L’esclavage a toujours soulevé mon indignation; et je ressentis une joie ineffable en apprenant cette sainte ligue des dames anglaises, qui s’interdisaient la consommation du sucre des colonies occidentales; elles prirent l’engagement de ne consommer que du sucre de l’Inde, quoiqu’il fût plus cher par les droits dont il était surchargé, jusqu’à ce que le bill d’émancipation eût été adopté par le parlement. L’accord et la constance apportés dans l’accomplissement de cette charitable résolution firent tomber les sucres d’Amérique sur les marchés anglais, et triomphèrent des résistances opposées à l’adoption du bill. Puisse une si noble manifestation des sentiments religieux de l’Angleterre être imitée par l’Europe continentale! L’esclavage est une impiété aux yeux de toutes les religions; y participer, c’est renier sa croyance; la conscience du genre humain est unanime sur ce point.
La sucrerie de M. Lavalle est une des plus belles du Pérou; son étendue est immense, sa situation des plus heureuses; elle longe la mer; les vagues viennent se briser sur les rochers de la plage.
M. Lavalle a fait construire, pour son habitation, une maison des plus élégantes. Rien n’a été épargné pour sa solidité ou son embellissement. Ce petit palais manufacturier est meublé avec une grande richesse et dans le dernier goût. Des tapis anglais, des meubles, pendules et candélabres de France; des gravures et des curiosités de Chine; enfin, tout ce qui peut contribuer au confort de l’existence y est réuni. M. Lavalle a fait construire aussi une chapelle; elle est simple, de bon goût, assez grande pour contenir mille personnes, et les décorations en sont très bien entendues. Les dimanches et fêtes, tous les nègres de l’établissement y viennent assister à la messe. Les nègres espagnols sont superstitieux; la messe est, pour eux, un besoin indispensable; leurs croyances allègent leurs maux, et sont, pour le maître, une garantie. M. Lavalle eut la complaisance de faire habiller un nègre et une négresse dans leur costume de fête, afin que je pusse juger du coup d’œil qu’offre son église le dimanche. Les vêtements de l’homme consistaient en un pantalon et une veste de coton à raies bleues et blanches, puis un mouchoir rouge autour du cou. La femme avait une jupe de même étoffe rayée, une longue écharpe en toile de coton rouge, dans laquelle elle s’entortillait le derrière de la tête, les épaules, la gorge et les bras; elle portait des souliers en cuir noir, attachés autour de ses jambes avec des rubans blancs; sur sa peau noire, ce contraste faisait un singulier effet. Les négrillons n’avaient qu’un petit tablier d’un pied carré. Le costume des jours ordinaires est beaucoup plus simple encore. Les négrillons sont entièrement nus; les femmes n’ont que la petite jupe, les hommes que leur pantalon ou un petit tablier. M. Lavalle a la réputation d’être très luxueux pour ses nègres.
Les pays chauds sont riches en fruits; le verger de M. Lavalle les réunit tous. Le sol leur est favorable, et ils y deviennent très beaux; le sapotillier, par son élévation, semble vouloir mettre hors de l’atteinte de l’homme sa grosse pomme d’un vert foncé, dont la pulpe juteuse réunit les plus délicieuses saveurs; aussi haut que le chêne, le manguier porte ses fruits à la forme ovale, à la chair filandreuse, à l’odeur de térébenthine. Je ne cessais d’admirer les touffes de ces grands et beaux orangers aux rameaux d’un beau vert, ployant sous le poids de milliers de boules dont la couleur égayait la vue et le parfum embaumait l’atmosphère. Je me croyais transportée dans un nouvel Éden! Des berceaux de grenadilles, de barbadines offraient à la main les sorbets de leurs fruits; tandis que, çà et là, des bananiers, succombant sous le poids de leurs régimes, étalaient leurs longues feuilles brisées. Une collection très variée de fleurs d’Europe embellissait ce verger des tropiques des souvenirs de la patrie. Dans un lieu ravissant par la fraîcheur et les parfums qu’on y respire, se trouve un belvédère d’où la vue est magnifique. D’un côté, on voit la mer roulant, sur la plage, ses vagues écumeuses, ou allant les briser avec fracas sur les rochers; de l’autre, on découvre les vastes champs de cannes à sucre, si beaux à voir quand ils sont en fleurs: des bouquets d’arbres çà et là reposent la vue et varient le tableau.
