• Passons au genre de songes qui est particulier aux prophètes. Ces personnages ont une disposition qui leur permet de se dépouiller de là nature humaine afin d'atteindre à la pure nature angélique, qui est la plus exaltée 2 des natures spirituelles. (Celte disposition) se manifeste très-souvent chez eux pendant qu'ils sont encore dans l'état (d'extase qui provient) de la révélation, et en rentrant 3 dans le domaine des sensations corporelles. (Le prophète) recueille alors des perceptions qui ressemblent, d'une manière frappante, à celles que 1 Pour «u^jU, lisez «uiL. Tantôt il emploie avec la préposi- 5 Pour ôUt, lisez ^t>\. lion, et tantôt avec jt, sans que le s Ici l'auteur met le verbe au singulier. sens du verbe en soil modifié.
l'on éprouve pendant le sommeil. Mais l'état de sommeil est bien inférieur à celui dont nous parlons.
Ce fut à cause de cette ressemblance que le législateur (Mohammed) disait: « Le songe est une des quarante-six parties du prophétisme; » ou, selon une autre leçon, « quarante -trois, » ou, selon une autre, « soixante et dix. » Aucun de ces nombres n'est employé dans cette tradition pour désigner une quantité déterminée; ils indiquent seulement que les degrés du prophétisme sont très-nombreux. A l'appui de cette opinion, on peut rappeler que, chez les Arabes du désert, le terme soixante et dix a, parmi ses acceptions.^ celle de beaucoup. Quelques-uns de ceux qui adoptent la leçon de quarante-six l'expliquent en disant que, dans les six premiers mois de la mission (de Mohammed), c'est-à-dire pendant la moitié d'une année, la révélation ne lui arrivait qu'en songe, et que la durée entière de sa mission pro- P. phétique, tant à la Mecque qu'àMédine, était de vingt-trois ans; or, la moitié d'une année fait la quarante -sixième partie de vingt-trois ans. Cette explication est tirée de trop loin pour mériter un examen; elle est vraie en ce qui concerne notre Prophète; mais comment at-on pu savoir que la mission des autres prophètes a eu cette même durée? Puis elle indique bien le rapport qui existe entre les deux périodes de temps: celle de la vision spirituelle dont le Prophète avait joui et celle de son prophétisme; mais elle ne nous fait pas connaître la valeur relative de la vision spirituelle et du prophétisme.
Si le lecteur a bien compris la portée des observations que nous lui avons présentées, il saura que cette fraction (numérique) indique le rapport qui existe entre la disposition primitive et commune à tous les hommes, et la disposition moins fréquente qui est spéciale à la classe des prophètes et qu'ils tiennent de leur nature. La disposition la plus faible est commune, disons-nous, à tous les hommes, mais elle rencontre un grand nombre d'obstacles qui l'empêchent d'agir. Ce qui l'entrave le plus ce sont les sens extérieurs; aussi le Créateur a-t-il 'donné à l'homme une faculté naturelle, le sommeil, au moyen de laquelle le voile des sens est écarté. Alors l'âme peut atteindre aux connaissances qu'elle désire recueillir dans le monde de la vérité; de temps en temps elle peut y jeter un coup d'œil rapide et trouver ce qu'elle cherche. Voilà pourquoi le législateur a rangé 1 les songes parmi les pronostics. «En fait de prophétisme, disait-il, rien n'était resté excepté les pronostics. » On lui demanda ce qu'il entendait par ce dernier mot, et il répondit: « C'est la vision sainte; l'homme saint la voit, ou