SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

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Durant tous ces troubles, les étrangers et leurs propriétés furent respectés. À l’arrivée d’Escudero, M. Le Bris et deux chefs de maisons anglaises lui firent bien un léger prêt pour subvenir aux besoins de sa troupe, qui avait été trois jours sans recevoir de distribution de pain; mais ce prêt fut volontaire.

Le troisième jour, Escudero fit publier un bando qui prescrivait d’ouvrir les portes de toutes les maisons dans le délai de trois heures, et de les laisser ouvertes comme de coutume, avertissant que les portes laissées fermées seraient enfoncées par les soldats. Cette ordonnance força ceux qui étaient restés dans les couvents à rentrer chez eux. Pour achever de rassurer ces pauvres bourgeois, Escudero donna ordre à ses soldats de se promener dans la ville, avec sévère défense d’insulter personne.

Nous avions su par Althaus que, le dimanche 6 avril, Nieto et toute l’armée étaient arrivés à Islay; qu’ils avaient encloué les canons, brûlé les registres de la douane et forcé l’administrateur, don Basilio de la Fuente, à partir pour Lima; qu’eux-mêmes, après avoir ravagé le pays, s’étaient embarqués sur trois navires péruviens pour se rendre à Tacna.

Escudero était entré à Aréquipa le dimanche pendant la nuit, en sorte que personne ne savait au juste combien il pouvait avoir de soldats avec lui. On avait d’abord annoncé la mort de San-Roman; quatre jours après, on répandit le bruit qu’il n’était que blessé; enfin, au bout de sept jours, il vint à Aréquipa et y entra aussi pendant la nuit.

Voici l’explication de cette affaire, ainsi qu’Escudero lui-même me l’a donnée.

San-Roman, après avoir trompé Nieto trois jours de suite, dans le seul but d’en obtenir des vivres pour sa troupe, se retira à Cangallo, ne présumant pas que Nieto l’y suivît; il voulait, avant de livrer bataille, consulter Gamarra et lui demander du renfort; à Cangallo, il rencontra Escudero avec quatre cents hommes que lui envoyait Gamarra. Les soldats de San-Roman étaient à fêter les nouveaux venus, lorsque, tout à coup, parut l’armée de Nieto, sur le haut de la pacheta; il y eut alors une grande confusion: San-Roman avait permis à ses soldats de se baigner; une partie d’entre eux étaient nus; quand ils virent les Aréquipéniens, ils se crurent perdus; sans Escudero, qui rétablit l’ordre, ils allaient tous prendre la fuite. Le combat s’engagea, ils se battirent avec courage; mais bientôt les munitions leur manquant, l’alarme se mit parmi eux. Lorsque SanRoman vit ses soldats à la débandade, il crut la bataille perdue, et pensa qu’il ne lui restait rien de mieux à faire que de fuir aussi; accompagné de quelques uns des siens, il s’éloigna de toute la vitesse de son cheval. Ainsi chacun de ces deux valeureux champions, épouvantés l’un de l’autre, s’enfuyait de son côté; ils coururent sans s’arrêter pendant un jour et une nuit, mettant entre eux un espace de quatre-vingts lieues. La terreur de Nieto le fit aller jusqu’à Islay, à quarante lieues au sud; celle de San-Roman jusqu’à Vilque, à quarante-deux lieues au nord.

Un miracle rallia une partie des soldats de San-Roman, et les fit revenir sur Aréquipa. Un des officiers de cette armée, que Nieto avait retenu prisonnier à l’hôtel-de-ville, vit de dessus la maison la déroute des Aréquipéniens; il profita de l’effroi du moment, monta sur le premier cheval qu’il trouva dans la cour de l’hôtel-de-ville, il connaissait très bien les localités, et prit un chemin de traverse par lequel, dans une heure, il arriva à Cangallo. Il cria aux fuyards de s’arrêter; que Nieto, se tenant pour battu, avait abandonné la ville, et fuyait vers le port. Escudero et quelques autres qu’il rencontra passèrent toute la nuit et une partie du lendemain à réunir quelques soldats, ils parvinrent à rallier à peu près le tiers de leur monde, et, sûrs de n’éprouver aucune opposition, se portèrent sur Aréquipa. Sans cet officier, les deux armées, qui se croyaient vaincues, continuaient de fuir dans des directions opposées, et la ville n’eût vu paraître ni défenseurs ni ennemis.

