SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

French

Page 34 of 34

— Je le suis effectivement, j’ai passé une bien mauvaise nuit. Dona Pencha a éprouvé trois attaques qui ont été affreuses… Je ne sais sur quel sujet vous avez pu l’entretenir; mais, depuis que vous l’avez laissée, elle a été dans une agitation constante.

— C’était la première fois que je voyais dona Pencha, et, il est possible qu’à mon insu mes paroles, au lieu de calmer sa douleur, en aient augmenté l’amertume; si cela était, j’en serais bien péniblement affectée.

— Il est possible qu’à votre insu, comme vous le dites, vous ayez blessé son orgueil dont la susceptibilité est extrême.

Il y avait à peu près un quart d’heure que je causais avec Escudero, lorsqu’on l’appela; il s’élança vite dans la chambre, et je restai seule. Je repassais dans ma mémoire les paroles de ma conversation de la veille, les soumettais à l’examen, afin de découvrir celles qui auraient pu blesser dona Pencha, mais la douleur de la puissance déchue, ses côtés vulnérables ne peuvent être entièrement compris que par ceux qui ont eux-mêmes possédé le pouvoir, éprouvé son enivrement, et ma recherche fut vaine. J’avais des regrets de m’être laissée aller à ma franchise, de n’avoir pas été plus réservée avec une douleur qui sortait de la ligne des afflictions communes.

Je fus interrompue dans mes réflexions par Escudero; il me frappa doucement sur l’épaule et me dit, avec un accent qui me fit mal: — Florita la pauvre Pencha vient d’avoir une attaque des plus violentes; j’ai cru qu’elle allait expirer dans mes bras; elle est revenue maintenant, et désire vous voir. Je vous en supplie, prenez garde à tout ce que vous lui direz; une seule parole qui froisserait sa susceptibilité suffirait pour la faire tomber dans un nouvel accès.

En descendant dans la chambre, mon cœur battait… J’entrai dans la cabane du capitaine, qui était grande et très belle, et j’y trouvai dona Pencha à moitié vêtue, étendue sur un matelas qu’on avait mis sur le plancher; elle me tendit la main, et je m’assis auprès d’elle.

— Vous n’ignorez pas, sans doute, me dit-elle, que je suis sujette à un mal terrible et… — Je le sais, interrompis-je; mais la médecine est-elle donc impuissante pour vous en guérir, ou n’avez-vous pas confiance dans les secours qu’elle offre?

— J’ai consulté tous les médecins et fait exactement ce qu’ils m’ont prescrit; leurs moyens ont été sans succès: plus j’ai avancé en âge, plus le mal a augmenté. Cette infirmité m’a beaucoup nui dans tout ce que j’ai voulu entreprendre; toute émotion forte me donne aussitôt une attaque; vous devez juger par là quel obstacle ce mal a dû apporter dans ma carrière. Nos soldats sont si peu exercés, nos officiers si poltrons, que je m’étais résolue à commander moi-même dans toutes les affaires importantes. Depuis dix ans, et longtemps avant que je n’eusse l’espoir de faire nommer mon mari président, j’assistais à tous les combats, afin de m’habituer au feu. Souvent, dans le plus fort de l’action, la colère que j’éprouvais de voir l’inertie, la lâcheté des hommes que je commandais me faisait écumer de rage, et alors mes attaques arrivaient. Je n’avais que le temps de me jeter à terre; plusieurs fois j’ai été foulée aux pieds des chevaux et emportée comme morte par mes serviteurs. Hé hien! Florita, croiriez-vous que mes ennemis se sont servis contre moi de cette cruelle infirmité, de manière à me discréditer dans l’esprit de l’armée: ils annonçaient partout que c’étaient la peur, le bruit du canon, l’odeur de la poudre qui m’attaquaient les nerfs, et que je m’évanouissais comme une petite marquise de salon. Je vous l’avoue, ce sont ces calomnies qui m’ont endurcie. J’ai voulu leur faire voir que je n’avais peur ni du sang, ni de la mort. Chaque revers me rend plus cruelle, et si… Elle s’arrêta, et, levant les yeux vers le ciel, elle semblait s’entretenir avec un être qu’elle seule voyait; puis elle dit : « Oui, je quitte mon pays pour ne jamais y revenir, et, avant deux mois, je serai avec vous… » Quelque chose qui n’appartenait pas à la terre pouvait seul donner l’expression qu’avaient ses traits en prononçant ces paroles. Je la considérai alors: ah! comme depuis la veille je la trouvais changée! que ses joues étaient amaigries, son teint livide, ses lèvres pâles, ses yeux enfoncés et brillants comme des éclairs! que ses mains étaient froides! La vie paraissait prête à l’abandonner. Je n’osais lui dire un mot, tant je craignais de lui faire encore du mal. Ma tête était penchée sur son bras, une larme vint à y tomber; cette larme fit sur cette malheureuse l’effet d’une étincelle électrique. Elle sortit de sa vision, se retourna vers moi d’une manière brusque, me regarda avec des yeux flamboyants, et me dit d’une voix sourde et sépulcrale; — Pourquoi pleurez-vous? mon sort vous ferait-il pitié? me croyez-vous exilée pour toujours, perdue…, morte enfin?… Je ne pus trouver une parole à lui répondre; comme elle m’avait rudement poussée d’auprès de son matelas, je me trouvais à genoux devant elle; je croisais les mains par un mouvement machinal, et continuais à pleurer en la regardant. Il y eut un long moment de silence; elle parut se calmer et dit, d’une voix déchirante: — Tu pleures, toi? Ah! que Dieu soit béni! Tu es jeune, il y a encore de la vie en toi, pleure sur moi qui n’ai plus de larmes…, sur moi qui ne suis plus rien…, sur moi qui suis morte… » En achevant ces mots, elle tomba sur son oreiller, porta ses mains en croix sur le sommet de la tête et poussa trois faibles cris. Sa sœur accourut, Escudero vint, tous s’empressèrent de lui prodiguer les soins les plus affectueux; et moi debout, auprès de la porte, je considérais cette femme: elle ne faisait aucun mouvement, ne respirait plus, avait les yeux grands ouverts et brillants.