bien, elle se fait voir à lui. » Je vais maintenant expliquer comment le voile des sens est écarté par le moyen du sommeil. L'âme raisonnable ne peut comprendre ni agir que par l'intermédiaire de l'esprit vital 2 du corps, vapeur lé-188. gère qui a pour siège le ventricule gauche du cœur. C'est ce que nous lisons dans les traités d'anatomie composés par Galien et autres médecins. Cette vapeur, étant renvoyée avec le sang dans les veines et les artères, produit la sensation, le mouvement et les autres fonctions du corps. Sa partie la plus déliée s'élève jusqu'au cerveau, dont elle tempère la nature froide et dont elle anime les facultés intérieures, de sorte qu'elles puissent exercer toute leur action. L'âme raisonnable ne saurait percevoir ni agir sans l'aide de cet esprit vital, auquel, du reste, elle est intimement attachée. Cette liaison étroite est un résultat du principe qui a réglé la formation des êtres, savoir: « le délié ne fait pas impression sur l'épais. » Or, puisque cet esprit vital est la plus déliée des matières qui entrent dans la composition du corps, elle est sujette aux impressions de l'essence qui diffère d'elle par l'absence de corporéité; ce qui veut dire que l'âme raisonnable opère sur le corps par l'intermédiaire de cet esprit. Nous avons déjà fait observer que, dans l'âme, la perception se fait de deux manières: par les moyens externes, c'est-àdire les cinq sens, et par les moyens internes, qui sont les facultés du cerveau. Ces deux genres de perceptions préoccupent l'âme et l'empêchent d'apercevoir les essences spirituelles qui se trouvent dans 1 L*édit. de Boulac porte L^Ua. cAfcjJj, Paris, J*». I» cifjJj^ En tout cas, la parleçon préférable à celle des manuscrits, ticule L» est pléonastique.
U csUoJj, et à celle de l'édition de s signifie aussi animal la sphère supérieure; elle a cependant reçu de la nature la disposition nécessaire pour y parvenir. Les sens externes, étant de leur nature corporels, sont susceptibles d<? faiblesse et de relâchement, conséquences de la fatigue et de la lassitude; si on les tient en action trop longtemps, ils finissent par offusquer l'esprit. Dieu a donc créé dans les sens le besoin de repos, afin que leur opération perceptive puisse recommencer avec toute son activité. Cela se fait par un mouvement de l'esprit vital, qui se détourne des 1 sens extérieurs pour rentrer dans le sens interne. Le refroidissement du corps pendant la nuit contribue à ce changement; la chaleur naturelle quitte alors l'extérieur du corps pour se porter dans les profondeurs de l'intérieur, et la chose à laquelle elle sert de véhicule, c'est-à-dire, l'esprit vital, s'y transporte aussi. Voilà pourquoi le sommeil, chez les hommes, a 2 presque toujours lieu pendant la nuit. L'esprit, s'étant dégagé des sens extérieurs, rentre auprès des facultés internes; l'âme, débarrassée des préoccupations et des obstacles que lui suscitent les sens, revient aux images conservées dans la mémoire, les combine, les décompose, et leur donne (d'autres) formes offertes par l'imagination. Ce sont presque toujours des formes habituelles, vu que (lame) ne s'était détachée de ses perceptions accoutumées que depuis peu de temps. Elle fait descendre ces formes (ou idées) jusqu'au sens interne, faculté qui rassemble les perceptions recueillies par les cinq sens, et qui reçoit ce nouveau dépôt comme s'il lui était arrivé par la voie des sens.