Lorsqu’Escudero me contait toutes ces circonstances, je songeais à Althaus, pour qui la science militaire est l’arbitre suprême des succès et des revers; et je regrettais de ne pouvoir lui faire sentir, par cet exemple, combien l’homme et la science sont vains.

On fut obligé de courir jusqu’à Vilque, pour avertir San-Roman qu’il avait gagné la bataille; il n’entra à Aréquipa que le septième jour; on le disait blessé à la cuisse, afin de motiver ce retard, mais il n’en était rien.

Mon oncle, qui a le talent d’être bien avec tous les partis, était sinon dans la confiance des gamarristes, du moins très lié avec eux. Nous avions, chaque jour, de ces messieurs à dîner; et, le matin, le soir, notre maison ne désemplissait pas. Je voyais avec surprise, en causant avec les officiels de cette armée, combien ils étaient supérieurs à ceux de Nieto. Messieurs Montoya, Torres, Quirroga, et surtout Escudero, sont des hommes fort distingués.

Escudero est un de ces Espagnols à l’esprit aventureux, qui ont quitté la belle Espagne pour aller tenter fortune au Nouveau-Monde; très savant, il est, selon l’occurrence, militaire, journaliste ou commerçant; se prête à toutes les exigences du moment avec une étonnante facilité, et excelle dans chaque genre sur lequel le porte sa prodigieuse activité, comme si genre était la spécialité de sa vie. Escudero a l’esprit vif, l’imagination inépuisable, le caractère gai, une éloquence persuasive; il écrit avec chaleur, et néanmoins il a su se faire aimer de tous les partis.

Cet homme extraordinaire était le secrétaire, l’ami, le conseiller de la señora Gamarra; depuis trois ans, il occupait, auprès de cette reine, une position d’intimité, objet de l’envie d’une foule de rivaux. Il s’était dévoué à sa cause, écrivait pour faire prévaloir ses plans et repousser les attaques continuelles dirigées contre elle; il combattait sous ses ordres, l’accompagnait dans ses courses aventureuses et ne reculait jamais devant les entreprises audacieuses conçues par le génie de cette femme à l’ambition napoléonienne.

Dès la première visite, je fus liée avec le colonel Escudero; nos caractères sympathisaient; il me manifesta beaucoup de confiance et me mit au courant de tout ce qui s’était passé dans le camp de Gamarra; je compris, par tout ce qu’il me dit, que San-Roman n’avait pas fait moins de bêtises que Nieto.

— Que ce pays est malheureux! me disait Escudero; je ne sais, en vérité, qui pourra faire sortir les Péruviens de la position déplorable dans laquelle les hommes de sang et de rapine les ont placés.

— Comment se fait-il, colonel, que, discernant mieux que personne la cause des calamités au pays, vous n’ayez pas cherché à y porter remède?

— Eh! mademoiselle, c’est l’objet de toutes mes méditations; mais je ne puis que présenter les moyens de faire le bien, et n’ai pas l’autorité nécessaire pour les mettre à exécution. La señora Gamarra, qui est une femme d’un grand mérite, travaille avant tout à consolider le pouvoir dans ses mains; son ambition vient constamment traverser mes plans de bonheur public; et, dévoué à son service, je me vois contraint sans cesse d’agir en opposition avec ma volonté.

— J’avais ouï dire que vous aviez beaucoup d’ascendant sur cette dame.

