SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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1 Le nom de Cahtaba, fils de Chebîb, * Pour y»^t, lisez y^fj'.

esL célèbre dans Vhistoire des guerres qui 3 Le texte imprimé porte (jy*^!; mais mirent la maison d'Abbas en possession est la bonne leçon. (Voy. la Chrestodu khalifat. mathie arabe de M. de Saey, t, I, p. 35.)

Djâfer le garda ainsi pendant quelque temps; mais ensuite, par un effet de sa présomption, il rendit la liberté au captif, de son autorité privée, et le laissa s'en aller. Il prétendait par cet acte montrer combien il respectait, 1 le sang de la famille du Prophète, mais dans la vérité il voulait faire voir qu'il pourrait tout oser auprès du sultan.

Er-Rechîd, à qui Ton avait dénoncé cet acte, questionna Djâfer, et celui-ci, voyant que le khalife savait tout, avoua qu'il avait relâché le prisonnier. Er-Rechîd fit semblant d'approuver sa conduite, mais il en garda néanmoins un profond ressentiment. Par de semblables actions, Djâfer prépara la voie à sa ruine et à celle de toute sa famille, de sorte qu'à la fin l'édifice de leur puissance fut renversé, le ciel de leur gloire s'écroula sur eux, la terre s'affaissa en les entraînant, eux et leur maison, et leur chute devint pour la. postérité un exemple instructif. Quiconque examinera la marche de l'empire abbacide et la conduite des Barmékides, trouvera nos observations bien fondées et reconnaîtra qu'il y avait assez de causes réelles pour amener cet événements Voyez ce que rapporte Ibn Abd-Rabbou 2 touchant la conversation que Dawoud, fils d'Ali, oncle paternel de son grand-père, eut avec Er-Rechîd, au sujet de la chute des Barmékides; voyez ce que le même auteur dit dans le livre intitulé El-Icd, au chapitre des poètes, de l'entretien qu'El-Asmâï 3 eut avec Er-Rechld et Fadl, fils de Yahya, dans une de leurs conversations familières. Vous comprendrez alors que leur perte a été l'effet de la jalousie et de l'envie qu'ils s'étaient attirées, tant de la part du khalife que de celle des gens de la cour, en s'emparant de tout le pouvoir administratif. Une chose 1 II faut remplacer Lep. par dans le texte arabe.

* Pour awI O^vd, lisez ju> o^&. — Abou Omar Abmed Ibn Abd Rabbihi, (le fils du serviteur de son seigneur) ou, comme on prononce vulgairement, Ibn Abd Rabbou, était natif de Cordoue. Comme philologue et comme poète', il a oui d'une grande célébrité. Son ouvrage le plus vanté porte le titre d'Icd (Collier), et se compose de trente chapitres, dont chacun traite un sujet différent. Cet auteur mourut en Fan 3a8 (939-940 de 5 Abou Saîd Abd el-Melek ibn Coraïb el-Asmaî, célèbre philologue arabe et narrateur d'anecdotes historiques, mourut vers l'an ai6(83i-832 deJ. C).

qui a encore contribué à leur chute, c'est que leurs ennemis, parmi les courtisans, employèrent adroitement contre eux les poëtes musiciens, auxquels ils 'firent chanter, pour que le khalife en eût les oreilles frappées, des paroles capables de susciter dans son cœur un vif ressentiment (contre les Barmékides). Tels sont ces vers: Plût à Dieu que Hind 1 accomplît envers nous ses promesses et guérît nos âmes affligées! • - Quelle prît une fois le droit.de commander. Bien faible est celui qui ne.sait pas être maître.. - 1.

' Er-Rechîd, entendant ces mots, s'écria i «Oui, par Dieu! celui qui agit ainsi est en effet bien faible. » Par des traits semblables on parvint à exciter sa jalousie et à faire tomber sur les Barmékides le poids de sa vengeance. Prions Dieu qu'il nous préserve de la violence des hommes et des atteintes de l'adversité!