Il était tard lorsque nous nous retirâmes; comme nous passions par une espèce de grange où travaillaient des nègres, l’angélus vint à sonner: tous quittèrent leur travail et tombèrent à genoux, se prosternant la face contre terre. La physionomie de ces esclaves est repoussante de bassesse et de perfidie; l’expression en est sombre, cruelle et malheureuse, même dans les enfants. J’essayais de lier conversation avec plusieurs; mais je ne pus en tirer que oui ou non prononcés avec sécheresse ou indifférence. J’entrai dans un cachot où deux négresses étaient renfermées. Elles avaient fait mourir leurs enfants en les privant de l’allaitement: toutes deux, entièrement nues, se tenaient blotties dans un coin. L’une mangeait du maïs cru; l’autre, jeune et très belle, dirigea sur moi ses grands yeux; son regard semblait me dire: « J’ai laissé mourir mon enfant, parce que je savais qu’il ne serait pas libre comme toi; je l’ai préféré mort qu’esclave. » La vue de cette femme me fit mal. Sous cette peau noire, il se rencontre des ames grandes et fières; les nègres passant brusquement de l’indépendance de nature à l’esclavage, il s’en trouve d’indomptables qui souffrent les tourments et meurent sans s’être pliés au joug.
Le lendemain, nous allâmes voir jeter le filet; la manière de pêcher est effrayante et me parut aussi pénible que périlleuse; les pêcheurs entrent très avant dans la mer, ils présentent à la vague la gueule ouverte d’un immense filet fixé autour d’un grand cercle. La mer arrive avec furie, les recouvre entièrement, et, lorsque la vague se retire, ils ramènent le filet sur la plage: ils étaient douze occupés à cette pêche, et ce ne fut qu’à la quatrième tentative qu’ils prirent neuf poissons. En voyant des hommes libres supporter des fatigues aussi pénibles, courir d’aussi imminents dangers pour gagner leur pain, je me demandais s’il existait un genre de travail pour lequel l’esclavage pût être nécessaire, et si un pays où il se trouvait des hommes forcés pour vivre d’exercer un pareil métier avait besoin d’esclaves.
J’ai déjà dit que je ne concevais pas le motif de la prédilection des Liméniens pour Chorrillos; ce mot veut dire égouts: on a ainsi nommé ce village à cause des filets d’eau qui tombent du haut des rochers dont la plage est bordée, et qui forment, au bas, une mare d’eau douce. C’est auprès de ce petit lac qu’on va se baigner; en cet endroit la mer est assez calme, et jamais les vagues n’atteignent le lac. Ce voisinage de l’eau douce offre un grand avantage aux baigneurs, dont la plupart vont s’y rincer, au sortir de la mer, pour enlever les particules salines, adhérentes à la peau. La place est, du reste, fort incommode pour se baigner; on y pourrait faire à peu de frais des bains aussi agréables que ceux de Dieppe. Si Chorrillos conserve la vogue, peut-être les Liméniens y songeront-ils un jour.
El Baranco, oasis charmante dont j’ai déjà parlé, eût été le lieu convenable pour établir le rendez-vous des baigneurs: il est à une courte distance de la mer, a de beaux arbres, de la verdure et de l’eau (c’est cette même eau qui vient former les égouts de Chorrillos); mais ce dernier village, perché sur le haut d’un rocher noir et aride, est privé de tous les avantages que présente El Baranco. Rien de plus triste et de plus sale que cet amas de huttes: pas un arbre, pas un brin d’herbe ne viennent récréer la vue, et l’eau est au bas du rocher. Les maisons sont construites en bois, plusieurs ne sont pas carrelées; il y en a en bambou, qui n’ont d’autres ouvertures que les portes: toutes sont fort incommodes et meublées de vieilleries. Chorrillos manque de tout pour la nourriture, et son marché n’est pas suffisamment approvisionné; aussi tout est cher et mauvais. On ne peut sortir sans enfoncer jusqu’à mi-jambes dans un sable noir; les souliers, les bas, le tour de la robe sont abîmés après une pareille promenade. Le vent de mer souffle ce sable noir dans les yeux, tandis qu’on est aveuglé par la réverbération du soleil; en un mot, c’est le lieu le plus détestable que j’aie encore rencontré, et cependant ce village s’est tellement accru depuis cinq ans, qu’il y avait alors 800 maisons.
