La dynastie obeïdite se maintint pendant l'espace d'environ deux cent soixante et dix ans; elle était maîtresse de la station d'Abraham* de son oratoire, de la patrie ét du tombeau du Prophète, dés lieux qui forment le but du pèlerinage, et qui avaient reçu les visites dés anges. Pendant tout ce temps, les partisans de cette dynastie lui témoignèrent l'amour le plus vif, le dévouement le plus sincère, dans l'intime conviction quelle tirait son origine de l'imam Ismaël, fils de Djâfer es-Sadec. Après la chute de la puissance obeïdite et son entière extinction, ils prirent les' armes à plusieure reprises pour soutenir la cause et les opinions religieuses de cette famille; ils proclamèrent la souveraineté de ses enfants; ils leur attribuèrent des droits au khalifat, et ils déclarèrent que leurs protégés tenaient ces droits des dispositions testamentaires des imams antérieurs. S'ils avaient eu le moindre doute sur la vérité de leur généalogie, ils n'auraient pas affronté les périls les plus grands pour soutenir ces prétendants. (D'ailleurs) tout novateur (est digne de foi qui) avance des faits où rien n'est louche s ni équivoque, et qui ne se contredit jamais dans ses déclarations. On s'étonne de voir le cadi Àbou Bèkr el-Bakillani 4, chef des théologiens spéculatifs,' accueillir des bruits aussi faux, des opinions aussi mal fondées que celles dont nous avons présenté la réfutation. Si la détestation des principes impies 1 Ce vers est le soixantième de la Moallaca d'Ez-Zoheïr. rf ' * Petit monument situé dans l'intérieur du portique qui entoure lé temple de la Mecque. * 3 Lisez, à la place de 4 Le cadi Abou Bekr Mohammed el-Bakillani, traditionniste èt théologien du rite fondé par El-Achari, mourut à Baghdad, l'an 4o3'de l'hégire (ioi3 de J.G.).
que professaient les Chiites, et leur empressement à se plonger dans l'abîme de l'hérésie 1, lui avaient inspiré de la haine pour eux, cela ne devait pas l'empêcher de reconnaître la justice de leur cause; il aurait pu regarder leur généalogie comme certaine sans supposer que leur descendance de Mohammed les garantirait contre le châtiment dû à leur infidélité. Dieu, que son nom soit glorifié! a dit en parlant à Noé au sujet de son fils: 7/ n'est point de ta famille; il a commis une impiété; ne demande pas ce dont tu nas aucune connaissance (Coran, sour. xi, vers. 48). Le Prophète; de son côté, a dit, dans une exhortation adressée à Fatema: « Ma fille,' agis pour toi-même; car je ne serai d'aucune utilité pour toi auprès de Dieu 2. » L'homme qui connaît un fait ou qui en acquiert la certitude est tenu, par devoir, de lé publier; Dieu est véridique el nous dirige dans la bonne voie (Coran, sour. xxxiii, vers. 4); donc je ferai d'abord observer que les partisans de la famille d'Ali avaient été en butte aux soupçons du gouvernement abbacide, et se voyaient toujours sous la surveillance de leurs tyrans; ce qui leur était arrivé parce que la cause qu'ils soutenaient avait fait de grands progrès, et qu'ils s'étaient répandus dans les contrées les plus éloignées pour propager les doctrines de leur secte. A diverses reprises ils s'étaient révoltés contre l'autorité établie; de sorte que leurs chefs avaient dû se cacher et demeurer presque inconnus. C'en était au point qu'on aurait pu leur appliquer ce vers d'un poète: - - - u r - Si tu demandes aux hommes du jour quel est mon nom, ils ne le savent pas; si tu leur demandes où j'habite, ils l'ignorent.
