Cette conduite porta à son comble l’exaspération contre Nieto; une population de trente mille ames, forcée d’abandonner ses occupations, ses habitudes, pour se tapir dans les monastères et les églises, était impatiente de savoir à quoi s’en tenir; elle ne pouvait endurer davantage la position qu’on lui avait faite. Le petit nombre de personnes restées dans leurs maisons, comme nous avions fait, y étaient de la manière la plus incommode: tout était caché dans les couvents; on se trouvait privé de linge, de cuillers, de chaises, même de lits. Mais si nous souffrions de toutes ces privations, les milliers de malheureux entassés pêle-mêle dans les monastères souffraient bien davantage encore: ils manquaient de vêtements et des choses indispensables à la préparation des aliments; hommes, femmes, enfants, esclaves, étaient contraints de rester ensemble dans un petit espace; leur situation était horrible.
Indépendamment de ces souffrances réelles, ce peuple éprouvait une véritable peine morale de ne pas savoir pour lequel des concurrents il devait se prononcer, d’ignorer le nom de celui que le destin offrait à son encens, et de l’infortuné qu’il devait accabler de ses outrages et de ses malédictions. Ne pouvant prévoir lequel des deux chefs, allait l’emporter, il fallait attendre; et attendre sans pouvoir parler était, pour ce peuple hablador, un supplice cruel.
Vers trois heures, le bruit courut, dans la ville, que tout était arrangé, San-Roman ayant reconnu Orbegoso pour le légitime président, et fraternisé avec ses frères d’Aréquipa; que son entrée était remise au dimanche suivant, afin qu’il pût, en actions de grâces, entendre la grand’messe. La population fut ravie de joie lorsqu’elle apprit cette nouvelle; mais cette joie fut, hélas! de bien courte durée. À cinq heures, un aide de camp vint, de la part d’Althaus, nous annoncer que les négociations étaient rompues entre les deux chefs, et que lui-même viendrait, le soir, nous raconter toute l’affaire. Informé de ce résultat, le peuple, dont l’indignation était comprimée par la crainte, tomba dans une sorte de stupeur: il resta comme pétrifié.
Nous étions réunis dans le cabinet de mon oncle, nous ne savions, après tant de nouvelles contradictoires, la tournure qu’allaient prendre les affaires, et attendions Althaus avec une vive anxiété, quand le malheureux général vint à passer, suivi du moine et de quelques autres. Je m’avançai à la fenêtre, et lui dis: Général, auriez-vous la bonté de nous apprendre si décidément la bataille aura lieu? — Oui, mademoiselle, demain au point du jour, ceci est positif. Frappée du son de sa voix, j’en eus pitié; pendant qu’il parlait à mon oncle, je l’examinai avec attention: tout en lui décelait une douleur morale portée au plus haut degré; son être entier en était affecté; ses yeux hagards, les veines de son front tendues comme des cordes, ses muscles crispés, ses traits décomposés, manifestaient clairement que le malheureux étourdi venait d’être trompé d’une manière indigne! A peine s’il pouvait se tenir en selle; de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes; sa voix avait un timbre si déchirant, qu’elle faisait mal à entendre; ses mains broyaient les rênes de son cheval; je le crus fou… Le moine était sombre, mais impassible; je ne pus soutenir son regard; il me glaça… Ils ne s’arrêtèrent que quelques minutes; comme ils s’éloignaient, mon oncle me dit: — Mais, Florita, ce pauvre général est malade; il ne pourra jamais commander demain.
— Mon oncle, la bataille est perdue; cet homme n’a plus sa raison; ses membres lui refusent leurs services; il faut absolument le remplacer, autrement il couronnera demain toutes ses sottises.
Me laissant alors entraîner à l’impulsion de mon ame, je suppliai mon oncle d’aller trouver le préfet, le maire, les chefs de l’armée, de leur faire envisager la position critique dans laquelle Nieto les avait mis pour les porter à s’assembler immédiatement, afin de retirer à Nieto le commandement et nommer un autre général à sa place.
Mon oncle me regarda effrayé, et me demanda si, à mon tour, j’étais devenue folle de vouloir l’engager à se compromettre par un acte de cette nature. Et de pareils hommes veulent être en république!… Comme nous étions à parler sur ce sujet, Althaus arriva.