La vie que les baigneurs mènent dans ce lieu de réunion reflète d’une manière exacte les mœurs liméniennes: le far niente, le plaisir et l’intrigue y composent leur existence; les femmes y vivent de même que les hommes, leurs habitudes, leurs goûts sont semblables, et s’y montrent avec autant d’indépendance. Elles montent à cheval pour aller se promener dans les alentours; se baignent avec les hommes; fument du matin au soir; jouent un jeu d’enragé (ma tante Manuella y perdit dix mille piastres dans une nuit); conduisent de front quatre ou cinq intrigues amoureuses, politiques et autres; vont aux festins, aux bals rustiques qui se donnent chez tout le monde; et cependant elles passent une grande partie du jour étendues dans un hamac, entourées de cinq ou six adorateurs. Les parties de Chorrillos ruinent les plus riches familles de Lima; les sacrifices qu’elles font pour y aller séjourner un mois ou deux sont incalculables. Ces extravagances sont plus communes à Lima que nulle autre part; le climat y contribue sans doute, mais l’absence des beaux-arts, de toute instruction pour occuper la belle imagination dont ce peuple est doué, fait qu’il se lance dans toutes les folies, entraîné par cette surabondance de vie qui le déborde.
Après être restée une semaine à Chorrillos, je revins avec grand plaisir à Lima: mon petit appartement meublé à la française, mon ordinaire français, étaient pour moi plus confortables que jamais; et l’amusante conversation de madame Denuelle me paraissait mille fois plus agréable.
X. L’EX-PRÉSIDENTE DE LA RÉPUBLIQUE.
Cependant, malgré toutes les distractions que m’offrait Lima et l’accueil amical de mes nouveaux amis, je désirais vivement partir. Cette ville, toute radieuse qu’elle est par la beauté de son climat, la gaîté de ses habitants, était le dernier lieu de la terre que j’eusse consenti à habiter. Le sensualisme y règne exclusivement: tous ces êtres ont des yeux, des oreilles, un palais, mais pas d’ame où répondent la vue, les sons et le goût. Je n’ai jamais senti un vide plus complet, une aridité plus accablante que pendant les deux mois que je suis restée à Lima.
L’impatience où j’étais de retourner en Europe, que j’appréciais et aimais bien davantage depuis que je l’avais quittée, me fit hésiter un instant à aller à Valparaiso, où j’espérais trouver un navire prêt à mettre à la voile pour Bordeaux; mais j’abandonnai bientôt ce projet par la presque certitude de rencontrer Chabrié au Chili: je supportai donc avec résignation les dépenses et le désagrément de mon séjour à Lima.
Je fus néanmoins longtemps avant de me résoudre à arrêter mon passage, non que je redoutasse beaucoup la mauvaise nourriture à bord d’un navire marchand anglais, mais parce que je désirais ardemment de m’en retourner par l’Amérique du nord. C’était un voyage bien pénible; M. Briet, qui l’avait fait, faillit y succomber de fatigue: cependant je me sentais la force de l’entreprendre et l’eusse entrepris, si j’avais eu l’argent nécessaire pour subvenir aux frais de la route. J’avoue que j’en ressentis un vif chagrin. J’écrivis à mon oncle, lui manifestant le désir de connaître cette partie de l’Amérique, tout en lui laissant voir que mon état de gêne m’empêchait seul de prendre cette voie. Dix fois je fus sur le point de lui demander positivement la somme qui m’était indispensable, tant le goût pour les voyages aventureux est dominant chez moi. Toutefois ma fierté l’emporta: les réponses de mon oncle, relativement à mon projet, me faisaient craindre un refus; je ne voulus pas m’y exposer.
J’arrêtai mon passage sur le William-Rusthon de Liverpool, qui était attendu et qui devait aller en droite ligne à Falmouth.
Il y avait deux mois que j’étais partie d’Aréquipa, lorsque ce navire arriva au Callao, amenant à son bord la seňora Pencha de Gamarra, accompagnée de son secrétaire Escudero. M. Smith vint m’en donner la nouvelle en m’apportant un paquet de lettres d’Aréquipa dans lesquelles on m’instruisait des événements de la dernière révolution.
Voici le narré succinct de ce qu’on me mandait.