Quelquefois l'âme se tourne, pendant un seul instant, vers son essence spirituelle, et cela malgré la résistance que lui opposent les facultés internes. Elle parvient alors, par son organisation naturelle, à saisir des perceptions au moyen de sa spiritualité. Ayant recueilli quelques-unes des formes (idées) qui s'étaient attachées à ; 1 Les manuscrits et les éditions impri- * La particule L« est de trop. Elle ne mées portent mais il faut, sans doute» se trouve pas dans Tédilion de Boulac. lire (Voyez, du reste, p. 189, ligne 3 (Voy. ci-devant, p. 207, note 5» et p. du texte arabe.) * note 1.)- son essence, elle les transmet à l'imagination, qui les reproduit telles qu'elles sont, ou qui les imite (au moyen d'emblèmes) façonnés dans les moules quelle a l'habitude d'employer. Les formes produites par l'imitation ne sauraient être comprises sans le secours de l'interprétation. (D'un autre côté) l'acte de l'âme qui s'occupe à combiner et à décomposer les formes conservées dans la mémoire, avant d'avoir recueilli des perceptions par un coup d'oeil rapide (jeté sur son essence spirituelle), cet acte produit ce que l'on désigne par les mots songes confus \ Nous lisons dans le Sahîh que le Prophète a dit: « Il y a trois espèces de visions: l'une vient de Dieu, l'autre vient de lange, et la troisième de Satan. » Cette classification s'accorde avec les observations que nous venons de présenter. La vision claire est de Dieu; p. 190. celle dont l'imagination imite la forme et qui a besoin d'interprétatiefn vient de l'ange; les songes confus sont l'œuvre de Satan, puisqu'ils sont tout à fait faux et que Satan est la source de la fausseté. Ces observations suffiront à faire connaître la véritable nature de la vision spirituelle.
La faculté qui produit et amène des visions pendant le sommeil, étant une des qualités particulières à l'âme humaine, existe dans tous les hommes, sans exception; il n'y en a pas un seul qui n'ait souvent vu en songe des choses dont il a pu reconnaître la vérité après son réveil. On acquiert ainsi, d'une manière certaine et positive, la conviction que l'âme peut atteindre au monde invisible pendant que l'homme dort. Or, puisque cela arrive dans l'état de sommeil, rien n'empêche que la même chose n'ait lieu dans d'autres états; car, bien que la faculté perceptive soit unique, ses qualités s'appliquent à tous les états (de. l'âme). C'est Dieu qui dirige vers la vérité!
Il est rare que les hommes entrent dans cet état par suite de leur volonté et par la puissance innée dont ils sont doués. Cela n'a lieu que pour l'âme qui, se trouvant à portée d'apercevoir une chose, en obtient pendant le sommeil une vue instantanée, sans l'avoir 1 Expression coranique; voy. sour. su, vers. ùà t et sour. xxi, vers. 5.
D'IBiN KHALDOUN.
recherchée. Dans le Kitab el-Ghaïa l et d'autres livres composés par des gens qui s'adonnaient aux exercices spirituels 2, on trouve certains noms qui, étant prononeés'par un homme au moment de s'endormir, amènent une vision par laquelle «il apprend ce qu'il désirait savoir. Les adeptes appellent ce charme haloama*: Maslema 4 indique un de ces charmes dans le Kitab el-Ghaïa et le nomme le halouma de la nature parfaite. Lorsqu'on est sur le point de s'endormir, après avoir terminé ses réflexions secrètes et donné à son esprit une dircclion convenable, on prononce ces paroles barbares: Temaghis bâdan yeswaad ouàghdas noufena ghadis; puis on énonce ce qu'on désire savoir. Le sommeil étant survenu, le voile disparaît et laisse apercevoir ce secret. On raconte qu'un homme employa P. ce moyen après avoir macéré son corps par un jeûne de plusieurs 1 Le Ghaïa-t-el-kakim (Scopus sefientis) est un des recueils arabes les plus complets sur la magie, les sortilèges, la pierre philosophale, etc. Dans le Dictionnaire bibliographique de Haddji Khalifa, cet ouvrage est attribué à Moslim, ^mk*, cl-Madjrîti; mais c'est Maslema, qu'il faut lire. (Voy. ci-après, note h.)
2 Le terme rendu ici par exercices spirituels est rïada, nom d'action d'un verbe qui signifie dompter par V exercice, par la discipline; dompter ses passions. Selon l'auteur du Kholaçat es-Soloak, la rîada consiste à s'appliquer à la prière et au jeûne; à se garder, toules les heures du jour et de la nuit, contre ce qui entraîne dans le péché et mérite le blâme; à fermer la porte au sommeil et à éviter la fréquentation du monde (litt.la société du peuple): fJ Jf, pi oU^ ^ JJt r ^jiUÎ iUs 04uJ]j o^- [Dictionaryofthe technical terms used in ihe sciences of the Musulmans; vol. I, p. e^F.) Prolégomènes.