— Florita a raison, votre devoir, don Pio, est de rassembler à l’instant les principaux citoyens de la ville, afin que, ce soir même, le commandement soit ôté à Nieto. Qu’on nomme n’importe qui, Morant, Carillo, le moine, vous; mais, par Waterloo! que cet animal ne se mêle plus de rien, sans quoi la bataille est perdue. Nieto n’est pas un méchant homme; mais sa faiblesse, sa sensiblerie ont fait plus de mal que la méchanceté n’aurait pu faire; il voit aujourd’hui toute l’étendue des fautes commises par lui, et sa faible intelligence en est tellement épouvantée, qu’il est devenu fou. J’atteste qu’il est fou: toutes ses actions le prouvent.
Mon oncle n’osait plus dire un mot, il redoutait la franchise d’Althaus et la mienne; voyant que nous parlions tout haut devant vingt personnes, et toujours préoccupé par la crainte d’être compromis, il prit le parti de se faire malade, et alla se coucher; ma tante en fit autant, et je restai seule de la maison.
Althaus me dit que toute l’armée était indignée contre le général; qu’on parlait au camp de lui arracher ses épaulettes.
— Cousin, racontez-moi donc tout ce qui s’est passé.
— Voici l’affaire en deux mots: San-Roman n’avait pas de vivres; il a cajolé Nieto pour en avoir, lui a promis qu’il allait reconnaître Orbegoso; et notre crédule général a ajouté foi à des promesses que dictait le besoin. Enfin Nieto est revenu: nous étions tous excessivement impatientés d’attendre; Morant lui a demandé: « Décidément, général, se battra-t-on? et faut-il se préparer pour ce soir? » « Pour demain, monsieur, au lever du soleil. » Il amenait avec lui trois officiers de San-Roman; il les a fait arrêter, et voilà que, ce soir, il veut les faire fusiller. Je vous le répète, cet homme est fou… Il serait urgent de lui ôter le commandement; mais le choix d’un autre chef est très embarrassant; et comment procéder à cette nomination? Vous le voyez, tous ces citoyens qui devaient mourir pour la patrie sont cachés dans les couvents; votre oncle se couche; les Goyenèche, les Gamio, etc., se contentent de pleurer. Eh bien, je vous le demande, que diable voulez-vous faire avec ce peuple de poules mouillées? Je regarde comme certain que nous perdrons la bataille, et j’en suis contrarié, car je déteste ce Gamarra.
Althaus me serra la main, me rassura sur son sort en me disant: « Ne craignez rien pour moi, les Péruviens savent courir mais non pas tuer; » et il retourna au camp.
Je fus réveillée, avant le jour, par un vieux chacarero, qui venait nous dire, de la part d’Althaus, que San-Roman, profitant de l’obscurité de la nuit, avait quitté sa position pour se retirer vers Cangallo, et que Nieto s’était mis à sa poursuite avec toute l’armée, suivi même des ravanas.
Lorsque le jour parut, je montai sur la maison et ne vis plus dans la plaine vestige d’aucun camp; enfin ils étaient partis pour aller se battre.
De nouveau la foule couvrait les dômes des églises et des couvents; mais ce n’était plus cette réunion d’êtres n’en formant qu’un seul par le sentiment qui l’animait, dont le silence, l’avant-veille, m’avait comme frappée de stupeur: un bruit sourd, confus partait de ces masses colossales, et le mouvement continuel dont elles étaient agitées ressemblait au tumulte des vagues d’une mer en courroux. J’entendais toutes les conversations de la tour de Santo-Domingo; chacun y faisait ses conjectures; il s’y élevait des discussions qui finissaient par devenir des disputes, tant l’irritation de tous, causée par d’aussi longues souffrances, les rendait âpres, ergoteurs, insociables; ensuite ils étaient en proie aux plus cruelles inquiétudes; l’anxiété, redoublée par une longue attente, devenait un supplice intolérable; on s’impatientait de ne rien voir, et l’ardeur d’un soleil brûlant exaspérait encore cette impatience. Les moines, en dehors de la peine commune, cherchaient seuls à égayer la foule: l’un faisait une niche à une jolie samba; l’autre faisait tomber un petit nègre au risque de le tuer; toutes ces gentillesses provoquaient les rires bruyants de la populace, et venaient insulter aux angoisses des êtres qui craignaient pour le sort d’un fils, d’un amant ou d’un frère.