— Plus qu’aucun autre, sans doute, mais très peu en réalité. Quand, à force de peines et de patience, je parviens à modifier ses idées, c’est un succès dont je m’estime heureux. Cette femme a une volonté de fer, que l’adversité même ne saurait dompter. Toute résistance l’irrite, et elle est toujours disposée à en triompher par la force. Elle eût été une grande reine dans un pays où ses volontés n’auraient rencontré aucun obstacle; mais dans celui-ci où, pour régner, il faut avoir de nombreux partisans, où, pour conserver l’autorité, il ne faut en user que le moins possible, la señora Pencha de Gamarra ne convient pas aussi bien. On ne peut lui faire comprendre que les moyens employés pour conquérir le pouvoir doivent être laissés de côté lorsqu’on l’a obtenu, et qu’avec l’anarchie d’opinions et l’égoïsme qui règnent parmi les Péruviens, après les spoliations dont ils ont été victimes, il faut avoir pour objet spécial la protection des personnes, des propriétés, et se concilier tous les partis en n’épousant aucun d’eux d’une manière exclusive. Ah! mademoiselle Flora, je me repens amèrement de m’être ainsi engouffré. Depuis trois ans que je sers dona Pencha de ma plume et de mon sabre, je n’ai encore pu réussir à lui faire adopter aucun de mes plans. Cela me désespère; et, quoique son caractère hautain et despote me rende malheureux, je le supporterais avec résignation si je pouvais arriver à faire le bien. Cependant cette femme a trop besoin de moi pour que je puisse songer à la quitter; je dois travailler à lui faire ressaisir une autorité non contestée; si je puis y réussir, je jure bien que je jette là le sabre et la plume pour la guitare, et en jouerai pendant trois mois sans soucis d’aucune espèce.

En écoutant Escudero, il me parut évident qu’il était las du joug que lui imposait sa toute puissante maîtresse, et qu’il ne cherchait qu’un prétexte pour s’y soustraire. Il venait me voir tous les jours; nous avions ensemble de longues conversations. J’eus tout le temps d’approfondir cet homme, et je reconnus qu’il était peut-être le seul, au Pérou, qui fût capable de me seconder dans mes projets d’ambition. Je souffrais des malheurs d’un pays que je m’étais habituée à considérer comme le mien; le désir de contribuer au bien avait constamment été la passion de mon ame, et une carrière active, aventureuse toujours dans mes goûts. Je crus voir que, si j’inspirais de l’amour à Escudero, je prendrais sur lui une grande influence. Je fus alors tourmentée de nouveau par l’agitation fébrile de mon esprit; mes combats intérieurs se renouvelèrent; l’idée de m’associer avec cet homme spirituel, audacieux et insouciant souriait à mon imagination; en courant avec lui les chances de la fortune, que m’importe, me disais-je, de ne pas réussir, puisque je n’ai rien à perdre? La voix du devoir eût peut-être été impuissante pour me faire résister à cette tentation, la plus forte que j’aie éprouvée de ma vie, si une autre considération n’était venue à mon secours. Je redoutai cette dépravation morale, que la jouissance du pouvoir fait généralement subir. Je craignis de devenir dure, despote, criminelle même à l’égal de ceux qui en étaient en possession.

Je tremblai de participer à la puissance dans un pays où vivait mon oncle…: mon oncle que j’avais tendrement aimé et que j’aimais encore, mais qui m’avait fait tant de mal!!!… Je ne voulus pas m’exposer à céder à un moment de ressentiment, et je puis dire ici, devant Dieu, que je sacrifiai la position qu’il m’était facile de me faire à la crainte de traiter mon oncle comme un ennemi… Le sacrifice était d’autant plus grand qu’Escudero me plaisait. Il était laid aux yeux de bien du monde, mais pas aux miens. Il pouvait avoir de trente à trente-trois ans, était de moyenne taille, très maigre, avait la peau basanée, les cheveux très noirs, les yeux brillants, langoureux, et les dents comme des perles. Son regard tendre, son sourire mélancolique donnaient à sa physionomie un caractère d’élévation, de poésie, qui m’entraînait. Avec cet homme, il me semblait que rien ne m’eût été impossible. J’ai l’intime conviction que, devenue sa femme, j’aurais été fort heureuse. Dans les tourmentes s’élevant de notre position politique, il m’eût chanté une romance ou joué de la guitare avec autant de liberté d’esprit que lorsqu’il était étudiant à Salamanque. Il me fallut encore, cette fois, toute ma force morale pour ne pas succomber à la séduction de cette perspective… J’eus peur de moi, et je jugeai prudent de me soustraire à ce nouveau danger par la fuite. Je me résolus donc à partir sur-le-champ pour Lima.