Le capitaine m’arracha à ce triste spectacle en annonçant qu’il fallait que les visiteurs songeassent à se retirer, parce qu’on levait l’ancre. M. Smith vint me reprendre, j’écrivis au crayon deux mots d’adieu à Escudero, et partis.

Comme nous allions monter en voiture, nous vîmes la Jeune Henriette qui s’éloignait de la rade. Je distinguai sur la dunette une femme enveloppée dans un manteau brun et les cheveux épars; elle étendait le bras vers une chaloupe, en agitant un mouchoir blanc. Cette femme était l’ex-présidente du Pérou, adressant le dernier adieu à sa sœur, à ses amis qu’elle ne devait plus revoir.

Je rentrai chez moi malade. Cette femme m’était toujours présente à la vue: son courage, sa constance héroïque, au milieu des souffrances sans nombre que l’infortunée avait eues à supporter, me la faisait paraître plus grande que nature, et j’éprouvais un serrement de cœur à voir cette créature d’élite, victime de ces mêmes qualités qui la distinguaient de ses semblables, forcée, par les craintes d’un peuple pusillanime, de quitter son pays, d’abandonner parents, amis, et d’aller, en proie à la plus affreuse infirmité, terminer sa pénible existence sur la terre d’exil. Une dame née au Cuzco, liée d’enfance avec dona Pencha, m’a raconté sur cette femme extraordinaire des particularités que je crois devoir intéresser le lecteur.