3 Ce mot signifie du lait caillé.
4 Abou *1-Cacem Maslema lbn Mohammed el- An deloci el-Madjrîti (natif de Madrid en Espagne) était astronome, mathématicien, astrologue et devin. 11 composa sur les opérations de la magie et sur les sortilèges un ouvrage célèbre, dont nous venons de parler dans la note i. Il laissa aussi un traité sur les nombres, plusieurs ouvrages sur l'astronomie, dans un desquels il calcule le lieu moyen de chaque planète pour le premier jour de l'hégire. Il mourut Tan 3g8 (1007-1008 de J. C), ou selon Haddji Khalifa, en 3o,5. On trouvera une notice sur Maslema et la liste de ses ouvrages dans le Geschichte der arabischen Âertze de Wûslenfeld, p. 6ï. Il ne faul pas confondre ce Maslema avec l'auteur du Retbat el-Hakim (Gradus sapientis). Celui-ci se nommait Abou '1-Cacem Maslema Ibn^/imedel-Cortobi el-Madjrîti. Dans son Retba, qui traite de la pierre philosophale; il dit avoir commencé la composition de son ouvrage en l'an 43g (10/17 de J. C). (Ms.de la Bibl. imp. supp* n° 1078.)
jours 1, et qu'une personne lui apparut et lui dit: « Je suis ta nature parfaite. » Ayant interrogé ce fantôme, il obtint les renseignements qu'il cherchait. Moi-même, j'ai employé ces mots, et un spectacle étonnant me fit connaître certaines choses que je désirais savoir et qui m'intéressaient personnellement. Mais tout cela ne prouve pas qu'on puisse avoir une vision à volonté; ces charmes ne font que disposer l'âme à la vision spirituelle. Si la disposition est bien prononcée, on peut atteindre la connaissance qu'on cherche; mais on a beau travailler à fortifier cette disposition, jamais on ne pourra être assuré d'obtenir le résultat pour lequel on s'est donné cette peine. Le pouvoir de se disposer à recevoir une chose est tout autre que le pouvoir d'obtenir cette chose. Que le lecteur sache cela; qu'il tâche de le bien comprendre, ainsi que les (autres principes) semblables qu'il rencontrera. Dieu est Vêire sage qui sait tout!
Dans l'espèce humaine se trouvent des personnes qui annoncent les événements futurs. Cette faculté, qu'elles tiennent de leur nature particulière, sert à les distinguer des autres hommes. Pour arriver à l'exercice de leur talent, elles n'ont besoin d'employer ni des secours artificiels, ni l'influence des astres, ni aucun autre moyen. Nous avons reconnu que leur puissance perceptive dépénd entièrement d'une certaine aptitude qui leur est innée. Il en est de même à l'égard des sachants 2 et de ceux qui regardent dans les corps réfléchissants (litt. diaphanes), tels que les miroirs et les cuvettes remplies d'eau. On peut ranger aussi dans cette catégorie les aruspices, gens qui inspectent les cœurs, les foies et les os des animaux; les augures, qui observent les signes fournis par les oiseaux et les bêtes sauvages; les jeteurs, gens qui, pour deviner, jettent par terre des cailloux, des grains de blé ou des noyaux. Il est incontestable que ces facultés existent parmi les hommes; personne ne saurait le nier. Ajoutons à p. 192. cette liste les possédés, gens dont la bouche prononce des paroles qu'un être du monde invisible y a mises et qui servent de ren- < 1 Littéral, • après une rîada de plusieurs a Voyez ci-devant, p. 196, note 3, et nuits dans la nourriture. * ci-après, p. 2a3.
seignements. Nous pouvons mentionner encore les personnes qui, étant sur le point de s'endormir ou de mourir, parlent des choses appartenant au monde invisible; citons aussi les soufis, hommes qui se livrent aux exercices spirituels. On sait qu'ils obtiennent, comme une marque de Ja faveur divine, la faculté de recueillir des perceptions dans le monde invisible.