Personne ne comprit rien à un départ aussi précipité. En vain me représenta-t-on que la route d’Islay était infestée de déserteurs ne vivant que de pillage, en vain m’exagéra-t-on la peinture des périls que j’allais courir, je ne tins compte d’aucun de ces avertissements; nul danger, à mes yeux, n’égalait celui auquel j’étais exposée en restant à Aréquipa; pour y échapper, j’eusse traversé tous les déserts de la terre. J’alléguais, pour prétexte, qu’il fallait absolument que je partisse, si je voulais arriver en Europe avant la mauvaise saison; et, comme au fond, chez mon oncle, on était bien aise de me voir partir, on n’insista pas davantage.

Un Anglais de ma connaissance, M. Valentin Smith, se rendait à Lima; je lui demandai s’il voulait de moi pour compagne de voyage; il accepta mon offre; nous fîmes marché avec un capitaine italien, qui avait son bâtiment à Islay, et il fut arrêté que nous partirions le 25 avril.

Avant mon départ, j’eus à faire la corvée des visites. Selon l’étiquette, j’aurais dû, comme à mon arrivée, aller chez tout le monde; mais je me bornai aux principales familles avec lesquelles j’étais en bonnes relations, et j’envoyai des cartes aux autres.

Ces visites me mirent à même de juger de l’étendue des maux que la guerre avait causés à cette malheureuse cité. Dans chaque maison, je vis des habits de deuil et couler des larmes. Toutefois, j’estimai pires que les pertes occasionnées par la mort la discorde et la haine que les dissentions civiles avaient fait naître au sein des familles. C’étaient des inimitiés profondes entre parents, entre frères; la liberté ne figurait pour rien dans ces débats politiques: chacun s’était rangé dans le parti du chef duquel il espérait davantage. Les épithètes de gamarriste, d’orbégosite distinguaient les deux camps entre lesquels les familles se divisaient. La méfiance régnait partout, et l’on cherchait mutuellement à se nuire. Ces pauvres Aréquipéniens enviaient mon sort: — Ah! mademoiselle, me disait-on dans chaque maison, que vous êtes heureuse de quitter un pays où les frères s’entr’égorgent; où les exactions des amis nous réduisent à la paille et compromettent notre vie, en nous mettant dans l’impossibilité de satisfaire aux exigences des ennemis!

Lorsque j’allai faire mes adieux à la famille de l’évêque, j’eus un exemple frappant des malheurs auxquels sont exposés les insensés qui placent leur bonheur en dehors d’eux-mêmes. Les Goyenèche n’avaient jamais été heureux sur des tas d’or, et la perte d’une partie de leurs richesses bouleversait leurs facultés intellectuelles. Mademoiselle de Goyenèche, dona Marequita, avait été si vivement affectée par les extorsions commises envers eux tous, par les outrages, les diatribes dirigés contre l’évêque, qu’elle aimait tendrement, que sa santé en avait été profondément atteinte et sa raison aliénée. Ses yeux étaient fixes, hagards; ses gestes brusques; les sons saccadés de sa voix ne s’accordaient pas avec le sens des paroles; sa physionomie avait une expression étrange; c’était une glace fausse, réfléchissant à rebours les objets extérieurs; elle parlait avec une telle volubilité, qu’à peine pouvait-on comprendre ce qu’elle disait; on aurait cru qu’elle rêvait. Je m’aperçus qu’elle méconnaissait les personnes à qui elle parlait: elle nommait mon oncle dona Florita, et moi don Pio ou don Juan; son exaltation était effrayante. Je dis tout bas à mon oncle: Cette pauvre fille est folle. — Il paraît que oui; on me l’avait dit, mais je m’étais refusé à le croire. La folie de l’évêque avait un caractère différent de celle de sa sœur; il paraissait affecté par une autre impression; il ne disait plus un mot, ne faisait pas un mouvement, tenait ses yeux continuellement fixés sur l’anneau qu’il avait au doigt; et lui, ordinairement si gracieux, si prévenant, qui me recevait toujours avec les marques de l’amitié la plus affectueuse, ne bougea pas quand nous entrâmes dans son salon. Il n’eut même pas l’air de nous voir. Sa sœur s’approcha et lui dit: — C’est la señorita Florita qui désire vous faire ses adieux; elle va revoir notre frère don Mariano, de Bordeaux: que voulez-vous qu’elle lui dise? Il fit alors le mouvement d’un homme sortant d’un long sommeil, et dit bien bas, comme s’il eût eu peur d’être entendu: — Mon frère Mariano est heureux, on ne le tuera pas; mais nous, on nous tuera, tuera, tuera!… A ces mots, la folie de Marequita se produisit en discours incohérents; elle parlait, gesticulait, menaçait; cela faisait mal. Don Juan, ayant conservé sa raison, se trouvait la tête forte de la famille. — Voyez, nous dit-il en pleurant, à quel état ils ont réduit mon pauvre frère; sa gaîté, son amabilité ont disparu; il est comme pétrifié par la douleur. Hélas! je crains bien qu’il ne devienne entièrement imbécille… Chaque jour, son état empire; les secousses dont il a été assailli ont été trop fortes pour la douceur de son caractère. Quant à ma sœur, je n’ose la regarder; ses yeux me font peur… Ma femme et moi, nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’empêcher de parler, mais cela est impossible; elle parle seule, même la nuit; voyez-la actuellement, elle continue de discourir sans s’apercevoir que nous ne l’écoutons pas; elle est fo…; il ne put achever… En prononçant ces derniers mots, sa voix s’éteignit dans les sanglots. C’était une scène déchirante! Mon oncle se leva et me dit, en français: — Quelle leçon, Florita, pour ceux dont les désirs aspirent à des biens dont le poids excède leurs forces! Cette famille est parvenue à d’immenses richesses, aux titres, aux honneurs, aux dignités; mais elle n’a pas compris qu’il faut savoir perdre une partie de ses avantages pour conserver le reste; le moral s’est affaissé sous les faveurs de la fortune; et, lorsque les revers sont survenus, ils n’ont pu en soutenir l’assaut. L’un va mourir imbécille, l’autre folle.