Ce fut pour cette raison que Mohammed, fils d'Ismaël l'imam, et P. trisaïeul d'Obeïd-Allah le Mehdi 3, reçut le surnom d'El-Mektoum (le 1 Pour iûai lisez iU*âi|jJl. — Selon trines professées par les diverses sectes la fraction de la secte chîïte qui soute- chîïtes.
nail la cause des Falemides (ou'Obeï- * Cela veut dire qu'au jour du jugedites), l'imam (souverain spirituel et tem- ment Dieu n'aura pas plus d'égard pour porel) était une incarnation de la divinité. un membre de la famille de' Mohammed Dans un autre chapitre de ce volume, le que pour tout autre individu.* lecteur trouvera une exposition des doc- Le fondateur de la dynastie fatemide.
Caché). Ce titre lui fut donné par ses partisans, qui, d'un accord unanime, lui. avaient conseillé de se tenir caché pour échapper aux recherches de leurs puissants ennemis; aussi les adhérents de la famille àbbacide profitèrent de cette circonstance pour attaquer la généalogie des Obeïdites, lorsque ceux-ci eurent pris le parti de se montrer hardiment à la face, du monde. Ils voulaient, par ce misérable expédient, faire la cour à leurs faibles, khalifes. Leurs courtisans et leurs généraux, chargés de combattre l'ennemi, adoptèrent ces calomnies avec empressement, dans l'espoir d'éloigner d'eux-mêmes et de leur souverain la honte de n'avoir pas su se défendre et repousser le peuple qui leur avait enlevé la. Syrie, l'Egypte et le Hidjaz; nous voulons dire les Berbers-Ketamiens, partisans des Obeïdites et soutiens de leur cause. Cet esprit de calomnie alla si loin, que les cadis de Baghdad apposèrent leurs noms sur un document dans le* quel il fut déclaré que les Obeïdites n'appartenaient point à la lignée du Prophète; et, pour donner plus de valeur à. cette pièce, on la fit signer par plusieurs hommes distingués. Parmi ceux-ci on compte le cherîf Er-Rida 1, son frère El-Morteda 2, Ibn el-Bat'haoui, les jurisconsultes Abou Hamed el T Isfcraïni 3, El-Codouri 4, Es-Saïmeri 5, Ibn el-Akfani, El-Abîouerdi 6, Abou Abd-Allah Ibn cn-Nôman, fakîh - 1 Le cherîf Abou 'l-Hacen Mohammed er-Rida lirait son origine de l'imam Mouça '1-Kadhcrn, descendant de Mohammed. Il jouissait de la plus haute considération à Baghdad, sa ville natale. Il y mourut en 4o6 (ioi5 deJ. C). Selon l'historien Ibn el-Athîr, le cherîf Er-Rida regardait les Obeïdites comme appartenant à la famille du Prophète. (Voy. Y Histoire des Berbers, 2 Abou 'l-Hacen Ali el-Morteda, frère du cherîf Er-Rida, se distingua comme théologien, comme poêle et comme littérateur. Il mourut à Baghdad, l'an 436 (io44 de J. C).
3 Abou Hamed Ahmed cl-lsferaîni, docteur du rite chafeîte, professa à Baghdad et mourut dans celte ville Tan 4o6 (1016 de * Abou '1-Hoceïn Ahmed el-Codouri, célèbre jurisconsulte et docteur du ritehariefite, mourut à Baghdad en 428 (1087 de\J. C).
5 Abou 'UCacem Abd-el-Ouahed es-Saïmeri, docteur du rite chafeîte et auteur de plusieurs traités de jurisprudence, mourut poslérieuremcnl à Tan 4o4 (1 0 14 de J. C).