A neuf heures, le canon se fit entendre; les coups se répétèrent avec une effrayante rapidité. Le plus profond silence régna alors dans toute cette foule; c’était le patient en présence de l’échafaud. Au bout d’une demi-heure, nous aperçûmes un nuage de fumée qui s’élevait derrière la pacheta; le village de Cangallo se trouvant au pied de cette montagne, nous supposâmes que le combat s’y livrait. Vers onze heures, apparurent beaucoup de soldats sur la plate-forme de la pacheta; une demi-heure s’était à peine écoulée, qu’ils avaient disparu derrière la montagne, et nous ne vîmes plus que quelques hommes épars, les uns à pied, les autres à cheval. À l’aide de l’excellente longue-vue du vieil Hurtado, je distinguais parfaitement que plusieurs de ces malheureux étaient blessés: l’un s’asseyait pour attacher son bras avec son mouchoir; un autre s’entortillait la tête; celui-là était couché en travers sur son cheval; tous descendaient le chemin étroit et difficile de la montagne.
Enfin, à midi et demi, les Aréquipéniens acquirent la conviction de leur désastre. Le spectacle d’une déroute, magnifique comme la tempête, effroyable comme elle, s’offrit à nos regards! J’avais assisté aux journées de juillet 1830, mais alors j’étais exaltée par l’héroïsme du peuple et ne songeais pas au danger; à Aréquipa, je ne vis que les malheurs dont la ville était menacée.
Les dragons de Carillo, bien montés, ayant le drapeau du Pérou au bout de leurs lances, parurent subitement au sommet de la pacheta; ils se précipitaient du haut de cette montagne au galop de leurs chevaux, dans le désordre le plus grand que la peur pût faire naître; après eux, venaient les chacareros, montés sur des mules, des ânes; puis les hommes d’infanterie, courant parmi les chevaux, les mules, et jetant leurs fusils, leur bagage, pour être plus agiles; enfin, l’artillerie sur le derrière pour protéger la retraite: le tout était suivi par les malheureuses ravanas, elles portaient sur leur dos un ou deux enfants, chassant devant elles des mules chargées, et les bœufs, et les moutons dont Nieto avait voulu faire accompagner l’armée.
A cette vue, la ville poussa un cri; cri horrible, cri de terreur, qui retentit encore dans mon ame! Au même instant, la foule disparut; les dômes ne présentèrent plus que leurs masses inertes; le silence régna partout, et le lugubre tocsin de la cathédrale se fit seul entendre. Ici je me trouve arrêtée, sentant combien les paroles sont impuissantes pour reproduire de pareilles scènes de désolation!!! Tout ce que l’affliction de mère et d’amante, de fille et de sœur a de plus poignant, les femmes d’Aréquipa le ressentirent. Dans le premier moment, elles furent comme foudroyées par cette calamité; accablées par la douleur, toutes tombèrent à genoux, élevèrent leurs mains tremblantes, leurs yeux baignés de larmes, et prièrent… J’étais restée seule sur la maison, et sans rien apercevoir, regardant toujours dans la direction de la pacheta, qu’un nuage de poussière dérobait à ma vue, lorsque je me sentis tirée par ma robe; je me retournai et vis ma samba qui me montrait du doigt les cours de mon oncle et du señor Hurtado, en me faisant signe de me mettre à genoux. J’obéis à cette esclave et me mis à genoux. Je vis, dans la cour de la maison, ma tante Joaquina, les trois demoiselles Cuello, qui avaient leur frère dans les dragons de Carillo, et sept ou huit autres femmes prosternées en prières. La cour du vieil Hurtado m’offrit le même spectacle. Je ne priai pas pour ceux que la bataille avait affranchis des chagrins de la vie, mais bien pour ce malheureux pays où il se trouve autant de ces hommes cupides, d’une atroce perversité, qui, sous des prétextes politiques, provoquent continuellement les dissensions, afin d’avoir, dans la guerre civile, l’occasion de piller leurs concitoyens. Quand je sortis de cette pieuse invocation, je portai mes regards dans la direction de la pacheta; le nuage de poussière s’était dissipé; le chemin du désert avait repris sa tristesse accoutumée.