L’évêque ressemblait à un squelette, tant sa figure était amaigrie, vieillie et cadavéreuse; tout couvert de soie et d’or, enfoncé dans un grand fauteuil, donnant à peine signe d’existence, il semblait assister lui-même à ses pompes funèbres. J’étais touchée de ce spectacle, quelque absurde que la réflexion me fît paraître la douleur qui conduisait l’évêque au tombeau. Quelle valeur attachait-il donc à l’or, me demandais-je, pour être aussi vivement affecté par sa perte, puisqu’il en usait si peu pour lui-même et n’en soulageait pas l’infortune? Mais c’est en vain que je cherchais: l’avarice offre, à mes yeux, un problème moral dont il m’a toujours été impossible de trouver la solution. Si ce prélat avait distribué ses richesses aux pauvres, ses ennemis n’eussent jamais pu prévaloir contre lui; les vertus de l’apôtre l’auraient plus efficacement protégé que cet or qui souillait son caractère; et ni le moine Baldivia, ni Nieto, ni aucun autre n’eussent osé attenter à son repos. Cette pauvre Marequita, chez laquelle l’amour de l’or s’était substitué à toute autre affection, qui avait refusé avec dédain tous les partis, parce qu’elle voulait, avant tout, unir ensemble deux tas d’or d’égal poids, n’offre-t-elle pas aussi un phénomène moral impossible à expliquer?

Je voulus aussi faire une visite à San-Roman; je ne l’avais pas encore vu; il n’était pas sorti, parce qu’il fallait faire croire au conte de sa cuisse cassée. Mon oncle, redoutant ma franchise, fit tout ce qu’il put pour m’empêcher de l’aller voir, et il ne voulut m’y accompagner que lorsqu’Escudero s’offrit d’être mon chevalier; il prévint San-Roman de ma visite, et eut le soin de l’avertir de ne pas s’effaroucher de la liberté de mon langage.

En nous rendant à la maison de Gamio, où était logé San-Roman avec tout son état-major, mon oncle ne cessait de me répéter: — Florita, je vous en supplie, prenez bien garde à tout ce que vous direz au général, car… — De quel général parlez-vous donc?

— Eh bien! de San-Roman.

— Est-il général, maintenant! je n’avais pas appris sa nomination.

— Il n’était que colonel; mais vous sentez qu’après cette victoire il va être nommé général, et la politesse exige… — Ah! ah! mon oncle, je vous en supplie à mon tour, ne me faites pas rire, autrement je ne réponds pas de toutes les folies que je vais débiter à votre général, si habile à la course, qu’il devrait commander à une armée de lièvres.