• Abou-Yacoub Youçof el-Abîonerdi, docteur chafeîte fc mourut vers l'an 4oo de l'hégire. (Tabacat el-Fokeha, manuscrit de la Bib. imp. ancien fonds» n° 755, D'IBN KHÀLDOUN. 45 D'IBN KHÀLDOUN. 45 (chef jurisconsulte) des Chîïtes de Baghdad, et plusieurs autres notables de cette ville. Cela eut lieu en séance solennelle, l'an £02(1011 de J. C), sous le règne d'El-Cader. Leur déposition n était basée que sur des ouï-dire et sur l'opinion publique qui régnait dans cette ville, opinion dont les soutiens les plus nombreux étaient les serviteurs de la dynastie abbacide, tous intéressés à repousser cette généalogie. Les historiens rapportèrent cette déclaration telle qu 1 ils l'avaient entendue ou apprise, sans se douter qu'elle était tout à fait contraire à la vérité. Les dépêches concernant Obeïd-Allah, que le khalife El-Motadhed adressa à l'émir aghlebide qui commandait à Cairouan et au prince midraride qui régnait à Sidjilmessa, sont un témoignage P. irrécusable, une preuve manifeste que la généalogie des Obeïdites était parfaitement authentique Au reste, El-Motadhed s'était toujours montré plus empressé que personne à rabaisser les prétentions de ceux qui se donnaient pour descendants du Prophète. D'ailleurs l'empire et le sultanat sont comme un marché public, où tout le monde apporte ses denrées en fait de sciences et d'arts; on s'y rend dans l'espoir de ramasser quelques faveurs du pouvoir; on y apporte de toute part des anecdotes et des histoires 2, car ce qui est bien reçu à la cour est bien reçu par le public. Si le gouvernement voulait agir avec franchise, éviter la partialité, renoncer à la corruption et à la point au parti d'un imposteur; ils ne lui prêtaient aucunement obéissance, et ils ne suivaient que des personnages vraiment descendants d 1 Ali. Or Motadhed conçut des craintes au sujet d'Obeïd-Allah; et certes, s'il l'eût regardé comme un imposteur, il n'aurait fait aucune attention à lui. * (Chrestom. ar.de M. deSacy, a* éd. t. II, p. 91.) El-Macrîzi ne s'est pas aperçu de l'anachronisme commis par Ibn Khaldoun. (Voyez ci-devant, p. 4o, note 4.)
* Littéral. « on y cherche les épaves du gouvernement; on y pousse des caravanes d'histoires et d'anecdotes. » 1 El-Macrîzi a copié et remanié, dans sa Description topographique du Caire, le texte de la défense des Fatemides rédigée par Ibn Khaldoun. Voici de quelle manière il explique la pensée de notre auteur, au sujet des dépêches expédiées par le khalife de Baghdad à l'émir aghlebide qui gouvernait l'ifrîkiya et au prince midraride qui commandait à Sidjilmessa. tSi Motadhed avait cru qu'Obeîd-Allah ne fût point de la race d'Ali, il n'aurait point écrit aux deux personnages que je viens de nommer pour le faire arrêter; car dans ces temps- là les hommes ne s'attachaient 46 PROLÉGOMÈNES*" 46 PROLÉGOMÈNES*" fraude; s'il marchait droit sans s'écarter, du sentier do la rectitude, l'or pur et l'argent de bon aloi (en fait de science) auraient une valeur réelle sur son marché; mais s'il se laisse conduire par ses intérêts personnels et par ses préjugés, s'il se remue au gré d'intrigants qui se font les courtiers de l'injustice et de la déloyauté, alors les marchandises falsifiées et la fausse monnaie (de l'érudition) y auront seules du cours. Pour en apprécier la valeur, le juge clairvoyant doit porter en lui-même la balance 'de l'examen, la mesure de l'investigation et de la recherche. - ^ f > > - w Un récit du même genre et encore plus improbable est celui des gens qui attaquent la généalogie des Idrîcides. Ils disent qu'Idrîs II n'était pas le fils d'Idrîs 1 er, fils d'Abd-AHah, fils.de Haccn, fils d'El-Hacen, fils d'Ali Ibn Abi Taleb (gendre du Prophète); puisse la faveur divine reposer sur eux tous! Idrîs II succéda à son père comme souverain du Maghreb el-Acsa 1; mais ces gens s'efforcent, avec une obstination extrême?, d'élever des doutes sur la légitimité dé l'enfant qui, à la mort d'Idrîs I er, n'était pas encore venu au monde; ils prétendent que Rached, affranchi de la famille, en était le père; que Dieu les couvre d'opprobre et les repousse! Comme ils sont sots! Ne savaient-ils donc pas qu'Idrîs I er avait pris une épousé dans une famille berbère? que, depuis son entrée dans le Maghreb jusqu à i'épo-35. que de sa mort, il s'était complètement retrempé dans les habitudes de la vie du désert? habitudes qui ne pérmettent pas la séclusion.