Vers une heure et demie, commencèrent à arriver les blessés. Ah! ce furent alors des scènes déchirantes. Il se rassembla, à l’angle de notre maison, plus de cent femmes; elles attendaient ces malheureux au passage, tourmentées par la crainte de reconnaître parmi eux leur fils, leur mari ou leur frère. La vue de chaque blessé provoquait, chez ces femmes, un tel excès de désespoir, que leurs gémissements, leurs atroces angoisses me torturaient. Ce que je souffris, ce jour-là, est effroyable!… Nous étions tous inquiets sur Althaus, Emmanuel, Crevoisier, Cuello et autres; nous ne concevions pas pourquoi le général ne venait pas occuper la ville pour la défendre, ainsi que le plan en avait été arrêté, dans le cas où l’on éprouverait un revers. Il y avait plus d’une heure que la défaite avait eu lieu, l’on s’attendait, à chaque instant, à voir entrer l’ennemi. Cuello arriva mourant; l’infortuné avait reçu une balle dans le flanc; son sang coulait depuis trois heures; on le mena à l’hôpital, et j’allai aider sa sœur à l’y installer le mieux possible.
C’était pitié de voir la cour de cet hôpital! pas un des couvents d’Aréquipa ne comprend que la religion prêchée par Jésus-Christ consiste à servir son prochain; ce dévouement à la souffrance, qu’une religion vraie seule inspire, ne se montre nulle part; il n’existe pas une sœur de charité pour soigner les malades; ce sont de vieux Indiens qui en sont chargés; ces hommes vendent leurs soins; on ne saurait espérer d’eux aucun zèle; ils font cela comme toute autre chose, cherchant à alléger la tâche, à échapper à la surveillance. Les blessés qu’on transportait à l’hôpital étaient posés à terre, sans nul souci; ces malheureux, mourant de soif, poussaient de faibles et lamentables cris. L’armée n’avait pas de service de santé organisé, et les médecins de la ville étaient devenus insuffisants pour ce surcroît de besogne. Un très grand désordre régnait dans cet hospice: les employés s’empressaient; mais, peu habiles dans leurs fonctions, plus ils voulaient se hâter et moins ils faisaient; ils manquaient des choses les plus nécessaires, comme linge, charpie, etc. Les souffrances de ces militaires blessés étaient augmentées par l’appréhension de l’ennemi; car le vainqueur, dans ce pays, ne fait ordinairement aucun quartier aux prisonniers et massacre jusqu’aux blessés des hôpitaux. Nous parvînmes à trouver un lit pour ce pauvre Cuello, dans une petite pièce obscure, où il y avait déjà deux autres malheureux, dont les cris étaient déchirants.
Je quittai cet antre de douleur, laissant auprès du blessé sa sœur, dont il était tendrement aimé, et qui en eut le plus grand soin. Ma force morale ne m’abandonna pas un seul instant dans cette terrible journée; toutefois les souffrances que je venais de voir bouleversèrent tout mon être; je ressentais les maux de ces infortunés, déplorais mon insuffisance à les soulager; et maudissais l’atroce folie de la guerre. Comme je rentrais chez mon oncle, j’aperçus Emmanuel accourant à toute bride; nous allâmes tous l’entourer, impatients d’avoir des nouvelles; Althaus ni aucun des autres officiers n’étaient blessés, mais les deux partis avaient perdu beaucoup de monde; Emmanuel nous apprit que l’intention du général était d’abandonner la ville, à cause de l’impossibilité de la défendre contre l’ennemi; il était envoyé par Nieto pour enclouer les canons du pont et jeter le reste des munitions dans la rivière.