Le seňor et la seňora Gamarra étaient entrés, le 27 avril, à Aréquipa, où les besoins de leur parti les entraînèrent comme de coutume dans la voie des exactions; ils prélevèrent, au moyen des emprisonnements et autres exécutions militaires, une énorme contribution sur les habitants, et manquèrent d’autorité ou de vouloir pour empêcher leurs soldats de commettre mille sortes de rapines. Toutes les classes de la population étaient exaspérées; les soldats rançonnaient les individus quand ils en trouvaient l’occasion, et eux-mêmes ne pouvaient sortir isolément dans la campagne sans courir le risque d’être massacrés par les paysans; un, entre autres, fut tué d’un coup de couteau par un moine de qui il exigeait deux réaux. Un mécontentement universel fermentait sur tout le territoire occupé par les gamarristes et ralliait la population au parti d’Orbegoso; partout on criait: Vive Nieto! Celui-ci, retranché dans la ville de Tacna, sur laquelle il s’était replié, attendait que les circonstances l’appelassent de nouveau à jouer un rôle. Les gamarristes tentèrent bien encore d’exploiter sa crédulité, et lui dépêchèrent son beau-frère avec une lettre de Bermudez, annonçant la déconfiture du parti d’Orbegoso; mais, cette fois, Nieto ne se laissa pas jouer, il repoussa leurs avances et entra en négociation avec Santa-Cruz, président de la Bolivia, afin d’en obtenir des secours.
Telle était la position des choses, lorsque, le dimanche de la Pentecôte, 18 mai, deux compagnies se détachèrent du parti de Bermudez. À l’instant où la seňora Gamarra s’y attendait le moins, on vit don Juan Lobaton, major du bataillon d’Ayacucho, s’emparer de l’artillerie avec deux cents hommes, et faire entendre sur la place les cris de: Vive Orbegoso!… vive Nieto!… vive la loi!… Le peuple, qui abhorrait ces soldats, crut que c’était un stratagème de leur part, qu’ils agissaient ainsi afin d’avoir l’occasion de s’emparer des hommes qui les joindraient, et, dans son indignation, il se rua sur eux. Il y eut quinze à vingt personnes tuées dans la mêlée, parmi lesquelles était Lobaton, l’auteur du mouvement.
Quand le peuple vit les morts, le désordre fut au comble; il se porta, dans son exaspération, sur la maison qu’occupait la seňora Gamarra, et la pilla; dona Pencha avait vu venir l’orage, et s’était dérobée à la fureur populaire en se cachant dans une maison voisine. Le peuple, dans sa rage, tuait indistinctement les soldats et officiers qui avaient fait la révolution comme les autres; et, pour soustraire les militaires au massacre, on fut obligé de les cacher. La maison de Gamio, qu’avait occupée San-Roman, fut pillée, et celle d’Angelita Tristan, où demeurait le colonel Quirroga, fut également assaillie; mais celui-ci s’était enfui.
Dans le premier moment, mon oncle fut nommé par acclamations commandant militaire. Le lendemain, tout rentra dans l’ordre; le peuple se soumit aux conseils des chefs qu’il s’était donnés. Ses souffrances et sa victoire avaient remonté son moral à un tel point, qu’aussitôt que le bruit vrai ou faux se répandait que les gamarristes approchaient, tous s’empressaient, même les gens de la campagne, de s’armer et de sortir à leur rencontre.
Arismendi, Lindauri et Riviro furent, avec Lobaton, les auteurs de cette révolution; ce sont eux qui se mirent à la tête du peuple et expulsèrent les gamarristes d’Aréquipa. Cet événement porta le découragement dans les divers corps de troupes qui tenaient pour Bermudez, et tous successivement reconnurent le président Orbegoso. Nieto rentra à Aréquipa le 22 mai; selon l’usage, il frappa d’une contribution excessive les malheureux propriétaires de cette ville. L’évêque fut imposé à 100,000 piastres…, et les autres en proportion; mais don Pio, qui faisait partie du gouvernement suprême, fut, cette fois, exempté de toute contribution. Gamarra se réfugia dans la Bolivia. Sa femme, sur qui se portait principalement la haine publique, resta toujours cachée; elle ne dut qu’à l’influence de mon oncle de pouvoir se retirer en exil au Chili: encore se trouva-t-elle dans l’obligation de partir de nuit, pour se dérober à la vengeance du peuple, qui en voulait à sa vie.