Enfin, pour embellir ce roman, on a prétendu qu'Er-Rechîd s'était adonné au. vin et s'enivrait avec ses compagnons de plaisir. Mais à Dieu ne plaise 2 que nous ajoutions foi à de pareilles imputations contre ce prince! Comment un fait de cette- nature pourrait-il. se concilier avec ce que nous savons du caractère d'Er-Rechîd, de son exactitude à remplir tous les devoirs de la religion, de la conduite vertueuse que lui imposait le rang suprême du khalifat, de son goût pour la société des hommes distingués par leur savoir et leur piété, de ses entretiens avec El-Fodeïl Ibn Eïyàd 3, Ibn el-Semmak 4 et El-Omari 5; de sa correspondance avec Sofyan 6, des* larmes que leurs 1 Les manuscrits etla grammaire exigent 4 Abou'l-Abbas Mohammed, surnommé la leçon tj^> o*J. f Ibn es-Sèmmak, prédicateur célèbre par sa * Pour a» lûli, lisez w (J^- science et par sa piété, mourut en Tan s Pour Jl^âIJ, lisez jl^- Fodeïl i83 {799 de J. C). ibn Eïyad commença par détrousser les 1 Obeïd Allah Ibn Hafs el-Omari, petitvoyageurs sur les grandes routes, et mou- fils du khalife Omar, compte au nombre rut en odeur de sainteté. S'étant dévoué des traditionnistes.

à la vie contemplative, il obtint une grande 4 Abon Mohammed Sofyan ïbn Oïaïna, réputation et prit rang parmi les soujls célèbre traditionniste et jurisconsulte, les plus illustres. Sa mort eut lieu Tan 187 mourut à la Mecque en Tannée 198 exhortations lui faisaient verser, des prières quil adressait au ciel, dans la ville de la Mecque, en faisant le tour de la Caaba; de sa dévotion, de son exactitude à faire la prière aux heures canoniques et à guetter les premiers rayons de l'aurore 1, afin d'être prêt lorsque le \ moment de la prière serait arrivé? Taberi et d'autres historiens rapportent que, chaque jour, dans ses prières, il accomplissait cent reka 2 comme œuvres de surérogation, et que, tous les ans, il faisait alternativement ou une expédition contre les infidèles, ou- le pèlerinage de la Mecque. Une fois il reprit sévèrement Ibn Abi Meryem, le bouffon de sa société, parce qu'il s'était permis de lui faire une plaisanterie pendant la prière: il récitait ces paroles: Pourquoi nadorerais-je pas celui, qui nia créé*? quand Ibn Abi Meryem répondit: « Pourquoi? ma foi! je n'en sais rien. »,Le khalife ne put s'empêcher de rire; mais il se retourna, fort èn colère, vers lebouffon, et lui dit: «Quoi! même dans la prière! Prends garde, Ibn Abi Meryem, de plaisanter avec le Coran et la religion; hors ces deux choses, je t'abandonne le reste. » D'ailleurs ce prince avait un grand fonds d'instruction et de simplicité de mœurs, parce qu'il était peu éloigné du temps où ses aïeux avaient brillé par ces deux qualités. L'intervalle qui le séparait de son grand-père, AbouDjâfer (El-Mansour), n'était P. 24. pas très-grand, Er-Rechîd étant déjà dans l'adolescence lors du décès de ce khalife. Or Abou Djâfer, avant de parvenir au khalifat et depuis son avènement, se distinguait par son savoir et sa piété. C'était lui qui disait à-Malek\ en l'invitant à. composer le Mowatta*: « Abou Abd-Allah! il ne reste plus sur la surface de la terre des hommes plus savants que moi et toi; mais, quant à moi, tout mon temps est 5 Le reka est une certaine série d'invo- 6 Mowatta (le Sentier aplani) esL le titre cations et de prosternements. La prière du recueil de traditions composé par Mase compose d'un nombre déterminé de lek Ibn Anès. C'est le premier ouvrage de retas. 4 ce genre qui ait été mis par écrit; jusque- 5 Coran, sour. xxxvi, vers. ai. là on s'était contenté de transmettre ora- 4 Maleklbn Anès, qui fui le fondateur lement les traditions relatives à Mohamd'un des quatre rites orthodoxes, mourut med.

