple l’effet qu’on en attendait. Dans le premier mois qui s’écoula après l’insurrection, la crainte de l’arrivée inopinée de San-Roman, qui commandait les trois meilleurs bataillons, excita de pénibles anxiétés et fit organiser la défense avec zèle. Le second mois, les Aréquipéniens, prenant confiance dans leurs préparatifs et le triomphe que le moine promettait à leur valeur, s’habituèrent à l’idée de la lutte dans laquelle ils allaient s’engager, et attendirent l’ennemi de pied ferme; mais, au troisième mois, leur impatience ne connut plus de bornes! La lenteur que San-Roman mettait à venir leur parut un témoignage de la peur qu’ils lui inspiraient; leur courage en augmenta; et, comme cela arrive toujours chez les peuples qui manquent d’expérience, ils passèrent aussitôt de la terreur qui les avait saisis à une jactance, une fanfaronnade qui donnèrent à toutes les personnes raisonnables de justes appréhensions; elles redoutaient les revers et n’éprouvaient pas de moins cruelles inquiétudes sur les suites de la victoire, si ces hommes, aussi lâches que présomptueux, venaient à l’obtenir. Dès le moment où, dans leur aveugle confiance, ils crurent avoir gagné la bataille, sans connaître les ennemis qu’ils avaient à combattre, ce fut à qui d’entre eux ferait le plus de sottises, depuis le général en chef jusqu’au dernier employé de la mairie: c’était à faire pitié! Je reconnus dès lors que, quel que fût l’événement, le pays était perdu; que les succès de Nieto amèneraient, aussi inévitablement que ceux de San-Roman, l’exigence de contributions énormes, la spoliation des propriétés et le pillage sous toutes ses formes.

Le 21 mars, Althaus me dit: — Enfin, Florita il paraît que le général a des renseignements exacts: San-Roman sera ici demain ou après-demain; croiriez-vous que, jusqu’à présent, tout en faisant une dépense énorme en espions, nous n’avons pu obtenir un mot de vrai sur ce qui se passe dans le camp de l’ennemi? Le général ne veut pas que je m’en mêle; l’amour-propre de ce sot se sent blessé d’un sage conseil, et il me cache tout ce qu’il peut.

Depuis deux jours, les troupes étaient rentrées dans leurs casernes; on avait été obligé de les faire revenir, tant elles étaient exténuées par les fatigues et les privations qu’elles avaient éprouvées pendant leur inutile séjour dans le camp. Il semble que, d’après un avis qu’il croyait si sûr, le général aurait dû s’empresser de faire ressortir les troupes, soit pour reprendre la position qu’elles venaient de quitter, soit pour les établir dans la nouvelle que la circonstance pouvait exiger; qu’il aurait dû n’oublier aucune des précautions indiquées par la prudence, pour éviter toute surprise, de la part de l’ennemi, la confusion parmi les troupes et l’alarme dans le peuple; que tout, enfin, devait être prévu, et des mesures prises pour prévenir les désordres qui pouvaient résulter dans la ville de la victoire ou de la défaite: telle eût été la conduite de tout militaire qui eût eu le sens commun; mais le général Nieto ne songea à rien de tout cela, et, sans s’occuper d’aucune disposition, laissant les affaires à l’abandon, il alla, avec les autres chefs, à Tiavalla, fêter la semaine sainte. Le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, un espion vint dire, en toute hâte, que l’ennemi était à Cangallo: la rumeur fut générale! D’un côté, on courait chercher Nieto; de l’autre, les Immortels se rassemblaient, les troupes sortaient en désordre; les chacareros effrayés refusaient de marcher, et les perruques de l’hôtel-de-ville faisaient bêtises sur bêtises: la confusion était au comble.

Alors se montrèrent la profonde ignorance, l’absolue nullité de ces chefs présomptueux, tant civils que militaires, qui dirigeaient les affaires de ce malheureux pays. Je craindrais de fatiguer mon lecteur, de n’être pas crue de lui, si je l’entretenais du gaspillage qui se fit en toutes choses, des scènes de désordre, d’indiscipline qui se montrèrent dans ce moment de crise, et de la conduite des officiers qui, à la veille d’une bataille, au lieu d’être à leur poste, étaient tous à jouer ou à s’enivrer chez leurs maîtresses.

Tout ce qui se passa dans cette soirée, et la nuit suivante, serait incroyable pour un Européen. Je n’entre donc dans aucun détail, mais j’affirme que la confusion fut telle que, si San-Roman en avait été instruit, il eût pu, ce jour-là même, s’emparer de la ville, et y faire caserner ses troupes sans combattre: on était hors d’état de tirer un seul coup de fusil pour l’en empêcher. Il eût ainsi terminé la guerre dans trois heures de temps. On doit certes bien regretter qu’il ne l’ait pas fait; beaucoup de sang répandu eût été épargné; beaucoup de maux irréparables eussent été évités.

III. LES COUVENTS D’ARÉQUIPA.

Ainsi que je l’ai déjà dit, Aréquipa est une des villes du Pérou qui renferme le plus de couvents d’hommes et de femmes. L’aspect de la plupart de ces monastères, le calme constant qui les enveloppe, l’air religieux qui s’en exhale, reportant la pensée sur les agitations de la société, on pourrait se laisser aller à croire que, si la paix et le bonheur habitent sur la terre, c’est dans ces asiles du Seigneur qu’ils résident. Mais, hélas! ce n’est pas dans les cloîtres que ce besoin de repos qu’éprouve le cœur détrompé des illusions du monde peut être satisfait. Dans l’enceinte de ces immenses monuments, au lieu de cette paix des tombeaux que leur extérieur sombre et froid avait fait supposer, on ne trouve qu’agitations fiévreuses que la règle captive, mais n’étouffe pas; sourdes, voilées, elles bouillonnent comme la lave dans les flancs du volcan qui la recèle.