Maintenant nous allons traiter des diverses manières dont on obtient ces perceptions; nous commencerons par la divination, puis nous discuterons successivement toutes les autres. Mais, avant d'aborder ce sujet, nous aurons à présenter quelques observations qui montreront comment l'âme, dans chaque classe des personnes dont nous venons de faire mention, acquiert la disposition qui lui permet de recueillir des perceptions dans le monde invisible.
L'âme, avons-nous dit, est une essence spirituelle qui existe en puissance, ce qui la distingue du reste des êtres spirituels. Elle passe de la puissance à l'acte par l'opération du corps et des diverses circonstances dont il peut être affecté: c'est là un fait que tout le monde peut reconnaître. Or ce qui existe en puissance se compose de matière et de forme. La forme qui rend complète l'existence de l'âme consiste en perceptivité et en intellect. L'âme existe d'abord en puissance, avec une disposition qui lui facilite la perception et qui lui permet de recevoir les formes tant universelles que particulières. Ensuite sa croissance et son existence en acte se perfectionnent par la coopération du corps, qui l'accoutume à recevoir les perceptions obtenues par les sens. L'âme ne discontinue pas d'apercevoir et d'acquérir des notions générales, et, comme les formes 1 qu'elle recueille s'intellectualisent les unes après les autres, elle acquiert elle-même une forme 2 en acte qui se compose de perception et d'intellect. Pendant que son essence se perfectionne ainsi, elle reste comme une matière à laquelle la perception fournit successivement diverses formes. Voilà pourquoi les enfants du premier âge sont incapables d'exercer 1 Pour ïyydl, lisez un des manuscrits et dans l'édition de 1 Le mot '*>)y° est omis, à tort, dans Boulac.
193. la faculté perceptive, qui leur est cependant innée; ils ne peuvent s'en servir ni dans l'état de sommeil, ni dans le moment où une révélation pourrait leur arriver, ni dans aucune autre circonstance. En effet 1, la forme de l'âme, ni son essence réelle, qui se compose de perception et d'intellect, ne sont pas complètes à cet âge: elle ne peut pas 2 s'approprier des universaux. Plus tard, lorsque son essence est devenue parfaite en acte, l'âme,. tant qu'elle reste dans le corps, a deux manières d'apercevoir: l'une, se faisant par l'instrumentalitédu corps, qui lui transmet des perceptions corporelles; l'autre, au moyen de sa propre essence. L'âme se trouve exclue de ce (dernier genre de perception) tant qu'elle reste engagée dans le corps et préoccupée par les distractions que les sens lui. offrent. Ceux-ci attirent l'âme sans cesse vers le monde extérieur, parce quelle est prédisposée, par sa nature, à s'occuper des perceptions corporelles. Quelquefois cependant elle se détourne de l'extérieur afin de se plonger dans l'intérieur, et alors le voile du corps est enlevé pendant un seul instant de temps. Cela arrive, soit au moyen d'une faculté commune à tous les hommes, telle, par exemple, que le sommeil, ou bien d'une faculté spéciale à certains individus, telle que le talent de la divination et celui de pronostiquer par le jet de cailloux, ou bien encore par l'habitude des exercices spirituels, pareils à ceux qui procurent aux soufls des révélations. Dégagée alors des influences extrinsèques, l'âme se tourne vers les essences qui sont au-dessus d'elle et qui font partie de la Compagnie sublime; car sa sphère est réellement en contact avec la leur, ainsi que nous l'avons déjà indiqué. Ces essences sont spirituelles, étant de la perception pure, et des intelligences en acte.