Il nous rapporta tout cela en cinq minutes, et me dit d’arranger vite les effets d’Althaus, afin qu’il trouvât tout prêt pour sa fuite. Je courus de suite chez Althaus; avec l’aide de son nègre, que je fus presque obligée de battre pour pouvoir m’en servir, je fis charger une mule d’un lit et d’une malle remplie d’effets. Ma samba, accompagnée d’un autre nègre de mon oncle Pio, conduisit en avant la mule et l’esclave rétif, afin d’éviter à Althaus l’embarras de la sortie de la ville. Ce premier soin rempli, je m’occupai à faire préparer du thé et des aliments, pensant bien que mon pauvre cousin devait éprouver l’impérieux besoin de prendre quelque nourriture. J’entendis un grand bruit de chevaux; je courus à la porte: c’était le général, suivi de tous ses officiers, traversant la ville au galop; l’armée venait ensuite; mon cousin entra. Je lui avais fait apprêter un cheval de rechange; en le voyant, il sauta à bas du sien, vint à moi, me prit la main, et me dit: — Merci, bonne Flora, merci; a-t-on pris mes effets? — La mule est déjà partie; mais il serait bon que vos deux aides de camp allassent la joindre, car le maudit nègre refuse de vous suivre. — Avez-vous quelque chose à donner à boire à ces messieurs? ils tombent de fatigue. Je leur donnai du bon vin de Bordeaux, dont ils prirent chacun deux bouteilles, et bourrai leurs poches de sucre, de chocolat, de pain et de tout ce que je trouvai dans la maison. On donna aussi du vin à leurs chevaux; et, lorsque cavaliers et montures furent un peu rafraîchis, ils partirent.
Althaus ne pouvait plus parler, tant sa voix avait été forcée par le commandement; tout en prenant son thé à la hâte, il me raconta, en deux mots, que, cette fois, c’étaient les dragons de Carillo qui avaient fait perdre la bataille; ils s’étaient trompés dans leurs manœuvres et avaient tiré sur l’artillerie de Morant, croyant tirer sur l’ennemi. — Je vous le répète, Florita, aussi longtemps que ces pékins-là se refuseront à apprendre la tactique militaire, ils ne feront que des brioches. Maintenant le général ne veut pas défendre la ville. Je ne sais quelle peur panique s’est emparée de lui; il ne songe qu’à fuir et n’a aucun plan d’arrêté. Arrivé à la maison de Menao, nous avons eu beaucoup de peine à lui persuader qu’il fallait au moins donner le temps à la troupe de se rallier; il est cause que nous avons perdu un grand nombre de fuyards. Lorsque nous avons été de retour aux chicherias, nous avons fait des efforts inouïs pour rejoindre ces fuyards, mais sans succès; ces lâches coquins, aidés par les ravanas, se cachent, je crois, sous la terre comme les taupes. Ce qui m’étonne, cousine, c’est la lenteur que les ennemis mettent à arriver; je n’y conçois rien… Emmanuel entra dans la cour. — Je viens vous chercher, dit-il à Althaus; tout le monde part; le moine a chargé le restant de la caisse sur son cheval; le général est allé embrasser sa femme, qui est accouchée cette nuit; moi, je viens de presser ma pauvre mère dans mes bras; allons, cousin, on n’attend plus que vous, partons. — Althaus me serra fortement contre sa poitrine, et, en m’embrassant, me recommanda sa femme et ses enfants. J’embrassai le cher Emmanuel, et ils s’éloignèrent rapidement.
Quand je revins dans la rue de SantoDomingo, elle était entièrement déserte; je vis sur mon passage toutes les maisons soigneusement barricadées. La ville paraissait jouir d’un calme parfait; mais le sang rougissait les pavés des rues; et ces traces de meurtres, cette solitude disaient, d’une manière bien expressive, les calamités dont la cité venait d’être frappée et celles qu’elle redoutait.
Je contai, chez mon oncle, tout ce qu’Althaus et Emmanuel m’avaient appris. Toutes les personnes rassemblées dans la maison furent indignées contre le général; mais aucune ne prit l’initiative d’une mesure quelconque.
A cinq heures, je montai encore sur le haut de la maison; je ne vis qu’un immense nuage de poussière que laissaient après eux les dragons de Carillo, en fuyant à travers le désert. Ils se dirigeaient vers Islay, où ils savaient trouver deux navires pour se mettre hors d’atteinte des poursuites de San-Roman. Je restai longtemps assise à la même place que le matin. Comme cette ville avait changé d’aspect! un silence de mort paraissait alors l’envelopper. Tous les habitants étaient en prières, comme résignés à se laisser massacrer sans opposer la moindre résistance.