Avant même d’avoir pénétré dans l’intérieur d’un seul de ces couvents, chaque fois que je passais devant leurs porches, toujours ouverts, ou le long de leurs grands murs noirs, de trente à quarante pieds d’élévation, mon cœur se serrait; j’éprouvais, pour les malheureuses victimes ensevelies vivantes dans ces amas de pierres, une compassion si profonde, que mes yeux se remplissaient de larmes. Pendant mon séjour à Aréquipa, j’allais souvent m’asseoir sur le dôme de notre maison; de cette position, j’aimais à promener ma vue du volcan à la jolie rivière qui coule au bas, et du riant vallon qu’elle arrose sur les deux magnifiques couvents de Santa-Cathalina et de Santa-Rosa. Ce dernier surtout attirait ma pensée et captivait mon attention: c’était dans son triste cloître que s’était passé un drame plein d’intérêt, dont l’héroïne était une jeune fille belle, aimante, malheureuse, oh! bien malheureuse! Cette jeune fille était ma parente; je l’aimais par sympathie, et, forcée d’obéir aux fanatiques préjugés du monde qui m’entourait, je ne pouvais la voir qu’en cachette. Quoiqu’il y eût deux ans, lors de mon arrivée à Aréquipa, qu’elle s’était évadée du couvent, l’impression que cet événement avait produite était encore toute récente; je devais donc user de beaucoup de ménagements dans l’intérêt que je montrais à cette victime de la superstition; je n’eusse pu la servir par une autre conduite, et j’aurais couru le danger d’exciter davantage le fanatisme de ses persécuteurs. Tout ce que Dominga (c’était le nom de la jeune religieuse) m’avait raconté de son étrange histoire me donnait le plus vif désir de connaître l’intérieur du couvent où la malheureuse avait langui durant onze années! Aussi, le soir, lorsque je montais sur la maison pour admirer les teintes gracieuses et mélancoliques que les derniers rayons du soleil répandent sur la charmante vallée d’Aréquipa, alors qu’il disparaît derrière les trois volcans, dont il colore de pourpre les neiges éternelles, mes yeux se portaient involontairement sur le couvent de Santa-Rosa. Mon imagination me représentait ma pauvre cousine Dominga revêtue de l’ample et lourd habit des religieuses de l’ordre des carmélites: je voyais son long voile noir, ses souliers en cuir, à boucles de cuivre; sa discipline, en cuir noir, pendant jusqu’à terre; son énorme rosaire que la malheureuse fille, par instants, pressait avec ferveur en demandant à Dieu qu’il l’aidât dans l’exécution de son projet, et qu’ensuite elle broyait entre ses mains crispées par la colère et le désespoir. Elle m’apparaissait dans le haut du clocher de la belle église de Santa-Rosa. C’était dans ce clocher qu’allait tous les soirs la jeune religieuse, sous le prétexte de voir s’il ne manquait rien aux cloches et à l’horloge dont le soin était commis à sa surveillance. Du haut de cette tour, la jeune fille pouvait contempler à loisir l’étroit, mais joli petit vallon où les heureux jours de son enfance s’étaient écoulés si joyeusement: elle voyait la maison de sa mère, ses sœurs et ses frères courir et folâtrer dans le jardin.… Oh! qu’elles lui paraissaient heureuses ses sœurs de pouvoir ainsi courir et jouer en liberté! Comme elle admirait leurs robes de toutes couleurs, et leurs beaux cheveux ornés de fleurs et de perles! comme elle aimait leur élégante chaussure, leur grand châle de soie et leur légère écharpe de gaze! A cette vue, la malheureuse se sentait étouffer sous le poids de ses lourds vêtements; cette chemise, ces bas, cette longue et large robe, tous en grossier tissu de laine, lui étaient en horreur! la dureté de sa chaussure blessait ses pieds, et son long voile noir de laine aussi, que l’ordre exigeait avec rigueur de tenir toujours baissé, était pour elle la planche qui a renfermé vivant le léthargique dans le cercueil. L’infortunée Dominga repoussait ce voile affreux avec un mouvement convulsif; de sourds gémissements sortaient de sa poitrine; elle essayait de passer ses bras entre les barreaux qui ferment les ouvertures du clocher. La pauvre recluse ne désirait qu’un peu de grand air que Dieu a donné à toutes ses créatures, qu’un petit espace dans le vallon où elle pût mouvoir ses membres engourdis: elle ne demandait qu’à chanter les airs de ses montagnes, qu’à danser avec ses sœurs, qu’à mettre comme elles de petits souliers roses, une légère écharpe blanche et quelques fleurs des champs dans ses cheveux. Hélas! c’était bien peu de chose que les désirs de la jeune fille; mais un vœu terrible, solennel, qu’aucune puissance humaine ne pouvait rompre, la privait à jamais d’air pur et de chants joyeux, d’habits de son âge, appropriés aux changements de saison et d’exercices nécessaires à sa santé. L’infortunée, à seize ans, entraînée par un mouvement de dépit et d’amour-propre blessé, avait voulu renoncer au monde. L’ignorante enfant avait coupé elle-même ses longs cheveux, et, les jetant au pied de la croix, avait juré, sur le Christ, qu’elle prenait Dieu pour époux. L’histoire de la monja fit grand bruit à Aréquipa et dans tout le Pérou; je l’ai jugée assez remarquable pour qu’elle dût trouver place dans ma relation.

Mais, avant d’instruire mes lecteurs de tous les faits et dires de ma cousine Dominga, je les prie de vouloir bien me suivre dans l’intérieur de Santa-Rosa.