absorbé par les soins du khalifat; donc, compose toi-même pour la masse des hommes un ouvrage utile, dans lequel tu éviteras également le relâchement d'Ibn Abbas 1 et le rigorisme d'Ibn Omar 2. Rends-le comme une route bien battue et facile pour tout le monde. » Aussi Malek disait: «Par Allah! c'est Abou Djâfer qui, ce jour-là, m'enseigna l'art de composer un livre. » * -J- « " El-Mehdi, fils d'El-Mansour et père d'Er-Rechîd, avait vu son père se faire un scrupule d'habiller de neuf les gens de sa maison, aux dépens du trésor public. Un jour, étant entré dans l'appartement de son père, il le trouva occupé à traiter avec des tailleurs pour faire raccommoder les vieux habits de ses serviteurs. Honteux de cette lésinerie, il lui dit: «Prince des croyants, je me charge, pour cette année, sur mon traitement, d'habiller toute votre maison. » — h Soit! » répondit El-Mansour, qui se garda bien de détourner son fils d'un pareil engagement et de prendre cette dépense sur le trésor public. Comment après cela peut-on supposer qu'Er-Rechîd, qui vivait très-peu de temps après ces princes, qui avait été élevé au milieu des beaux exemples offerts par sa famille, exemples dont* il avait dû faire son profit, comment supposer qu'il s'adonnât au vin et affichât ouvertement cette passion? On sait d'ailleurs que, dans les temps mêmes du paganisme, les Arabes nobles s'abstenaient de l'usage du vin 3, la vigne n'étant pas une plante de leur pays, et beaucoup 4 d'entre eux regardaient comme un vice l'usage de cette liqueur. Or Er-Rechîd et ses pères étaient très-attentifs à éviter les actes qui pourraient paraître blâmables aux yeux de la religion et du monde; il s'était formé le caractère en s'appropriant toutes leshabi- 1 Abd Allah Ibn Abbas a transmis un grand nombre de traditions relatives à Mohammed. Comme interprète du Coran, il jouit chez les musulmans d'une haute autorité. Mort en lan 68 (687-688 de J. C).

* Abd Allah Ibn Omar, fils du second khalife, se distingua par sa vertu et sa piété. On lient de lui un grand nombre Prolégomènes.

de traditions. Il mourut en Tan 68 (687- 5 Nous voyons par les anciens poèmes des Arabes que; chez ce peuple, on se faisait honneur de boire beaucoup devin; donc Ibn Khaldoun se trompe.

4 A la. place de y*S=J\ y il faut lire avec les manuscrits.

34.PROLÉGOMÈNES tudes honnêtes; toutes les. qualités estimables, toutes les nobles impulsions de l'esprit arabe...*.

Examinons à présent ce que Taberi et Màsoudi racontent au sujet du médecin Gabriel, fils de Bakht-Ichouê 1. On avait servi un poisson sur la table d'Er-Rechîd; Gabriel lui défendit d'en manger et dit au maître d'hôtel: «Fais porter cela, chez moi. » Le khalife, soupçonnant ce qui en, était, < aposta un de,ses domestiques pour voir si le médecin mangerait de cet aliment. Ibn Bakht-Ichouê, voulant justifier sa conduite, prit trois morceaux du poisson et les plaça chacun dans un vase différent. A l'un de ces morceaux il ajouta de la viande mêlée avec des épices, des légumes, de la sauce piquante 2, et des sucreries 3; sur le second morceau, il versa de l'eau glacée, et sur le troisième, du vin pur. Indiquant alors le premier et le second vase, il dit: « Voilà le mets du prince des croyants: du poisson mêlé avec d'autres aliments, ou sans mélange. », Montrant, ensuite le troisième vase, il dit: « Voilà le mets de Bakht-Ichouê; » puis il remit le tout au maître d'hôtel. Er-Rechîd, à son réveil, manda le médecin 4 pour lui faire des reproches; On apporta devant lui les vases, et Ton reconnut que la portion du poisson arrosée avec du vin s'y était mélangée, après s'être fondue et mise en» miettes; quant aux deux autres, elles s'étaient gâtées et répandaient une mauvaise odeur.