Dona Pencha était fille d’un militaire espagnol, qui avait épousé une demoiselle fort riche du Cuzco. Dans son enfance, elle se faisait remarquer, parmi ses compagnes, par son caractère fier, audacieux et sombre. Elle était très pieuse; et, dès l’âge de douze ans, elle voulut entrer dans un couvent avec l’intention de s’y faire religieuse: la faiblesse de sa santé ne lui permit pas d’accomplir ce dessein. À l’âge de dix-sept ans, ses parents l’obligèrent à revenir dans la maison paternelle, afin d’y recevoir les soins que son état d’infirmité réclamait. La maison de son père était fréquentée par beaucoup d’officiers; plusieurs la demandèrent en mariage; mais elle déclara ne vouloir pas se marier, étant résolue de retourner à son couvent aussitôt qu’elle le pourrait. Le père, dans l’espoir de la guérir, la fit voyager, l’emmena à Lima, la produisit dans le monde, et lui procura toutes les distractions possibles. Néanmoins elle était toujours triste, et paraissait peu sensible aux plaisirs de son âge. Elle passa deux ans en voyages, revint au Cuzco, et, peu après son retour, renonçant à l’idée de se faire religieuse, elle choisit pour mari un petit officier laid, sot et le plus insignifiant de tous ceux qui l’avaient demandée. Elle épousa le seňor Gamarra, simple capitaine. Quoique d’une faible santé et presque toujours enceinte, elle suivit son mari dans tous les lieux où la guerre l’appelait; et ces continuelles fatigues raffermirent tellement sa constitution, que, devenue très forte, elle fut capable de faire à cheval les plus longs voyages. Pendant longtemps, elle réussit à cacher la cruelle infirmité dont elle était atteinte, et qui allait toujours croissant; Ce ne fut que lorsque, présidente du Pérou, sa vie devint l’objet de toutes les investigations, que le public l’apprit par ses ennemis. Ses sollicitations, ses intrigues avaient fait porter son mari à la présidence; et, une fois qu’elle l’y eut placé, elle s’empara du maniement des affaires, se lia intimement avec Escudero, et se servit avec habileté de ceux qu’elle jugea capables de la seconder. Lorsqu’elle parvint au pouvoir après le général Lamarre, la république était dans le plus déplorable état; les guerres civiles déchiraient le pays en tous sens. Il n’y avait pas une piastre dans le Trésor; les soldats se vendaient à ceux qui leur offraient le plus; en un mot, c’était l’anarchie avec toutes ses horreurs. Cette femme, élevée dans un couvent, n’ayant nulle instruction, mais douée d’un sens droit et d’une force de volonté peu commune, sut si bien gouverner ce peuple jusqu’alors ingouvernable même pour Bolivar, qu’en moins d’un an l’ordre et le calme reparurent; les factions étaient apaisées; le commerce florissait; l’armée avait repris confiance en ses chefs; et, si la tranquillité ne régnait pas encore dans tout le Pérou, au moins la plus grande partie en jouissait.

Les vertus héroïques de dona Pencha la firent aimer autant qu’admirer au commencement de son règne; mais elle avait des défauts qui en devaient restreindre la durée. Quelque brillantes que soient les qualités que Dieu nous a départies, elles sont appropriées à ses fins et non à celles de l’homme; tous parfaits dans l’ordre providentiel, pas un de nous ne l’est relativement à aucun ordre social. Dona Pencha semblait, par son caractère, être appelée à continuer longtemps l’œuvre de Bolivar: elle l’eût fait si son enveloppe de femme n’y eût porté obstacle. Elle était belle, très gracieuse quand elle voulait, et possédait ce qui inspire l’amour et les grandes passions; ses ennemis firent courir sur elle les calomnies les plus atroces; et, trouvant plus facile de décrier ses mœurs que ses actes politiques, lui supposèrent des vices, afin de se consoler de sa supériorité. L’ambition occupait trop de place dans le cœur de dona Pencha pour que l’amour y eût un grand empire; il ne fut jamais non plus l’objet de ses sérieuses pensées. Plusieurs des officiers qui l’entouraient devinrent amoureux d’elle; d’autres le feignirent, croyant y trouver un moyen de s’avancer; dona Pencha repoussa tous ses poursuivants, non avec cette indulgence de la femme pour l’amour qu’elle ne partage pas mais avec la colère et le mépris de l’orgueil offensé.