Chez ces Berbers il n'y avait pas d'endroits cachés qui pussent prêter à des soupçons; les femmes étaient exposées à être vues de leurs voisines et entendues de leurs voisins, parce que les maisons se touchaient et avaient peu d'élévation, et qu'aucun espace ne séparait les diverses habitations. Après la mort du souverain, Rached s'était chargé du service de toutes les femmes appartenant à la famille, et il était constamment sous les yeux et sous la surveillance des amis et des partisans des Idrîcides. Or tous les Berbers du Maghreb el-Acsa 1 G'est-à-dire Y extrême Occident, le pays * La leçon oJl est celle de tous les maqui forme le royaume actuel de Maroc. nuscrils et ne présente aucune difficulté.
s'accordèrent, après la mort dldrîs I er, à reconnaître pour leur souverain son fils Idrîs II. Par un mouvement spontané et unanime \ ils offrirent à cet enfant l'hommage de leur obéissance, et ils firent serment de le défendre au prix de leur sang. Pour soutenir sa cause, ils affrontèrent la mort et se plongèrent dans les flots de la guerre; Or si le moindre soupçon était entré dans leur esprit relàtivément à l'origine de cet. enfant; si un pareil bruit, émané même d'un ennemi caché ou d'un faux ami empressé^ à médire, était venu frapper leurs oreilles, quelques-uns d'entre eux, pour le moins, auraient renoncé à la cause qu'ils avaient entrepris de soutenir.
Mais il n'en fut rien, Dieu mérci! aussi pouvons-nous regarder toutes ces histoires comme émanant, 'd'abord du gouvernement abbacide, dont les chefs avaient trouvé des rivaux dans la famille dldrîs, puis des Aghlebides qui administraient l'Ifrîkiya au nom des khalifes de Baghdad. En effet, lorsqu Idrîs I er se fut enfui vers le Maghreb après la bataille de Fakkh 1, le khalife El.-Hadi transmit aux Aghlebides l'ordre 2 d'établir des postes d'observation dans tout ce pays et d'employer la plus grande vigilance afin de s'emparer du fugitif. Toutes ces précautions furent inutiles; Idrîs se réfugia dans le Maghreb, où il établit son autorité comme souverain et manifesta ses prétentions au khalifat. Plus tard, le khalife Er-Rechîd fit la découverte que Ouadeh, gouverneur d'Alexandrie et client de la famille abbacide, s'étant laissé entraîner par son respect pour la famille d'Ali, avait coopéré à l'évasion d'Idrîs I er, et l'avait aidé à se rendre dans le Maghreb. Ayant puni de mort ce serviteur infidèle, le khalife expédia Es-Chemmakh, affranchi de son père, avec l'ordre d'employer 1 Dans le mois de Dhou 'l-Câda 169 (mai 786), Hoceïn, fils d'Ali, fils de Hacen III, fils de Hacen II, fils de Hacen I", fils de Fatema, fille de Mohammed, se révolta contre le khalife abbacide El-Hadi. Il pril les armes à la Mecque et réunit autour de lui plusieurs membres de sa famille, parmi lesquels se trouvèrent ses , oncles Idrîs et Yahya. Il fut tué à Fakkh, endroit situé à trois milles de Médine, dans un conflit avec les troupes du khalife. Idrîs* échappa du champ de bataille "et réussit à traverser l'Egypte et à se réfugier dans le Maghreb el-Acsa. * Pour lisez I quelque artifice afin cTôter la, vie à Idrîs. Cet agent, ayant fait semblant d'embrasser le parti d'Idrîs, et d'avoir renoncé âu service de ses anciens maîtres, les Abbacides, reçut un très-bon accueil. Admis f dans l'intimité d'Idrîs, il proGta d'une occasion, pendant qu'il était seul avec ce prince, pour lui faire prendre un poison dont l'effet fut mortel. Les Abbacides accueillirent avec joie la nouvelle de cet événement; ils se flattaient d'avoir déraciné et abattu le parti que les descendants d'Ali s'étaient formé dans le Maghreb; mais ils n'avaient pas encore reçu la nouvelle que leur victime avait laissé une femme enceinte. Aussi,. en moins de temps qu'il n'en faut pour dire non et non, l'empire idrîcide se releva dans le Maghreb; les amis de cette famille lui