Ce résultat servit d'excuse au médecin. On voit clairement par là que Téloignement d'Er-Rechîd pour le vin était bien connu de tous ceux qui vivaient dans son intimité et qui assistaient à ses repas.:, Il est constant que ce prince, ayant appris qu'Abou-Nouas s'adonnait au vin, le fit mettre en prison 5 et l'y retint jusqu'à ce qu'il eût 1 La famille de Bakht-Ichouê (serviteur de Jésus) étail chrétienne. Dans l'espace de trois siècles, elle produisit au moins dix médecins distingués. Bakht-Ichouê Ibn Djerdjîs et son fils Gabriel étaient attachés à la cour des khalifes abbacides.

1 Le mot ^)fj^l est ainsi expliqué par Meninski: Pers. « Cibarii genus quod ex « aceto, defruto, succo uvarum et pane una « coelîs, conficitur. » 8 En arabe haloua: c'est une espèce de nougat composé d'amandes pilées et de miel.

4 Vour y~te*^ t lisez *y*à^\j. 6 Abou Nouas méritait la prison à cause de ses poèmes soladiques, pièces dont un renoncé à cette habitude et se fût corrigé. Ce qu'Er-Rechîd buvait, ce n'était que du moût [nebid) 1 de dattes,' suivant en cela la doctrine admise par les légistes de l'Irac (les hanefites). On connaît les décisions que les easuistes de cette secte ont laissées à cet égard. Quant au vin pur extrait du raisin, on ne saurait soupçonner ce prince d'y avoir touché, et Ton ne doit pas adopter; à' ce sujet, des histoires apocryphes. Er-Réchîd n'était pas homme à commettre un péché du caractère le plus grave aux yeux des docteurs de l'islamisme. D'ailleurs, tous les membres de cette famille étaient à l'abri de la cor- P. 26. ruption que la prodigalité fait naître, et ils évitaient avec soin le luxe dans les vêtements, dans les parures et dans la nourriture, parce qu'ils conservaient toujours la rudesse de la vie nomade, et qu'ils ne s'étaient pas encore écartes de la simplicité religieuse des premiers temps de l'islamisme. Est-il donc permis ' dé croire qu'ils eussent voulu outre-passer ce qui est licite pour se livrer aux actes défendus? qu'ils eussent abandonné ce qui est permis pour ce qui est prohibé? Taberi, Masoudi et autres historiens conviennent que tous les khalifes prédécesseurs d'Er-Rechîd, tant ceux de là maison d'Omeïya; que ceux de la famille d'El-Àbbas, ne portaient, quand ils montaient à cheval, que de très-légers ornements d'argent sur leurs baudriers, * leurs épées, leurs brides et leurs selles; ils ajoutent qu'El-Môtezz, fils.d'El-Motewckkil, le huitième successeur d'Er-Rechîd, fut le premier khalife qui se servit de garnitures en or. Si tel était leur usage constant dans leurs vêtements, on peut croire qu'il en était de même sous le rapport des boissons. Cela deviendra encore plus évident si Ton prend en considération le caractère de toutes les dynasties pendant leur première période, lorsqu'elles conservent encore les mœurs austères de la vie nomade. C'est ce que nous démontrerons dans Européen ne saurait imaginer l'infamie et menté de toutes les espèces de fruits. Le l'impiété. Je les ai vus à Constantinoplè. moût de raisin ou des dattes, réduit par la 1 Le mot nebid indique le moût des cuisson à la moitié de son volume primidattes, ou des infusions de miel, de blé, tif, formait, selon les docteurs hanefites, de figues, etc. il désigne aussi le jus fer- une boisson légale.. * 5.