Escudero ainsi que la seňora Gamarra me firent prier d’aller les voir à bord du navire anglais, d’où ils n’avaient pas permission de descendre; je me rendis de suite au Callao. En montant à bord du navire, je fus reçue par Escudero: il me serra la main avec cordialité; je lui rendis cette marque d’affection, et lui dis en français: — Cher colonel, comment se fait-il qu’après vous avoir quitté il y a deux mois, vainqueur et maître d’Aréquipa, je vous retrouve prisonnier à bord de ce navire et chassé de cette ville?
— Mademoiselle, c’est ainsi que le hasard ballotte les hommes qui jouent un rôle dans un pays en proie aux guerres civiles, ou sans conscience politique on ne se bat que pour un chef. Ah! depuis votre départ, j’ai bien souvent pensé à vous; vous aviez raison et je commence à le croire, je pourrais faire quelque chose de mieux que de rester en Amérique; peut-être même, sans ces derniers événements d’Aréquipa, serais-je retourné en Europe avec vous sur ce navire. J’y ai songé plus d’une fois, mais c’est encore un de ces projets que la fatalité de ma destinée a fait évanouir; me voilà cloué ici à jamais; la pauvre présidente est chassée de partout, sa cause est perdue sans ressources, son lâche et imbécille mari est allé chercher refuge auprès de Santa-Cruz, et très certainement il va achever de perdre le peu de chances qu’il peut avoir. Je ne puis abandonner cette femme: aidé par la protection de votre oncle, mon dévouement est parvenu à la soustraire aux vengeances populaires. Nous avons fui d’Aréquipa de nuit, comme des brigands; c’est aussi de nuit que nous l’avons fait embarquer, tant nous redoutions pour sa vie la haine homicide qui la poursuit. Santa-Cruz ne voulant pas la recevoir dans ses États, on la déporte au Chili; quant à moi, je suis parfaitement libre. Nieto m’a fait prier de rester avec lui, et Santa-Cruz me demande dans toutes ses lettres; mais vous sentez, Florita, que la seňora Gamarra, dans le malheur, a droit à mon dévouement: tant que cette femme sera prisonnière, exilée, repoussée de tous, je dois la suivre dans sa prison, dans son exil, et lui tenir lieu de tout.
En ce moment, Escudero me parut superbe! Je lui serrai la main, et lui dis avec une voix dont l’accent lui fit comprendre ma pensée: — Pauvre ami, vous étiez digne d’un meilleur sort… J’allais continuer, lorsque la señora Gamarra apparut sur le pont. — Ah! mi señorita Florita, que je suis contente de vous voir!… Je suis impatiente de vous connaître. Savez-vous, belle demoiselle, que vous avez fait la conquête de notre cher Escudero? Il me parle de vous sans cesse, et vous cite à tout propos. Quant à votre oncle, il n’agit que sous votre inspiration. Ah! méchante, j’ai été bien fâchée contre vous, lorsque j’appris que vous aviez quitté Aréquipa, l’avant-veille de mon arrivée. Hé! quoi! vous aviez voulu voir San-Roman, et votre curiosité n’est pas allée jusqu’à la farouche, la féroce, la terrible dona Pencha! Mais il me semble, chère Florita, que, si le croquemitaine des Aréquipéniens vous paraissait mériter de figurer dans votre journal, la grande croquemitaine du Pérou pouvait bien aussi y trouver place?