manifestèrent ouvertement leur dévouement, et rétablirent la dynastie en proclamant la souveraineté d'Idrîs, fils d'Idrîs. Ce fut là pour les Abbacides un coup plus douloureux que la blessure d'une flèche. L'empire fondé par les Arabes penchait vers sa décadence; aussi n'eurent-ils pas le courage de porter la guerre dans un pays éloigné; l'influence d'Er-Rechîd lui-même se réduisit à l'emploi d'une trahison, afin de faire empoisonner Idrîs I er, qui vivait sous la protection des Berbers dans le Maghreb el-Acsa. Les Abbacidès eurent donc recours à leurs partisans, les Aghlebides de Tlfrîkiya, et ils leur ordonnèrent d'employer tous les moyens afin de fermer une brèche aussi dangereuse pour l'empire; d'extirper" le mal qui, par l'audace des Idrîcides, menaçait l'Etat des conséquences les plus graves; enfin d'arracher l'arbre de la rébellion avant que ses racines se propageassent plus loin 1. Ce fut de la part du khalife El-Mamoun et de ses successeurs que ces injonctions arrivèrent aux Aghlebides; mais ceux-ci étaient dans l'impuissance de lutter contre les Berbers du Maghreb el-Acsa; ils étaient même disposés à imiter leur exemple et à répudier l'autorité du gouvernement abbacide; car, à cette époque, les mamlouks de la garde du khalife, qui étaient de race P. 37. étrangère, s'étaient empares du siège de l'empire. et,. se laissant en- 1 Pour jffJS) lisez £j sans tenouîn.
traîner jusqu'à l'usurpation, administraient l'empire pour leur propre avantage, donnaient des ordres aux grands officiers du khalifat, aux fermiers des impôts, aux fonctionnaires des diverses administrations, faisaient et défaisaient, selon leur fantaisie. C'est ce qu'un poète de cette époque a exprimé par ces vers: * s Un khalife en cage, Entre Ouésif et Bogha 1, / -, Répétant ce qu'ils lui disent..
, > Ainsi que fait un perroquet. -,,,.
Les émirs aghlebides, craignant les intrigues -et les dénonciations de leurs ennemis secrets, eurent recours à des -excuses de toute nature. Tantôt ils parlaient avec mépris du Maghreb et de ses habitants, tantôt ils cherchaient à effrayer la cour de Baghdad en présentant comme très-redoutable la tentative d'Idrîs, 'premier auteur de la révolté dans cette contrée, et la puissance que ses descendants et successeurs avaient acquise. Ils annonçaient au gouveraehient des khalifes que cette famille avait étendu son autorité au delà des limites de ses États, et quand ils "envoyaient à la cour- des dons, des présents ou des sommes provenant des impôts, ils y mêlaient des monnaies frappées au coin du prince idrîcide, pour indiquer combien il était devenu redoutable, et- combien sa puissance s'était fortifiée. Ils grandissaient ainsi les dangers auxquels ils s'exposeraient eux-mêmes si le gouvernement abbacide les obligeait à marcher contre les rebelles et à engager une lutte avec eux. « Si nous y sommes forcés, disaient-ils, l'empire des Abbacides sera exposé à recevoir un coup qui le frapperait au cœur. » D'autres fois ils employaient des calomnies telles que nous les avons signaléés, afin de décréditer la généalogie d'Idrîs et de nuire à l'influence de ce prince; et cela sans s'inquiéter, de savoir si leurs assertions étaient vraies ou fausses. (En suivant cette ligne de conduite, ils avaient pris en considération) la grandeur de la distance (qui les séparait de Baghdad) et la •! Deux officiers de la garde turque au enlevé aux Abbacides toute leur autoservice du khalifat. Ce corps d'esclaves avait rité. il Prolégomènes. 7 faiblesse d'esprit montrée par les derniers rejetons de la famille al> bacide qu'on avait élevésau trône; (ils comptaient aussi) sur la crédulité des mamlouks 1, qui ajoutaient foi à tout ce qu'on leur disait et qui prêtaient l'oreille à chaque parole de mauvais augure. Ce fut ainsi que se conduisirent les Àghlebides jusqu'à la ruine de leur puissance.