. 36 PROLÉGOMÈNES l'examen des questions qui formeront le sujet de notre premier livre,, v.

Ce que tous les auteurs racontent dë Yahya, fils d 1 Akthem 1, cadi et commensal d'El-Mamoun, ressemble aux >histoires que nous venons de signaler, ou du moins en approche. beaucoup. Suivant eux, il. tenait tête à El-Mamoun dans ses. débauches de vin, et une nuit /.lorsqu'il se fut enivré, ses compagnons de table l'enterrèrent sous des bouquets de fleurs jusqu'à ce qu'il fût revenu de son ivresse. Us récitaient en même temps des vers où on le faisait parler - O mon Seigneur] souverain de tous les hommes! réchanson qui me versait à boire s est conduit en tyran; ^, ' ". » > v . Voyant que je faisais peu d'attention à lui 2, il m'a privé, comme tu le vois, de ma raison et de ma religion. * / «.> *. - Il en est à cet égard dlbn, Akthem et d'El-Mamoun comme d'Er-Rechîd.: ce qu'ils buvaient, c'était du nebid, boisson qué les hanefitesne regardent pas comme prohibée; mais, quant à l'ivresse, c'est une chose dont ils n'étaient pas capables. La liaison d'Ibn Akthem avec El-Mamoun n'était quune amitié fondée sur la. religion: on sait p. 27. que tous deux passaient la" nuit dans la, même chambre. Parmi les traits qui attestent le bon, caractère et la complaisance de ce khalife; on raconte qu'une nuit, s'étant éveillé, il se leva pour chercher à tâtons le vase de nuit, dans la crainte d'éveiller Yahya Ibn Akthem. On sait aussi qu'ils faisaient ensemble la prière de l'aurore. Comment concilier cela avec ces prétendues débauches de vin? D'ailleurs on compte Yahya Ibn Akthem au nombre des docteurs qui nous ont transmis des traditions; l'imam Ahmed Ibn Hanbel 3 et le cadi Ismaïl 4 1 Le cadi Yaliya Ibn Akthetn se distin- 3 Ahmed Ibn Hanbel, fondateur d'un guait par son esprit et par sa connaissance dés quatre rites orthodoxes, mourut en de la loi; mais il était suspect de mau- Tan (855-856 de J. C).

Vaises mœurs. Sa mort eut lieu en 2^2 4 Ismaïl, fils de Hammad et petit-fils du (856-857 de J. C). - célèbre imam Abou Hanîfa, remplit, à 5 Dans ce vers, on faisait allusion au Basra, les fonctions de cadi jusqu à ce vice qu'on attribuait à Ibn Aklhem. qu'il fût remplacé par Yahya Ibn Akthem.