Tout en parlant ainsi, elle me conduisit à l’extrémité de la dunette, m’y fit asseoir auprès d’elle, et congédia de la main les importuns qui auraient eu envie de nous y suivre. Prisonnière, dona Pencha était encore présidente; la spontanéité de son geste manifestait la conscience qu’elle avait de sa supériorité. Pas une personne ne resta sur la dunette, quoique, la tente y étant dressée, ce fût le seul endroit où l’on pût être garanti d’un soleil brûlant: tout le monde se tint en bas, ou sur le pont. Elle m’examinait avec une grande attention, et je la regardais avec non moins d’intérêt: tout en elle annonçait une femme hors ligne, et aussi extraordinaire par la puissance de sa volonté que par la haute portée de son intelligence. Elle pouvait avoir 34 ou 36 ans, était de taille moyenne et fortement constituée, quoiqu’elle fût très maigre. Sa figure, d’après les règles avec lesquelles on prétend mesurer la beauté, certes n’était pas belle; mais, à en juger par l’effet qu’elle produisait sur tout le monde, elle surpassait la plus belle. Comme Napoléon, tout l’empire de sa beauté était dans son regard: que de fierté, de hardiesse et de pénétration! avec quel ascendant irrésistible il imposait le respect, entraînait les volontés, captivait l’admiration! L’être à qui Dieu a donné de tels regards n’a pas besoin de la parole pour commander à ses semblables; il possède une puissance de persuasion qu’on subit et qu’on ne discute pas. Son nez était long, le bout légèrement retroussé; sa bouche grande, mais bien d’expression; sa figure longue; les parties osseuses et les muscles étaient fortement prononcés; sa peau très brune, mais pleine de vie. Elle avait une énorme tête parée de longs et épais cheveux descendant très bas sur le front; ils étaient d’un châtain foncé luisant et soyeux. Sa voix avait un son sourd, dur, impératif; elle parlait d’une manière brusque et saccadée. Ses mouvements étaient assez gracieux, mais trahissaient constamment la préoccupation de sa pensée. Sa toilette fraîche, élégante et des plus recherchées, faisait un étrange contraste avec la dureté de sa voix, l’austère dignité de son regard et la gravité de sa personne. Elle avait une robe en gros des Indes, couleur oiseau de paradis et brodée en soie blanche; des bas de soie rose de la plus grande richesse et des souliers de satin blanc. Un grand châle de crêpe de Chine ponceau, brodé de blanc, le plus beau que j’aie vu à Lima, était jeté négligemment sur ses épaules. Elle avait des bagues à tous les doigts, des boucles d’oreilles en diamants, un collier de perles fines de la plus grande beauté, et au dessous pendait un petit scapulaire sale et tout usé. Voyant la surprise que j’éprouvais à l’examiner, elle me dit avec son ton brusque: — Je suis sûre, chère Florita, que vous, dont la mise est si simple, me trouvez bien ridicule dans mon grotesque habillement; mais je pense que, m’ayant déjà jugée, vous devez comprendre que ces habits ne sont pas à moi. Vous voyez là ma sœur, si gentille, la pauvre enfant sait seulement pleurer: c’est elle qui, ce matin, me les a apportés; elle m’a suppliée de vouloir bien les mettre pour lui faire plaisir, ainsi qu’à ma mère et à d’autres. Ces braves gens s’imaginent que ma fortune pourrait se refaire, si je veux consentir à me revêtir d’habits venus d’Europe. Cédant à leurs instances, j’ai mis cette robe dans laquelle je suis gênée, ces bas qui sont froids à mes jambes, ce grand châle que je crains de brûler ou de salir avec la cendre de mon cigare. J’aime les vêtements commodes pour monter à cheval, supporter les fatigues d’une campagne, visiter les camps, les casernes, les navires péruviens: ce sont les seuls qui me conviennent. Depuis longtemps, je parcours le Pérou dans tous les sens, vêtue d’un large pantalon de gros drap fabriqué au Cuzco, ma ville natale, d’une ample redingote de même drap brodée en or, et de bottes avec des éperons d’or. L’or me plait; c’est le plus bel ornement du Péruvien, c’est le métal précieux auquel son pays doit sa réputation. J’ai aussi un grand manteau un peu lourd, mais très chaud; il me vient de mon père et m’a été très utile au milieu des neiges de nos montagnes. Vous admirez mes cheveux, ajouta cette femme au regard d’aigle: chère Florita, dans la carrière où ma conduite, mon audace, la force musculaire ont souvent failli à mon courage, ma position en a plusieurs fois été compromise; j’ai dû, pour suppléer à la faiblesse de notre sexe, en conserver les attraits et m’en servir à m’armer, selon le besoin, du bras des hommes.
— Ainsi, m’écriais-je involontairement, cette ame forte, cette haute intelligence a dû, pour dominer, céder à la force brutale.
— Enfant, me dit l’ex-présidente en me serrant la main à me meurtrir, et avec une expression que je n’oublierai jamais, enfant, sache bien que c’est pour n’avoir pu soumettre mon indomptable fierté à la force brutale que tu me vois prisonnière ici; chassée, exilée par ceux-mêmes auxquels, pendant trois ans, j’ai commandé… En ce moment, je pénétrai sa pensée; mon ame prit possession de la sienne; je me sentis plus forte qu’elle, et je la dominai du regard… Elle s’en aperçut, devint pâle, ses lèvres se décolorèrent; d’un mouvement brusque, elle jeta son cigare à la mer, et ses dents se serrèrent. Son expression eût fait tressaillir le plus hardi; mais elle était sous mon charme, et je lisais distinctement tout ce qui se passait en elle; à mon tour, lui prenant la main, qu’elle avait froide et baignée de sueur, je lui dis d’un ton grave: — Dona Pencha, les jésuites ont dit: Qui veut la fin veut les moyens; et les jésuites ont dominé les puissants de la terre… Elle me regarda longtemps sans rien me répondre; elle aussi cherchait à me pénétrer… Elle sortit de ce silence avec l’accent du désespoir et de l’ironie.