Les discours odieux (qu'ils avaient tenus au sujet des Idrîcides) frappaient l'oreille de la multitude, et quelques hommes qui aimaient la calomnie les recueillirent, afin de s'en servir pour satisfaire à leur jalousie en dénigrant la famillè d'Idrîs. Comment ces hommes, que Dieu confonde! ont-ils pu s'écarter ainsi des voies de la religion, dont les préceptes ne sont jamais en désaccord avec la pensée (du législateur divin) 2? ' * 7 v. 38. Idrîs II naquit sur. le lit de son père; or l'enfant appartient au lit 3; De plus, c'est un des dogmes de la foi, que la descendance du Prophète est à l'abri d'un soupçon comme celui-là, le Dieu très-haut ayant éloigné d'elle toute souillure et lui ayant accordé une pureté parfaite*.. Il résulte, de cette déclaration du Coran, que le lit d'Idrîs était à l'abri de toute profanation et exempt de toute souillure. Donc celui.qui soutient l'opinion contraire a commis un péché mortel et s'est jeté dans l'infidélité «■:* * • *. • *i Jë me suis étendu sur cette réfutation afin de fermer la porte à toute espèce de soupçon et de frapper au cœur l'esprit d'envie; car j'ai entendu, de mes propres oreilles, des imputations de cette nature sortir de la bouche d'un homme malveillant,, qui s'en faisait une lit. » C est la même maxime que: h pater est quem nuptiœ demonstrant.* 4 Nous lisons dans leCoran, sour. xxxiii, vers. 33: a Dieu veut éloigner de vous toute" souillure» gens de la maison (c'està-dire, membres de la famille de Mohammed),, et vous assurer une pureté parfaite. » ' 1 C'est-à-dire, les chefs de la garde turque. Tous les manuscrits portent, mais il faut sans doute lire * Le texte arabe signifie, a la lettre, les vues dè la loi, dans laquelle il n'y a point d'opposition entre ce qui est décidé et ce cjui est pensé. — Il faut supprimer le ^ du groupe ^yiilf^. < 3 Mohammed a dit, et sa parole fait loi: ^Ijil) <>JjJI q\ « L'enfant appartient au arme contre les descendants d'Idrîs et qui voulait, par des mensonges, décréditer leur généalogie. Il prétendait rapporter ces anecdotes sur la foi -de quelque historien du Maghreb qui, probablement, avait oublié le respect dû à la famille du Prophète, et révoqué en doute le dogme qui concerne tous les aïeux de cette maison; Du reste, (la' famille qui fait) le sujet (de notre discussion) est à l'abri de telles imputations; ces calomnies ne sauraient l'atteindre, et vouloir excuser une faute quand cette faute n'existe pas est une faute. En ce qui me regardé,' j'ai défendu l'honneur (des* Idrîcides) dans ce monde, et j'espère qu'ils prendront ma défense au jour de la résurrection. < „ • \\, Sachez que la plupart de ceux qui- contestent la généalogie des Idrîcides sont des envieux, dont les uns appartiennent à la famille du Prophète, et dont les autres ont la prétention de s'y rattacher. Celui qui* se donné pour un descendant de Mohammed revendiqué une noblesse imposante aux yeux des nations 'et des peuples répandus dans toutes les parties du monde, et il s'expose nécessairement à des soupçons. Mais, lorsque nous pensons que les Idrîcides, seigneurs de Fez et de plusieurs contrées du Maghreb, pouvaient montrer une généalogie tellement célèbre,' tellement. certaine, qu'elle était; pour ainsi dire, sans pareille, et que personne ne pouvait se flatter d'en avoir une semblable, et cela parce qu'elle s'était transmise,-par tradition, de face en race, de génération en génération; (lorsque nous pensons) que la maison d'Idrîs, du fondateur de la ville de Fez,* p est entourée d'autres maisons,. que sa mosquée touche aux rues 1 d'un quartier très-habité; que son epee nue se voit encore suspendue au somniet du grand minaret, dans, l'intérieur de la ville; (lorsque nous pensons aux) faits qui concernent Idrjs, faits auxquels la voix publique a donné une certitude qui lés place, pour ainsi dire, sous nos yeux, et qui dépasse de plusieurs degrés celle des traditions les plus authentiques, (nous devions croire) que les autres membres de ■* 1 Le mot âcrb, au pluriel doroul, s'em- nale, pour désigner une rue dont chaque ploie encore, dans l'Afrique septentrio- extrémité* se ferme au moyen d'une porte.