Dans elles se trouvent les formes des êtres avec leur véritable na- 1 Après le mot cdJij, il faul insérer L'édition. de Boulac et les manuscrits C et D fournissent la bonne leçon.
* Tous les manuscrits et l'édition de Boulac portent "j&j jl JL L'insertion de la particule négative est absolument nécessaire. La grammaire exige, en ce cas» le remplacement de j& par j*èu, mais notre auteur néglige assez souvent cette régie. On voit, par exemple, que, dans celte même ligne, il a écrit ÎNJ l.
ture, ainsi que nous l'avons dit. Quelques-unes de ces formes 1 s'y montrent dune manière assez claire pour que l'âme puisse en prendre connaissance. Elle les transmet alorj à l'imagination, afin que cette faculté les façonne 2 dans les moules qu'elle a l'habitude d'employer. Les reprenant ensuite dépouillées de tout mélange extrinsèque, ou bien renfermées dans leurs moules, l'âme les rapporte, dans le domaine des sens, puis elle les fait connaître. Voilà en quoi consiste la disposition qui porte l'âme à recueillir des perceptions dans le monde invisible.
Reprenons le sujet qui nous occupait, c'est-à-dire les divers genres de divination. ^. P- Ceux qui regardent dans les corps diaphanes, tels que les miroirs, les cuvettes remplies d'eau et les liquides; ceux qui inspectent les cœurs, les foies et les os des animaux; ceux qui prédisent par le jet de cailloux ou de noyaux, tous ces gens-là appartiennent à la catégorie des devins; mais, à cause de l'imperfection radicale de leur nature, ils y occupent un grade inférieur. Pour écarter le voile des sens, le vrai devin n'emploie pas de grands efforts; quant aux autres, ils tâchent d'arriver au but en essayant de concentrer en un seul sens toutes leurs perceptions. Comme la vue est le sens le plus noble, ils lui donnent la préférence; fixant leurs regards sur un objet à superficie unie, ils le considèrent avec attention jusqu'à ce qu'ils y aperçoivent la chose qu'ils veulent annoncer. Quelques personnes croient que l'image aperçue de cette manière se dessine sur la surface du miroir; mais ils se trompent. Le devin regarde fixement cette surface jusqu'à ce qu'elle disparaisse et qu'un rideau, semblable à un brouillard, s'interpose entre lui et le miroir. Sur ce rideau se dessinent les formes qu'il désire apercevoir, et cela lui permet de donner des indications, soit affirmatives, soit négatives, sur ce qu'on désire savoir. Il raconte alors les perceptions telles qu'il les reçoit. Les devins, pendant qu'ils sont dans cet état, n'aperçoivent pas ce qui se voit 1 Pour o^oif <A\j, il faut lire, avec 1 Pour ô_^x3 t il faut probablement les manuscrits, db*. lire 1^3 j****** réellement (dans le miroir); c'est un autre mode de perception qui naît chez eux et qui s'opère, non pas au moyen de la vue, mais de l'âme. Il est vrai que, pour eux, les perceptions de l'âme ressemblent à celles des sens 1 au point de les tromper; fait qui, du reste, est bien connu. La même chose arrive à ceux qui examinent les cœurs et les foies d'animaux [ 2 ou qui regardent dans l'eau, dans les cuvettes ou dans d'autres objets du même genre.] Nous avons vu quelques-uns de ces individus entraver l'opération des sens par l'emploi de simples fumi-P. 195. gâtions; puis se servir d'incantations afin de donner à l'âme la disposition requise; ensuite ils racontent ce qu'ils ont aperçu. Ces formes, disent-ils, se montrent dans l'air et représentent des personnages; elles leur apprennent, au moyen d'emblèmes et de signes, les choses qu'ils cherchent à savoir. Les individus de eette classe se détachent moins de l'influence des sens que ceux de la classe précédente. L'univers est plein de merveilles.