Mon oncle me pria de descendre, afin d’aller dans l’église de Santo-Domingo, où toutes les personnes de sa maison se rendaient. Je songeais, pour la première fois, que je n’avais pas encore mangé de la journée; je bus une tasse de chocolat, pris mon manteau et me rendis à l’église.
A chaque moment, on demandait aux personnes en vigie sur les tours si elles voyaient quelque chose du côté de la pacheta; elles répondaient toujours: absolument rien. Enfin, à sept heures, se présentèrent, à la porte du couvent, trois Indiens; ils annoncèrent que les ennemis étaient aux chicherias mais que San-Roman ne voulait pas entrer, à moins que les autorités de la ville n’allassent l’en prier. A cette nouvelle, il s’éleva une grande rumeur dans le couvent de Santo-Domingo. Le préfet et toutes les autorités de la ville s’étaient réfugiés dans ce monastère: ils prétendirent que c’était aux révérends pères à faire cette démarche toute pacifique. Les moines, qui ne brillent pas par le courage, se récrièrent fort contre cette proposition; il y eut une grande discussion. Ce fut, en quelque sorte, moi qui déterminai les moines à se charger de cette mission. Je savais qu’ils étaient enragés gamarristes. Je parlai au prieur, à don José, le chapelain de ma tante; bref, je fis si bien, qu’ils se décidèrent. Quatre ou cinq employés de la mairie se joignirent à eux; ils partirent, et, une heure après, nous les vîmes revenir à la tête de deux régiments, l’un de cavalerie, l’autre d’infanterie: ainsi les gamarristes l’emportaient. Le samedi, 5 avril, à huit heures du soir, ils prirent possession de la ville d’Aréquipa.
Quand le prieur et les moines furent rentrés au couvent, ils nous rapportèrent tout ce qu’ils avaient appris. — Mes frères, dit le bon prieur, je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude; vous savez que je comprends assez bien le quichua; tout ce que j’ai entendu de la conversation de ces Indiens me prouve qu’ils ont de très mauvaises intentions. Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est qu’ils sont sans chefs; je ne puis me l’expliquer. Nous avons trouvé, à la maison de Menao, une soixantaine d’hommes à cheval ayant, à leur tête, un simple porte-drapeau, et environ cent cinquante hommes d’infanterie, commandés par deux sous-officiers. Nous les avons conduits à l’hôtel-de-ville, d’où un des employés les a envoyés aux casernes. Je les ai entendus alors murmurer dans leur langue; plusieurs soldats disaient: « Mais on nous a promis le pillage de la ville… » Mes frères, continua le prieur, je vous répète que je suis très inquiet, et je ne vous cacherai pas que votre présence ici redouble mes inquiétudes. On sait bien que vous avez apporté, dans nos couvents, ce que vous avez de plus précieux; et, nécessairement, si ces soldats pillent, ils viendront dans les églises. A ces mots, tous les assistants jetèrent un cri d’effroi. Le père Diego Cabero, la tête forte de la communauté, homme d’esprit et de talent, mais d’un caractère âpre, hautain et, disait-on, fort méchant, prit la parole pour adresser les plus vifs reproches au pauvre prieur.
— Eh bien! père prieur, vous convenez donc enfin que j’avais raison, quand je ne cessais de vous répéter, depuis le commencement de ces affaires, que votre trop grande bonté, votre lâche faiblesse attireraient sur notre saint monastère des calamités dont vous seriez responsable devant Dieu! Malgré mes représentations, vous avez reçu ici les richesses de ce peuple, et votre condescendance sera cause que nous serons tous égorgés.
— Frère Diego, disait le bon prieur, il est de notre devoir de prêter assistance aux habitants, de les secourir dans le besoin, et en consentant à leur accorder refuge, à protéger leurs biens, je n’ai fait que ce que la charité dans ces terribles moments me commandait de faire.
— Prieur, la conservation du temple de Dieu doit passer avant toute autre considération. D’ailleurs, le spectacle qu’offrent les cloitres, les églises, est un véritable scandale; des femmes y couchent avec leurs maris, des enfants y font des saletés; jamais, dans aucun temps, dans aucune circonstance, je n’ai vu le peuple se rendre coupable de pareils outrages envers notre sainte religion.