lamême famille, ayant considéré les faveurs dont Dieu avait comblé les Idrîcidés, la manière dont il avait appuyé la noblesse d'une origine qui remontait au Prophète, en y joignant la majesté du trône; celui que leurs ancêtres avaient occupé dans le Maghreb; (nous devions croire) que ces personnes auraient acquis la conviction qu'une telle gloire resterait toujours hors de leur portée, et que jamais elles n'obtiendraient * même la moitié de l'illustration dont ees princes ont joui; (nous devions croire) que les personnes appartenant à la noble famille du Prophète et ne possédant aucun des avantages qui témoignaient en faveur des Idrîcidés se seraient empressées de respecter l'honneur de ces princes, et cela d'autant plus que la déclaration faite par un homme au sujet de son origine doit être admise (tant qu'on n'aura pas argué sa généalogie de faux). Il y a une grande différence entre le savoir et lasupposition, entre les connaissances de l'homme qui apprend avec certitude et celles de l'homme qui abonde dans le sens d'autrui 1. Si (le calomniateur) sait dans son âme et conscience que cela est vrai, puisse sa salive l'étouffer! \ Plusieurs de ces membres voudraient, par un sentiment d'envie, enlever aux Idrîcidés leur titre à cette noble origine et les rabaisser au rang d'hommes du peuple et' de basse extraction. Ils mettent un acharnement, une persistance et une mauvaise foi extrêmes à débiter des calomnies gratuites et des paroles mensongères. Pour justifier leur conduite, ils disent que deux opinions contraires sont d'une valeur égale, et qu'il en est de même à l'égard des jugements fondés sur des probabilités 2. Ce qu'ils font là est bien méprisable l Autant que nous sachions, il n'y a dans le Maghreb aucune branche de la famille du Prophète qui, sous le rapport de l'authenticité et de'l'évidence de la généalogie, puisse le disputer aux descendants des Idrîs; dont l'origine remonte à El-Hacen (petit-fils de Mohammed). De nos jours les membres principaux de. cette famille qui habitent Fez 1 jJLwJf est une faute d'impression; il lité dans l'opinion el la ressemblance dans faut lire ^cJLsjJf. les embranchements (c'est-à-dire les di- Littéralement,'. en prétextant l'éga- versos formes ) de la su PP° s!lion ' ■■.