— Eh! qu’ai-je besoin de votre amour? leur disait-elle avec son ton brusque et saccadé; ce sont vos bras, vos bras seuls qu’il me faut; allez porter vos soupirs, vos paroles sentimentales, vos romances aux jeunes filles; je ne suis sensible, moi, qu’aux soupirs du canon, aux paroles du congrès et aux acclamations du peuple quand je passe dans les rues. Le cœur de ceux qui l’aimaient avec sincérité était profondément blessé par la rudesse d’un tel langage; et la fierté des ambitieux qui aspiraient à se traîner à sa remorque n’en était pas moins humiliée. Mais elle ne s’en tenait pas là: elle les prenait en haine, leur retirait sa confiance et saisissait toutes les occasions de les railler, même en public, de la manière la plus offensante: on sent que cette conduite devait non seulement lui faire perdre tous les avantages de son sexe, mais encore lui susciter des ennemis implacables et qui durent être nombreux; car les hommes croient toujours avoir, pour réussir, des qualités que n’avaient pas ceux qui ont échoué. Chacun d’eux méditait perpétuellement contre elle des projets de vengeance; plusieurs dirent tout haut qu’ils avaient été ses amants, et qu’elle ne leur avait retiré ses bonnes grâces que parce qu’ils avaient cessé de l’aimer. Ces calomnies irritaient la fière et indomptable présidente, et plusieurs fois la rendirent cruelle. Les actions qu’elles lui firent commettre montrent jusqu’à quel point la colère l’emportait, et avec quelle violence elle ressentait ces outrages. Un jour, elle alla au Callao visiter les prisons militaires qui sont sous l’un des châteaux-forts. À son arrivée, toute la garnison se met sous les armes pour la recevoir; elle fait son inspection, et, en passant devant un des bataillons, elle aperçoit un colonel qui lui avait été signalé comme s’étant vanté partout d’avoir été son amant. Aussitôt elle s’élance sur lui, arrache son épaulette, lui donne trois ou quatre coups de cravache à travers la figure, et le pousse si rudement, qu’il va tomber sous les pieds de son cheval; tous les assistants restent pétrifiés: « C’est ainsi, s’écria-t-elle d’une voix retentissante, que je corrigerai moi-même les insolents qui oseront calomnier la présidente de la république. » Une autre fois, elle invite quatre officiers à dîner, se montre aimable pendant tout le repas; au dessert, elle interpelle l’un d’eux en lui disant: « Est-il vrai, capitaine, que vous ayez dit à ces trois messieurs que vous étiez fatigué d’être mon amant? » Le malheureux pâlit, balbutie, et regarde ses camarades avec terreur; ceux-ci, immobiles, gardent aussi le silence. « Eh bien! continue-t-elle, ma question vous a-t-elle fait perdre l’usage de la parole? répondez… S’il est vrai que vous ayez tenu ce propos, je vais vous faire donner le fouet par vos camarades; si, au contraire, ils vous ont calomnié, ce sont des lâches dont, à nous deux, nous aurons bon marché. » Il n’était que trop vrai que le propos avait été tenu par l’inconsidéré jeune homme. Elle fit fermer les portes, appela quatre grands nègres, leur ordonna de mettre l’officier en chemise, et exigea des trois autres officiers présents qu’ils fustigeassent leur camarade avec une poignée de verges.

Cette conduite n’était pas en harmonie avec les mœurs du pays qu’elle gouvernait, et devait nécessairement mettre tout le monde contre elle. En effet, dans une société où la plus grande indépendance existe entre les deux sexes, on ne croit pas à la vertu, dans le sens qu’on est convenu d’attacher à ce mot, en parlant des femmes, et les Péruviens se sentirent insultés par la façon d’agir de l’orgueilleuse présidente. Ce n’était pas non plus pour faire croire à une vertu, à laquelle elle ne tenait pas plus que les autres femmes du Pérou, que dona Pencha agissait de la sorte; elle ne se fut pas offensée, dans la vie privée, des hommages adressés à ses charmes, et ainsi que les Liméniennes, eût été indifférente au nombre d’amants qu’on lui aurait supposé; mais enivrée de sa puissance, se faisant illusion sur sa durée, l’orgueil des rois était passé dans son cœur; elle se crut d’une espèce supérieure, et avant d’avoir consolidé sa domination, elle eut la susceptibilité d’une femme née sur le trône et fut également impérieuse. Dona Pencha n’avait guère plus de déférence pour le congrès que Napoléon pour son sénat-conservateur: elle lui envoyait souvent des notes de sa main sans même les faire signer par son mari. Les ministres travaillaient avec elle, lui soumettaient les actes du congrès et ceux de leur administration; elle lisait tout elle-même, bâtonnait les passages qui ne lui convenaient pas et les remplaçait par d’autres; son gouvernement enfin devint absolu en présence d’une organisation républicaine. Cette femme avait rendu de grands services; son amour du bien public inspirait de la confiance, et elle eût fondé un ordre de choses stable, eût fait prospérer le Pérou, aurait été une grande reine si, avant d’en affecter la suprême autorité, elle eut employé toutes ses ressources à s’en assurer à jamais le pouvoir. Elle était extrêmement laborieuse, d’une activité infatigable, et ne s’en rapportant à personne, elle voulait tout voir par elle-même. Sachant très bien choisir son monde, elle ne montrait pas moins de discernement dans la répartition du travail à faire, des missions à remplir. Économe dans sa dépense personnelle, elle était généreuse pour ceux qui répondaient à sa confiance; elle traitait bien ses serviteurs, et tous lui étaient dévoués. Cette femme guerrière excellait à monter à cheval, à dompter les coursiers les plus fougueux et parlait en public avec autant de dignité que de précision. Avec toutes ces vertus nécessaires à l’exercice du pouvoir, dans la situation où se trouvait le Pérou, la seňora Gamarra eut néanmoins beaucoup de peine à parvenir à la fin de sa troisième année (les fonctions de président sont confiées pour trois ans); son despotisme avait été tellement dur, son joug si pesant, elle avait froissé tant d’amours-propres, qu’une opposition imposante s’éleva contre elle. Quand elle vit qu’il lui serait impossible de réussir à faire réélire son mari, elle eut recours à un tour d’adresse. Le seňor Gamarra alla déclarer au sénat qu’il n’accepterait pas la présidence, parce que sa santé ne lui permettait plus de s’occuper des affaires publiques. La seňora Gamarra voulut faire nommer à la présidence une de ses créatures, un esclave soumis à ses volontés; elle et son mari portèrent toute leur influence et celle de leurs amis sur Bermudez; néanmoins Orbegoso l’emporta, comme on l’a vu.