En entrant chez Gamio, nous vîmes dans le grand salon un groupe d’officiers debout, qui gesticulaient et parlaient très haut; aussitôt qu’ils nous aperçurent, ils se retirèrent avec précipitation dans la pièce voisine. Je voulus les suivre, afin de surprendre le général vainqueur tout droit sur ses deux jambes; mais mon oncle devina mon intention maligne, et me retint en me disant: — Attendez qu’on nous annonce.

Deux ou trois de ces messieurs vinrent au devant de moi, et me dirent: — Señorita, le général est très flatté de votre visite; il va heureusement un peu mieux; vous allez le trouver étendu sur un canapé. J’entrai dans la chambre à coucher de madame Gamio; San-Roman s’excusa de ne pouvoir se lever pour me recevoir. Il n’était pas couché, mais seulement assis, la jambe allongée sur un tabouret. Ce San-Roman, si redouté des Aréquipéniens, n’avait rien dans sa personne de très redoutable: il avait environ trente ans; sa physionomie était ouverte, gaie; mais ses cheveux, sa barbe et la couleur de sa peau dénotaient qu’il avait du sang indien dans les veines, ce qui le rendait très laid aux yeux des Péruviens de race espagnole.

Notre conversation fut assez originale, bouffonne et sérieuse tout à la fois. Il causait bien; mais il avait un défaut terrible pour la réserve que m’avait recommandée mon oncle, c’était de rire aux éclats à propos de la moindre chose. Cette extrême hilarité contrastait avec le sérieux des personnes dont il était entouré; elle me mit à l’aise, et je ris aussi passablement.

— Est-il bien vrai, mademoiselle, me dit-il avec un mouvement d’orgueil très prononcé, que les Aréquipéniens ont eu peur de moi?

— C’est à un tel point, colonel, que j’étais venue à vous donner le surnom de Croquemitaine.

— Et quel sens attachez-vous à ce nom?

— C’est celui que les bonnes emploient en France pour intimider les petits enfants. — Si tu n’es pas sage, si tu ne fais pas ce qu’on te dit, leur disent-elles, j’appelle Croquemitaine, qui viendra te manger. Et l’enfant effrayé obéit à l’instant.

— Ah! ah! la comparaison est charmante! Nieto est la bonne, les Aréquipéniens sont les petits enfants, et moi je suis l’homme qui les mange.

— Vous allez donc les manger, ces pauvres Aréquipéniens?

— Dieu m’en garde! je viens, au contraire, rétablir la tranquillité, encourager le travail et le commerce pour qu’ils aient de quoi manger.

— C’est un noble but, colonel; je serais curieuse de connaître le système que vous avez l’intention de suivre pour l’atteindre.

— Notre système, mademoiselle, est celui de la señora Gamarra: nous fermerons nos ports à cette foule de bâtiments étrangers qui viennent à l’envi infester notre pays de toutes sortes de marchandises qu’ils vendent à de si bas prix, que la dernière des négresses peut se pavaner, parée avec leurs étoffes. Vous sentez que l’industrie ne saurait naître au Pérou avec une telle concurrence, et tant que ses habitants pourront se procurer de l’étranger, à vil prix, les objets de leur consommation, ils ne s’attacheront pas à les fabriquer eux-mêmes.

— Colonel, les industriels ne se forment pas comme les soldats, et les manufactures ne s’établissent pas non plus, comme les armées, par la force.

— La réalisation de ce système n’est pas aussi difficile que vous semblez le croire: notre pays peut fournir toutes les matières premières, du lin, du coton, de la soie, de la laine d’une finesse incomparable, de l’or, de l’argent, du fer, du plomb, etc.; quant aux machines, nous les ferons venir d’Angleterre, et nous appellerons des ouvriers de toutes les parties du monde.

— Mauvais système, colonel! croyez-moi, ce n’est pas en vous isolant que vous ferez naître l’amour du travail et exciterez l’émulation.

— Et moi, mademoiselle, je crois que la nécessité est le seul aiguillon qui forcera ce peuple à travailler; observez aussi que notre pays est dans une position bien plus avantageuse qu’aucun de ceux de l’Europe; car il n’a ni armée gigantesque, ni flotte à entretenir, ni une dette énorme à supporter; il se trouve donc dans des circonstances favorables au développement de l’industrie; et lorsque la tranquillité sera rétablie, que nous aurons interdit la consommation des marchandises étrangères, nul obstacle ne s’opposera à la prospérité des manufactures que nous établirons.