— Ah! Florita, votre orgueil vous abuse; vous vous croyez plus forte que moi; insensée! vous ignorez les luttes sans cesse renaissantes que j’ai eues à soutenir pendant huit ans! les humiliations, oh! les sanglantes humiliations que j’ai dû supporter!… J’ai prié, flatté, menti; j’ai usé de tout; je n’ai reculé devant rien… et cependant je n’ai pas encore assez fait!… Je croyais avoir réussi, toucher enfin au terme où j’allais recueillir les fruits de huit années de tourments, de peines et de sacrifices, lorsque, par un coup infernal, je me suis vue chassée, perdue! perdue, Florita!… Je ne reviendrai jamais au Pérou… Ah! gloire, que tu coûtes cher! Quelle folie de sacrifier le bonheur de l’existence, la vie entière pour t’obtenir; elle n’est qu’un éclair, une fumée, un nuage, une déception fantastique; elle n’est rien… Et cependant, Florita, le jour où j’aurai perdu tout espoir de vivre enveloppée de ce nuage, de cette fumée; ce jour-là, il n’y aura plus de soleil pour m’éclairer, d’air pour ma poitrine, je mourrai.
L’expression sombre de dona Pencha vint s’accorder avec l’accent prophétique de ces dernières paroles; ses yeux étaient enfoncés dans leurs orbites et comme suspendus dans un globe de larmes. Elle regardait le ciel bleu et serein au dessus de nos têtes, et, tout entière à sa céleste vision, ne semblait déjà plus être de ce monde. Je m’inclinai devant cette ame supérieure, qui avait souffert tous les tourments réservés aux êtres de sa nature dans leur passage sur la terre. J’allais continuer la conversation; mais elle se leva brusquement, en deux sauts fut au bas de la dunette, appela sa sœur et deux dames, en leur disant: « Venez, je me sens mal. » Escudero vint à moi, et me dit: Pardon, mademoiselle, je crains que dona Pencha n’éprouve une de ses attaques; et, dans ces moments, il n’y a que moi qui puisse la soigner.
— Colonel, je vais m’en aller; je reviendrai demain; allez vite auprès de cette pauvre femme; elle a bien besoin de vos services et de votre affection.
— Ne craignez rien, Florita, j’irai jusqu’au bout.
Je priai mon futur capitaine de me faire conduire avec son canot à la frégate la Samarang, où M. Smith, madame Denuelle et plusieurs autres personnes m’attendaient. Je connaissais beaucoup le commandant de la Samarang, l’ayant, à mon arrivée, trouvé chez madame Denuelle, dont il était le locataire, et dînant chaque jour avec lui. Ce commandant présentait, en tout, l’inverse de celui de la Challenger; il était aussi laid que l’autre était beau, aussi gai que l’autre était triste, aussi extravagant et négligé dans sa mise que l’autre était simple et soigné. Le même contraste se rencontrait entre les officiers de son bord et ceux de la Challenger; les valets copient leurs maîtres; les officiers d’un bâtiment de guerre reflètent aussi leur commandant. Ces messieurs de la Samarang divisaient la journée en trois parties, qu’ils employaient ainsi: toute la matinée, ils couraient à cheval, vêtus en riches brigands mexicains; ensuite ils allaient se promener avec des filles perdues; enfin ils se mettaient à table, et passaient le reste de leur temps à boire du grog et à le cuver. À part cette conduite, dont le résultat ne faisait de mal qu’à leur santé et à leur bourse, c’étaient des hommes doux, aimables et commodes à vivre. Le commandant se distinguait surtout par les manières d’un homme comme il faut, qu’il avait conservées dans le cours d’une vie de débauches; sa laideur était avenante, comme l’est presque toujours celle des personnes grêlées. Je lui avais promis d’aller visiter sa frégate le jour où j’irais voir mon navire. J’avoue que je m’attendais à trouver le même laisser-aller à bord de la frégate que dans son commandant et ses officiers; quelle fut donc ma surprise, en mettant le pied sur son pont, d’y voir régner l’ordre et la propreté jusque dans les plus petits détails! Je n’avais encore rien vu de semblable; les deux entreponts, les lits, la tenue des soldats, celle des officiers de service étaient admirables de convenance et de régularité. Comme je regardais tout avec un air d’étonnement, le commandant me dit, en souriant: — Je suis sûr, mademoiselle, que vous vous figuriez, en venant ici, y voir la confusion que vous apercevez dans ma chambre lorsque vous passez devant ma porte.