sont les Beni Amran, dont l'aïeul, Yahya el-Djouti, était fils de Mohammed, fils de Yahya el-Mâdam 1,' fils d'El-Câcem, fils d'idrîs, fils d'Idrîs. Ils forment, dans ce lieu, les" restes de la famille du Pro- P. 4< phète et. habitent encore la 'maison de leur ancêtre Idrîs. Ils ont sur toiis les habitants du Maghreb une prééminence marquée, ainsi que nous le rapporterons en traitant des Idrîcides. Leur père, Amran, était fils de Mohammed, fils d'El-Hacen, fils de Yahya, fils d'Abd- Allah, fils dé Mohammed, fils d'Ali, fils de Mohammed, fils de Yahya, fils d'Ibrahîm, fils de Yahya el-Djouti. Le nakîb (syndic) des descendants du Prophète qui habitent le Maghreb est toujours un membre de cette famille. Celui qui en exerce maintenant les fonctions s'appelle Mohammed /fils d'Ali, fils de Mohammed, fils d' Amran. f On peut ajouter au nombre de ces récits conlrouvés, de ces opinions insoutenables, ce que plusieurs jurisconsultes du Maghreb, hommes d'un esprit faible, avaient adopté pour décrier l'imam El-Méhdi, fondateur de la dynastie almohade 2. Ils le représentèrent comme un bateleur qui employait des prestiges pour maintenir sa doctrine touchant l'unité de Dieu, tout en menaçant les Almoravides de la vengeance divine. Ils taxèrent de' mensonge toutes les déclarations qu'il- avait faites et repoussèrent l'opinion des Almobades, ses partisans, qui le regardaient comme appartenant à la famille du Prophète. Ce fut par suite de l'envie profonde qu'ils portèrent au succès du réformateur, que ces jurisconsultes traitèrent le Mehdi de menteur. Ayant cru devoir entamer une controverse avec lui sur les dogmes, et discuter plusieurs questions de droit et de religion, telles' qu'ils les entendaient, jls, s'aperçurent qu'il avait sur eux l'avantage de faire prévaloir ses opinions, écouter sa parole, et d'entraîner sur ses pas une foule de partisans. Remplis de jalousie, ils tâchèrent ' L'orthographe de ce nom est incer- j'ai adoplé la leçon '^lo^JI, El-Addam, et laine. On le trouve écrit de.plusieurs ma- j'en ai signalé toutes les variantes, nières dans les manuscrits. Dans la Des- * On peut lire l'histoire du Mehdi des cription de l'Afrique septentrionale d'EI- Almohades dans Y Histoire des Berbers, t. II Bekri, p. 3a8 de la traduction française, d e J a traduction.
s de le décréditer 1 en attaquant ses doctrines, et en traitant de mensonge toutes ses prétehtiohs. Ajoutez à cela que ses adversaires, les ïois lemtouniehs (les Almorâvides) 2, avaient habitué ces docteurs à des égards et à dés témoignages de respect qu'aucune. autre dynastie ne leur aurait accordés; et cela par suite de la simplicité d'es-P. 4i. prit. et de^la dévotion (peu: éclairée) qui animaient la nation. C'en était au point que, dans cet empire; les légistes jouissaient de la plus haute' considération et.faisaient partie des conseils administratifs dans. les endroits où ils demeuraiènt;. plus ils avaient d'influence auprès de leurs concitoyens, plus, ils bbtènaiènt de faveurs. Traités de cette manière; ils.étaient. devenus les partisans les plus dévoués du gouvernement almoravidc.ét les adversaires.les plus acharnés de ses ennemis. Autant ils aimaient la dynastie des Lemtouna, autant ils délestaient celle des Almbhades; Jamais ils ne purent pardonner au Mehdi son opposition à la volonté de leurs souverains, les reproches qu'il leur adressait et les hostilités auxquelles il s'était livré. contre eux. Or c'était un homme dont le caractère était au-dessus de leur portée.et qu'ils étaient incapables d'apprécier 3. Pensez donc qu'il avait blâmé ouvertement les fautes du gouvernement almoravi de, et que, voyant contrarier ses elForts par les légistes de cet empire, il avait appelé sa tribu aux armes, marché en personne à la guerre sainte et détruit cette dynastie. Les immenses forces de l'empire almoravi de et la puissance qu'il avait acquise par le nombre de ses troupes • et de ses partisans, tout s'écroula à la fois, renversé de fond en comble. Dans cette entreprise le Mehdi perdit une foule de combattants qui s'étaient engagés à mourir pour sa cause, à mériter la faveur de Dieu, en sacrifiant leur vie au triomphe et au maintien dela, doctrine, almohade. Aussi ce système religieux l'emporta sur les autres, et remplaça, en Espagne et dans le Maghreb, les croyances des dynasties antérieures. Pendant tout ce temps, et jusqu'à l'instant