— Mais vous ne songez pas que, pour longtemps encore, la main-d’œuvre sera plus chère ici qu’elle ne l’est en Europe; vous n’avez qu’une faible population, et vous l’occuperiez à fabriquer des étoffes, des montres, des meubles, etc.? Que deviendront alors la culture des terres, déjà si peu avancée, et l’exploitation des mines, que vous avez été contraints d’abandonner, faute de bras?

— Tant que nous serons sans manufactures, les étrangers continueront à nous emporter notre or et notre argent.

— Mais, colonel, l’or et l’argent sont les productions du pays, et, plus que toute autre, elles perdraient de leur valeur, si vous ne pouviez les échanger contre les productions du dehors. Je vous le répète, l’époque d’établir des manufactures n’est pas encore arrivée pour vous: avant d’y songer, il faut d’abord faire naître dans la population le goût du luxe et des conforts de la vie, lui créer des besoins, afin de la porter au travail; et ce n’est que par la libre importation des marchandises étrangères que vous y parviendrez. Tant que l’Indien ira pieds nus, se contentera d’une peau de mouton pour tout vêtement, d’un peu de maïs et de quelques bananes pour sa nourriture, il ne travaillera point.

— C’est très bien, mademoiselle, je vois que vous défendez avez zèle les intérêts de votre pays.

— Oh! je ne crois pas oublier dans cette circonstance que je suis de famille péruvienne. Je désire ardemment voir prospérer cette nation. Instruisez le peuple, établissez des communications faciles, laissez le commerce sans entraves, et vous verrez alors la prospérité publique marcher à pas de géant. Vos frères de l’Amérique du nord n’ont étonné le monde par la rapidité de leurs progrès qu’en usant des moyens bien simples que je vous propose.

Notre conversation fut longue: ma gaîté et ma gravité charmèrent tellement le vainqueur, que, lorsque je me levai pour me retirer, oubliant sa cuisse cassée, il se leva en même temps pour me reconduire. J’eus la malice de lui laisser faire quelques pas, malgré les figures alarmées des officiers présents, et lui dis ensuite: — Général, je ne veux pas que vous alliez plus loin: vous êtes malade, votre blessure est très dangereuse; restez bien enveloppé dans votre manteau, ne parlez pas économie politique, fumez de bons cigares, et avec du temps, en suivant ce régime, j’espère que vous vous remettrez. San-Roman me remercia de l’intérêt sincère que je prenais à lui, et se mit à boiter en retournant à son canapé.

Le soir, Escudero vint me voir; en l’apercevant, je me mis à rire de si bon cœur, que lui-même ne put s’empêcher de rire avec moi. Nous nous étions compris.

— Chère Florita, c’est ainsi qu’est le monde, une comédie perpétuelle dont nous sommes tous acteurs et spectateurs tour à tour; peut-être qu’à Tacna, en ce moment, le général Nieto a le bras en écharpe. Eh! mon Dieu! ces petites supercheries sont très innocentes.

— Oui, sans doute, colonel; mais convenez que, lorsqu’on a fait annoncer publiquement avoir la cuisse cassée, on devrait se le rappeler et ne pas se lever tout droit sur ses deux jambes, pour aller reconduire les demoiselles.

— Et c’est vous, avec vos yeux de gazelle, dont vous connaissez si bien le pouvoir, c’est vous qui venez faire un reproche à ce pauvre San-Roman d’avoir oublié, en votre présence, que sa cuisse devait vous paraître cassée. Ah! mademoiselle Flora, ce n’est pas généreux.

— Colonel, il ne s’agit pas ici de générosité: la position de San-Roman a dû me paraître risible; et vous-même, à l’instant, venez d’en rire.

— Ah! moi, c’est différent; je suis comme le cher Althaus, je ris de tout; ensuite je n’ai pas fait la conquête du vainqueur comme la belle Florita.

— Vraiment? Ah! cela me raccommode avec lui; je ne croyais pas l’avoir laissé très satisfait de moi après les grosses franchises que je lui ai dites au sujet de son absurde politique.