— Frère Diego, ce scandale m’afflige, et, plus que vous, j’en suis peiné; mais, pour l’éviter, il faudrait que notre couvent renonçât à offrir à l’infortune l’asile du sanctuaire, qu’il perdit le plus beau de ses privilèges, et, avec lui, toute sa puissance.
— Père prieur, votre ignorance des affaires politiques vous fait commettre de graves erreurs: que venez-vous parler d’asile? Ne voyez-vous donc pas, à la manière dont ce Nieto nous a traités depuis trois mois, que notre autorité n’a plus aucune puissance? Comment, cet impie n’a-t-il pas eu l’impudence de nous chasser de notre couvent pour y caserner ses soldats? et vous l’avez souffert! ainsi que l’ont fait les prieurs des autres communautés. O mon Dieu! ton temple est souillé; tes prêtres sont chassés, humiliés, et pas un d’eux n’ose élever la voix pour la défense de ta cause!
Mon oncle et d’autres personnes prirent parti pour le prieur; quelques moines se rangèrent du côté de frère Diego; bientôt la discussion se changea en dispute, on en vint à s’injurier dans les termes les plus outrageants. La foule était accourue autour d’eux; cette dispute captivait l’attention de tous, la rumeur était générale. — Sainte Vierge! s’écriait celui-ci, en sommes-nous donc venus au temps de craindre d’être massacrés jusque dans les églises? — Je te l’avais bien prédit, disait celui-ci à sa femme, que tu nous exposais davantage en nous menant dans cette église? Je me repens bien maintenant d’avoir quitté ma maison. — Mais, depuis quand pille-t-on dans les églises? et crois-tu… — Je crois tout possible!… D’ailleurs le siècle des couvents est passé; les soldats de San-Roman viendront piller ici, parce qu’ils savent qu’il y a de l’argent, et l’argent est le seul dieu qu’ils connaissent.
Tous étaient en proie aux plus cruelles inquiétudes; il se formait des groupes nombreux dans lesquels s’agitaient d’interminables discussions. Les familles se divisaient: les uns voulaient retourner dans leurs maisons, pensant qu’ils y seraient plus en sûreté; tandis que les autres persistaient à vouloir rester dans le couvent.
Je profitai de l’altercation entre le prieur et le père Diego, pour sortir de ce couvent où j’étais effrayée de me voir condamnée à passer la nuit. Il y avait là presque autant de puces qu’à Islay, et il était par trop dégoûtant de rester au milieu de personnes qui venaient vous parler avec leurs vases de nuit sous le bras. Je m’adressai au moine Mariano, frère du père Cabero, et lui fis entendre qu’il serait plus convenable, après la dispute qui venait d’avoir lieu, que lui et son frère se retirassent chez eux, et que, si leurs sœurs voulaient consentir à les accompagner, je leur demanderais asile. Ces deux moines, après quelques hésitations, goûtèrent ma proposition et m’aidèrent à déterminer leurs sœurs. Je sortis alors avec eux, afin de reconnaître la rue et pour ouvrir la porte de leur maison qui est située à côté de l’église; ne voyant personne dehors, le frère Diego alla chercher ses dames, et aussitôt qu’elles furent entrées, on barricada la porte. Nous nous réunîmes tous dans une pièce au fond de la maison. À plusieurs reprises, des soldats vinrent frapper à la porte de la rue avec la crosse de leur fusil; les pauvres dames tremblaient de peur, et les deux moines ne pouvaient parvenir à les rassurer.
Vers minuit, je me sentis un besoin de sommeil auquel j’eusse en vain tenté de résister; il n’y avait point de lit, je me jetai sur une mauvaise paillasse et dormis profondément jusqu’au lendemain à huit heures.
V. UNE TENTATION.
Quand je me réveillai, je trouvai le monde qui m’entourait tout en émoi; des soldats, disait-on, avaient parcouru la ville pendant la nuit, volant ceux qu’ils rencontraient, et deux personnes avaient été tuées.