l'ont cité avec éloge, et Termidi 1, dans son recueil intitulé El-Djamê, a rapporté des traditions sur son autorité. Le hafedh 2 El-Mozeni 3 assure qu'El-Bokhari, dans un autre ouvrage que son recueil de traditions, a'cité Yahya parmi ses garants. Or attaquer le caractère de Yahya, x'est attaquer l'autorité de tous ces personnages. Les hommes de mauvaises mœurs lui attribuent un penchant dépravé pour les jeunes gens; mais c'est là un mensonge prononcé à la face de Dieu, une calomnie dirigée contre les savants 4. On s'appuie, pour justifier ces allégations, sur quelques récits apocryphes, quelques anecdotes invraisemblables qui, peut-être y ne sont que des inventions de ses ennemis; car son mérite éminent et l'amitié que le khalife lui témoignait l'avaient rendu un objet d'envie. Mais le rang qu'il tient dans la science et dans la religion doit le mettre au-dessus de pareilles inculpations. Ibn Hanbél, ayant entendu parler des soupçons dont Yahya était l'objet; s'écria: « Grand Dieu! grand Dieu! qui a pu dire cela? » Puis il y opposa un démenti formel et s'étendit en éloges sur Yahya. Le cadi Ismaïl 5, à qui l'on rapporta des propos qui se tenaient relativement au même personnage, s'exprima ainsi: «A Dieu ne plaise que l'honneur d'un pareil homme soit flétri par les mensonges d'un scélérat ou d'un envieux! » Puis il ajouta 6: « Yahya Ibn Akthem était trop pur devant Dieu pour être coupable de ces penchants infâmes dont on l'accuse. Je connaissais ses senti- 1 Abou Eïça Mohammed et -Termidi,; auteur d'un des six grands recueils de traditions, mourut en Tan 379 (8911-893 de * Hafedk signifie gardien, qui retient en sa mémoire. On donnait ce titre aux docteurs qui savaient par cœur un grand nombre de traditions, et qui pouvaient* désigner nominativement tous les individus de la série par laquelle chaque tradition avait passé avant d'arriver jusqu'à eux. Celui qui savait le Coran par cœnr recevait aussi le titre de hafedh.

' Ismaïl el-Mozeni, disciple de l'imam Es-Chafeï, et auteur de plusieurs ouvrages relatifs à la jurisprudence et aux traditions, mourut en Tan a64 (877-878 de 4 En arabe les uléma. Chez les musulmans la science par excellence est celle de la religion.

* Pour J^c ^u$, faute d'impression assez bizarre, il faut lire J***omX * Dans le texte arabe il faut lire Jlïj ments les plus intimes, et je trouvais en. lui un homme pénétré de la crainte de Dieu; mais, comme: il était d'un caractère enjoué et aimable, on prit de, là l'occasion de le calomnier. » ibn Haiyan l'a p. 28. mis au nombre des traditionnistes dont la parole fait autorité. « Il ne faut pas, dit-il, s'arrêter aux histoires que l'on raconte de lui, car la plupart sont des mensonges. » •;?{ -% - vtn - On peut ranger parmi les anecdotes de ce genre ce qu'Ibn Abd Rabbou auteur de Ylcd, rapporte au sujet d'une corbeille qui aurait été la cause du mariage d'El-Mamoun avec Bouran, fille d'El-Hacen Ibn Sehel (le vizir). Suivant ce récit, El-Mamoun, parcourant unè nuit les rues de Baghdad, aperçut une corbeille suspendue à la terrasse d'une maison par des attaches et-.-des cordons de soie torse.