— Vous lui avez plu tellement, qu’il m’a dit: « Si j’étais libre, je demanderais cette demoiselle en mariage. Je ne conçois pas comment, vous autres garçons, vous la laissez partir. » — Ah! mais il paraît qu’il ne doute de rien, M. Croquemitaine.

— Avant d’avoir gagné la bataille, il n’aurait peut-être pas osé parler ainsi; mais actuellement, vous devez sentir, aimable Florita, que, pour le vainqueur de Cangallo, rien n’est impossible.… — Escudero, les hommes de ce pays sont réellement curieux à examiner; lorsqu’en Europe je voudrai les peindre par leurs actions, on ne me croira pas.

— Écrivez toujours votre voyage, et si les Français ne vous croient pas, les Péruviens profiteront peut-être des vérités que vous aurez le courage de leur dire.

Escudero jugeait comme Althaus les hommes avec lesquels il était forcé de vivre; mais, plus doux de manières et de caractère que mon cousin, il s’amusait, en homme de bonne compagnie, des ridicules qu’il voyait: il avait, pour les Péruviens, cette indulgence outrageante qu’on accorde à ceux auxquels on dédaigne de faire une remontrance.

Avant de quitter Aréquipa, je voulus aussi aller faire mes adieux à ma cousine la monja de Santa-Rosa.

Ce fut seule que j’allai faire cette visite. Le courage, la persévérance qu’a manifestés la jeune religieuse sont admirés de tout le monde; mais elle vit dans l’isolement; et, quoiqu’elle soit alliée aux familles les plus riches et les plus influentes du pays, personne n’ose la voir, tant les préjugés de la superstition ont conservé de puissance sur ce peuple ignorant et crédule.

Je me rendis, le soir, à la maison qu’habitait Dominga; je la trouvai occupée à apprendre le français. On fait un crime à Dominga du goût qu’elle affiche pour la toilette et le luxe, comme si, après s’être enfuie du cloître, elle dût en continuer les absurdes austérités dans le monde. Sa mère, la seňora Gutierriez, la repoussa avec dureté; son frère et une de ses tantes, très riches l’un et l’autre, sont les deux seules personnes de sa famille qui prirent parti pour elle.

Ils lui meublèrent une maison, lui donnèrent des esclaves, et de l’argent pour vivre et s’acheter un trousseau. L’amour du luxe et de la toilette est un sentiment naturel; il peut être imprudent chez ceux qui n’ont pas les moyens de s’y livrer, mais ne saurait raisonnablement encourir le blâme public. Je conçois que ces jouissances puissent paraitre puériles aux personnes préoccupées par de hautes et graves pensées; mais, quoique très simple dans mes goûts, je ne puis trouver en moi un motif qui rende excusables les reproches haineux dont la monja était l’objet à cet égard; il me paraissait tout naturel que la pauvre recluse se dédommageât de ses onze années de captivité, des tourments et des privations de toute espèce qu’elle avait eus à souffrir à Santa-Rosa.

Dominga, ce soir-là, était ravissante; elle avait une jolie robe en gros de Naples écossais rose et noir, un joli petit tablier en dentelle noire, des mitaines de tulle noir, qui laissaient voir à moitié ses bras ronds et potelés, ses mains aux doigts allongés; ses épaules étaient nues, et un collier de perles ornait son cou; ses cheveux, d’un noir d’ébène, brillant comme la plus belle soie, tombaient sur son sein en plusieurs nattes artistement tressées avec des rubans de satin rose; sa belle physionomie avait une teinte de mélancolie et de souffrance, qui répandait sur toute sa personne un charme indéfinissable.

Quand j’entrai, elle accourut à moi et me dit avec un accent qui me pénétra de tristesse: — Est-il bien vrai, chère Florita, que vous retournez en France? — Oui, cousine, je pars et viens vous faire mes adieux. — Ah! Florita, que vous êtes heureuse et combien j’envie votre sort!… — Chère Dominga, vous êtes donc bien malheureuse ici?… — Plus que vous ne pouvez l’imaginer…, beaucoup plus que je ne l’ai jamais été à Santa-Rosa… En achevant ces mots, elle tordit ses mains avec désespoir, et ses grands yeux à l’expression sombre s’élevèrent vers le ciel comme pour reprocher à Dieu la cruelle destinée qu’il lui avait faite…