— Pas précisément, commandant; mais je vous avoue franchement que je ne m’attendais guère à trouver à votre bord un ordre aussi parfait.
— Permettez-moi de vous dire, mademoiselle, qu’à mon tour je suis surpris qu’une personne aussi sensée que vous montrez l’être en toutes occasions se soit hâtée de porter un jugement sur une chose qu’elle ne connaissait pas. À terre, dégagé de mes devoirs, je suis libre de me laisser aller à tous mes penchants; ma conduite peut être réprouvée par quelques personnes qui mettent moins de franchise dans la leur; cependant je ne sache pas que la mienne froisse aucun intérêt de la société. À bord, je suis le commandant de ma frégate, et je connais l’étendue et l’importance des obligations attachées à mon commandement: depuis quinze ans que j’ai l’honneur de servir mon pays, je puis dire n’avoir jamais omis une seule fois de remplir ponctuellement les devoirs qui m’étaient dévolus; et pas un de ces mêmes officiers que vous me voyez traiter à table avec tant de familiarité, de camaraderie, ne trouverait grâce devant ma sévérité pour le plus léger oubli des devoirs qui leur sont imposés.
Cet homme, qui, dans sa conduite à terre, manifestait un dédain si superbe de l’opinion, était, à bord, un des meilleurs officiers de la marine anglaise, un des plus rigoureux observateurs de la discipline. Il y avait de l’orgueil, de l’originalité dans cette manière d’être; mais, certes, il y avait aussi un grand empire sur soi-même. Le commandant ainsi que tous les autres officiers étaient, à bord, d’une sobriété extrême et menaient une vie très laborieuse; ils ne se permettaient aucune distraction: les portraits de femmes qu’ils avaient dans leurs chambres (il s’en trouvait six dans celle du commandant) étaient les seuls souvenirs qu’ils semblassent conserver de leur existence à terre. Pendant tout le temps que je restai à bord, j’observai ces officiers à l’extérieur grave, à la tenue militaire, et dont l’expression contrastait d’une manière si étrange avec celle que je leur avais vue chez madame Denuelle: le commandant m’avait reçu avec une froide politesse, et l’étiquette en régla toutes les démonstrations tant que nous fûmes à bord. Nous nous retirâmes tous fort étonnés du changement de ton et de manières que nous avions remarqué dans les officiers de la Samarang et ce fut jusqu’à notre arrivée à Lima le sujet de notre entretien.
L’impression que m’avait laissée ma conversation avec la seňora Gamarra m’agitait tellement, que je ne pus dormir de la nuit. Quelle foule de pensées assaillirent mon esprit. J’avais, par un pouvoir de fascination, lu dans l’ame de cette femme si longtemps enviée et dont la vie en apparence si brillante avait cependant été si misérable! Je ne pus sans frémir songer que, pendant un temps, j’avais formé le projet d’occuper la position de la seňora Gamarra. Quoi! me disais-je, tels étaient donc les tourments qui m’étaient réservés si j’eusse réussi dans l’entreprise que je méditais? J’aurais aussi été en proie aux douleurs, aux humiliations, aux anxiétés. Ah! combien ma pauvreté, ma vie obscure avec la liberté me paraissaient préférables et plus nobles. J’éprouvais un sentiment de honte d’avoir pu croire un instant au bonheur dans la carrière de l’ambition, et qu’il pût exister de compensation au monde pour la perte de l’indépendance.
Je retournai au Callao; la seňora Gamarra avait quitté le William-Rusthon, et s’était rendue à bord d’un autre bâtiment anglais, la Jeune Henriette, qui partait le jour même pour Valparaiso. Quand j’arrivai, je trouvai Escudero pâle, l’air abattu. — Qu’avez-vous, lui dis-je, pauvre ami, vous paraissez malade?