Nous étions au dimanche; à neuf heures, les dames Cabero ne voulant pas manquer la messe, nous y fûmes accompagnées des deux moines: quel spectacle dégoûtant présentait cette église! Frère Diego avait raison; ce pêle-mêle d’hommes, de femmes, d’enfants, de chiens même, cet encombrement de lits, de cuisines, de pots de chambre et ce nuage de fumée, tout cela était vraiment scandaleux! On chantait la messe dans un coin, on mangeait, et fumait dans un autre. J’allai voir mon oncle et ma tante qui étaient établis dans la cellule du prieur, avec sept ou huit autres personnes. Je ne pus jamais décider mon oncle à revenir chez lui; il était toujours retenu par l’appréhension du pillage. Ne me sentant aucune crainte, je retournai seule à la maison et me mis à écrire les trois journées qui venaient de s’écouler. Le soir, mon oncle persista à rester au couvent; je passai la nuit dans la maison sans personne autre que ma samba. Cette fille me disait: « Mademoiselle, ne craignez rien, si les soldats ou les ravanas viennent pour piller, je suis Indienne comme eux, leur langue est la mienne; je leur dirai: Ma maîtresse n’est pas Espagnole, elle est Française, ne lui faites point de mal. Je suis bien sûre qu’alors ils ne vous en feraient pas; car ils ne frappent que leurs ennemis. » Ainsi s’exprimait une esclave de quinze ans; mais, à aucun âge, l’esclave n’a jamais aimé ses maîtres, quelque doux qu’ils fussent. Le second jour, j’étais encore seule lorsque deux officiers vinrent demander à parler au señor don Pio. Je ne voulus pas leur avouer que mon oncle se tenait caché. Je les fis entrer chez moi, en leur disant que don Pio se trouvait absent, et leur demandai ce qu’ils désiraient de lui.
— Mademoiselle, nous désirons que monsieur votre oncle, comme un des notables du pays, vienne parler au colonel Escudero, qui remplace dans le commandement San-Roman, tué dans la bataille. Nous sommes les vainqueurs, et les Aréquipéniens mésusent de notre modération en continuant à nous traiter en ennemis. Depuis notre entrée dans la ville, toutes les maisons sont barricadées, nos troupes sont sans pain, nos blessés sont laissés mourants sur le champ de bataille, tandis que tous les habitants s’obstinent à rester dans les couvents, comme si nous venions ici pour les massacrer: vous êtes la première personne à laquelle nous communiquons nos besoins; mais vous sentez, mademoiselle, que cet état de choses ne saurait durer davantage.
Je causai longtemps avec ces messieurs, et les trouvai très convenables. Quand ils furent sortis, je courus à Santo-Domingo avertir mon oncle et les personnes qui s’y étaient réfugiées; aussitôt qu’on sut San-Roman mort et le colonel Escudero commandant à sa place, les esprits commencèrent à se tranquilliser: ce dernier était connu et très aimé à Aréquipa. Presque tout le monde sortit du couvent pour retourner chez soi, et mon oncle alla de suite voir Escudero.
Quand mon oncle revint, il me dit: — Nous sommes sauvés; moi, personnellement, je n’ai plus rien à craindre; Escudero me doit beaucoup et m’est tout dévoué. La mort de San-Roman laissant l’armée sans chef, croiriez-vous qu’il m’a proposé de me faire nommer?
— Accepteriez-vous?
— Oh! je m’en garderais bien. Dans de pareilles crises, il faut se tenir à l’écart; lorsque, plus tard, tout sera calmé, je verrai à me caser dans quelque poste de mon goût; je ne veux plus de commandement militaire; je suis trop vieux.
— Il me semble, mon oncle, que c’est justement dans les crises difficiles que les hommes comme vous devraient offrir le secours de leurs talents et de leur expérience.
— Florita, il est fort heureux, pour vous, que vous ne soyez pas un personnage politique, votre dévouement vous perdrait; loin d’aller offrir mes services à ces ignorants, je veux les laisser s’engouffrer dans les embarras et les difficultés; plus ils en auront, plus ils sentiront le besoin de m’avoir; je les verrai venir me prier, me supplier et leur ferai mes conditions.
Je regardai mon oncle, et ne pus que dire: Pauvres Péruviens!
Dans cette circonstance, don Pio alla aussi offrir à Escudero un prêt de 2,000 piastres; il engagea les Goyenèche, Ugarte et autres à suivre son exemple. L’évêque offrit 4,000 piastres, son frère et sa sœur chacun 2,000; le reste donna en proportion.