S étant assis dans la corbeille, il saisit les attaches, qui se mirent aussitôt en mouvement et l'enlevèrent jusqu'à une salle dont on nous donne la, description. L'éclat des tapis, le bel arrangement des vases 1 qui ornaient cette pièce, son aspect enchanteur, offraient tout ce qui pouvait charmer les yeux et captiver l'esprit. Une femme d'une beauté ravissante, et ornée des grâces les plus séduisantes, sortit de derrière la tapisserie, alla.au-devant de lui 2 et, l'ayant salué, l'invita à souper. Il passa toute la nuit à boire du Vin en sa compagnie et,.au point du jour, il alla retrouver ses gens dans le lieu où ils étaient restés pour l'attendrq. Epris pour cette femme de l'amour le plus vif, il la demanda en mariage 3 à son père, lbn-Sehel, et l'épousa. Comment concilier cela avec ce que nous connaissons d'El-Mamoun sous le rappôrt de la piété, du savoir, de son attention à imiter la conduite des khalifes orthodoxes, ses ancêtres, à suivre les bons exemples donnés par les quatre premiers khalifes, ces soutiens de la foi, à tenir des conférences avec les ùléma, à observer dans ses prières et dans ses ordonnances toutes les prescriptions de la loi divine? Comment croire qu'un tel prince ait commis des p. 29. actes dont personne ne serait capable, excepté les libertins qui ne se * Après ojy, insérez *J. -* soucient de rien 1, qu'il se soit promené la nuit dans les rues, entrant, â Timproviste, dans les maisons, venant se mêler à des conversations nocturnes, à l'exemple des amoureux chez les Arabès du désert? D'un autre côté, comment une telle aventure peut-elle se concilier avec le rang que tenait la fille d'El-Haçen Ibn Sehél/ avec la noblesse de son origine,. avec les exemples de. vertu et de modestie quelle trouvait dans la maison de son.père?' - ' i De pareilles anecdotes se rencontrent fréquemment dans les écrits des historiens; mais ce sont des fables que l'amour des voluptés défendues et le mépris des règles de la décence portent les hommes à inventer et à raconter. Ils cherchent à se faire des autorités et des exemples pour servir d'excuse à leur propre libertinage; aussi voyonsnous ces gens-là s'attacher presque toujours aux anecdotes de ce genre, et feuilleter les recueils pour. en découvrir. Certes, si Ton voulait imiter les anciens dans le reste de leur conduite, dans lés traits qui font ressortir, leur, caractère accompli et dont le souvenir se conserve encore, cela vaudrait bien mieux pour eux; ah! s'ils le savaient L\;. A.;. Z - » Un jour j'adressais des reproches à un émir de naissance royale, sur Fempressement qu'il mettait à apprendre la musique vocale et instrumentale, et je lui disais: «Cela n'est pas votre métier et ne convient pas à votre rang. Comment! me répondit-il, ne voyezvous pas qu'Ibrahim, fils d'El-Mehdi, excellait dans cet art et était le premier chanteur de son temps?— *- Par Dieu, lui répondis-je, pourquoi ne prenez-vous plutôt pour modèle son père ou son frère*? Ne voyez-vous pas que cette passion fit déchoir Ibrahim du rang qu'occupait sa famille? d II ferma l'oreille à mes remontrances et s'éloigna.

Parmi les récits qui ne peuvent pas supporter un examen critique, il faut ranger celui que la plupart des historiens se plaisent à raconter au sujet des Obeïdites (Fatemides), khalifes établis par le parti chîïte à 1 Lisez ^yLçjlJi], participe de la 1 C'est-à-dire des khalifes El-Mehdi et dixième forme du verbe yc*. Haroun er-Rechîd.

Cairouan el au Caire. Ils prétendent que ces princes n'appartenaient point à la famille du Prophète, et ils contestent leur descendance P. 3o. d'Ismaïl l'imam, fils de Djâfer es-Sadec. Dans leurs assertions > ils ont pris pour base certains récits qu'on avait fabriqués pour plaire aux faibles khalifes de la postérité d'El-Àbbas, récits dans lesquels on dénigrait les rivaux de cette dynastie, en employant contre eux tous les moyens de la calomnie. Nous indiquerons quelques-uns de ces contes lorsque nous traiterons de l'histoire des Obeïdites l. Ces auteurs ont totalement négligé le témoignage des faits et des événements qui, en démontrant l'opinion contraire, donnent un démenti à leurs assertions et réfutent complètement leurs récits.