On appelle zedjr (augure) les prédictions que font certains hommes qui, après avoir vu un oiseau ou un quadrupède passer à leur gauche ou à leur droite, méditent là-dessus et annoncent ensuite des événements futurs. Cette faculté existe dans 1 ame et porte à faire des réflexions et des conjectures au sujet des indications fournies par la vue ou par l'ouïe. Comme son influence tient à l'imagination et qu'elle est très-forte, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, l'augure excite (l'imagination) et la pousse à l'investigation, en employant le secours de ce qu'il a vu ou entendu; il arrive ainsi à un certain résultat 3, ainsi que cela a lieu par l'action de la puissance imaginative pendant le sommeil et l'assoupissement des sens. Dans cet état, (l'imagination) rassemble les perceptions obtenues par la vue dans l'état de veille, et les unit à celles qu'elle a reçues de l'intelligence; de là résulte la vision spirituelle.
Chez les insensés, l'âme raisonnable est à peine dans la dépendance du corps; ce qui résulte, en général, de l'imperfection de leur tempé- 1 Pour ^Jj, lisez ^^Jt. — 8 Cette ligne paraît être une interpolation d'un copiste. — 5 Je lis 12 dkSf.
rament et de la faiblesse de leurs esprits animaux. Distraite par cette imperfection et par la maladie dont elle souffre, l'âme ne se laisse pas' submerger dans les sens Ai s'y absorber. Quelquefois un autre esprit, de nature satanique, force l'âme à se remettre en rapport avec le corps, et elle, trop faible pour lui résister, montre des * indices de folie. Quand cela lui arrive, soit que l'imperfection de son tempérament opère sur l'infirmité du corps, soit que les esprits sataniques l'obsèdent pendant qu'elle est dans la dépendance du corps, elle se dérobe tout à fait à l'influence des sens et jette un coup d'œil P. i momentané sur son propre microcosme. Ayant alors reçu l'empreinte de quelques formes, elle les livre à l'opération plastique de l'imagination. Pendant qu'elle reste dans cet état, l'imagination parle au moyen de la langue de l'insensé, sans que celui-ci ait la volonté d'articuler une parole. Les perceptions recueillies par les bommes de toutes ces classes offrent un mélange de vérité et d'illusion; quand même ils se déroberaient à l'influence des sens, ils ne pourraient pas se mettre tout à fait en contact avec le monde spirituel, à moins d'employer le secours des formes extrinsèques, procédé nécessaire ainsi que nous l'avons déjà établi; aussi leurs perceptions apportent avec elles un mélange de fausseté.
Les sachants cherchent à obtenir des perceptions spirituelles sans avoir le moyen de mettre leur âme en contact avec le monde invisible. Soumettant à la faculté réfléchissante la chose qu'ils cherchent à connaître, ils ont recours à des suppositions et à des conjectures, en partant de l'opinion qu'ils ont atteint à un commencement de contact 1 et de perception (spirituelle). Ils prétendent obtenir ainsi la connaissance du monde invisible, mais ils n'en apprennent absolument rien.
Voilà l'indication sommaire des faits qui se rattachent à ce sujet. El-Masoudi en a parlé dans son Moroudj ed-Dcheb; mais, en traitant ces matières, il est bien loin d'avoir rencontré juste. On voit, à la « Pour jUi^J, lisez JLjJI.
manière dont il s'exprime, qu'étant peu versé dans ce genre de connaissances il rapporte indifféremment ce qu'il en a entendu dire aux gens capables et aux ignorants.