Pour en finir avec l’histoire de dona Pencha, je dirai qu’arrivée à Valparaiso, elle loua une très belle maison meublée, où elle s’établit avec Escudero et ses nombreux serviteurs; mais pas une dame de la ville n’alla lui rendre visite. Les étrangers qui avaient eu à s’en plaindre crièrent tous contre elle. Ce fut à peine si deux ou trois officiers de ses anciens compagnons d’armes eurent la politesse d’aller la voir. Cette femme, fière et hautaine dut cruellement souffrir dans cet abandon universel, dans cet isolement où les haines l’enfermaient. Condamnée à l’immobilité, c’était, avec l’activité de son ame, être jetée vivante dans un tombeau. N’ayant pas reçu de lettre d’Escudero depuis mon départ de Lima, je ne puis préciser quelles furent ses souffrances; mais sept semaines après son départ du Callao, elle mourut: voici ce qu’Althaus m’écrivit à son sujet: « La femme de Gamarra est morte au Chili six semaines après y être arrivée; on dit que c’est d’un mal intérieur, moi je crois que c’est de rage de ne plus être général en chef; la pauvre femme a fini bien tristement; son unique compagnon était Escudero, lequel est revenu au Pérou rejoindre Gamarra pour y faire des siennes. » Le lendemain de ma visite à la seňora Gamarra, je me sentis malade; c’était la première fois depuis que j’habitais Lima. Je restai tout le jour assez tristement dans mon lit. Madame Denuelle vint passer la soirée avec moi: — Eh bien, mademoiselle, comment vous trouvez-vous?

— Pas mieux, je suis triste et voudrais que quelqu’un me fît pleurer.

— Je viens, au contraire, vous faire rire; je suis sûre que ce sont vos visites au Callao qui vous ont fait mal. Cette dona Pencha, avec ses attaques d’épilepsie, vous aura porté sur les nerfs: c’est bien fait pour cela; on dit qu’hier elle tombait tous les quarts d’heure. Grâce à Dieu, nous en voilà débarrassés; oh! la méchante femme!

— Comment pouvez-vous en juger?

— Par Dieu, ce n’est pas difficile; une virago plus audacieuse qu’un dragon aux gardes, qui souffletait des officiers, comme je le ferais de mon petit nègre.

— Eh! pourquoi ces officiers étaient-ils assez vils pour le souffrir?

— Parce qu’elle était la maîtresse et qu’elle distribuait les grades, les emplois, les faveurs.

— Madame Denuelle, un militaire qui souffre des soufflets mérite d’en recevoir. Dona Pencha connaissait très bien les hommes qu’elle avait à conduire, et si elle n’avait fait d’autres fautes que de corriger les salariés du gouvernement qui manquaient à leurs devoirs, vous l’auriez encore pour présidente.

Madame Denuelle eut le talent de changer le cours de mes pensées, et lorsqu’elle sortit, j’étais presque gaie.

Enfin le moment du départ arriva; j’en attendais le jour avec une vive impatience; ma curiosité était satisfaite, et la vie toute matérielle de Lima me fatiguait à l’excès.

La dernière semaine, je n’eus pas une heure à moi; il me fallut faire des visites d’adieux à toutes mes connaissances, recevoir les leurs, écrire de nombreuses lettres à Aréquipa, m’occuper de vendre les bagatelles dont je voulais me défaire. Je satisfis à tout, et le 15 juillet 1834, je quittai Lima à neuf heures du matin, pour me rendre au Callao. J’étais accompagnée d’un de mes cousins, M. de Rivero; nous dînâmes chez le correspondant de M. Smith; après le dîner, je fis transporter mes effets à bord du William-Rusthon et m’installai dans la chambre qu’avait occupée la señora Gamarra. Le lendemain, j’eus plusieurs visites de Lima; c’étaient les derniers adieux. Vers cinq heures, on leva l’ancre, tout le monde se retira; et je restai seule, entièrement seule, entre deux immensités, l’eau et le ciel.

FIN