♦ Voici ce que rapportent tous les historiens sur les commencements de la dynastie des Chiites: Abou Abd-AUah le mohteceb 2 rallia les Ketama (Berbers) à là cause du rida (l'agréé de Dieu) de la famille de Mohammed. Le bruit de sa conduite s'étant répandu dans le public, on reconnut qu'en se donnant tant de mouvement il travaillait pour Obeïd-Allah el-Mehdi et Abou-Cacem, fils de celui-ci. Avertis de cette découverte et craignant pour leur vie, ces deux princes s'enfuirent de l'Orient, siège du khalifat, traversèrent l'Egypte et quittèrent Alexandrie sous le costume de marchands. Eïça ën-Noucheri 3, gouverneur de l'Egypte,et d'Alexandrie, ayant appris leur évasion, envoya des cavaliers à leur poursuite; mais, à la faveur de leur déguiseriient, ils trompèrent la vigilance de leurs ennemis et parvinrent à se réfugier dans le Maghreb. Nous savons, par les mêmes historiens, que le khalife abbacide El-Motadhed 4 prescrivit aux Aghlebides qui gouvernaient l'Ifrîkiya, et aux Midrarides qui commandaient à Sidjilmessa, de fermer leur pays aux fugitifs, én mettant des gardes partout," et d'en- 1 Voyez Y H istoire des Berbers d'IbnKhail- 4 Ibn Khaldoun aurait dû écrire Eldoun, l. H,' p. 507 de la traduction fran- ' Mokiefi; le khalife El-Motadhed mourut * Le magistrat appelé mohieceb (édile), Noucheri, qui avait été nommé gouverétait chargé de la voirie el de la police neur deVÉgyple, Tan 292 (905 de J. C), des marchés. y commandait encore quand Obeïd-Allah s Pour (j'y&yS\ % lisez (jyjdyJl. se rendit dans le Maghreb.

voyer des espions à leur recherche. EI-Yaçâ le Midraride, seigneur de Sidjilmessa, ayant découvert qu'ils se tenaient cachés dans sa ville, les fit mettre en prison afin de se concilier la bienveillance du khalife. Ces événements se passaient avant que les Chiites eussent enlevé aux Àghlcbides la ville de Cairouan. Plus tard, la cause des Obeïdites triompha en lfrîkiya et dans le Maghreb, puis dans le Yé-* P. 3i. men et à Alexandrie, puis en Egypte, en Syrie et dans le Hidjaz. De cette manière ils partagèrent par, portions égales, avec les Abbacides, toutes les provinces de l'empire musulman. Ils furent même au moment de pénétrer dans le territoire qui restait, aux Abbacides, et de se substituer à cette famille dans le gouvernement de l'empire. L'émir El-Bessasîri, natif du Deïlem, un des clients de la famille des Abbacides, avait proclamé l'autorité des Obeïdites à Baghdad et dans la partie de l'Irac qui en dépendait. Soutenu par ses compatriotes, il venait d'enlever le pouvoir au khalife abbacide, par suite d'un différend qui avait eu lieu entre lui et les émirs de la Perse 1.

Durant une année entière, il fit célébrer la prière publique au nom des Obeïdites dans toutes les mosquées de ce pays. Les Abbacides continuèrent, depuis lors, à subir les embarras les plus graves, tant à cause de la position que les Obeïdites avaient prise, que de l'empire qu'ils venaient de fonder. D'un autre côté, dans les régions au delà de la mer, les Omeïades espagnols lancèrent des anathèmes contre les Abbacides et leur déclarèrent la guerre. Comment de pareils succès auraient-ils pu être obtenus par des hommes qui se seraient attribué faussement une noble origine, et qui auraient employé le mensonge pour arriver au pouvoir? Voyez, par exemple, ce qui arriva au Carmat 2, imposteur qui. prétendait tirer son origine de Mohammed: la secte qu'il avait formée tomba dans l'anéantissement, 1 TogrulBek le Seldjoukide, sultan de Nessasiri, ayant pris la lettre B (j) pour la Perse, prit la défense du khalife ab- un N (•*).

baçide que Bessasîri avait chassé de Bagh- 1 Pour l'histoire du Carmat, consultez dad.' (Voyez d'Herbelot, Biblioth. orient, la Bibliothèque orientale de d y Herbeioi % sous Bessasîri, et V Histoire des Huns, t. II, le mot Carmath, et l'introduction à YHis* p. 191 et suiv.) Deguignes a écrit ce nom foire des Druzesde M. de Sacy. Prolégomènes. 6 son parti se débanda, la perversité et; la fourberie de ses sectateurs furent bientôt dévoilées;' toutes leurs entreprises manquèrent; ét ils finirent par goûter lés fruits amers de lèur conduite. Si les Obeïdites avaient été des imposteurs comme eux; on aurait découvert la vérité tôt ou tard:, 5 "..