Ces diverses manières d'obtenir des perceptions du monde spirituel ont toujours existé pour l'espèce humaine. Les anciens Arabes avaient recours aux devins toutes les fois qu'ils voulaient connaître les événements futurs; quand ils avaient des contestations, ils s'adressaient à un devin, et celui-ci leur faisait connaître le bon droit à la suite des perceptions qu'il recueillait dans le monde invisible. Les ouvrages consacrés aux belles-lettres nous offrent plusieurs faits de ce genre. Dans les temps de l'ignorance (avant la mission de Mohammed), deux individus s'élaient illustrés par leurs talents comme devins: l'un se nommait Chicc et l'autre Satîh; le premier appartenait à la tribu d'Anmar Ibn Nizar, et le second à celle de Mazen Ibn Ghassan. Le corps de Satîh pouvait se plier comme on plie un drap, P. 197- car il ne renfermait aucun os, à l'exception du crâne 1. Parmi les histoires que l'on raconte à leur sujet, on remarque surtout celle de la manière dont ils expliquèrent le songe de Rebîah Ibn Nasr\ à qui ils annoncèrent que le Yémen, après avoir été conquis par les Abyssins, passerait sous la domination du peuple arabe descendu de Moder. Ils prédirent aussi l'apparition de Mohammed chez les Coreich en qualité de prophète. Indiquons encore le songe du Moubedan 3, qui fut expliqué par Satîh. Kisra (Cosroës) avait chargé Abd el-Masîh d'aller raconter sa vision à Satîh, et celui-ci annonça la venue du Prophète et la chute de l'empire persan.
Les anciens Arabes avaient aussi parmi eux un grand nombre de sachants (arraf); ils en ont même fait mention dans leurs vers. Un de leurs poëtes a dit:. - r 1 Selon les traditions les plus authen- 2 Voy. Y Essai de M. Caussin de Percetiques, Satîh avait prédit la mission divine val, t. I, p. 96, et le Siret er-Rasoul, p. 9 de Mohammed. C'est probablement pour et suiv.
cette raison qu'Ibn Khaldoun ne nie pas - 3 Voy. les Annales Muslemici d'Abou'lson existence. feda, 1. 1, p. 7.
Je disais au sachant du Yémama: Guéris-moi; si lu le fais, tu es un véritable médecin.
Un autre s'exprime en ces terniej: J'avais proposé au sachant du Yémama et à celui du Nedjd la tâche de ma guérison.
Ils me répondirent: Que Dieu te guérisse! Par Dieu! nous n'avons aucun pouvoir sur ee qui est renfermé entre tes côtes.
Le sachant du Yémama se nommait Rebah Ibn Adjla, et celui du Ncdjd, El-Ablac el-Acedi.
On peut ranger dans la classe des perceptions spirituelles certaines paroles qui échappent à l'homme au moment de s'endormir et qui ont rapport aux choses qu'il désirait connaître. Par ces paroles il apprend, d'une manière satisfaisante, le secret qu'il cherchait.
Ce phénomène n'a lieu qu'au moment où l'on quitte l'état de veille pour entrer dans celui du sommeil, alors que la volonté a cessé d'agir sur la faculté de la parole. En ce moment, l'homme parle comme par une impulsion innée et, tout au plus, parvient-il à entendre et à comprendre ce qu'il vient de prononcer. Des paroles semblables échappent quelquefois aux hommes lorsqu'on leur tranche la tête, ou qu'on leur coupe le corps en deux. Nous avons entendu raconter que certains tyrans faisaient tirer de leurs prisons et mettre P. i à mort les gens qu'ils y tenaient enfermés, voulant savoir, par les dernières paroles de leurs victimes, quelle serait leur propre destinée. Les réponses qu'ils obtinrent les remplirent d'épouvante. Maslema raconte un procédé de ce genre dans son ouvrage le Ghaïa \ On place, dit-il, un homme dans une jarre remplie d'huile de sésame; on l'y tient quarante jours, et, pendant ce temps, on le nourrit de figues et de noix. Au bout de ce temps, toute la chair du corps a disparu et rien ne reste intact, excepté les veines et les sutures du crâne. On le retire alors de l'huile, et, pendant qu'il se dessèche par l'action de l'air, il répond à toutes les questions qu'on lui adresse, et il indique les résultats que doivent avoir les affaires, soit